Scène XIII
GIBERT, DARTES
GiRBRT. — Ah I ah î pauvre hurluberlu que tu es I... Tu as foncé sur moil Un vieil ami de trente ans!... Toi mon labadens de salle de rédaction!... Eh bieni moi, je ne fais ni une ni deux... je te coule I C'est simple; tant pis pour toi!...
Dartès. — Il faut le pouvoir!... Allons, vide le fond de ton sac!... De quoi as-tu le toupet de m'accuser, paraît-il î... Quelle pauvreté as-tu dénichée depuis ce matin dans ton livre d'or de police secrète f... Je n'ai rien qui pèse sur ma conscience, sache-le!... Je suis intègre et puri
Gibert. — Intègre!... Ohl ce bon vieux mot usé
comme tous les fonds de culotte sur tous les bancs de la politique et des tribunaux! C'est toi l'intègre f £h bien! continuel... Mais un fichu benêt, en tout cas, qui t'es compromis comme à plaisir, par vanité naïve, et qui vas choir demain dans la complicité louche. Ah 1 tu as voulu jouer un rôle, pauvre girouette!... Va. donc! je te connais... Tu n'as pas la taille de l'emploi I... Il reste en toi du pauvre secrétaire marseillais qui t'es triuné vingt ans à la remorque d'un homme politique!... Jobaid, entendstu... jobard, quand tu t'es laissé empaumer par les mauvais meneurs qui vont te conduire à la ruine... Jobard, qui as laissé dans leurs mains la preuve que tu aUais toucher de la galette empoisonnée...
Dartès. — J'étais sûr que tu en arriverais à cette stupidité-làt... Oui, j'ai reçu des propositions pour la création d'un nouveau journal, c'est vrai, mais je les ai déclinées, ne trouvant pas la garantie morale des actionnaires suffisante...
GiBEBT. — Trop tard, mon vieux ! Je ferai paraître, dans les Cahiers hîeua, lundi, .une lettre de toi où tu discutes jusqu'au tarif de tes futurs émoluments. Je regrette de ne pas diriger un quotidien, car, alors, ce ne serait pas lundi, mais demain, que ta serais exécuté. J'expliquerai par queile bonté, sachant ce que je savais de toi, je t'avais épargné jusqu'ici.
Dabtès. — Ne te gêne pas!... Venge-toi, en travestissant mes intentions les plus honnêtes, les plus loyales!... Tu sais bien que j'ignorais qu'il y eût de l'argent suspect!...
GiBEBT. — Inscrivez, greffier.
Dabtès. — Et quand bien même!... J'ai une trop grande foi dans mon idéal pour en changer, parce que d'autres Font éclaboussé ou traîné dans la boue !... Un coup de brosse et l'hermine reparaît plus blanche!... Vas-y... j'attends de pied ferme!... Scélérat! Besogne de scélérat!...
GiBERT. — Tu Tas dit deux fois... Je sais bien qu'un bon journaliste doit se répéter... mais il faut être un bon journaliste!... Et tu n'es qu'un fantoche ennuyeux... des pieds à la tête.
Dabtès. — Ça, c'est pour l'article de lundi !... Tu t'entraînes... Depuis le lycée, tu n'as été que ça, toi, un fort en gueule...
GiBERT. — A coups de gueule, on sauve un pays en danger quelquefois!... Ce que ton article feignait d'ignorer, c'est ma sincérité patriotique. Le pays, lui, n'en doute pas !... J'ai soutenu l'opinion publique, moi !
Dabtès. — Oui, souteneur! L'opinion publique, tu la calomnies et la flagornes à la fois! Tu lui verses sa ration de mensonges tous les matins, tu vaques au boniment, et, d'ailleurs, tu rêves d'obéir à un maître quelconque... Sous ce veston, tu as une livrée !
GiBEBT. — Oh ! oh ! ces libéraux retardataires, style 48 !... Tous les poncifs pour avocats de la démocratie, tu les gobes du premier coup... Des mots, dis-tu f... H n'y en a qu'un pour qualifier ta jobarderie... « Don Quichotte arriéré ! »... Des gens comme toi, il faut les contraindre au silence!... La France a failli mourir de ces gens-là !... Ah ! l'admirable France de maintenant !... Il lui reste encore à secouer bien des poux de sa crinière !... Eh bien! à son service jusqu'au bout!... Ce matin, en lisant ton article contre moi, un mot méprisant de Bossuet me remontait aux lèvres : « Arrière les démons qui tentent d'étonner ma foi! »
Dabtès. — Phraseur!
GiBEBT. — Non! Vengeur!... J'irai jusqu'au bout de l'exécution. Qu'es-tu venu faire, malheureux, dans cette bande !... Jadis tu m'aurais inspiré dei la pitié... Aujourd'hui le sentiment que tu m'inspires, c'est celui du châtiment nécessaire, parce qu'il faut châtier tous les drôles qui gênent la mardie de la nation !...
Dabtès. — Connue, ton exaltation patriotique!... Tu ne la puises pas dans l'alcool et les demisetiers comme d'autres pamphlétaires !... Mais le geste de tes bras croisés dans la réunion publique... je sais ce qu'il cache sous le plastronnage de ta carrure... Il cache la sering^iede Pravaz que tu te piques dans les biceps!
GiBERT. — Assez !... Entends-tu, assez !... Ou nous allons nous empoigner autrement qu'en paroles, je t'en réponds !... Chevaucheur de nuées qui n'as rien vu... incapable même de diriger ta propre vie, et qui rêves de diriger une opinion... Toi! toi!... C'est à pouffer. Ah ! tu as bien la tête d'un prophète des temps nouveaux, d'un voyant extra-lucide, toi qui as été trompé pendant dix ans par Ménescal au su de tout Paris, sans que tu t'en sois aperçu !
Dabtès. — Répète, si tu oses !... Répète, canaille !...
GiBERT. — Qui ignores même que sa fille n'est pas de lui, quand tout le monde sait... qu'elle est de Ménescal! Bonsoir, vieux! Bonne chance!
Dabtès. — Ah ! misérable !... Ah I crapule !...
II se précipite sur Gibert.
GiBEBT. — Bas les pattes!... tu as passé l'âge de ce jeu-là... Allons... aidons... tu toucheras des épaules, mais pas sur ce parquet, mon bon!... sur le parquet de la Santé.
Dartès 8*est élancé, ils luttent; alors, au bruit contre la muraille, des gens du personnel accourent, Scott en tête.