‹ L'Anjou dans la lutte de la chrétienté contre l'IslamismeChapitre 8 sur 8 · MS · texte numérisé non relu

MS

Pour réaliser un aussi noble bat, notre prélat» qui n'avait point pris part à la guerre sainte (2), était réduit, en fait de source, au véridique mais barbare récit latin du témoin oculaire Tudebode (3), le seul qui ait encore paru sur la première croisade. Par commisération pour les lecteurs rebutés, il refondit le texte de Tudebode avec ses propres souvenirs du concile de Clermont, auquel il avait assisté en sa qualité d'abbé de Bourgueil, et où s'ajoutèrent quelques renseignements oraux; et tout en amplifiant ainsi cette œuvre fruste, il la polit et l'orna (4). Puis, lorsque peu à peu se fut dressé sous sa main habile un soigneux et brillant travail, par un honorable scrupule littéraire, en sollicitant des corrections Baudri l'adressa à son intime ami Pierre, abbé de Maillezais (1) comme à un juge éclairé, car il avait fait le voyage de la Palestine (2) et régissait un monastère possédant des lors une riche bibliothèque, et dont la curieuse

t dere yellet, sterilis imminebat inopia : majoribus nostris qui dorxnitabant et

■ pigritabantur, velut idigtiatus hoc opus agressus sum ; et ne invidis obhvioni

■ cederet historia digna relata, ad scribendum pœne sexagenariam appali » manum... Âccessi ig'ttur ad hune studium, non inanis gloris cupidus, non

> supercllis tumore inflatus : sed quod successivae placeat Christianitati , mem-

■ branulis indidi cuhosus. •

(S) • Non tamen huic beatse interesse promerui militiae, neque visa narravi. •

(3) Prêtre poitevin qu^on suppose avoir suivi Bohémond en Palestine. Car V Anonyme, qui a servi de canevas à Baudri comme à la plupart des écrivains occidentaux de la première croisade, et qui figure en tête du Gesta de Bongars, n'est qu'un copiste abréviateur du Tudebode exhibé seulement au milieu du dixseptiéme siècle par Bcsly et aussitôt édité par Duchesne. A propos du travail de Tilrtoni/mesur ce Tudebode, Duchesne et après lui les bénédictins de V Histoire littéraire de France, ont crié bien haut au plagiat. Mais une critiqué plus moderne l'absout; et, du reste, Texamen comparatif de Tudebode et de l^ Anonyme nom jeterait hors de notre sujet, où nous ne voyons que Baudri opérant sur le texte publié par Bongars.

(4) « Sed niscio quis compilator, nomine suo suppresso, Ubellum super hac re

• nimis rusticanum ediderat ; veritatera tamen textuerat ; sed propter inurban-

• tatem codicbi, nobilis materles viluerat ; et simpliciores etiam, inculta atqu

• incompta lectio confestim a se avocabat... Succincte igitur qus in codice

> praedicto perpcndi, recapitulabo, et partium narrantium qui ibi affuerunt rela- È tione fretus, quse audivi interseram : sicque juvante Deo, agressum opus con-

• summabo. •

(1) c Libellum quod de Jerosolymitano itinere quoquo modo composni ad

• castigandum tibi transmisi , quem regulari censura volo compescas, et poliis, » et epistolam banc cum ipso mihi non irremuneratam remittas. •

(t) Peat*ètre lors de la première croisade.

chroDiqae a guidé Baronius dans la fixation des dates de la première croisade. Voici la flatteuse réponse de l'abbé de Maillezais, accompagnée d'un envoi, en retour, de scholiessur iePenta- Ibeuque.

€ Je vous retourne le Livre Jerosolymitain^ que vous m'avez ■» adressé à moi Jerosolymitain , avec la lettre placée en tête !> et empreinte d'une merveilleuse douceur. Mais je demeure » stupéfait de ce que vous avez donné votre ouvrage ii châtier à » moi pauvre ignorant, a peine abreuvé de quelques gouttelettes » de sciences ; et alors surtout qu'aucun poète n'oserait se » permettre cette licence. Car dans votre ouvrage les phrases

> régulièrement coupées s'enchaînent avec une harmonieuse

> consonnance et marchent d'un pas dégagé; et le lecteur p attentif n'y surprendra aucune discordance (1). j>

, A nous maintenant de voir si l'honneur que Baudri a fait à

(1) € Librum quoque Jerusolimitanumj Jerusolimitano mihi directum, cum

• epistola in froute ipsius apposita, miraque dulcediue referta, remitUmus. Non f nim^irum vero obstupescendo miror, quo animo libellum prselatum et pollien- 9 dum direxerit inaciolo, pêne nullius scientise gutta rigato, cum praBdertim B nullus poetarum id prsesumere audeat. Quippe ubi concatheuatio multipUcium

• senteutiarum cousonat. partium quoque junctura regulari censura liberoque

• gressu discurrlt : nihilque Leclor diligens absonum inibi rcperiat. • Gesta Dei per Francos (éd. Bongars, Hanovrige, 1611), prœfat. et Historia Jerosolymitana Baldrici, archiepiscopi, pp. 83-85 et 88. — Gerardi Joannis VossU de historicis latinislibri ïll (Lugdemi Batavorum, 1651), p. 172. — Jhbliotheca Ecclesiastica, par Aubertus Miraeus (Anterpiae, 1639), p. 246. — Nouvelle bibliothèque des auteurs ecclésiastiques, par M Ellirs Du Pin (Paris, 1697), pp. 192-193. — Guillclrai Cave scriptorum ecclesiasticorura historia litteraria (Colonis Allobrogum, 1705), p. 564. — Casimiri Oudini de scriptoribus ecclesiaî antiquis (Traucofurti et Lipsise, 1722, t. Il, p. IOSj. — Jo. Alberti Fabricii Bibliotheca Laiina médian et infinae setatis (Hamburgii, 1731), p. ■139. — Histoire générale des auteurs sacrés et ecclésiastiques, par le P. Dom Remy Cellier (Paris, 1757), t. XXÎ, pp. 153-154.. — Bibliothèque historique de la France, par Jacques Lelong (Paris, (1768-1778), n» 16582 — Duchcsne, ilist. Francorum Scriptores cœtanei (Parisiis, 1636-164^) : Gesf, Dei per Francos Scriptores quatuor, p. 773. — Bist. httér, de France, t YIII, pp. 627-63G; et t. XI, pp. K^ et 106. - Michaud, Bibliogr, des Croisades, éd. de 1822, t. VI, pp. 24-25 et 35 ; et éd. de 1829, !'• partie, p. 465. — Revue historique , V« année, t. I, avril juin 1876 pp. 376-377. — Baudri^ d'après des documents inédits, par Tabbé Henri Pasquier,( pp. 237-2.38. — Conférences de M. Monod, à l'école des Chartes, d'après les notes intelligemment recueillies par notie excellent ami E. Lelong. — Kec. des histo^ riens des Croisades (Publ. de T Académie des Inscriptions et Belles-Lettres) : Historiens Occ., t. III (1866) : Pétri Tudebodi, Historia de Hierosolymitano itinere^ préf. p. 10. — Chron» des églises d'Anjou, introd, p. 33.

soD modeste ami en le constituant à son égard arbitre souverain en fait d'érudition et de goût ne l'aurait pas disposé k apprécier YHistoria Hierosolymiiana avec trop d'indulgence.

A l'envisager d'abord au point de vue de sa valeur historique» le travail de Baudri s'impose à nous dés son préambule, consacré au concile de Clermont dont l'événement principal est la prédication par Urbain II de la première croisade. Le discours de l'illustre pontife, sans doute prononcé en langue romane (car. Français lui-même et s'adressant à des guerriers, au latin des clercs il a dû préférer l'idiome champennois , son idiome natal, ayant cours dès lors en Auvergne), ce discours, dis-je, n'a pas été recueilli textuellement (1). Mais est-ce à dire qu'après avoir entraîné dans son cours toute une génération, ce fleuve d'éloquence soit allé à jamais s'engloutir dans la mémoire des hommes? A Dieu ne plaise ! car nos vieux monuments d'histoire ecclésiastique en ont gardé partout le retentissement. Parcourez en effet tour à tour le Gcsta Dei per Francos, puis Baronius et la Gallia purpuraia; vous rencontrerez dans cette suite de vénérables documents jusqu'à neuf tentatives diverses de reproduction du discours d'Urbain II. Presque tous les historiens delà première croisade, en effet, aidés de souvenirs plus ou moins fidèlement transmis, se sont exercés comme à l'envi à ce noble travail, depuis Tudebode jusqu'à Guillaume de Tyr ; et c'est en agençant ces morceaux épars, dont chacun reflète un côté spécial d'une œuvre aussi grandiose (2), qu^on est arrivé aujourd'hui à la reconstituer à peu près dans ses grandes lignes (3). Or, en tête

(1) Ainsi, du reste, ont péri les innombrables autres allocutions qu*au cours de son fécond apostolat en faveur de la croisade, Urbain II, à partir du concile de Plaisance, a semées à profusion sur son itinéraire, et notamment dans rAnjou et le Maine. Mérae en ce qui est des discours du grand pontife étrangers à la croisade, nous en possédons fort peu et aucun peut-être ne nous est intégralement parvenu. Cette extrême disette de monuments de Téloquence d*Urbain II doit encore, comme nous Talions Toir, à nos yeux rehausser le prix de VHistoria Hierosolymiiana.

(2) On a longtemps considéré chacune de ces compositions oratoires comme autant de réminiscences d'allocutions distinctes ; mais la critique moderne les rattache toutes au concile de Clermont.

