‹ L'animateur: pièce en trois actesChapitre 28 sur 34 · Scène première · texte numérisé non relu

Scène première

M" DARTES, GtBERT

OlB

iT. — Restez encore... que je sache, avant que

TOUS descendiez, si vous ne rencontrerez pas Wheil. M"' Dabtès. — Où ravez-vous misî GrBERT, — Dans le bureau du eaisaier en bas... Je

lui ai donné un exemplaire à tire... Il savoure ça

depuis bientôt une demi-heure.

M"* Diurta. — Il doit être fixé!... C'est pour nn

article dans le Français 1

GtBERT. — Parbleu!... (Il prend lï léléuhuiie i"lérieur.>

Allô... Voulez-vous faire atlention à ce que M"' Dortès ne rencontre pas Wlieil dans l'escalier, n'est-ce pasf

M"" Dartès. — Du i-este, je veux m'en aller sans être vue de qui que ce soit.

GiBBBT. — Vous n'avez qu'ii sortir par la porte

de la cour!... {Il continue i léliphoner,) Allô,.. Quolî...

Oui !... quarante e.'seniplHires chez Loury... cinquante cbez Dentus... Mab non, pas soixante, cinquante... t;a suffit... Oui, je suis justement eu train de faire la liste. Que tout soit livré à six heures... Eh bien, je m'en fous, prenez un taxi... Il y a combien d'exemplaires de sortis à l'heure actuelle T... A deux heures îa faisait sût cent cinquanteT... Bien!... (il raccrKhe k- T*cepicur.) Vous scmblez nn peu triste.., un peu à plat... Qu'est-ce qu'il y aî

M"' Dartès. — Moiî... Non pas,,. Evidemment, maintenant que le volume est parti... maintenant que Quelques mains déjà l'ouvrent à la devanture des hbrairea... j'ai tout de même comme la respiration

GiBEHT, rituii. — C'est nerveux... le traol...

M"* Dabtès, «pris un petit «uti»ui. — De quoit... Vous plaisantez, je crois!... J'estime n'avoir commis aucun acto répréhensible, aucune lâcheté.

GiBERT. — Non, ma chère amie, an(Mine... Votre conscience peut être parfaitement raœurée... Vous êtes une victime!. Contre cet èti'C néfaste, néfaste pour les si<eiis. cotpn^.pour son pays,. qui vous a arraché vofce enfant et vous a atteinte daiia votre bonheur, qu'avez-vous'faitf... Vous' avez parlé, vous vous êtes plaint^... J'a} retenu, eu passage quelquesunes de ces confidences douloureuses, je m'en suis servi pour dcpeindre le boiihomme. . et ce ne serait réprchciisiblei à là, rigueur que s'il .s'agissait d'un livre où le noir même de Dartès serait imprinjé... Or, il s'agit ic^, d'une fiction', d'un personnage composé d'éléments réels, d'une . satire moitié farce et moitié larmes !... Âliez, ma bonne amie, en paix, en toute paix... Le monde comprendra qu'en m'ayajit communiqué quelques documents,' et qui ne touchent exclusivement qu'à sa vie privée, vous n'exercez pas une vengeance. Ceux qui vous ont approchée, ne peuvent que respecter l'expression d'une douleur sincère, et aussi d'une foi civique qui fait votre^ honneur de journaliste.

11 t'arrctt:, viqibk'meiil . uliifaît . de la forinulï.

M°" Dartès. — Merci, Gibert!... mais, je creuse le fossé plus profond,. pl^B. irréparable,, entre mon enfant et moi. .T| est vn^ qu'au point oiï nous en étions! Je serais à l'agonie, viendrait -elle seulement à mon chevetî.,. Je ne le crois pas!

Gibert. — Bah I peut-être un jour ses yeux a'édaireront-ilsT Attendez quelques années encore... L'heure du obàtimeut viendra et tout ceci eat un admirable

LA PETITE ILLUSTRATION

dépôt de munitions... (Au moment où M"** Dartès se dirige

vers la porte.) Ma chère amie, avant de nous quitter... permettez-moi d'aborder une question matérielle que vous avez toujours eu le tact d'éviter, et à laquelle il faut bien en venir.

M"* Dartès. — Quoi donct

GiBERT. — Voilà le chiffre du premier tirage : vingt mille. Combien s'en vendrart-il, je l'ignore, mais ne vous semble-t-il pas équitable que, sur cette édition, vous touchiez un léger pourcentage, si léger soit-ilt

M"' Dartès. — Halte-là, Gibert !... Jamais I... Pourquoi pas les trente deniers?... D'ailleurs, il n'y a aucune collaboration... Je ne saisis même pas l'àpropos de votre offre, mon cher!... Je n'ai pas écrit une ligne de votre livre, je n'ai fait qu'entr'ouvrir quelques dossiers, quelques tiroirs.

