Scène XV
GENEVIEVE, DARTES, FREDERIC
Geneviève. — Alors, il faut venir ici pour te trouver te colletant avec Gibert T Ce matin, tu es parti en sifflotant... sans daigner me parler... ou me signaler seulement l'article qui allait mettre le feu aux poudres !... Je t'ai attendu vainement... C'est moi qui, toute la journée, ai subi les assauts I Tu as agi comme si je n'existais pas !... A moins que tu n'aies redoute le blâme qui allait infailliblement sortir de ma bouche... c'est encore possible, cela... De tontes façons, mon ami, je te trouve l'air singulièrement moins joyeux que ce matin!... Je me plais à le constater I...
DaRTÈS, comme sortant d'un rcvc. — Oui, c'est Vrai,
je me rappelle, ce matin, j'étais parti ^ de chez moi heureux I... le cœur léger... presque le cœur en fêtel... le cœur d'un enfant qui vient d'accomplir son devoir.
Fbêdébic. — Enfin, nous attendions un signe de vie, au moins!... Notre attitude dans tout ça... y avez-vous pensé?....
Dabtès. — Parle, beau-frère!... parle!...
Geneviève. — Claude, il est nécessaire que tu saches à quel point je désapprouve ta conduite!... Frédéric est de mon avis... Certes, nous t'avons toujours suivi, aidé, et même obéi... quoique nous ayons sur bien des choses des idées dissidentes... Ces malentendus allaient toujours s'accentuant, mais je respectais tes convictions comme j'espérais que tu respectais les miennes!... Jamais je n'aurais cru d'ailleurs que tu en arriverais à infliger un pareil démenti à tout notre passé, à nos doctrines politiques et sociales d'autrefois. Je ne te suis plus, Claude... Je ne te suis plus du tout!...
Dabtès. — Ne mâche pas les mots !... Tu me renies, n'est-ce past
Geneviève. — En tout cas, je n'admets pas la manière dont tu viens de bouleverser ton propre journal!... Il y a là quelque chose qui me choque et qui ne correspond pas à ta loyauté habituelle!... Devant la direction, l'administration, je l'avoue... je n'ai pas pu te soutenir... je le r^rette... Tu m'as mis dans cette situation, ou de te lâcher publiquement, ou d'opter pour des idées qui ne sont pas les miennes... Que comptes-tu faire, maintenant? Voyons, te voici hors de cette maison !... J'ai besoin de savoir, moi, avant d'aller plus loin, sur quelle route tu comptes t'engager !... quelles sont tes visées personnelles?... car tu en as!... Je ne me soucie pas de frayer avec un parti suspect ou taré!...
Elle s'assied.
Frédéric. — Oui !... Sacredieu !... Vous devez avoir, pour agir ainsi, des pourparlers déjà très avancés !...
Dabtès. — Aucun... c'est ce qui vous trompe... aucun I...
Frédéric. — Alors?...
Dabtès. — Alors, rien!... Qui m'aime me suive... beau-frère !...
Frédéric. — Belle formule!... Il me semble que je vous ai assez suivi, mon cher, et longtemps !... Vous n'avez rien à me reprocher... J'ai été votre secrétaire pendant dix ans... Nous avons vécu sous le même toit, nous y vivons encore !... Mais, enfin, voilà six mois que je suis attaché à un ministère... et au ministère de l'Intérieur, encore... Quelle
attitude vouleis-vous que j'aie demain T On sait que nous habitons encore ensemble ; que nous prenons nos repas en commun... Me voici classé antigouvernemental !... Charmant !... Vous auriez vraiment pu; mon cher Claude, penser un petit peu à nous, à ma sœur, dont la situation est étrangement fausse... Elle dirige un journal de féminisme mon. dain, je veux bien, mais elle a sa clientèle, et...
Geneviève. — Laisse cela, Frédéric, mon journal n'est pas en question. Je me place à un point de vue plus élevé... Ce sont nos rapports personnels de lui à moi qui sont en cause!... Que comptes-tu faire? Veux-tu, parle, décide-toi!... Que signifie cette obstination à te taire?... Qu'as-tu à me regarder de cet œil fixe et glacé?...
Dartès. — Je te regarde, en effet... je te regarde !... Je cherche à lire dans tes yeux le mensonge de dix années d'association totale!...