(3) V, surtout les tentatives successives de Michaud et de M. Vabbé Darras. Celle de Tabbé Darras surtout nous a paru des plus satisfaisantes.

des auteurs ainsi conviés à ce travail de résurrection figurent naturellement^ en leur qualité privilégiée d'auditeurs d'Urbain II, Baudri et son disciple et ami Robert, abbé de Saint-Remy de Reims ; et encore devons-nous ici donner la préférence à l'arcbevéque de Dol (1). Non que le discours qu'il prête à Urbain II soit une traduction littérale de son mémorable appel à la croisade, à cet égard* lui-même nous détrompe (2); ou qu'il nous en ait même donné toute la substance, car Robert, avec plus d'un historien du Gesta, fournit des considérations nouvelles. Mais, de tous les narrateurs des grandes scènes du concile de Clermont, c'est encore Baudri qui en a gardé les plus pleines réminiscences (3); et en lui seul surtout abonde cette onction majestueuse qui caractérise l'éloquence d'Urbain II. En cela, sans doute « il faut faire la part de l'artifice littéraire, comme en ce qui est de l'harmonieuse distribution des pensées et de l'habile ménagement des grands effets pathétiques. Mais en vain, dans sa composition oratoire , le savant prélat aurait épuisé toutes les ressources de la réthorique latine ; il ne nous eût laissé qu'une œuvre brillant d un froid éclat si, pénétré des accents du grand pontife, il ne l'eût montée sur ce diapason. Par exemple, jamais Gicéron ni Tite-Live ne lui auraient, à eux seuls, inspiré cet émouvant exorde :

ce Nous avons appris, mes frères bien-aimés, et nous ne pou- » vous relater qu'avec de profonds sanglots, les cruelles calais mités qui, à Jérusalem, à Antioche et dans les autres cités de » l'orient, accablent les chrétiens nos frères, membres du » Christ ; à quel point ils sont flagellée, opprimés, bafoués. Ces » chrétiens, qui en vérité sont vos frères germains, car ils sont

(1) D*aaUnt plus qae le discours de Robert de Saint -Rémi, fort écourté, ne semble qu'un fragment d'une pièce de plus longue haleine. — Ici nous ne pouvons taire notre regret de ce que, dans son analyse par ailleurs si complète de YHiBtaria Hierosotymitana , M. l'abbé Pasquier n'a pas cru devoir aborder Texamen du discours d'Urbain II.

(2) c HU vel hujusmodi aliis a Domino Apostolico his qui adorant luculenter intimatis. >

(3; Et notons qu'il n'avait sous les yeux que le morceau presque insignifiant donné par Tudebode. Car s'il avait eu à sa disposition, comme plusieurs l'ont cru, le discour» de Robert de Saint-Rémi, il nous l'eût ingénuement avoué et en eût surtout retiré un visible profit.

» les flls du même Christ et de la même église ; ces chrétiens, d chassés de leors demeures héréditaires, sont vendus comme » esclaves à des maîtres étrangers ou viennent mendier parmi » nous ; ou, chose plus affligeante encore, subissent Tesclavage » ou mendient dans leurs propres patrimoines. On verse à flots » le sang chrétien , racheté par le sang du Christ ; les chrétiens » voient leurs membres, ces membres formés par la même » chair que les membres du Christ, voués à d'abominables con- 9 cubinages ou à une infâme servitude. Dans les villes d'orient, 9 partout le deuil, la misère, les gémissements. Je ne le rappelle )) qu'en poussant des soupirs, les églises où jadis se célébrait le )) divin sacrifice sont , hélas 1 converties par nos ennemis en )» étables pour leurs animaux. Des scélérats ont occupé nos » cités. Nos frères subissent la domination de Turcs immondes » et abjects (1)....»

Voilà certes un dramatique tableau de la détresse des colonies chrétiennes. Suit une énumération plus détaillée des malheurs de la Palestine , qui, par une heureuse gradation, aboutit ainsi à Jérusalem :

(( Nous avons jusqu'ici, mes frères, différé de vous parler de » Jérusalem , car nous ne pouvons vous en parler qu'en Iremd blant et en rougissant. Cette ville, en effet, où, comme vous » le savez, Jésus-Christ a enduré pour nous les souffrances » exigées par nos péchés, est soumise à Timmonde domination » des païens , et soustraite (je le dis à notre honte) au règne de )) Dieu. C'est ce qui achève de nous condamner, c'est là pour

(1) • Audivimus, fratres dilcctissimi, et audistis quod sine profundis singulibus

• retractare nequaquam possumus, quantis calamitatibus , quam diris contri-

• tionibus, in Jérusalem et in Antiochia et in caeteris Orientalis plagis civita- » tibus, chribliani nostri, fratres noslri membra Christi ilagellantur, opprimuntur,

> injuriantur. Germa ni fratres veslri contuberniales uteri vestri, nam et ejusilem

> Christi et ejusdem ecclesise filii estis, in ipsis suis domibus haereditariis vel

> alienis dominis mancipantur, aut, quod gravius eSt, in ipsis suis patrimoniis 1 vénales exulant et vapulant. Effunditur sanguis Christianus, Christi sanguine » redemptus, et caro Chrisliana Christi consanguinea nefandis nuptiis et servi-

■ tutibus nefariis mancipatur. Miis in urbibus ubique luctus, ubique miseriae,

■ ubique genitus. Suspiriosus dico, ecclesiae in quibus olim divina celebrata » sunt sacrificia , proh dolor, ecce animalibus eorum stabulo mancipantur. Ne-

• quam homines sanctas occupavere civitates. Turci spuroii et immundi , nostris 9 fratribus dominantur > 22

» les chrétiens nn opprobre mérité. C'est sous ces maîtres qu'est D passée Téglise de la Bienheureuse Vierge > où ses restes ont )) été ensevelis dans la vallée de Josaphal. Et, quant au temple 7> de Salomon, ou plutôt de Dieu lui-même, cette nation barbare )) a installé et y vénère contre toute justice les emblèmes de son )) culte. Et quant au Saint- Sépulcre » (ici remarquez avec quel » art a été jusqu'ici réservée une considération souveraine dans d un siècle altéré de merveilleux) c et quant au Saint-Sépulcre , » nous jugeons superflu de vous rappeler (car plusieurs d'entre )» vous en furent témoins) à quelles abominations il est livré. Les )) Turcs en ont violemment enlevé les offrandes que maintes » fois vous y avez apportées à titre d'aumônes ; et ils en font )) sans relâche un objet de risée. Et cependant (vous ne Tignorez » pas) un Dieu a reposé là ; il y est mort, il y a été enseveli. )) Quel lieu plus digne de notre amour que celui Aê la sépulture )) de Notre Seigneur? Il ne s'est pas encore écoulé une seule )) année sans que Dieu y ait renouvelé le même miracle. Durant f^ le jour de la Passion, toutes les lampes s'éteignent au saint » tombeau et dans l'église de la Résurrection, et ensuite le feu )) divin ne manque pas de les rallumer. Quel cœur de rocher, » mes frères, ne serait pas amolli à la vue d'un si grand pro- » dige? (1) » Prodige attesté, en effet, par l'unanimité des

(1) t De sancta Jérusalem, fratres, hucusque quasi loqui dissimulavimus, quod » valde loqui de ea pertinescemus et erubescimus : quoniam ipsa civitas» in » qua , prout omnes noslis, Christus ipse pro nobis passus est» peccatis nostris » eiigentibus, sub spurcitia paganorium redacta est. Deique servituti (ad igno- » ininiam nostram dico) subducta est : quod enim ita est improperii nostri 9 cumulus est ; Christianorum , qui ita promeruimus, magnum dedecus est Cui

• servit nunc ecclesia B. Mariae in qua ipsa pro corpore sepulta fuit in valle t Josaphat : sed quid templum baluiaoïus immo Domini praetermisimus, in quo

• simulachra sua barbarae nationis contra jus et fas modo collocata Tenerantor. » De sepulcro dominico ideo reminisci supersedimus, quoniam quidam vestrom » ocuUs vestris vidistis quantae abominationi traditum sit Inde violenter abstra-

• eunt Tui ci quas pro elhemosyna illic multotiens intulistia oblationes : ibi 9 nimirum multas et innumeras Religioni nostrae ingerunt irrisiones. Et tamen V illo in loco (non ignota loquor), requievit Deus, ibi p^o nobis mortuus est, ibi » sepultus est. Quam preciosum sepulturae Domini locus concupiscibilis , locus

• incomprehensibilis , neque siquidem ibi DeuA adhuc annum prastermisit facere » miraculum : extinctis omnibus et in sepulchro et in ecclesia circurocirca

• luminibus, jubare diviuo lampades extinctae reaccetiduntur. Cujus pectits sili- 9 cinum, firatres, tantum miraculum non emolliat?... »

historiens de la première croisade. Mais à Bandri revient l'honneur d'en avoir recueilli de la bouche d'Urbain II la proclamation solennelle comme un des plus victorieux stimulants en faveur de la délivrance du Saint-Sépulcre.

Voici maintenant qu'autour du Saint-Sépulcre et de Jérusalem se déroule un large panorama des destinées surnaturelles de la Palestine :

(K Elle est justement appelée sainte, cette contrée où il n'y a )) pas un pouce de terre que n'ait illustré ou sanctifié le corps ou "» l'ombre du Sauveur, ou la glorieuse présence de la mère de 9 Dieu, ou le passage des apôtres dont nous devrions baiser les D traces, ou l'effusion de ce sang des martyrs digne d'étancher 9 notre soif. Heureuses, ô Etienne premier d'enlre les martyrs, » sont les pierres qui ont proclamé vos louanges I Heureuses, ô » Jean ! sont les eaux du Jourdain où vous avez baptisé le Sauy^ veur I Les fils disraël, depuis leur sortie d'Egypte et le pas- 1) sage de la Mer Rouge, ont conquis cette terre sous la conduite r^ d'un Jésus y après en avoir chassé les Jébuséens; puis ils ont d fixé leur demeure dans cette Jérusalem terrestre image de la » Jérusalem céleste , et cette figure |doit trouver en vous son )) accomplissement (1). d

Après avoir ainsi dépeint tour à tour les anciennes grandeurs et les calamités actuelles de la Palestine, Urbain II se retourne vers l'occident pour en interroger les dispositions en face de l'invasion de l'islamisme ; et, à la vue des discordes où la chrétienté s'y consume, il la conjure de tourner contre les infidèles toute son énergie vitale. Cette idée si profonde dans sa simplicité a dû vivement frapper les imaginations contemporaines, car

(i) ■ Quam terram merito sanctam dtxerimus , in qua non est etiam passus

• pedis quem non illuslraverit etsanctificaverit, vel umbraSalvatoris; vel gloriosa » prssentia sanctae Dei genitricis ; vel amplectendus Apostolorum commeatus ;

• vel martyrum ebibendus sanguis effusus Quam beati, o Stéphane protomartyr, f qui te laudaverunt lapides? Quam ielices, o Baptista Joannes, quitibiad salva-

• torem baptisandum servierunt Jordanici latices? Filii Israhel ab ^Igyptiis > educti, qui rubro Mari transito vos praefiguraverunt, terram illam armis suis t Jesu duce sibi vindicaverunt ; Jebuseos et alios convenas inde expolerunt et

• instar Jérusalem cœlestis Jérusalem terrenam incoluerunt. t

presque toos les narrateurs du Gesta la reproduisent; et, en effet, c'est comme un prélude des lumineuses révélations de sainte Catherine de Sienne sur le rôle providentiel des croisades, envisagées comme un nécessaire dérivatif périodique aux bouillantes ardeurs de la société du moyen âge. Hais à cet égard les exhortations du pape n'ont été nulle part mieux rendues que chez Tarchevêque de Dol ; ou plutôt il nous semble entendre Urbain II lui-même poursuivant sur ce ton de sévérité paternelle qui renouvelle l'émotion de l'auditoire.

