Scène VI
Les mAmbs, DONADIEU
Donadieu. — J'en étais sûr!... Papa Wheil i'd!... Bonjour, citoyen!
Wheil. — Je vous prie, monsieur Donadieu, d'être poli... Nous n'avons pas gardé les vaches ensemble !...
Donadieu. — Ça dépend de ce que vous appelez vache!... Il y a vadie et vache. Dartès, vous n'allez pas vous laisser empaumer, heint
Wheil, avec hauteur. — Qu'est-oe à dire, monsieur f ..«
Donadieu. — Suffîcit I... Tentative de dernière heure!... Figurez-vous, Dartès, que personne ne voulait monter chez vous avant l'heure fixée!... Ds ont des âmes de parlementaires, ces bougres-là I Moi, quand j'ai vu stopper l'auto du directeur du Français, je n'ai fait ni une ni deux... En ma qualité de vieux bohème incivil qui peut prendre sur soi toutes les gaffes... j'ai enfilé l'escalier !... Et je viens
LA PBTXTB ILLUSTRATION
vous ohereher^ Dartès; les camarades vous attendent chez le bistro... Je vous ai fait verser votre vermouth grenadine!... Alors, on descend?. Ils. sont cent cinqu*ante en bas qui ont une envie furieuse de vous serrer dans leurs brasi...
Dabtès. — Je n'ai pas encore pris ma détermination !...
Wheil. — Ah! ça, monsieur Donadieu, ra'expliquerez-vous pourquoi votre [>arti tient tant à mettre un littérateur pur comme Dartès à la tête d'un journal prolétarien! Ce n'est pas ce libertaire de cabinet qui ébranlera la Jéricho capitaliste!
Donadieu. — Pourquoi nous l'accueillons f...
Comme en d'autre temps nous eussions accueilli Lamartine, Zola et d'autres, s'ils étaient venus à nousf...
(Il écrit en Tair avec son doigt.) D. A. R. T. £1. o...,
un nom qui fait bien sur l'affiche ! Oh ! il y en a des noms de plus dans le mouvement, je le reconnais, mais, tel quel, c'est un excellent instrument d'émancipation !...
Wheil, à Dartès. — Je ne vous donne pas un mois pour divorcer d'avec ces gens-là, Dartèe !... Je le prophétise, monsieur Donadieu; un homme pas plus qu'un peuple ne change de moelle ni de muscles en quatre ou cinq jours!...
Dokâdieu. — Qu'en savez- vous î 11 y a des routes de Damas pour les esprits libres... Je ne parle pas pour vous, monsieur Wheil, bien entendu! Allons... venez, Dartès I... Je vois bien que vous hésitez... qu'on vous chambre!... Votre demoiselle est venue refermer la porte et vous fait des signes derrière moi... Renée. — Mais, monsieur...
Donadieu. — Vous n'allez pas leur occasionner cette déception... hein?... Ce ne serait pas chic!...
Dartès^ sèchement. — Vous avez eu tort de monter, Donadieu !...
Wheil. — Dartès, je vous adjure, mon bon ami!... Songez à l'heure que nous traversons... Au nom du pays même, pas de campagne perturbatrice en ce moment !... Laissez cette poignée d'agitateurs et de factieux.
Donadieu. — Cette poignée-là, que vous désignez de ce petit geste... vous ne savez pas si ce ne sera pas demain une nation, monsieur!
Wheil. — Non, car votre triomphe serait pour la nation un arrêt de déchéance et de mort, car, à ses yeux, vous ne luttez pas seulement contre le capital... mais contre toutes les belles idées pour lesquelles des millions d'hommes vivent et savent toujours mourir : la Patrie, la Religion, la Famille, l'Ordre. Et, quoi que vous fassiez, vous êtes infailliblement les vaincus de demain!...
