Scène IV
RENEE, DARTES
DâRTÈs. — Il est parti?... Qu'est-ce qu'il a dit?... Qu'est-ce qu'il est venu faire?...
Renée. — Oh! rien de bien important!... J'ai compris qu'il était question de librairie... d'édition en Suisse... de gros appointements!...
Dabtës. — Quel micmac !...
Renée. — Ça avait l'air sincère!... Je l'écoutais d'une oreille distraite. Je n'entendais que ce mot : « Suisse!..', la Suisse! »
Dartès. — C'est bien le moment!
Renée. — J'envisageais le voyage... Je voyais un 1
hôtel sur le haut d'une colline, une terrasse et des pots de géranium sur fond bleu!...
Dartès. — Ouï!... Ça t'irait assez à toi!...
Renée. — Le grand air pur!...
Dartès, sévèrement. — Renée!...
Renée. — Je n'ai rien dit!... Ne me gronde pas.
Silence.
Dartès. — Pauvre petite !... Tu souffres !... Au fond, tu me désapprouves !
Renée. — Encore une fois, ai-je dit quelque chose I...
Dartès. — Tu t'en garderais bien !... Tu n'es venue vers moi que pour m'aider, pour être là à mes côtés... Et tu te tais par principe, pour ne pas me peiner!... Seulement, au fond!...
Il lui tape amicalement la joue.
Renée. — Tu ne peux pas m'empêcher, en tout cas, de trembler pour ton bonheur, papa!... J'ai le cœur gros, voilà tout... parce que je t'aime... et aussi parce que nous étions si heureux tous les deux !... Tous les deux seuls !...
Dartès. — Mais tu parles conmie si j'avais pris moi-même une décision I Rien n'est moins sûr que mon acceptation!... Je rumine, je tergiverse!...
Renée. — Allons donc !... Pour essayer de me donner le change, tu fais semblant d'hésiter... comme moi, je fais semblant de croire 1 Mais je sais bien quel est le parti énergique que tu as pris ! Dans deux heures... c'est terrible !... dans deux heures nous allons être lancés comme des boulets, vers l'inconnu !...
Dartès. — Eh I bien, tu te trompes !... Si tu pénétrais dans mon cœur, tu verrais que, véritablement, j'ai des hésitations... des envies d'envoj'er tout promener !...
Renée. — Vrai?... Ah! si ce pouvait être vrai!... Si tu pouvais seulement hésiter!...
Dartès. — Eh bien?
Renée. — Alors, à cette minute-ci... dont tout notre vie va dépendre... j'oserais élever la voix...
Dartès. — Fais-le, mon petit... Après tout, je t'y autorise.
Renée, allant à lui. — Père, je t'aime tant!... J« tremble!... J'ai peur! Tu seras traîné dans la boue... calomnié... Et quelle lutte dorénavant ! Songe à l'existence qui va nous être enlevée tout à coup ! Tout ce que nous étions, l'un pour l'autre, depuis deux mois que je vis à tes côtés... que nous vivons dans cette communion de tous les instants!
Dartès. — Et quelle joie cela a été pour moi!... Nos promenades... nos soirées autour de cet abatjour!... Ta façon de protéger ma vie, d'organiser les journées... de recevoir les amis...
Renée. — Car il a fallu que la vie nous force à cette solitude... pour que sorte de nos deux cœurs une tendresse que nous ne savions pas si parfaite...
(Elle Tembrasse tendrement sur le front.) Oh! Cette Sale
politique qui va te prendre non seulement à moi qui t'aime... mais à la paix de vivre ! Ah I que je la hais !... Tous ces gens qui grouillent autour de mon père... le tirent par la manche... et qui méditent de le précipiter vers je ne sais quel avenir qui m'épouvante... Tu me pardonneras, mais, que veux-tu, j'ai peur, instinctivement, que tu ne sois pas très bien fait pour cette bataille, papal... Si tu te trompais sur toi-même... si tu étais simplement... (Kiu- iic-iite.) un |îen.seup!...
Dartès. — Toi aussi î... Oh ! cette expression
L^ANIMATBUR
presque méprisantei dans ta bouche !... Ce qu'elle est devenue de nos jours !... Un penseur !... Eh bien, s'il m'était donné un jour de coufitater qu'on avait raison de douter de ma force d'action... oh I ce serait bien la plus cruelle désillusion de moi-même!... Certes, il ne m'a pas été donné encore.de défendre des causes passionnément, à coups de dents et à coups de griffes... mais je ne suis jamais tombé non plus dans cette nonchalance qui ouvre les portes de la eéni- Uté I...