« Que dis-je, mes frères? Écoutez-moi attentivement. Ceints )) du baudrier militaire, vous êtes enflés d'un grand orgueil: » vous flagellez vos frères, vous vous déchirez entre vous. Votre )) milice n'est point une milice chrétienne, car elle lacère le ber- ^ cail du rc'^dempteur. La sainte Église s'est réservé cette milice » pour la protection de ses enfants. Nous vous l'avouons pour » rendre hommage à la vérité dont nous devons être les hérauts, D vous ne prenez pas la route qui conduit à la vérité et à la vie. » Vous êtes les oppresseurs des orphelins, les spoliateurs des > veuves ; vous êtes des homicides sacrilèges, des ravisseurs du » bien d'autrui. Pour répandre le sang chrétien, vous n'attendez D que la solde des brigands; et, comme des vautours qui flairent » un cadavre , vous avisez et poursuivez des guerres loin- % taines. Certes, la voie où vous marchez est une voie détes- }) table, car elle est fort éloignée de Dieu. Si vous voulez 1) pourvoir au salut de vos âmes, déposez aussitôt le bau- 1^ drier de cette milice, ou, soldats du Christ, marchez » hardiment et courez au plus vite à la défense de l'Église » d'Orient. C'est d'elle qu'ont émané toutes les joies de votre 9 salut; c'est elle qui a distillé sur vos lèvres le lait de la parole 15 divine, et qui vous a abreuvés des sacrés enseignements de » rÉvangile(l)... »

[1] ft Quid dicimus» fratres? Audite et intelligite : vos accincti cingulo militie » magno superbitis supércilio : fratres vestros laniatis , atque inter vos disse- • camini : non est hsec miUtise Christi, qusB discerpit ovile redemptoris. Sancta p ecclesia, ad stiorura opitulationem sibi rcservavit militiam. Ut veritatem fateat mur, cujus prscones esse debemus, vere non tenetis viam per quam eatis ad

Assurément on ne méconnaîtra pas dans ces graves remontrances le ton pénétrant de l'auguste promoteur de la première croisade. Et toutefois, dans la parfaite homogénéité du discours de Baudri, n'avons-nous pu encore démêler nettement les souvenirs les plus vivaces d'avec ses propres inspirations ou ses procédés d'artiste. Mais écoutons cette péroraison :

9 Quant à vous t (et ici Urbain II se tourne vers le clergé du concile), (l quant à vous, mes frères dans l'épiscopat et le. D sacerdoce, et mes coopérateurs en Jésus-Christ, publiez de }) toutes vos forces et à pleine bouche dans vos églises le

"n voyage à Jérusalem Vous autres qui allez partir pour Jéru-

1^ salem, vous aurez en nous des intercesseurs pendant que vous » combattrez pour le peuple de Dieu. C'est à nous de prier, à 1^ vous de combattre contre Amalec. Avec Moïse, tout en priant, » nous tiendrons infatigablement nos mains élevées vers le ciel, )) tandis que vous, intrépides combattants, vous tirerez le glaive » et frapperez les Amalécites (1). »

• salutem et vitam. Vos pupillorum oppresser es, vos viduarum prsedones, vos

• homicidas, vos .sacrilegi, vos alieni juris direptores; vos pro effundendo san-

■ guinc Christiano expectatis latrocinantium stipendia, et sicut vultures odoran- » tur cadavera, sic longinquarum partium auspicamini et sect;imini bella. Certe

• via ista pessima est, quoniam a Deo omnino remota est. Porro si vultis animabus » vestris consuli, aut istius modi militi» singulum deponite aut Christi milites t aadacter procedite, et ad defeudendam Orientam ecclesiain velocius concurrite.

> Haec est enim de qua tetius vestrte salutis emanaverunt gaudia quse distillavit

• in os vestrum divini lactis verba quœ vobis propinavit £vangeliorum sacrosancta

» dogmata » — Pour stimuler plus énergiquement la chrétienté à rejeter

sur rislamisme ses forces dangereuses, Urbain II oflre, diaprés Baudri , l'alléchante perspective du partage des dépouilles de Tennemi. Cette considération, dans la bouche d*un pape, a généralement choqué la critique moderne; et cependant, en se plaçant au point de vue d'Urbain 11 s'adressant à des guerriers du onzième siècle , on n'eût dû voir là qu'un trait de profonde sagesse , et ne point perdre de vue que Téglise, pour le plus grand bien des âmes et dans toute la mesure légitime , a toujours maternellement condescendu aux plus impérieux appétits du cœur de Thomme.

(1) « Vos Fratres et Coepiscopi, vos consacerdotes et cohœredes Christi. per 1 ecclesias vobis ccmmiRsas id ipsum annunciale , et viam in Jérusalem toto ore.

> virilité r prsedicate. . . Vos autem qui ituri estis, habebitis nos pro vobis oratores : » nos habeamus vos pro populo Dei pugnatores. Nostrum est orare, vestrum sit I contra Amalechitas pugnare. Nos extendamuâ cum Moyse manus indefessas f orantes in cœlum , vos exterite et vibrate intrepidi prsliatores in Amalech

■ gladiom. *

Voilà certes un grand mouvement oratoire d'un seul jet, qui a dû partir du cœur même du pontife ! Voilà ce qui achève d'immortaliser le discours de Baudri! Encore une fois, pour recomposer dans son ensemble la prédication de la première croisade, cette œuvre ne peut suffire; et le thème de notre prélat appelle les développements distincts fournis par ses émules dans le récit des préliminaires oratoires de la guerre sainte. Robert de Saint-Rémi, par exemple, nous offre Tadroit éloge de la valeur du peuple privilégié des Francs. Guillaume de Malmes* bury et Jean Nauclerc insistent sur les périls de l'occident assiégé par l'islamisme depuis les Pyrénées jusqu'à Constantinople. Guibert de Nogent évoque , sur Thorizon de Jérusalem , le spectre de l'Antéchrist ; et en effet quel plus puissant mobile aux mains de la papauté sur les imaginations apocalyptiques du onzième siècle (1)? Mais Baudri, à lui seul, fournit incomparablement davantage; car seul il nous donne, si nous pouvons nous exprimer ainsi, l'accent et le geste d Urbain II ; et cela lui assigne, dans les annales du concile de Clermont, la platée d'honneur depuis trop longtemps usurpée par Guillaume de Tyr. L'éminent chancelier du royaume de Jérusalem, historiquement parlant, prime d'emblée tous les narrateurs du Gesta par son ample et limpide récit de la phase purement orientale de la première croisade et des destinées du royaume de Geoffroy ; récit qu'il n'interrompt que lors des derniers malheurs de la Ville-Sainte, pour venir en Europe renouveler lui-même les pathétiques exhortations d'Urbain II et de saint Bernard, sous l'ormeau de Gisors, entre Henri II et Philippe-Auguste. Mais avant de retrouver, en face des nouveaux désastres de la Terre- Sainte, l'accent de ses sublimes devanciers dans la prédication des croisades, Tarchevéque de Tyr n'en avait pu ressaisir par l'étude qu'un écho affaibli. Aussi, dans ce grand concours ouvert entre tous les historiens de la guerre sainte pour la reconstruction du discours d'Urbain II, Baronius, Mansi et Labbe et les

(i) Ce grand moyen de circonstance est, à la longue, reeonnaissable dans Guibert de Nogent sous un style malheureusement fort dur et alambiqué.

bénédictins de FHistoire littéraire de France, Ini ont à tort, suivant noQS, décerné la palme, en reléguant au second rang l'archevêque de Dol ; et il est temps (car après Ruinart, dans un classement définitif, la Patrologie de fabbé Migne lui rend aujourd'hui pleine justice), il esl temps que l'auteur de VHùtoria Hierosolymitana s'avance hardiment avec son majestueux frontispice jusqu'à la première place, pour y détrôner Guillaume de Tyr (1),

Sans sortir du concile de Clermont, après y avoir ressuscité Urbain II, Baudri retrace autour de cette solennelle figure un des plus dramatiques épisodes de l'auguste assemblée. C'est, aussitôt après la proclamation de l'évéque du Puy Adhémar comme légat de la guerre sainte^ l'arrivée des ambassadeurs du comte de Toulouse Raymond de Saint-Gilles, qui, annonçant que leur maître se croise, ajoutent :

« D'innombrables soldats le suivent, et tout le peuple de sa % vaste province marchera sous sa conduite. Si quelqu'un veut j^ appartenir à Dieu, qu'il se joigne à lui ; car il partagera ses » richesses avec les indigents, et ne refusera à aucun pèlerin )) son appui et ses conseils. Voici que le sacerdoce et le pouvoir )» séculier concourent dans la conduite de la milice chrétienne. % Dans l'évéque Adhémar et le comte de Saint-Gilles nous appa- » raissent Moïse et Aaron (3). )) N'admirez-vous pas cette impro-

(1) Hist. Hier., pp. 85-88. — Baronius, Ann. eccl, l. XI, pp. 6^6-650. — Labbe, Sacror. cons., t. X, pp. 511-515. — Mansi, Sacror. conailiorum nov, et amplisi. coU, (Venetiis, 1115). pp. 821-836. •- D. Ruinart, Vita Urbani, Append., pp. 369 et suiv.— Hist, liU. de France, t. XI, pp. 647-649 et 656. — UEsprit des croisades^ par Maillé (1780), t. III, p. 152. — Michaud, H\6t. des croisades, éd. de 1819. t. I, p. 108. et bibl., t. VI, p 35 ; éd. de 1825, t. I, pp. 108-109, et bibL, !'• partie, pp. 20-21; éd. de 1854, 1. 1, p. 64. — Patrologiœ cursus com" pleins, éd. Migne, t. CLI (an. 1853). B. Urbanus II, pp. 561-562, 565-582. — OrdetHci vitalis, Hist. ecclesiastica (Publ Leprevost), t. III, pp. 467-468. — Héfélé, Hist. des conciles, 1872, t. III, p. 44. — Hist. gén. de Véglise, par Tabbé J.-E. Darras, t. XIII, p. 276-80 — Dom Guéranger, année liturgique : Passion et Semaine Sainte (éd. de 1862), p. 599.

