SCÈNE VI CHRISTINE, ROSINE, LE PÈRE et CLAIRE
LE PÈRE, qui ne comprend rien au départ d'Edouard, scande ses paroles.
Le soir se clôt comme une question Par l'angoisse d'un point d'in-ter-ro-ga-ti-on!...
ROSINE, entraînant Claire à part.
Il reviendra vers toi, m'en croiras-tu, méchante? Et Rosine n'a rien, désormais, qui l'enchante...
CLAIRE
Que j'accepte l'amour qu'il veut en vain t'offrir?...
ROSINE
Pardonne-lui sans peine... il en a cru souffrir... Le triomphe est moins fier dont le vainqueur abuse; Que ce deuil passager lui soit comme une excuse : Je n'ai foi qu'en l'amour fait d'un peu de pitié...
Claire m'expliquera, j'espère...
(A son approche, Rosine se dirige vers Christine. Le père cnlràîne Claire d'un air mystérieux.)
L'amitié...
L'amitié... je la sais sœur de la confidence... Rosine est éloquente et parle d'abondance. Et j'en étais bien sûr, elle t'avait parlé...
(Signe de dénégation de Claire.) Comment? pas un petit secret, là, dévoilé?
Rien, Monsieur!
CLAIRE, affecte Vétonnement.
LE PÈRE, s'éloigne peu convaincu.
Le bilan de ce soir...? Rosine aime.
Je saurai m'informer du galant tout de même Voyez donc la jeunesse... on dort, et, tout surpris. On apprend au réveil que des cœurs sont épris ! . . . — Qu'il soit digne d'amour, c'est la seule réserve... Ma fille, il faudra donc qu'à table je l'observe...
(Sans voir Christine encore.) Christine, n'allez point me refuser secours : Dans le dédale exquis, mais troublant, des amours. Dirigez-moi... car l'ombre en est peu diaphane : Vous tresserez pour moi le fil clair d'Ariane...
(A part.) Eh mais... qu'a-t-elle donc?... des larmes, en voici! C'est l'attendrissement général... Elle aussi! Qui vantait la gaîté des Noëls près de l'âtre? Pleurs menaçant mon vin, perles de Cléopâtre !
(Des cloches tintent.) A table! Jésus naît! déjà le réveillon Rit dans la gamme d'or d'un lointain carillon...
(Rumeurs dans la rue; apercevant Claire qui se penche à la croisée :) D'où te viennent, là-bas, ces mines amusées?...
CLAIRE
Minuit approche, et dans l'attente des fusées,
La foule en s'agitant s'exclame... Est-ce charmant!
LE PÈRE, bas à Claire.
Dis, Rosine, entre nous, ne t'a-t-elle vraiment...?
Rien?... — Garde ton secret... Celte place est la tienne...
(Le père et Claire vaquent aux derniers préparatifs, tandis que Rosine, aux genoux de Christine, lui parle doucement :)
ROSINE
Mère, écoute : minuit se murmure une antienne.
Ton fils, de son retour, rédime le passé...
Et ton bonheur céleste, ici-bas commencé.
Sous de meilleurs destins et des heures plus calmes.
Pressentira le ciel dans le vent de ces palmes...
Laissons d'un grand espoir envahir nos deux cœurs...
CHRISTINE
Hélas I ce calme même a d'amères douceurs...
Et dans sa paix terrible, il semble qu'une étreinte
Crispe sur moi les mains obscures de la crainte.
Je ne sais, je ne sais... Je la sens qui me tient...
N'entends-tu rien, Rosine, autour de moi, qui vient.
Et me parle à mi-mots, détourne le visage.
Et des yeux... pleins des pleurs d'un odieux présage?...
Entends-tu?
ROSINE
Si j'entends?... De quoi donc s'agit-il?
(Cloches) Le Sauveur fait tinter la fin de son exil.
CHRISTINE, retombée à son hallucination de vo})ante, se dressant à demi, comme pour mieux entendre quelqu'un qui parle :
Que dis-tu? que dis-tu? spectre doux et terrible... Un grand malheur, et puis, ce bonheur indicible? Lèvres pâles de morts... se retrouvant ailleurs... Et jointes à jamais en des baisers meilleurs...
ROSINE, prête à appeler.
Oh, tais-toi!... c'est affreux, mère... C'est du délire...
(Christine retombe toute pâle, calme. Rosine se rassure; préparatifs achevés.)
A table maintenant. . . la table nous attire
(Chacun s^assied... le père montre les roses.)
Un soir surnaturel nous ranime ces fleurs...
Car ne l'oubliez pas, c'est la fin des douleurs;
L'Holocauste divin de nouveau les assume.
Et dans son sacrifice ardent, il les consume...
(Les fronb s'inclinent; la prière se récite avec un sentiment profond, et comme une mélopée grave et pénétrante :)
CLAIRE
Angélique froment qui nourris ma ferveur...
ROSINE
Du pain des affligés, ô vivante Saveur...
LE PÈRE
La foi rassasiée absorbe le Sauveur!
ROSINE
Nous romprons saintement l'aliment délectable...
LE PÈRE
Les mains cherchent les mains autour de notre table...
CLAIRE
Nous sommes les brebis de ta divine Etable...
Nous sommes, ô Pasteur, de tes agneaux élus...
LE PÈRE
Et dans la grange tiède, où l'hiver n'entre plus.
Un parfum de genêts sort de la paille fraîche.
