‹ L'animateur: pièce en trois actesChapitre 20 sur 34 · Scène III · texte numérisé non relu

Scène III

WHEIL, RENEE

Renée, entrant — Oh! monsieur Wheil, mon père regrettera vivement de ne pas s'être trouvé là!...

Wheil. — Bonjour, mademoiselle!... Il ne veut pas me recevoir?

Bnrfs. — Mais je vous assure!...

Wheil. — Ça ne fait rien; votre présence me suffit !... Vous aimez beaucoup votre père, mademoiselle t

Ren&. — Mon. Dieu, monsieur^ vous me posez la question comme on dirait : « Rodrigue, as-tu du coBurT »

Wheil. — Evidemment, c'est absurde!... Nous savons tous que vous le chérissez... que vous vivez avec lui, en communauté parfaite de pensée !... L'aimant comme vous l'aimez, vous ne pouvez être que de bon conseil pour lui!...

Renée. — Oh!... les conseils... Je ne me permets pas d'intervenir dans la vie intellectuelle de mon père...

Wheil. — Mademoiselle... il faut que vous l'empêchiez de faire une sottise... une sottise dont il traînera toute sa vie le boulet !... C'est un homme perdu... un grand homme perdu s'il accepte...

Renée, souriant — Perdu... pour vous!...

Wheil. — Oh! mademoiselle... pour nous... il y a longtemps qu'il est perdu!... Les convictions, les aspirations qui nous furent conununes dans la jeu* nesse ne sont plus les siennes, hélas! depuis longtemps !... Et je n'ai jamais cessé pour cela de le respecter profondément !... Votre père le sait. Je garde pour lui, quoique maintenant d'un parti opposé, une très vieille tendresse sentimentale... Et Dartès n'en a jamais douté, j'en suis sûr!

Renée. — Vous avez raison... Je l'ai souvent entendu dire : « Au fond, Wheil m'aime beaucoup ! »

Wheil. — Ah I vous voyez !... A la bonne heure!... Pour Dieu! qu'un homme de sa valeur ne se laisse pas chambrer par des agitateurs dont beaucoup ne sont que des farceurs de la plus louche politique d'opx>OBition.

Renée. — Mon père n'écoute que sa conscience.

Wheil. — Au fond, tout est venu de cet article qu'il a écrit contre Gibert !... A ce moment-là, il était sans dessein politique arrêté I... Le voilà englobé, happé de toutes parts. Tout cela à cause d'un premier article !... C'est l'histoire de ces gens qui ont acheté un beau fauteuil ancien et qui, pour mettre leur maison à l'harmonie du fauteuil, finissent par tout démolir et y employer leur fortune entière I

Renée, riant — En fait de fauteuil ancien, vous vous en prenez à un bien pauvre tabouret du fanbourg Saint- Antoine... et si vous y allez de ce train!

Wheil. — Excusez-moi de vous parler avec toute la passion qu'un pareil malentendu m'inspire !...

LA PETITE ILLUSTRATION

Peut-être se laisse-t-il griser par sa soudaine popularité.

Renée. — Il est si peu Thomme de ces griseries-là I

Wheil. — Ça va être terrible ! Il va s'enferrer jusqu'à la gauche.

Renée. — Oh I jusqu'à la gauche, c'est fait depuis si longtemps!

Wheil. • — Le prix de Stockholm et la direction de la Lumière. Il faut le tirer de ce mauvais pas. Sa respiration tout entière y passera d'un coup... Et je viens vous y aider, mademoiselle... car il n'est pas possible que vous ne soyez pas remplie pour lui d'inquiétude!... Oh! je ne viens pas lui proposer un renoncement, non, non, soyez tranquille... Je sais à qui je m'adresse!... Mais le hasard veut que je sois à même de lui apporter une position admiraèle, digfne de lui, purement littéraire, à l'écart de toute politique.

Renée. — Vous?... C'est-à-dire...

Wheil. — Oh I pas chez moi... rassurez-vous... non!... La direction d'une grande maison d'édition, à Zurich, montée avec des capitaux considérables, sans opinion publique !... Je peux immédiatement lui flEÛre signer un traité lui garantissant cinquante mille francs d'appointements et une participation aux bénéfices... J'ai la proposition ferme, là, dans ma poche!...

Renée. — Mais, monsieur, j'en parlerai!... Cela mérite évidemment d'être pris en considération... Seulement, je crois bien... si vous voulez mon avis...

Wheil, se levant. — Ecoutez, mademoiselle, voici connnent nous allons procéder!... J'ai une visite à faire à Saint-Cloud à quelques pas d'ici. Dans un quart d'heure, je serai de retour... d'ici là vous aurez touché un mot à votre père du projet... et vous vous arrangerez pour me mettre cinq minute» ^1 présence de lui!...

Renée. — Je vous promets, en tout cas, d'insister pour qu'il vous reçoive.

Wheil. — Je n'en demande pas plus!... A tout à rheure, mademoiselle!... Je suis heureux de vous avoir rencontrée... Ce n'est pas un acquiescement que je lis dans vos yeux...

Renée. — En effet, monsieur, je ne me mêle pas des affaires de mopn père!

Wheil. — Mais, dans ces yeux-là, je lis la bonté et le dévouement. Cela me suffit... Je compte sur ces deux collaborateurs... A tout à l'heure... Ne m'accompagnez pas, je vous en prie...

Il sort. Renée, restée seule, va ouvrir la porte de gauche. Dartès entre.

Renée. — Papa!

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