(2) f Adjuncti sunt etiam ipsi milites innumeri, et populum in ducatu 'suo

> conducit quam plurimum. • Et adjuuxerunt i si quis est Dei, jungatur ei ;

> quoniam opes suas indigentibus communicabit, et auxilium et consilium suum • nemini viantium denegablt. Ecce sacerdotum et regnum, clericalis ordo e » lakalis ad exrrcitura Dei conducetidum concordant. Episcopus et Comes , » Moyses et Aaron nobis reimaginantur. > — Hist. Hier,^ p. 88. — Esprit 4e oroûodes, «od., p. 160. — L'abbé ûarras, eod., p. -281 .

— su —

visaiioQ toute biblique du commandemeut de la première croisade aux pieds même et sous les dernières vibrations de la voix d'Urbain II ?

Cependant nous passons aux préparatifs du départ pour l'orient ; et Baudri nous y fournit encore de précieuses révélations sur les excentricilés par lui signalées dans le mouvement tumultueux de la croisade. ((Beaucoup de gens du peuple et "» entre autres quelques femmelettes montraient avec ostentation » une croix que, disaient-ils, ils avaient apportée en naissant. )) Un grand nombre se brûlaient d'un fer chaud en forme de » croix, soit par un détestable mouvement d'orgueil, soit par un 9 excès de bonne volonté (1)... J^ Mais, au sein même de son abbaye de Bourgueil, Baudri avait pu constater de très près un autre genre de désordre d'une portée bien plus grave. Au concile do Clermont Urbain II, moine lui-même et profondément pénétré des invariables enseignements de l'église sur l'incompatibilité de l'état monastique avec les fréquents pèlerinages, où s'évente tout Tarome des cloîtres, avait interdit aux moines le départ pour la Palestine. Mais le flot de la croisade battait aux portes de toutes les cellules ; aussi écoutons l'archevêque de Dol : « On » peut dire que le remède excéda le mal, car plusieurs se laisfi sèrent aller plus qu'ils n'auraient dû à l'envie de voyager. En )) effet, beaucoup d'ermites, de reclus et de moines, quittant un )) peu follement leurs demeures, se mirent en route. Quelques- )) uns, il est vrai , étaient mus par la dévotion et partaient avec y> le consentement de leur abbé ; le plus grand nombre prirent )) la fuite et s'en allèrent en cachette (2). » En regard du tableau de ces dérèglements monastiques, ne nous étonnons plus des

(1) I Multi etiam de gente plebeia cracem sibi divinitus Iiinatam jactando

• o&tentabant ; quod et idem quaedam ex mulierculis praesumpserant : hoc enim

• falsum deprehensum est omnino. Multi vero ferrum cailidum instar ci*ucLs sibi » adhibueruut, vel peste jactantiae, vel bonae suae voluntatis ostentatione. ■ Bev. hist., eod.j p. 385.

(2) • E'xcessit tamen medicina modum , quia plus quam debuit in quibusdam

• eundi voluntas surrepsit. Nam et multi Heremitœet reclusi monachi, domiciliis

• suis non satb sapienter relictis, in viam porrexerunt Quidem autem orationis » gratia ab Abbatibus suis accepta licentia profecti sunt ; plures autem fugiendo

vertes remontrances fnlminées par Geoffroy de Vendôme contra cet abbé de Marmoutiers trop pressé de revoir Jérasalem.

Cependant les croisés s'acheminent vers l'orient ; et Baudri» jusqu'ici défrayé dans son travail par ses propres souvenirs tirés de la prédication de la guerre sainte et de son retentissement dans son horizon monastique , n'aura plus désormais pour guide que le succinct récit de Tudebode. Mais à ce noyau d'informations accèdent sous ses mains de précieux renseignements puisés à des sources sûres et sévèrement contrôlées. Par exemple^ dans un siècle si épris du surnaturel, voyez avec quelle réserve il s'exprime sur les prodiges relatés par tous les autres historiens du Gesta: «Le ciel, dit-on, se prononça en faveur du mouve- }» ment de la croisade fiar quelques signes célestes dont nous ne » méconnaissons pas complètement l'authenticité. Ainsi, l'an de d grâce 1095, la veille des nones d'avril, la quatrième férié, 1» vingt-cinquième jour de la lune, des spectateurs innombrables » virent dans les Gaules une telle quantité d'étoiles que, n'eût "» été leur éclat, on eût dit une grêle véritable. Quelques-uns ]» vont jusqu'à dire qu'elles sont tombées ; mais, pour ce qui est "» de leur chute, nous ne voulons rien affirmer à l'aventure (1). i^ Du reste, en fait de miracles, la circonspection de Baudri est dégagée de tout scepticisme ; et, là où lui apparaît une attestation sérieuse, il y adhère avec une parfaite candeur. Ainsi, au moment où les chrétiens, bloqués dans Antioche, s'élancent contre Kerbogah: «Je crois devoir rapporter que, lorsque les croisés

9 se sabduxerunt. • Hist. Hier,, pp. 88-89. — Bibliotheca Mundi Vincenti Burgendi (Duaci, 1624): Spéculum historiale, p. 1036. — Esprit de$ croisades, pp. 17M75. - Michaud, éd. de 1819, t. I, p. 116; et bibliogr.» p. 37 ; et éd. de 1825, bibliogr., 1» partie, p. 21. — Bev. hisi., eod. — L'abbé Pasquier, p. 252.

(1) < Nimirum pro his a^'endis dictint quaedam divinitus obtigisse signa, que • nos omnino non ignoramus vera. Anno siquidem ab incarnatione millesimo » nonagesimo quinto, pridie nimirum Aprilis, feria quarta luna visegima quinta, » irisus est ab innuraeris inspectoribus in Galliis tantus stellarum discursus, ut ê grande, niai lucerent, pro deusitate putarentui: : opinabautur quidem eas ceci- > disse : nos tamen de earum occubitu, nibil temere prssumimus affirmare. . . » — Uist. Hier., p. 88. — BibUoth. mundi, p. 1035. — Bibl, des croisades, 18)2, p. 37 ; et 1829, p. 21. — L'abbé Pasquier, p. 253.

» sortaient de la ville, une petite pluie fine tomba, semblable à » des gouttes de rosée. Chevaux et cavaliers en devinrent plus

» alertes et plus gais C'étaient des gouttes si fines qu'on les

» sentait plus qu'on les voyait. Ce fait nous a été rapporté par » beaucoup de personnes dignes de foi. Qui donc hésiterait à y » reconnaître le bienfait d'un Dieu prodigue ( I)? :& Et, au moment où s'engage la bataille qui va décider de la délivrance d^Ântioche : « Voici, Dieu soit loué, que l'on voit sortir des montagnes une d armée innombrable, montée sur des chevaux blancs et portant "è de blancs étendards. Beaucoup de chrétiens les virent et, "h pense-t-on, beaucoup de païens. Les uns et les autres y

» reconnurent un signe céleste Or, que personne ne nous

» accuse de mensonge, car nous n'imaginons rien ; nous attes- » tons ce que nous avons entendu, et notre témoignage est 7^ vrai, puisque nous parlons d'après des témoins oculaires {%. » L'impartialité de Baudri parait surtout dans les appréciations morales. Ainsi, dans l'universel déchaînement des imprécations contre les Turcs, on aime à surprendre ces accents de courageuse modération : ce Bien que chrétien et né d'aïeux chrétiens, » et bien que détestant souverainement le paganisme comme un 3^ ennemi de Dieu, cependant, en écrivant une histoire véritable, » je ne laisserai ni l'amour, ni la haine, ni tes autres passions « m'entrainer à mon escient dans aucun parti. Je n'enlèverai )^ rien au mérite des païens pour favoriser les chrétiens par un

(1) « Nec illud silentio supprimendum arbitrer, quod dum exirent de civitate

> pluviola, tanquam roscida stilla, cecidit : irroratos equos et équités laetificavit...

• equitum aniiiii dulcorati vegetiores et alacriores fuerunt ; et omnes seipsos

• prnmptiores et ezpeditiores senserint. Fuit tamen pluvia illa tam subtilis et f modiea, ut vis pluviam fuisse dixerint, sed quasdam guttulas rorantes plus )» senseriut, quam videriiit. Hoc enim nobis a multis relatum est probabitibos

• pei'sonis. Quis autem hoc divini numeris largitatem dubitaverit....? » Hist, Hier,, p. 120. — L*abbé Pasquier, pp. 253-254.

(2) fl Ecce Deo gratias, ab ipsis montanis visas est exire exercitus tnnumera-

> bilis, equis albis insidentes, et vexiUa candida in manibus ferenles. Hoc multi i Tiderunt Christianorum. et sicut putant GentHiuin ; et hsBsitantes mirabantur

• quidnam esset. Tandem otrique cognoverunt signum de coelo iacttuo.. . Nemo

• nos redarguat : quia nihil ex corde nostro fingiinus ; sed qaod audivimas, id I testamur : et testimoniam nostrum ex ore eorum qui aifuerunt , Yeram est. • fiUt. Hier., pp. 190-121. — L*abbé Pasquier, p. 25$.