GiBBRT. — Le chapitre douze pourtant est tout entier de votre maint... Et vous savez, là-dessus, je ne transige pas... Du moment qu'une ligne a été écrite par une autre main que la mienne...

M"* Dartès. — N'insistez pas, vous m'offenseriez!

GiBERT. — Il en sera comme vous voudrez.

On frappe.

GiBERT. — Entrez !

Un Rédacteur. — M. Wheil s'impatiente.

GiDERT. ■ — Une seconde encore... allez lui tenir compagnie... Le temps de faire descendre madame... je téléphonerai.

Le rédacteur sort. M""* Dartès prenant un exemplrâre à couverture rouge.

M*"* Dartès. — Le pavé ronge!

GiBERT. — Il frappera ai: bon endroit, je vous en réponds!

M"* Dartès. — Qu'est-ce qui va sortir de tout çal.. Si on pouvait le savoir à l'avance!... Comme c'est curieux, j'éprouve à mon tour, exactement, l'impression d'incertitude et d'émoi qu'a éprouvée Dartès le jour où il écrivit son i>remier article contre vous et qui déclencha toute cette série d'incroyables événements... A mon tour, je m'interroge anxieusement... Ai- je bien fait?... De qnels événements vais- je être la promotrice?... Et, ceci est encore plus curieux, Gibert, penchée sur mon propre doute, sur ma propre angoisse, je sens que, même si j'entendais une voix intérieure qui me désavoue, eh bien I rien ne m'empêcherait d'agir et d'aller de l'avant !

GiBEjRT. — C'est que vous le haïssez tellem^t!

M"* Dartès. — Ah! oui, je le hais, de toutes mes forces !... Mais il n'y a pas que la haine, il y a le besoin mystérieux de dire la vérité de son cœur et de sa foi, l'extraordinaire plaisir de lutter contre ce vertige qui vous attire, qui vous attire!... Ah! l'attraction de ce qu'on croit la vérité !... Quand j'étais petite, j'éprouvais ça déjà!... J'émettais des idées subversives qui faisaient pleurer mr. mère... J'avais des remords affreux de lui faire de la peine! Eh bien ! quand même, c'était plus fort que moi... Il fallait que je me débarrasse do mon désir d'insubordination !... Et encore maintenant... maintenant, je sens que ce petit livre-là va m'enlever à jamais le cœur de ma fille, que nous ne nous reverrons peutêtre jamais... qu'elle m'en voudra pour le reste de ses jours... j'en éprouve un déchirement atroce!... eh bien, ce serait à refaire... je le referais!

Gibert. — Oui, la force des idées!... C'est bien celle-là qui entraîne les penples et qui fait marcher

le monde... C'est notre force centrifuge, à nous autres, les esprits conducteurs.

M"* Dartès, avec un lourd soupir. — Notre force ou notre faiblesse?

Gibert. — Non, notre force, et vous allez le voir... Vous allez voir le résultat du pavé rouge!

M"* Dartès. — Puissiez-vous dire vrai!... Adieu!

Gibert. — Quelques exemplaires^ ma chère!

M"* Dartès. — Oh ! non, merci !... pas un !... Voilà un livre que je ne relirai jamais par exemple! Non, d'ailleurs, je n'ai pas l'envie de lire quoi que ce soit, je vous le jure bien... Je vais rentrer chez moi, ' prendre une tasse de thé... je m'étendrai sur une ciiaise longue et demain matin, Gibert, demain matin l'aurore me trouvera dans la même position, les yeux ouverts...

Gibert. — Vous ne dormirez pas... vous croyez?

M"** Dartès. — Non, je regarderai, en face de moi, au mur, un portrait en médaillon d'une petite fille de douze à treize ans, les yeux bleus, la bouche souriante... le col nu... et...

Elle pleure.

Gibert. — Vous êtes profondément à plaindre!

M"* Dartès. — Je sentirai ses yeux de reproche... j'entendrai sa voix me dire : « Qu'est-ce que tu as fait là, maman? »

Gibert. — Ma pauvre amie!...

M"** Dartès, avec un éclair farouclie et orgueilleux dans

les yeux. — Ne me plaignez pas! Je vous l'ai dit... ce serait à refaire, je le referais.

Elle sort brusquement.

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