Geneviève. — Qu'est-ce que tu veux insinuer?... Dabtès. — Sais-tu ce que m'a craché à la face ce vieil insulteur de profusion?... « Tu n'as été qu'un benêt toute ta vie, toi, qui fus trompé pendant plus de dix ans par ta femme. » Tais-toi!... Ne fais pas ce faible geste de protestation !... Regarde-moi bien !... Je ne l'ai pas su, en effet, mais je l'ai deviné!... Là est ma lâcheté, là est mon aberration!... Je savais qu'il n'y avait peut-être qu'à te faire suivre un jour... qu'à ouvrir une lettre... J'ai préféré vivre, je m'en rends compte maintenant, dans l'ignorance de ce crime domestique!.... Mais je t'en ai toujours voulu, comme si je l'avais découvert! J'ai vécu en étranger à tes côtés, à cause de cela, sans bien m'en rendre compte moi-même!... Nous sommes arrivés à une désunion complète. Au fond, peut-être vas-tu jusqu'à me haïr... et si rien n'a éclaté entre nous, je te le répète, c'est à ma lâcheté seule que tu le dois !... J'ai toujours su!...
Geneviève, impassible. — Tiens! je ne répondrai même pas!... Je ne daigne pas!...
Dartès, les yeux dans les yeux. — Mais il y a quelque chose de plus atroce encore !... H y a que je viens de recevoir un coup de massue dont je ne me relèverai peut-être jamais!... Je viens d'entendre cette autre abomination à mes oreilles : « Tout le monde sait que ta fille est de Ménescal!... »
Geneviève. — Plwt-il?
Dartès. — Ah ! tu sourcilles, cette fois !... Et moi, je tremble! Est-ce vrai? Pas ça, hein?... Pas ça I Aie donc le courage de dire la vérité en cette heure tragique que nous traversons!... Est-ce vrai, cette chose-là?... Est-ce vrai, cette horreur?...
Silence de Geneviève.
FRÉDiRic. — Allons, mon bon ami, voyons I...
Vous n'allez pas prendre au sérieux des vengeances manifestes auxquelles vous deviez bien vous attendre!... Tout cela est, ma foi, trop bête, trop dérisoire!...
Dabtès, à Geneviève. — C'est à mon tour de te dire... parle, toi !... Mais parle donc !... (Silence.) Ah! monstre!... Monstre que tu es... qui essayes par ton silence de me faire croire à cette absurdité!... Ah ! tu t'y entends à me torturer !... La voilà, ta riposte !... Comme si c'était vraisemblable... ma fille !... C'est trop bête!... Vas-tu parler à la fin... vas-tu te justifier!,.. Non, tu ne sortiras pas avant d'avoir dit la vérité... Ne reste pas ainsi dans cette attitude de défi ou, je ne sais pas, moi, d'aveu!... Ce n'est pas vrai!... Tu mens!...
Geneviève. — Je n'ai rien dit!...
Dartès. — Ouiy mais tu mens tout de même!...
Frédéric. — Geneviève, parle I... délivre4e d'un doute qui le fait justement souffrir... et qui t'ofîensCf toi, j'en suis certain! Ne supporte pas plus longtemps cette accusation!...
Geneviève. — A quoi bon !... Il n'y a plus entre lui et moi ni mensonge ni vérité!... Nous sommes parvenus à un point où, seule, la séparation, et la séparation définitive peut apporter on soulagement à cet état de guerre... que les paroles, les aveux ou démentis ne feraient qu'envenimer !... Qu'il croie ce que bon lui semble ; je ne répondrai pas !... Tirons de tout ceci une morfdité... qu'il est urgent dès aujourd'hui de mettre de l'espace entre nous I... C'est la scission nette, l'heure en est arrivée!... Nous n'avons plus rien de commun!... tu entends? plus rien!...
Elle a laissé tomber ce dernier mot comme un couperet. Elle va prendre sa fourrure sur un fauteuil.
Dartès. — Ah! c'est bon, j'ai compris!... Renée, ma petite Renée, c'est affreux!... à devenir fou! Frédéric. — Gtoeviève, voyons, je te supplie!
Frédéric va à Geneviève. Celle-ci, en remettant sa fourrure, lui fait signe de se taire. Dartès est tombé sur une chaise.
Dartès. — Diable... la vie est dure!... Ainsi, un beau jour, parce que tu as prononcé une petite parole de vérité, pauvre bonhomme... tous les mensonges dans lesquds tu vivais, et qui t'entouraient, se sont retournés et ligués contre toi, comme des vipères furieuses sur lesquelles tu aurais mis le pied !... Tu es mordu de toute part!... Tant pis!... Même avec cette souffrance-là au cœur, je ne me démentirai pas !... Non !... Non I... Je ne te désavouerai pas, vérité I...
Tu es trop belle!... (n fait un effort sur lui-miiiie et te
lève, chancelant.) Et puis, je m'en tirerai!... Geneviève, je m'en tirerai. Je me connais... Oui... oui, tu as raison !... maintenant la séparation... la solitude complète... sans plus rien que son devoir pour pain seo et pour idéal !... Ça ne m'effraie pas... pas du tout !... Conservez l'appartement... moi j'ai déjà désigné le petit coin où j'irai habiter!...
La porte s'ouvre.