Renée. — Voyons, papa, ça ne te suffit donc pas d'avoir raison, d'écrire librement ce . que tu veux... d'être si grand dans ton isolement. Car tu vas te diminuer... oui, tu vas te diminuer dans la lutte vulgaire !... Tu vas te rabaisser à leur niveau!...
Dabtès. — C'est possible... mais le devoir, Renée, le devoir... la grande souffrance humaine qui est là... enchaînée... et toutes ces chaînes qu'il faut briser !...
Renée. — Le devoir inteUectuel ne demande pas des abnégations aussi rigoureuses... Tu as déjà assez souffert pour lui!... Tu y as perdu ton foyer!...
Dartès. — Crois-tu T
Renée, changeant de ton. — Ecoute... j'ai tout à coup l'intuition de l'avenir !... un pressentiment mauvais !... quelque chose qui passe dans mon corps entier I... Papa... refuse... Je t'en supplie, refuse !... Oui, oui, je sais que tu dois me trouver impudente d'oser te parler ainsi... mais il faut que je te l'aie dit... Accepte une position dans le genre de celle qu'on te propose... On irait en Suisse. On vivrait, tous les deux!... Ce na serait pas gentil f... Dis T Je copierais tes manuscrits I... Et puis, on voyagerait aussi un peu... On ne serait pas heureux, disT... Ça t'est donc égal d'être heureux!... Pourquoi refuses-tu d'être heureux f Si tu m'aimais comme tu le dis!...
Elle est à genoux près de lui, il lui caresse les cheveux.
Dartès. — Oui, près de toi... regarder toujours ton visage souriant avec tes bons yeux de chien fidèle !...
Renée. — Pap...
Dartès, la repoussant brusquement — Va-t'en...
Laisse-moi !...
Ren^. — Qu'est-ce que tu ast
Dartès. — Tais-toi, malheureuse...
Renée. — Tu m'as repoussée avec une telle eolère, nn si méchant regard...
Un temps.
Dartès. — Pardon, mon petit!... Pardonne-moi ma brusquerie... Je suis nerveux !... On le serait à moins.
Renée. — Tu m'en veuxT
Dartès. — Donne tes mains... donne!... Toi, si bonne... si tendre, toi qui, plutôt que de me quitter, as préféré te brouiller presque avec ta mère, et ne plus la revoir que de loin en loin, toi qui reviens de ces tristes rendez-vous, le cœur gros mais l'esprit toujours aussi résolu, pardonne-moi, cher mignon!... Je n'aurai jamais assez de reconnaissance pour l'amour que tu me prodigues... Je devrais tout te sacrifier, même l'avenir, je le reconnais !... Tu ne peux pas comprendre certains troubles qu'il y a en moi... Certaines raisons que j'ai de me lancer avec fureur dans l'action, et qui me rendent très, très irritable, presque - méchant !... Oh ! tes petites mains dans les grandes miennes!
Restée. — Alors, pendant que tous ces gens
s'agitent et regardent ta fenêtre, soyons encore nous deux, comme nous l'avons été tous les jours du mois deimier!... tu veux bien T Tu veux bien T Joue encore une heure avec moi à être heureux!...
Dartès. — Ce que tu voudras!...
Renée. — . Tiens, remets-toi là, dans ton grand fauteuil. Je vais te bourrer une bonne pipe moimême!... Et puis nous allons feuilleter ensemble ce numéro de la Renaissance latine qui est arrivé ce matin... H y a la reproduction d'un Yinci admirable... et des Ingres très drôles... tu vas voir... Allons, avance ici!...
Dartès. — Renée, quel enfantillage î... Mais je te comprends, va ! Je comprends tout ce que tu veux dire de charmant et de désolant.
Renée. — Là !... Moi, à côté, sur mon petit tabouret... On n'est pas bien?... Tu vois, c'est comme
d'habitude!... (On entend au dehors des bruits et les échos de l'Internationale. Dartès dresse l'oreille.) N'écoute paS Ics
bruits du dehors... Il n'y a rien dehoi*s... absolument rien!... R^arde, voilà le Vinci en question!... C'est beau, hein T... Oii se trouve-t-il, ce tableau f... A Milan!... Je voudrais voir un jour Milan!... Tu te rappelles, tu as failli nous emmener tous luic année en Italie f...
Elle babille et l'enlace.
Dartàs. — Ma chérie!... Il me semble qu'on me met une camisole de douceur autour des bras...