> andacieax mensonge ; qaand ils auront accompli quelque trait % de brafoure et d*audace, je me garderai bien d'amoindrir en ^ rien, par jalousie, leur audace et leur bravoure. Écrivain » impartial, je m'appliquerai à mettre la vérité au jour, et je » soumeltrai à la censure de la vérité cette faveur, que pourtant ") mon cœur doit surtout aux chrétiens. Si d'ailleurs, au détri- » ment de la justice, j'atténuais la bravoure des païens, décla- » mateur insensé , je montrerais mes compatriotes aux prises » avec un ennemi sans valeur (1). ii Et plus loin, à propos de la sanglante victoire de Dorylée et en accusant les pertes sérieuses éprouvées par l'armée chrétienne : a Nous n'aurons pas, en % effet, cette présomption de qualifier les Turcs de lâches sol- » dats, car, tout en nous primant par l'astuce, ils déployent une ^ mâle hardiesse.... Ils se vantent de tirer de la race des Francs 1^ leur origine, mais d'avoir, dans la personne de leurs ancêtres, » répudié le christianisme, et ne considèrent qu'eux et les Francs » comme de dignes combattants. Si cependant ils revenaient aa » christianisme , c'est alors qu'à bon droit ils se vanteraient de » sortir du sang des Francs. Car» en un mot, ce sont incontes- » tablement des hommes avisés et belliqueux, mais, hélas! » éloignés de Dieu. Aussi cette valeur native est-elle chez eux 1 détériorée, car ils n'ont jamais été entés sur le véritable olivier "» qui est le Christ (2) «

(t) • Et quamvis Christianus ego, Christianis processerim attavis.... Paga- » nismum autem, ut potea lege Dei extorrem, totis viribus abominaverim : tamen

> in proferenda historiae veritate , in neutram amor veX odium, vel caetera vitia

■ me scientem prscipitabunt partem, ul scilicet Paganis detrahendo, Christianis

• mendai et mendosus, temere foveam , et si quid toi titer et audacter gentiles

• egerunt, eorum foi titudini et audacisD zelando aliquid decerpam : proferendae » siquidem veritati temperanter studebo, et animi mei fervorem, quem tamen

• maxime Chrintianis debeo, veritatis censura castigabo. Si enim gentilium robus

> plus justo attenuarem . Christianorum fortitudini et laboribus detraherem : f dum tanquam adversus gentem imbellem, genus nostrum hiatu temerario

■ dimicasse declamarem. » Hist. Hiêr.^ p. %i.—BibL des croisades, 182), p. 35 et 1829, p. 19. — L'abbé Pasqnier, pp. 25t-252,

(2) • Non enim Turcos imbelles audemus dicere , qui astu nimio pnepollentes

• audaci vigent animo, et irreverberato confligunt gladio.... Jactitant tamen se

• de Francorum stirpe duxisse Genealogium , eorumque proattavos e Christiani-

• tate discisse. Dicunt etiam nallos naturaliter debere militare nisi se et

■ Francos. Si tamen ad Chhstianitatem redirent , tune dsmom de Francorum

C'est cette même impartialité appliquée à rehausser la valeur des Turcs qui nous a valu le tableau des folies et des abus mêlés aux préparatifs de la croisade. « Car j*ai relaté ces faits sans 1^ rien passer, nous dit-il philosophiquement, de peur qu'on ne 1» nous accuse d'indulgence pour les faiblesses de nos contem-

» porains (1) )) Toujours mû par le même scrupule, il faut

voir comme il stigmatise les défaillances d'un bon nombre de chrétiens au siège d'Antioche : « Je vais en nommer quelques- 9 uns. Je les nommerais tous si je les connaissais tous par leur % nom. Nous ne devons pas craindre de. les déshonorer, eux » qui, dans Texcès de leur lâcheté, ne craignirent pas de souiller

j> leurmémoire Effrayés des dangers de la veille et soucieux

» de fuir ceux du lendemain, ils se laissèrent couler le long des 9 cordes du haut des murailles, ce qui leur valut, comme une 9 marque d'éternelle infamie, le nom de sauteurs de cordes noc- % turnes (2). » L'un des plus repréhensibles déserteurs, vu l'autorité de son exemple, fut sans contredit le comte de Blois, un des principaux chefs de la croisade, qui avait fui dès les premiers labeurs du siège d'Antioche par les chrétiens, pour aller communiquer son découragement à une armée de secours envoyée de Constantinople. Aussi, malgré sa gratitude envers la puissante race de Thibaud-le- Tricheur, fondatrice puis héréditairement protectrice de sou abbaye de Bourgueil, Baudri n'hé-

prosapia exortos sese gloriarentur recte. Hoc ad prsesens sufficiat : qaoniam indubitanter viri sunt callidi , ingeniosi et bellicosi : sed prout dolor, a Deo alienati. Obfuscatur igitur ingenuitas illa qua sicuti dicunt oriundi emanave- Yerunt: quia verae olivs, qusB Christus est, neutiquam inserti sunt. b Hiat, Hier., pp. 98-99. — BibL des croisades [1829), pp. 23-24. —Esprit descroiodes, p. 25. — Eevue historique, p. 882.

(1) « Hsec idcirco inserimus, ne vel aliquid praeteriisse videamur, vel nostratibus, in vanitatibus suis pepercisse redarguamur. Hist» Hier., p. 89. — L'abbé Pasquier, pp. 252-253. »

(2) « Horum quosdam nominare non praetermittam : licet omnes nominarem, si omnes ex nomine nossem . Non enim eorum parcere debemus infamiœ qui sus nimis formidolosi non pepercerunt farasB. . . Hi hesterai beUi timoré perterriti et ut crastinum aufugerent , solliciti , funibus per murum demissi sunt, et ad perpetuam suam ignominiam furtivi fumambuli vocati sunt. — Hist. Hier,, p. lU. — Bibl. des croisades (1822), p. 39. — UEsprit des croisades, p. 229. — J/abbé Darras, p. 531. — Rev, hist., eod, — L*abbé Pasquier, p. 254. •

site pas à flageller le coupable, sauf ensuite à relever déUcatement son glorieux repentir (1).

Noos n'avons tant insisté sur le ferme bon sens et la haute sincérité de l'archevêque de Dol que pour mieux accuser l'esprit général de son livre, et par là recommander la lecture d'un historien apprécié, même en ce qui est des événements d'orient, à l'égal d'un témoin oculaire (2). Non que, dans son ensemble et à dater du départ de Tarmée chrétienne, l'œuvre de Baudri, qui en quatre livres s'étend du concile de Clermont à la bataille d'Ascalon, tranche sensiblement sur le fond commun des narrateurs du Gesta. Quelques-uns fournissent des relations plus nourries, comme Guillaume de Tyr ou Albert d'Aix ; ou plus spéciales, comme Foucher de Chartres, Raymond d'Agiles et Raoul de Caen, qui, en leur qualité privilégiée de chapelains, ont suivi et vu la croisade à travers Baudoin, Raymond de Saint-Gilles et Tancrëde. On peut même relever dans YHistoria Hicrosolymilana deux graves lacunes, car l'auteur s'est tû absolument sur le passage des armées chrétiennes a travers la Hongrie et la Bulgarie, et la fondation par Baudouin de la principauté d'Edesse.. Néanmoins, comme nous l'avons dit, nous devons à Baudri plus d'une révélation précieuse. Ici, par exemple, il nous signale ce maladroit accaparement, par l'empereur grec Alexis, du pillage de Nicée comme la première cause de Tirrémédiable rupture entre les Latins et les Grecs (3). Là , c'est la pleine justiQcation de cette mesure d'expectative , si critiquée bien que si sage, adoptée après la prise d'Antioche par les chefs de la croisade, préoccupés de renouveler les approvisionnements en laissant

(1) Hi8t., Hier., pp. 118-119. — Parfois cependant Baudri a de ces velléités d'indulgence qui le portent à excuser, avec une singulière naïveté, les plus atroces actions des croisés. Ainsi, à propos des chrétiens qu^au siège de Marrah !« famine contraignit à dévorer des cadavres de Turcs : « Nec lamen eis imputa- ■ batur pro scelere, quoniarn famem illam, pro Deo alacriter patiebantur ; et • inimicis raanibus et dentibus inimicabantur. » — Hist. Hier., p. 12i. — - Rev, hist., p. 283. — L'abbé Pasquier, p. 252.

(2) Bibl des croisades (1822). p. ii.—VEsprif des croisade8,n, hist. elcrit., p. 8. — Uabbé Darras, pp 569-510.

(3) Bist. Hier., p. 97. ^ Esprit des croisades, pp. 494, 496»497. — Rev» hist., p. 385.

tomber les ardeurs de la canicnle , avant de relancer les chrétiens exténués sar la route de Jérusalem (1 ). C'est ensuite un tableau très prisé de Tordre suivi et de la discipline observée par les croisés dans leur marche triomphale de Tripoli à la Ville- Sainte (2). Ce sont aussi d'utiles renseignements sur la bataille d'Ascalon, tels que la prière des chrétiens avant le combat, remploi et le rôle des Ethiopiens dans Tarmée égyptienne et leur extermination par Godefroy de Bouillon (3).

C'est enfin et surtout révocation d'un personnage dont on a dû regretter de ne pas entendre, aux débuts de VHistoria Hierosolymitana, retentir la voix au concile de Clermont à côté d'Urbain II. Moins heureux que le grand pontife, son précurseur enflammé 1 Pierre l'Ermite , ne s'est pas survécu dans les reoiiniscences de la mémorable assemblée ; et, à cet égard, le temps a tout emporté avec lui. Même au cours de la première croisade. Dieu sait comme son auréole s'est longtemps éclipsée, depuis ces lugubres défilés de la Bithynie où il est allé engloutir l'avantgarde de farmée chrétienne jusqu'aux murs honteusement désertés d'Antioche. Mais, dans cette première phase de la guerre sainte^ aurons-nous à jamais perdu Pierre l'Ermite? Et en serat-il de lui comme de ces fragiles météores qui, après avoir ébloui tout l'univers, vont tout à coup s'évanouir dans l'espace? A Dieu ne plaise ! car le voici qui se réveille à l'heure suprême du siège de Jérusalem ; voici cet astre intermittent qui, sur les brèches de la cité de David, verse tous ses feux, dont on a pu là saisir et dont Baudri seul nous donne un reflet immortel.

C'est au moment où les croisés vont tenter contre Jérusalem le dernier assaut. Pour s'y mieux préparer, on organise autour

(1) Hist Hier., p. 122. — Bibl. des croisades (1822), p. 41. — L'abbé Darras,

pp. ses-sio.

(2) Hist. Hier., p. 129. — Bibl. des croisades, 1S22, pp. 40-41 ; et 1829, p. 2d. — Eev. hist., eod, — L'abbé Pasquier, pp. 242-213.