Donadieu. — Laisserez-vous dire ça devant vous, Dartès?..*
Dartès. — Ecoutez-moi, Donadieu !... Je n'approuve pas une minute les paroles de mon vieux camarade Wheil, vous n'en doutez pas... sans quoi, serais-je allé à vous?... Il y a pourtant une impressionnante vérité dans ce qu'il proférait à Tinstant... Ceci : on ne change pas un homme en cinq minutes!... Je vais vous faire sur moi-même une triste révélation qui vous atterrera peut-être. Il y a deux parts en moi... Un libertaire qui hait les anciens mensonges sociaux, qui croit, comme vous, au renversement nécessaire des valeurs, aux solutions immédiatement exécutoires, à la refonte de l'organisme social, un qui adore le peuple, le peu]ilc au trrand cfpur douloureux... qui éprouve l'envie furibonde de se dévouer
à sa cause sacrée... oui !... Mais il y a aussi un vieux bourgeois en moi, qui ne se décide pas à mourir!... Je me méfie des oppressions collectives, de l'esclavage des partis!... Je suis un révolutionnaire, certes, mais épris de liberté... d'amour... et non de haine!...
Wheil. — Et c'est tout autre chose... Tolstoï, mon cher! Vous n'êtes pas l'homme de ces révolutionnaires-là !
Donadieu. — On croit toujours ça !... Rien ne ressemble plus à un révolutionnaire qu'un autre révolutionnaire !...
Wheil. — Dartès, vous resterez dans le vrai!
Donadieu. — Officiel et légal!
Wheil. — Dans la grande vérité humaine...
Renée, de loin. ■ — Je t'en supplie !
Dartès, bas. — Je souffre du doute de moi !... J'ai des répugnances... Je n'iaidopte pas toutes' vos idées...' Il y a des gens à la tête du parti qui me dégoûtent et que je méprise.
Wheil. — J'en étais sûr!
Donadieu, un peu stupéfait et ironique. — Non, mais, pas possible !... Vous n'en êtes pas plus loin que ça, Dartès? A ce point d'interrogation élémentaire sur vous-mênieî Ah! je suis bleu de vous trouver dans de pareilles dispositions quand je m'attendais à vous livrer à toutes les acclamations des camarades!...
Wheil. • — Tenez... tenez, vite, Dartès... Ecoutezmoi ça, je vous en prie?... Ecoutez ce qu'on crie dans la rue !... Ah ! l'abomination, le blasphème !...
Donadieu. — C'est un isolé!... Vous savez bien, cet' éternel isolé qu'on a toujours la ressource d'appeler un homme saoul !
Wheil. — Un seul!... Non... Il y a plusieurs voix!...
Renée. — Papa! écoute...
On entehd dans des rumeurs : « A bas... Par.. .mec... »
Wheil. — Est-ce sous ce cri de ralliement-là que vous allez vous ranger?
Dartès, avec élan cette fois. — Non, non !... Pas ce cri!... Deceux-ln, je n'en suis pas!
Wheil. — A la bonne heure!... Voilà l'autre cri... Celui que j'attendais, celui de votre conscience!...
Renées — Papa!... papa, tu refuses?...
Dartès, tristement. — Cela te ferait donc tant plaisir ?...
Donadieu. — Mais, bon sang !... Qui disait donc que cet homme-là signerait! Allons, c'est jugé!... Inutile de les faire poireauter plus longtemps!... Avez-vous peur au moins de descendre et de leur dire à tous, franchement, les yeux dans les yeux : « Je ne veux pas! »
Dartès. — Mais certainement, je le leur dirai!... Je ne redoute aucune explication... aucun aveu de moi-même... C'est à moi de m'excuser et je le ferai, très humblement !... Descendons... Renée, donne-moi mon chapeau...
Wheil. — Et il y va!... Allons, allons, l'affaire est ratée... Riez si bon vous semble, pour dissimuler une déception qui doit être amère, je le reconnais!
Donadieu. — Une déception, moi ? Quelle blague!... Je suis tranquille, Dartès... Sans tarot et sans marc de café, je n'ai pas de peine à tirer votre horoscope!... Minute, mes amis. Ecoutez bien!... Si un homme comme vous, en proie au doute et se cherchant querelle à lui-même, exprès, pour ne plus avancer, au point où vous en êtes, Dartès, si cet homme venait me consulter, je lui dirais à peu près ça : Ne te frappe pas... Ton cas est clair !
