SCÈNE V
EDOUARD, ROSINE, CHRISTINE, puis après un temps LE PÈRE et CLAIRE.
(Christine, la tête entre les mains, considère de temps en temps le groupe que forment Edouard et Rosine; à d* autres instants, elle reste profondément absorbée dans ses réflexions.)
EDOUARD, souriant, comme à quelque mélancolique souvenir, vers la porte où Claire a disparu.
... Esprit léger qui nous effleure...
(A Rosine.)
C'est un lutin... près des rosiers, il tient sa cour!... — Rien n'est constance en elle...
ROSINE, insidieuse.
... excepté son amour...
EDOUARD, sceptique.
L'amour de Claire?...
ROSINE
Eh bien?... vous souriez?.
EDOUARD
ROSINE
Comme en rêve, le soir, on rit à sa Chimère, Son cœur se parle... Elle, discrète, s'en voudrait D'être l'enfant qui passe et surprend un secret. El s'interdit d'entendre...
EDOUARD
Oh non! je n'y peux croire...
Et ces êtres légers sont aussi sans mémoire... Nul rêve cher ne s'éternise sous leurs cils...
ROSINE
Pourquoi ? Vous comprenez bien mal leurs jeux subtils. . . Et les croire inconstants... c'est l'erreur familière! Papillons?... soit... mais, tout épris d'une lumière,
de Claire?
Ils vont, viennent cent fois, s'éloignent à plaisir... Ils sont Psyché, leur vol est comme le désir... Ils épuisent en battements frêles et grêles La palpitation charmante de leurs ailes; Mais, oh ! les vains efforts ! la flamme les guettait Et brûle en crépitant l'aile qui palpitait.
EDOUARD
Tout l'amour!
ROSINE
Mais, ô torche, épargne qui te brave!
Et, de l'aile brûlée au papillon esclave... Du Caprice des airs à ce Fervent du sol, Fais un cœur qui s'épure en l'épurant du vol !
EDOUARD, qui songe à Claire.
... Quoi... cette enfant?...
ROSINE, souriante.
Toute rôdante en vos pensées, Claire de ses désirs les a tant traversées ! . . . — Qui donc soufflait ainsi le flambeau de son choix? Car vous laissiez, hélas ! s'envoler chaque fois,
De la place attiédie où s'éteignait la flamme. Sur ses ailes d'azur ce passant de votre âme.
(Silence embarrassé de quelques instants.)
EDOUARD, très ému.
Taisons-nous, taisons-nous I ce qui n'est plus, n'est plus!... Ces temps seraient amers s'ils n'étaient révolus... De ce passé bien mort, je ne veux rien connaître... Ai-je aimé Claire?... non...
El si c'était « peut-être » ?
EDOUARD
Que m'importe d'ailleurs si j'ai votre pardon...
ROSINE
Mon pardon?
EDOUARD
Oui, cette heure est pleine d'abandon.
Et des coeurs élargis et des âmes plus hautes Descend sur tous, ce soir, le clair pardon des fautes !
Et vous pardonneriez, s'il fallait pardonner. Au cœur, humble présent qui n'osait se donner. . . Vos chères mains un peu, sont captives des miennes... Mes aveux vont ouvrir...
ROSINE, tristement
... des blessures anciennes...
EDOUARD
Mon âme sous vos yeux!...
ROSINE, dégageant doucement sa main.
Qu'ils restent, vos secrets, Sacrés pour votre amour et mes regards discrets...
EDOUARD
L'amour ! . . . — ah ! comprenez, Rosine ! — je vous aime ! Ces mots seraient plus doux d'être dits par vous-même. Devant vous, de tout temps, mon cœur resta pensif. . . Votre sourire même est presque maladif. . . Cette jeunesse grave étonne ma jeunesse. Hélas, de quels néants faut-il qu'elle renaisse. De quelle ombre sans philtre oii la mort sert d'espoir? Et l'aurore est ainsi, qui se souvient du soir. . .
ROSINE
Edouard...
EDOUARD
Mais la douleur, devant l'amour expire!
Quel sourire pourtant si vous vouliez sourire ! L'amour est un jardin qui n'a rien d'ombrageux. Et dans l'air défaillant où les lilas neigeux Fiancent leur blancheur aux blanches clématites. Vous frémirez, dans la lumière qui palpite. Comme la fleur sans prix d'un merveilleux rosier...
ROSINE
Suis-je la fleur, voyez, qui puisse extasier. . . 7
EDOUARD
Ah! pour épanouir vos divines promesses.
Ils n'ont qu'à vous frôler, les vents pleins de caresses. . .
ROSINE
Le vent glacé, parfois... un souffle de douleurs. Tue au cœur du bouton la promesse des fîeurs...
^ L'A»tttm» 3
EDOUARD
Non, non... ce n'est pas vrai!... bientôt épanouie...
ROSINE
Eh bien, quand je serais cette rose éblouie... Edouard, un cœur lointain s'ofîense de vos mots... Vous saurez quelque jour l'exigence des maux! Ne la secouez pas la rose que je semble,... Hélas! un souvenir comme une larme y tremble...
(Un silence.)