(3) Hist, Hier.,p, 137.— i^ûr. (/«« croisades, par Maimbourg, lr« partie» 1686, pp. 213 et 21&. — Bibl. des croisades (1822), p. 41. — Hev, hist,, eod. — Noos devons aussi à ce propos relever une erreur de date dans le livre de Baudri, qui place en 1098 la bataiUe d'Ascalon, qui n'eut lieu qu'en 1099 {Hist. liU. de France, p. 105. -- Bibl, des croisades (1822), p. 41.

de ses flancs entrouverts nne procession générale qui , parvenue au sommet du mont des Oliviers s'arrête, et là : <i: Réveillez-vous» ]) enfants du Christs :» s'écrie Pierre l'Ermite (1) en face des sarrasins vociférant contre une croix dressée sur les remparts de la Ville-Sainte, a réveillez- vous , enfants du Christ, réveillez- ]» vous, cavaliers et piétons alertes, etatt^'iquez énergiquement ^ cette cité, notre patrie. Voyez le Christ, qui aujourd'hui encore, » dans cette même ville , est proscrit, condamné et crucifié. % Comme Joseph, descendez*le de la croix et déposez dans le % sépulcre de votre cœur ce trésor incomparable ; et d'une main )) virile arrachez-le à ces bourreaux impies. Car chaque fois que ^ ces juges scélérats, complices d'Flérode et de Pilate^ insultent » ou persécutent vos frères, par là même ils crucifient Jésus* » Christ. Chaque fois qu'ils les torturent et les livrent à la mort, ]» ils s'unissent à Longin pour percer de leur lance les flancs du )) Christ.... Et quoi! verrez-vous cela sans pousser des gémis- » sements I Je vous le demande à vous, frères et fils : si quelque » étranger avait frappé un des vôtres » ne vengeriez-vous pas ) dans le sang cet affront? Avec combien plus d'ardeur ne i devez-vous pas venger Dieu votre père, que vous voyez bafoué, ) proscrit, crucifié, et que vous entendez implorer votre secours p avec des cris de détresse (2) I ))

(1) Car c*est incontestablement lui qu'il faut voir dans Valiquis innommé de Baudri.

(2) c Expergiscimini igitur , familia chrisli, expergiscimini milites et pedites

■ ezpediti, et civitatem hanc, Rem quidem publicam nostram, constanter capesi site, Christum, qui adhuc hodie in civitate ista proscribitur , et crucifigitur,

■ attendit e ; et de cruce, cum Joseph, vobis ilium deponite, et in sepulchro

> cordis vestri, theraurum illum incomparabilcm , collocate ; et istis impiis » crucifixoribtts illum viriliter cripite. Quotiens enim isti mali Judices. Herodis

> et Pilati complices , fratribus vestris illudunt vel angariant, totiens Christum » crucifigunt : quotiens eos tormentant et occidunt, totiens lateri Christi cum

> Longino lanceam infligunt... Quid igitur agitis? i£quum est vos hsec audire, » vos ista vider e, nec ingemiscere? Patribus et filiis, et fratribus et nepotibos

> dico : numquid si quis externus vestrum aliquem perçussent, sanguinem 1 vestrum non ulciscimini? Multo magis Deum vestrum Patrera vestrum ulcisci

• debetis : quem exprobrari, quem proscribi, quem crucifigi videtis ; quem cla-

• mantem et desolatum et auxilium poscentem audits.. . . ■ Hist, Hier,, pp. 131-132. — Esprit des croisades, p. 4ô9. — Hisl, des croisades, 1829, p. 114; 1854, pp. 22&-S27. -^ Bihl. des croisades, 1829, p. 26.

Voilà des accents que Bandri n'eût jamais trouvés dans le silence du cloître ou dans les doctes loisirs d'un palais épiscopal, si un beau jour quelque pèlerin encore galvanisé par l'allocution du mont des Oliviers ne lui était venu communiquer ses effluves. Grâce à cette heureuse rencontre, nous possédons un Pierre TErmite qui vaut celui du concile de Clermont s'il ne le surpasse encore. Car on peut se demander si, au sein de la grave assemblée et à côté d'un majestueux pontife qui naturellement y donnait le ton, notre mobile et fiévreux orateur se vit aussi à l'aise qu'une fois livré seul aux merveilleux hasards de son improvisation^ dans tout l'enivrement de la guerre sainte et adossé à Jérusalem, à ce foyer d'amour où d'abord il avait senti se dilater son cœur et s'embraser ses lèvres. Quoi qu'il en soit, c'est historiquement la grande originalité de Baudri d'avoir placé, chacun dans son atmosphère et sur son horizon propres, Urbain II et Pierre l'Ermite, et de nous avoir déroulé tout son récit entre ces deux sublimes figures, l'une plus monumentale et l'autre plus vivante, où se résume l'apostolat des croisades.

Après avoir reconnu la solidité et mesuré les proportions de VHistoria Hierosolymitana , et après avoir contemplé les deux, statues qui se répondent aux deux faces opposées de ce haut édifice, il est temps d'en étudier le style et d'en caractériser la physionomie. Disons-le de suite , malgré Térudition classique habilement exploitée qui assure à l'archevêque de Dol une place si élevée dans la littérature latine du onzième siècle, il ne faut s'attendre à trouver dans son récit ni l'opulence de Cicéron, ni l'art de Tile-Live, ni l'éclat de Tacite, ni le nerf de Salluste, ni la rapidité de César, ni le relief de Florus, ni le coloris de Quinte- Curse. Encore moins y surprendrons-nous, dès que tombe le souffle d'Ut bain II et de Pierre l'Ermite, ces ardeurs qui couvent sous le latin fermenté des Pères de TÉglise ; et, d'autre part, un contemporain de la première croisade ignorait les raffinements des Vossius et des Erasme, Et môme la prose de notre prélat n'est pas tellement châtiée qu'on n'y ait relevé une foule de

barbarismes et d'bérésies grammaticales (1); sans compter ces ingrates assonances entre les multiples propositions d'une même phrase^ où il se comptait avec un aveugle dilettantisme et qu'admire si naïvement l'abbé de Maillezais (^). Jusque dans ses meilleures intentions littéraires, Baudri n'est pas toujours dirigé par un goût bien sûr. Ses poétiques amplifications du récit de Tudebode surchargent son style (3). Dans les harangues de ses héros, où les guerriers de la croisade sont invariablement qualifiés de Pères Conscrits, la rhétorique de Tite-Live, alternant avec la dialectique des cloîtres, étouffe les accents de l'Illiade et des Chansons de gestes (4'). Enfin tout le tissu de son ouvrage est

(1) Â cet égard, nous ne pouvons que renvoyer à la Revue historique (toc. cit.f pp. 377-378), pour la nomenclature des plus malsonnantes violations de l'orthographe et de la syntaxe.

(2) Rien que dans une seule page on a relevé les exemples suivants : • Niai ■ Deusin castris suorum tune affuisset, subsidiumque jara defessis prœparaêset,

• ipsa dies totius expeditionis finem peperisset. — Gentiles fugse se crediderunt, » et terga cedentibus consensuerunt. — Nam et si qui potueruntj in latibulis

• deliiuerunt, — Multum tune dedicerant usum prœliandif quoniam habuerunt

• diuturnum tempus feriandi. > Hist. Hier., pp. 97-99. — Rev, hist., p. 378. — Uabbé Pasquier, pp. UUU2,

(3) Rev. hiat., p. 381. — L'abbé Pasquier, pp. 239-240. Donnons quelques échantillons de ce vicieux procédé ;

Tudebode. Baudri.

At illi, audientes Nantae, hujusraodi rumoribus exciti , alii anchoris talia , Btabant stupe- abruptis , mare velivolum jam sulcabant et carbasas focti , et timoré per- crépitantes in auras obliquabant, p. 114. territi , et concurrerunt in naves, et miserunt se in mare.

Audiensitaque Quo Tancredus, sive per legatum, sive per tumultum Tancredus pruden- cognito . . rapidum calcaribiis urgens cornipedem, fulmitissimus miles, pro- neus advolat, et fluvio qui intererat enatato , festinum jectus in flumen, na- comiti contuUt praesidium, p. 92. tando pervenit in illos.

Reversi sunt re- Franci, anima redempto, in Turcos irruerunt uuanitrorsum et ipsos ima- miter, et pugionibus vibratis , instabant efferatius in insnimiter invaserunt. tantes : fraixor et armorum niultus erat, et ab aereis

cassidibus ignis elucubratus scintillabat ; vulnera vutne-* ribus illidebantur ; et campi nimio sanguine purpurabautur. Tntestina videres et csesa capita, et trunca corpora passim oppetentia, p. 105.

(4) Bist, Hier., pp. 104, 108, 109 et passim. — L'abbé Pasquier p. 244.

comme pailleté de réminiscences tour à tour sacrées et profanes^ qui s'y entrecroisent au point qu'on surprend dans une allocution de Tancréde un verset de la bible, et dans la bouche des Turcs un hémistiche de Virgile (1).

Mais n'oublions pas qu'ici le souple versificateur de l'abbaye de Bourgueil ne s'engage qu'avec d'inévitables tâtonnements dans une voie toute nouvelle, dans la voie de cette vaste littérature historique allant du Gesta Dei per Francos à Guillaume de Nangis, et que les historiens de la première croisade ont dû se frayer si laborieusement entre la rebutante sécheresse des chroniques monastiques et ;la prolixité aventureuse des compilations du faux Turpin. D'ailleurs , même réduite à sa juste valeur et avec ses taches et ses anomalies, l'œuvre de Baudri, littérairement parlant, et en laissant de côté Guillaume de Tyr, aussi lui demeuré sans rival dans sa sobre et judicieuse élégance, l'œuvre de Baudri, somme toute, est encore l'œuvre la plus accomplie du Gesta, Nulle part ailleurs on n'y voit le drame de la première croisade se dérouler dans un courant aussi large, aussi harmonieux, aussi varié; nul autre historien ne l'y égale en fait de saveur latine et de mise en scène. Pour nous en mieux convaincre, avançons dans l'intérieur même de ce monument, non sans avoir d'abord médité cette haute paraphrase de la rubrique « Gesta Dei per Francos , » inscrite au péristyle et digne de la Cité de Dieu , du Discours sur l'Histoire Universelle et des Considérations sur la France :

(c Ce n'est pas sans une inspiration divine que, de l'Occident % à l'Orient des hommes riches de tous les biens ont voulu se » faire soldats et, laissant leurs terres, leurs maisons, leurs % enfants et leurs femmes, sont partis joyeux, au milieu de cala- )) mités innombrables, pour combattre, de leurs propres bras, des n nations barbares. Qui janialc» Lvalt entendu parler jusque-là de ^ tant de princes, de tant de chefs, de tant de soldats, de tant % de piétons combattant sans roi, sans général ? Car, dans cette ^ armée, nul ne fut le chef d'un autre ; personne ne reçut les

(IJ HisU Hier,, pp. 96 et 136. — Uabbé Pasqaier, pp. 241-242.