Voilà l'histoire... Tn vas, tu viene, sans t'occuper d'autre chose que <Ie toi-même, et puis, ua beau jour, tu émets une petite idi'e générale grande comme es... une idée banale, cent fois dite, usée par d'autres boucha que la tienne!... Et voilà que tout à ooup elle se met à vivre devant toi, la petite idée... elle absorbe tout; elle se met à vivre d'une existence personnelle, formidable!... Elle entraine tout, même toi, qui l'as émise et qui maintenant regimbes et grognes à sa remorque... Oh! tn as beau résister, tempêter, bernique... Elle te prend par la manche... puis aux entrailles... elle tire... elle tient bon ! V a pas... faut
Donadieu (M. Armand Boiir
- Phot H. Manu»J.
suivre!... C'est fini! Tu lui os donné la vie h la petite idée, elle te demande la tienne en échange!... Elle fera de toi, si elle le veut, un martyr!... Les idées, vois-tu, c'est plus prand ([ue nous... Tu te plains, tu ahanes derrière... tu dis : « Mais ce n'est pas elle! Sous cette forme, je ne la reconnais pasi... Je n'en veux plus... Comme on me l'a changée, la bougresse ! » Allonc donc, mauvais père !,., C'était ta fille, ta fille prédestinée... et c'est pour celle-là probablement que tu étais né!... Oh! tu en as eu d'autres et d'aussi belles, bien sûr, mais ça ne fait rien ; c'est celle-là qui doit te remorquer, que tu le veuilles ou non !... Tôt ou tard c'est elle qui sera ta foi, ton ttitiniphe ou ton supplice!... Et si ce n'est pas aujourd'hui, ce sera demain... dans dix ans... qu'importai...
Betiens ce que j'affirme : tu peux refuser de poser ta signature au bas d'un traité... Pas d'importance! Je m'en fous!... Regarde-moi!... Un jour, un jour oi!i il 7 aura beaucoup de souffrances dans l'air et par le monde... où on lui fera du mal à ta petite idée de jadis... oà on voudra lui casser les ailes... alore, tu ne pourras pas te retenir, et c'est toi-mSme qui pousseras les deux battants de la porte en criant : H Eh bien, me voilà, nom de Dieu! »
DaBTÈS, levant les bris. — Qui SSitl...
Wheii.. — J'ai écouté votre petit topo... Nous sommes d'accord sur un point, c'est que votre homme n'est pas miôr!...
DoHADiEU. — Mais non, il n'est pas mûr!... C'est l'évidence!... Allez, Dartès, venez leur dire ça: « Je ne suis pas mûr I ,> Et c'est moi qui réglerai votre vermouth grenadine!... Ça vaudra bien ga! Après vous, citoyens...
D»nès sort le premier, apris «voir «oufl un peu Iriite-
Wheil. — Je descends avec vous, et je file de suite!... Je me sais mis alwminablement en retard.
(Donadieu et Dartfs .nnjit sortis les premier!. A Renée.) Et à
bientôt, heini Demain, si vous le permettez!... Nous n'y sommes pour rien. Vous avez enlevé ça de main de maître... Comptez sur moi. (Montrant sa poche.) Le bien-aimé petit traité est là!...
11 son derrière les autres, radicu.. Restée srulc, Renée
> elle I
RENEE, seule.
Renée. — Tiens, qui fait marcher la trompe de l'auto!.. Un farwur!... Ah! on a reconnu Wheil... On va le bousculer! Monte! monte donc vite, mon vieux, c'est ce que tu as de mieux à faire... (Elle ouvre
la fenêtre, on entend du bruit dehors.) Voilà papa... la porte s'ouvre... Il entre 1... (.Vcclamatiam au dehon, puis arrêt brusque.) C'est fait!...
Hlle referme la fenêtre, va i la table, eberdw de quoi écrire et se met i écrire an pneu. An boni d'une seconde. Il porte s'ouvre et M" Dartis entre. Renée parle sans krer la tête.