Et c'est l'âme des champs qui fleure dans nos crèches.
ROSINE
Devant toi, les plus purs seront-ils innocents?
LE PÈRE
Ainsi qu'une clarté sur l'esprit tu descends...
CHRISTINE, 5e dressant à demi, effrayante; personne ne la voit les fronts sont courbés par la prière. Parlant à une vision :
Et tu rapprocherais, disais-tu... les absents...
(Elle retombe.)
ROSINE
Jésus, ton heure est grave...
LE PÈRE
et cependant sans trouble...
Splendeur, Bonté, ton clair prestige se dédouble... Quand le parfum des cassolettes fume en paix. C'est l'encens de l'amour autant que du respect...
CHRISTINE, penchée en avant, bras tendus, peux fixés sur Vhorizon.
L'heure de son retour luira-t-elle jamais?
... Oui?... — mais, pour qu'elle épanche, en mon cœur, sa lumière.
Que faut-il?...
CLAIRE, continuant la prière.
Christ renaît!...
CHRISTINE, haut : Us jfcux se lèvent sur elle.
Quelle main tisserait le suaire?...
Quelle main, sur ses yeux, fermerait la paupière?... Voix douce entre les voix, pourquoi me tentes-tu?... C'est nous rendre, à jamais, l'un à l'autre, ô Vertu?... Mais ce sang ? quoi ! le sien ! . . . Lui. . . d'abord. . . abattu ?
Non, non... je ne veux pas...
(Détonations, rumeurs; Christine se dresse toute pâle, par une sorte de force surnaturelle; tous, debout, suivant la direction des yeux de Christine...) Ah!
ROSINE
Christine...
CLAIRE
Qu'a-t-elle?
ROSINE
Sur ses tempes, hélas! cette sueur mortelle...
CHRISTINE
Je ne veux pas, je ne veux pas, je ne veux pas... Voix maudite, pour lui, de cet affreux trépas!... Ah! vous l'avez blessé? Mort!... il est mort peut-être?
Mère, que cherchez-vous... là... vers cette fenêtre...?
CHRISTINE, toute droite, les Ifcux vers les lointains.
Comme il est pâle, hélas!... C'était un peu mon être... Un peu ma chair, mon Dieu!
ROSINE
Mère, qu'as-tu?
(Dam la rue, des cris :) « Noël ! »
CHRISTINE
C'est mon enfant, à moi; je le réclame au ciel! Et que m'importe encor ma triste chair vivante... D'une première mort, j'ai vécu l'épouvante!...
(Détonations sourdes des fusées, rumeurs.) Encor !
ROSINE
Qu'as-tu, ma mère !
CHRISTINE
Entends... on tire encor...
Ils le tueront, te dis-je... Ils tirent sur un mort!
(Elle retombe, \feux clos, mains jointes. La neige tombe abondante.)
LE PÈRE, à voix basse.
Un mort?... C'est le délire... et déjà... l'agonie.
CHRISTINE, repoussant doucement Rosine, qui veut Vétreindre. Ma prière, laissez, n'est pas encor finie.
ROSINE, à genoux, et qui ne peut voir la rue, crie à Claire qui s'est approchée de la fenêtre.
Fais-les se taire dans la rue ! . . . ils savent bien Qu'elle se meurt ici... Non!... ils ne sentent rien... Ils chantent tous!... mais c'est monstrueux...
CLAIRE, à la croisée.
Les fusées ! . . .
ROSINE
O mère, une allégresse entre par les croisées ; Ils chantent... ils ne sont pas méchants, mais joyeux... Et cette neige, vois! c'est le pardon des cieux... Oui ! ce soir est choisi par la grande Victime ! Tout redevient candide et blanc, même le crime... Le monde, s'épurant pour l'accueil du Martyr, Rejette sa noirceur en un saint repentir!
Toute l'ombre du soir n'est qu'un brouillard de honte.
Qui s'exhale du sol, et qui monte, et qui monte...
Et puis, tout pénétré du calme des hauteurs,
O mère — vois la neige! — il retombe en blancheurs!
Ah! je baise ton front! un noir tourment le creuse...
C'est mal de croire, un seul instant, ô douloureuse!
Que s'ils tuaient ton fils, quelque part, dans le soir.
Le Juste fermerait les yeux pour ne pas voir...
Non! le ciel serait vide, et je' plaindrais nos âmes.
Si nos voix... m'entends-tu, mère?... nos voix de femmes.
N'allaient pas émouvoir jusqu'aux pleurs, par moments.
Le Cœur impénétrable et sourd du firmament !
LE PÈRE
Comme elle parle!... et c'est l'Absent qu'aime ma fille...
ROSINE
Mais l'espérance, vois! dans mes regards scintille!
(Montrant la nuit^ sans se retourner.) La Nuit est blanche, Jésus naît! Mère, crois-tu Que le monde résiste à sa toute Vertu! Et qu'on puisse, ici bas, perpétrer un tel crime. Avec l'accord muet de l'impassible abîme?
(La nuit s*allume du feu rouge de bengale.)
Il neige... une candeur, des cieux, semble tomber... Nuit liliale, où rien ne peut se dérober. Rien d'impur, sans l'éveil d'une foudre qui bouge. Et c'est trop de blancheur, mère. . .
CHRISTINE, rouvrant les j;eux sur la neige rougie de reflets :
La neige est rouge. . .
(Rosine se retourne avec effroi; groupe à genoux près de Christine, main inerte dans le vide.)