» ordres d'autrui. Personne ne suivit son inspiration particuib lière; on s'en tenait toujours au conseil des sages, au bon > plaisir de l'armée entière. Il est donc certain que le Saint- » Esprit^ qui souffle où il veut, les excita à entreprendre une 9 expédition si laborieuse, et mit dans leurs cœurs une concorde » inaltérable (1). » Oui, la première croisade est visiblement une inspiration de Dieu ; mais pour l'accomplissement de cette grande œuvre, Dieu réclame surtout le bras des Francs. Voilà ce qui suggère à Baudri un noble motif de consolation, en voyant, sous la pernicieuse influence du comte de Blois, rétrograder l'armée de secours envoyée de Constantinople au blocus d'Antioche : ^ Cela » s'est produit sans doute par une permission de Dieu, qui » dispose tout avec suavité et ne permet pas qu'un seul passe- » reau tombe à terre par le seul effet du hasard. Si l'empereur » Alexis était arrivé jusqu'à l'armée chrétienne et eût triomphé d des Turcs, la victoire eût été attribuée à son peuple et non » aux soldats du Christ, à la multitude des Grecs et non à la ii vaillance des Francs (2). »

Cependant nous voici au cœur même de YHistoria Hierosolymilana, et devant nous s'étale uAe riche galerie. Ce sont en premier lieu des portraits ; et, d'abord surgit Godefroy de Bouillon, qu'après la prise de Jérusalem et au moment de l'élection d*un

(i) «Non enim sine divina inspiratione credendum est, ab occidentali ad

> orientalem plagam, omnium rerum copiosos veUe* militatum iri ; et contra » barbaras nationes, relictis prsediis et domibus, filiis et uxoribus, pugnaturos » brachio suc inter innumeras calamitales gaudenter profici^ici. Quis enim tôt » principes, tôt Duces, tôt milites, tôt pedites sine Rege, sine Imperatore dimia cantes eatenus audlvit ? Neque siquidem in isto exercitu, alter alteri prsfuit, 1 alius alii im »eravil : nemo quo<î ^ibi peculiare videbatur disposait, nisi quod

• sapientium consultum decrevit, nisi quod plebiscitum coUaudavit. Certum est » ergo quia spiritus sanctus qui ubi vult spirat, et ut tantos labores arripereut, » eos animavit, alque indiscissam eis concoidiam inspiravit. > Hist. Hier., proXo^., pp. 84-85. — Bibl. d^s croisades (1819), p. 197. — Rev. hiêt., p. 382. — L'abbé Pasquier, pp. 248-:!51.

(i) I Ex Dei tamen dispositione factum non dubitamus, qui disponit omnia

> suaviter ; nec casu foituilo permittit, vel unum passerem ad terram cadere. Si 9 enim Alexius imperator advenisset Turcosque superas.«iet, trimphus genti suae, » non exercitui Dei ascriberetur ; et Grscorum muUitudini deputaretur, non

• Francorum fortitudini. > — Hist. Hier.^ p. 119. — Bibl. des croisades, (1819), p. Si.

roi Robert de Normandie recommande en ces termes aux suffrages de Tarmée : (c II est, vous le savez, de sang royal, né » d'aïeux chrétiens et, comme d'usage on Test chez nous, un )) habile guerrier. Ses bras robustes dans les combats font mer- » veille ; aussi, dans cette guerre sainle, s'est-il éminemment )) distingué en tout geure. Chez lui on voit spécialement reluire )) la sérénité et fleurir la clémence, deux sœurs qui ne s'allient » nulle part aussi bien que dans un prince. La libéralité fait son )) unique plaisir, aussi a-t-il répandu à profusion dans cette » guerre tout son patrimoine. Il combattra avec acharnement )) les Gentils, et couvrira les chrétiens d'une virile protection. » Enfin pour user de termes étrangers et renfermer en peu de î> mots la définition d'un bon prince, il sait à la fois dompter un j> ennemi orgueilleux et l'épargner dans sa défaite (1). »

Vient ensuite le panégyrique de Tévêque du Puy, Adhémar, décédé, comme on sait, au cours delà croisade, peu après la délivrance d'Ântioche : « Dans toute la milice du Christ ce fut un » deuil sans bornes ; car il était le conseil des grands, l'espoir )) des orphelins, le soutien des faibles. Avec les soldats c'était » un guerrier ; avec les clercs il révélait un esprit tout clérical )) dans sa direction et ses enseignements. Eminemment sage, )) éloquent et affable, il était tout à tous (2). j>

C'est enfin le sultan Kerbogah , chef de l'armée d'investisse-

(1) « Est enim , ut omnes novimus, vir Regu sanguinis, et proavis Christian» ■ professionis ; more GaUicœ militiae peritus : pectore et brachio vir in re mili-

• tari efficacissimus. Qua de re per omnia est in hac expeditione singulariter

• approbata<). Serenitas in eo specialiter refulget, clementia in eo Goret, quse B geminae sororeft praecipue décent principes. Dapsilitatem unice dilegit : quia f totum patrimonium suum et quidquid ex se habuit, in ista militia largiter 9 etfudit ; imo in Dei servitio prudenter collocavit. Iste gentilibus hostiliter a inimicabitur, et Christianis vinlitpr patrocinabitur. Denique ut alienis utamur » verbis, et in brevi compr. l.i u.^ci unna plenitudinem opportuni principis : iste

• est qui novit parcere subjectis et debellare superbos — Hist. Hier ,.p. 135. — Mairabourg, eod., p. 106. — Jiibl. d€S crois, , p. Î6 et 27. — L'abbé Pasquier, p. 2U.

(2) « Factus est itaque luctus immoderatus, in tota Christi militla : quoniam

• ipse fuerat consilium nobilium , spes orphanorum , imbecillium sustentamen- I tum ; militibus homo mili taris, clericos clericaliter educebat et educabat, sin- Y gulari prudentia prœcluebat, eloquens et jocandus, omnibus omnis ei'at « — Jfùst. mer., p. 123. — Bibl. dps crois, 'mi), p. 41. — L'abbé Darras, p. 558.

ment d'Antioche : (( Leur chef était Corboran, homme très bellid queux, d'une audace sans pareille, prudent, riche, général de » troupes nombreuses, avide de gloire, gonflé d*orgueil, » guerrier d'un grand renom , chef des troupes du sultan de » Perse (1 ). ))

Après les portraits arrivent les récits. Sans vouloir à cet égard abuser de la patience du lecteur, voici seulement un morceau découpé à la Salluste, où Baudri nous dépeint la perplexité des croisés au sujet du serment d'hommage exigé d'eux et, de guerre lasse, obtenu par l'empereur de Gonstantinople : « L'artificieux » empereur l'exige ; les Francs lui opposent une dénégation » énergique. Les Francs allèguent qu'ils ne doivent le serment 9 qu'à Dieu , dont ils sont les soldats au cours de leur pèleri- % nage. Alors l'empereur refuse le passage (en Asie Mineure), n mais, s'ils fléchissent, leur offre des vivres et une escorte, et )) s'engage à marcher à leur suite et à leur secours avec toutes j) ses troupes. Les Francs étaient torturés dans leur conscience, D car à défaut du serment qui leur répugne les Grecs ne leur Ti octroyeront jamais le passage. Que faire ? ils se refusaient à d combattre des chrétiens. D'autre part, sans cela nul moyen de » s'ouvrir une route pacifique ; et leur cœur se soulevait à l'idée » de revoir leurs foyers sans avoir accompli le pèlerinage. » Enfin (S)... %

En fait de tableaux plus étendus, c'est.d'abord le campement

(1) • Horum Princeps et Dux Curbarannus erat, vir quidem bellicosissimus « nulli audacla secundus, prudentia praeditus, divitiis copiosus , militariis aaxiliis » constipatus, cupidus laudis, inflatus supercilio jactantiae, magm nominis homo,

• militiae soldani Persiae Magistcr. — Hist. Hier., p. 111. — VEsprit des crois., pp. 216-217. — L'abbé Pasquier, p. 2-45.

(2) t Hoc Imperator ingeniose quaerere ; Franci viriliter negare ; Franci prsBt tendere se juramentum nulli nisl Deo debere, cujus milites erant in via ; ad

• hsec imperator transitum abdicare : de cxtero, et mercatum et condactum

• poUiceri , seqiie Ipsum post eos iturum , et iis cum omnibus sais copiis sub- > venturum affirmare. Angustiabantur Franci, juramentum facere renuentes, » prseserlim cum graeci aliter eis meatum nequaquam consentirent. Quid face-

• rent? contra christianos pugnare noicbant; transitum pacifici habere non n poterant : imperfecto ad quod ierant negotio, ad propria regredi abomina-

• bantur. Tandem... i — Uist. Hier., p. 93. — liibl. des crois. (1829), p. 22. — L'abbé Pasquier, p. 243.