EDOUARD
Rosine? est-il possible?... est-ce vous qui parlez?... — Dites! je comprends mal ces propos désolés?... Si vous souffrez aussi. . .
ROSINE
Les rêves m'ont pâlie.
EDOUARD
Je me penche ébloui sur la mélancolie
Ah! j'aime la tristesse éparse dans vos mots...
Ainsi le soir pensif descend parmi les flots. . .
Il faut que Pombre dorme aux eaux pures de vase. Pour que la nuit discrète et propice à l'extase Mêle à leur transparence un mirage des cieux. C'est bientôt une fête exquise pour les yeux. Cette onde où tremble, sous les brises rafraîchies. Un monde lumineux d'étoiles réfléchies!
ROSINE, avec une pitié décidée.
Penchez-vous sur ma vie, Edouard, et cherchez, là. Dans ce deuil gris des eaux un lumineux éclat... L'amour n'est pas un deuil, non ! c'est une folie Charmante... On aime Claire...
EDOUARD
... et Rosine?
ROSINE
On roublie.
(Le Père, rentré depuis un instant en tenant deux bouteilles de vin empoussiérées, affecte de déboucher iune d'elles, en écoutant.
Claire s'est assise près de Christine.)
EDOUARD
Aimer Claire?
ROSINE
... l'aimer... et Taimer en retour!...
Et c'est mal me juger que de craindre un détour ? Vous la pensez trop dédaigneuse, sa jeunesse, Et votre seul dépit s'éprend de ma tristesse...
CLAIRE, qui entend.
Elle parle fort bien...
LE PÈRE
Ai-je les yeux ouverts?
EDOUARD
Alors?...
ROSINE
Vous l'aimerez...
LE PÈRE
Ah! ma foi, je m'y perds...
EDOUARD
Je raimerai?...
... Comment? il quitte la partie?
Je lui veux enseigner l'art de la repartie!...
(Allant à Claire autour de laquelle il rôde oslensiblemenl, et attirant ainsi l'attention générale, il lui dit :) Toi, tu me toudes...
CLAIRE
Moi?
LE PÈRE
Tu boudes...
(Avec un signe d* intelligence.) ... je le veux...
CLAIRE
Ah! si vous y tenez, Monsieur, j'entre en aveux.
LE PÈRE
Eh bien! figure-toi que je veuille te plaire... Ne fronce pas si tôt ce petit front colère. . . Suppose à ce front-là quelque trente ans de moins, Un charme égal au tien...
CLAIRE
... suffit!... trois petits points.
LE PÈRE
On te trouve jolie...
CLAIRE, flattée.
Ah!
. . . mais plus encot, coquette.
CLAIRE, comme offusquée.
Oh!
LE PÈRE
Tes beaux yeux baissés me refusent leur fête ;
Ta lèvre sans sourire a, d'un air dédaigneux. Accentué pour moi son petit pli... hargneux!
CLAIRE, debout et digne.
De sa douceur. Monsieur, faut-il qu'on se départe?,..
LE PÈRE, conciliant.
Je commence toujours par où finit le Parthe. J'en suis à l'épigramme, attends le madrigal...
(En parlant, il va à la table cueillir une rose blanche, et se place devant Claire qui se prête au jeu, sentant quune pointe se cache pour Edouard sous ces préparatifs: attention générale; le père déclame :)
« Pour que vos yeux. Philis. me reçoivent moins mai... (Il cherche un instant, puis :)
» J'ai disputé la fleur, blanche sur son calice, » Au vol matutinal et bleu des papillons; » Mais des épines dont sa tige se hérisse, » Ma prudence, Philis, brisa les aiguillons!...
» Une moinclre constance à moins se fût lassée,
» Et sans être fleuris des pétales soyeux,
» D'autres sont revenus, qui sait? la main blessée,
» Portant le cher regret des roses dans les yeux. . .
» Il n'est jardin si net, qui n'ait son coin de ronces ! . . . » Mais pour moi, qui sais l'art de cueillir une fleur, » Je n'ai jamais, malgré les sourcils que tu fronces, » Philis, douté qu'un jour tu n'embaumes mon cœur ! »
(Tandis que Claire sourit, et qu Edouard et Rosine font voir un instant d'embarras.)
La cruelle, autrefois, me l'eût écouté dire...
EDOUARD, avec un sourire forcé.
Bravo ! c'est fort galant...
CLAIRE
... et croyez qu'un sourire Eût payé de son prix un compliment pareil...
LE PÈRE, à Edouard.
Et moi, je sais un front qui deviendrait vermeil,
Et dont s'effaceraient bien des rides moroses. Si l'on faisait pour lui ces dépenses de roses...
(Altenie d'un instant, Edouard semble
hésiter, alors :)
ROSINE
Laissons les roses, père... elles ont leurs douleurs...
LE PÈRE, haussant les épaules.
Des larmes de rosée, et des deuils de couleurs ! . . .
EDOUARD, tristement à Rosine, en lui baisant la main dans une prise de congé.
Pour les doigts avertis c'est leur sûre défense. Et la grâce des pleurs leur épargne une offense.
CLAIRE, lance à Edouard qui tort :
Grand cœur 1 . . .