de rarmée chrétienne, inaugurant la campagne contre l'islamisme sous les murs de Nicée. Nulle part dans tout Touvrage vous n'y verrez mieux fondues ensemble les réminiscences de la bible et du paganisme : « campement admirable, tentes dignes d'une ]> armée impériale. Qui jamais en a contemplé de pareilles? » Qu'elle cesse, cette fable menteuse, de nous vanter Troie ! Fi » du camp des Grecs ! Qu'ils soient à jamais éclipsés les noms » et les actes de ces anciens héros. Ici Ulysse exerce son astuce ; 1^ là, c'est Ajax qui étale son arrogance et Achille sa férocité. % Là, au contraire, parait chez les chrétiens la simplicité de la » colombe. Sous leurs armes ils ne poursuivent qu'une gloire » sans tache. Avec des mœurs pures et des corps vigoureux ils "h combattaient avec acharnement, veillant sur leurs âmes et )» répudiant les désirs charnels et les voluptés illicites. Ils brillent )) de l'éclat des armes, mais l'innocence forme leur plus belle "» parure. En vérité , j'avoue que si Balaam avait mérité de con- » templer ce beau spectacle, il eût préféré ces tentes aux tentes » d'Israël. Car, dans le camp chrétien, Phinée n'eût pas même » trouvé une Madianite qu'il eût dû percer de son glaive ; et le "h serpent infernal n'eût trouvé à attaquer personne en punition » de ses crimes. En un mot, cette milice est une belle image de » rÉglise ; aussi pouvons-nous hardiment attribuer à sa beauté » ce chant de Salomon : c( Vous êtes belle , ô ma bien-aimée, » comme les tentes de César et les pavillons de Salomon » (Cantic, 1,4).» Dans cette expédition les chefs eux-mêmes d remplissaient l'office de soldats et de sentinelles, si bien que )) vous n'eussiez pu distinguer le soldat du général et le général » du soldat. Tout, dans cette armée comme dans la primitive )) église, était commun, au point que personne presque n'y eût 9 réclamé quelque chose en propre. On avait entièrement éliminé j> du camp toute maison de débauche. L'on y rivalisait en fait % de pureté de mœurs ; si les femmes vivaient avec les hommes, » c'était dans l'état de mariage ou dans l'accomplissement de "» fonctions légitimes. Quant aux délinquants, on leur jetait le » blâme à la face, pour mieux intimider le reste de l'armée. » Chaque jour les évêques prêchaient la continence. Tout scan-

f> dale et tout excès étaient bannis du camp. Les croisés s'expo- )) saient à Fenvi pour leurs frères au glaive des ennemis, et leur » joie était portée au comble s'ils mouraient pour venger leurs )) outrages. France I ô pays digne d'être exalté au-dessus de )) tous les autres pays. Combien sont belles les tentes que tu » déployés dans la Romani^ ! Des extrémités de l'orient tu t'es

j) élancée sous les armes Que Dieu te maintienne éternelle-

)) ment dans cette unanimité de saintes résolutions, pour que » tu puisses marcher en sûreté vers cette Jérusalem objet de tes )) soupirs (i). »

Enfin paraît cet objet de tous les soupirs de Tarmoe chrétienne : « Quand les croisés furent arrivés à Tendroit d'où s'ap- » perçoivent les tours de Jérusalem , qui pourrait parler dipej^ ment des larmes abondantes qu'ils versèrent ? Qui exprimera » en termes convenables leurs sentiments? Une joie immense ti leur arrachait des soupirs et des sanglots. Tous, à la vue de i> Jérusalem, s'arrêtèrent et, fléchissant le genou, baisèrent la ï) terre. Tous auraient marché pieds nus, si la crainte de » Tennemi ne les eût forcés de poursuivre leur route sous les

» armes Ils ont donc pleuré sur la ville sur laquelle Jésus-

» Christ lui-même avait pleuré , ils l'assiégèrent à la troisième 1» férié des huitièmes ides de juin. Ils l'assiégèrent non comme » des enfants d'un autre lit qui viendraient assiéger une marâtre»

fl) t castra speciosa! tentoria imperiosal Quis unquam similia vidit » tabernacula ? Cessit illa adulabilis fabula de Troia ; vilescant illa Pelasgorum

• tentoria ; obscurentur uUerias procerum illorum actus et nomina. Ulic Ulysses

• suam exercuit astuciam ; Âjax suam ostentavit audaciam ; Achilles suam » manitestavit duriciam. Hic columbinam simplicitatem et in armis mundam et » gloriosam exercebant militiam ; mundi moribus, vegeti corporibus, animosi j> dimicabant : quippe animabus suis prsecavebant, carnisque voluntatibus et » vûluptatibus omnia ilUcita abdicabant ; fulgebant in armis : maximeque in » morum armatu erant decentissimi. Fateor et verum fateor, quoniam si Balaam » httic tam formosse speculationi adesse meruisset, tentoria ista, tentoriis Isaeli-

> ticis prasposuisset. In castris siquidem Christ'anis, nec Fines medianitidem,

> quam pugione confodcre deberet, invenire ; nec serpens malignus quem pro » nialignitate sua torreret, haberet. Ut breviter dicam militia illa, formosœ « ecclesise instar erat; et forma, ut de tali non temerarius Salomonem decan-

■ tasse autumaverimus : • Ecce tu pulchra es, anima mea, sicut tabernacula

• Cedar, sicut pelles Salomonis [Cantic. 1, 47]. i In ista siquidem expeditione

■ daces ipsi militabanl, ipsi duces excubabaiit ; ut nescires quid dux a milite,

9 mais comme des fils qui viennent délivrer leur mère (1). » Voilà une page à jamais consacrée, pour avoir évidemment inspiré (car huit siècles plus tard, au terme d'un nouveau pèlerinage et à son tour parvenu aux hauteurs d'Emmaiis, Chateaubriand évoquera le tout dans un même souvenir) pour avoir, dis-je, inspiré ces strophes mémorables du Tasse : «Voilà qu'on » voit apparaître Jérusalem. Voilà que toutes les mains montrent » Jérusalem. Voilà que Jérusalem s'entend saluer par mille voix » ensemble. — ... A la grande et douce joie dont cette première )) vue remplit les cœurs, succéda un profond sentiment de )) contrition, mêlé d'une tendresse craintive et respectueuse. ^ Chacun osait à peine lever les yeux vers la cité qui avait été la }) demeure choisie du Christ, où il mourut, où il fut enseveli, où » il reprit la vie. — D'humbles accents» des paroles à voix basse, 1^ des sanglots étouffés de soupirs pleins de larmes, les élans t continus d'un peuple, qui en même temps se réjouit et s'afflige, i> faisaient courir dans l'air un murmure pareil à celui qu'on

» quid miles differrit a duce. Praeterea ibi erat tanta omnium reramcommunitas, » ut vix aliquis aliquid sibi diceret proprium, sed, sicut in primitiva ecclesia,

• ferme illis erant omnia communia : Lupanar et prostibulum omnino a castris

> suis procul elinimaverant, et potissimum de morum honeslate disceptabant. I Ibi tamen cum hominibtis mu]ieres habitabant, sed vel in conjugio vel in

• legali ministerio. Si quis enim alicujus convinciebatur inhonestatis , vel in

■ faciem , ut cœteris metus incuteretur , castigandus increpabatur : Quotidie

• siquidem de continentia sermocinabantur Episeopi^ et omne 6cortura, et

• abusum de medio castrorum abhominabantur. Opponebant se certatim cas- 9 trensesilli pro iratribus, inîmicorum gladiis ; etmirum in modum Istabantur, t si mori mererentur pro ulciscendis proximorum injuriis : super omnes B Regiones extoUenda Gallia ! Quam pulchra tabernacula tua ecce in Roraanià !

• ab Occidentali Europâ armata iter arripuisti.... Cotiservet, ac perennet Deus

• hanc bonse voluntatis tuae unanimitatem : Quatinus tuta procedere possis ad

• quam suspiras Jérusalem. » Hist. Hier., pp. 95-96. — EspHtdes crois. ^ p. •455. — Jiibl. des crois. (1829 , pp. 22 23. — L*abbé Pasquier, p. 25t.

(1) « Ubi vero ad locum ventum est, unde ipsam turritam Jérusalem possint

■ admirari, quis quam multas ediderint lachrimas digne recenseat? Quis affectus

> illos convenienter exprimat? Extorquebat gandium suspiria, et singultûs gène-

• rabat immensa lœtitia. Omnes visa Jérusalem substiterunt* et adoraverunt ; et

• flexopopUte terram sanctam deosculati sunt. Omnes nudit^pedibusambularent,

> nisi metus hostilis eos armâtes incedere debere prœciperet. Ibant, et flebant,

• fleyerunt igitur super illam, super quam et Christus illorum fleverat ; et mirum

• in modam super quam flebant, feriâ tertià, octava Idus junîi, obsedenint.

• Obsederunt inquam, non tanquam novercam provigni, sed quasi matrem fllii. »

9 entend siffler dans les forêts tonfi'ues quand le vent souffle à » travers les feuilles, ou bien au bruit sourd que fait la mer 'Si qui se brise sur les écueils ou siffle en se répandant sur ses » rivages (1). »

Pour ne pas épuiser la revue des plus saillantes parties de l'œuvre de Baudri , il ne nous reste plus qu'à y signaler çà et là quelques tons pittoresques. Ici , c'est un vif aperçu de la plantureuse campagne d'Antioche (2). Plus loin, au moment où les croisés s'élancent contre Kerbogah, ce sont les joyeux hennissements des chevaux soi^ la rosée du matin (3) Là, c'est le jeune fils de l'émir Accien, gouverneur d'Antioche et tué sous les murs de sa citadelle, qui vient implorer la vengeance de Kerbogah avec des larmes perlant sur ses joues revêtues des premières grâces de la

(1) ■ Ecco apparir Gerusalem si yide, Ecco additar Gerusalem si scorge Ecco da mille voci unitamente Gerusalemme salutar si sente.

Al gran piacer chexquella prima vista Dolcemsnte spiro neiraltrui petto, Alta contrizion successe, mista Di timoroso e reverente affetto.

Osano appena dUnnalzar la vista Ver la cittâ, di Cristo albergo eletto, Dove mori, dove sepolto fue, Dove poi rivesti le membre sue.

Sommessi accenti e tacite parole,

Rotti singulU e flebili sospiri

Délia geute, ch'in un s'allegra e duole,

Tan che per Taria un mormori s'aggiri,

Quai nelle folte selvc udir si suole,

S'avvien che tra le frondi il vento spiri ;

quale infra gli scogli a presso ai lidi

Sibila il mar percosso in rauchi stridi • La Bibliographie des croisades donne sur ce sujet un relevé des extraits de tous les narrateurs du Gesta, et parmi lesquels Guibert deNogent, dont le morceau est reproduit à côté de celui de Baudri dans VltinéraU'e de Paris à Jérusalem. Mais ici encore la priorité doit appartenir à Tarchevéque de Dol. Hist. Hier., pp. 130-131. — Gerusalemme liberata . cant. III. — Esprit des cr., p. 368. — Bibl. des cr., éd. de 1819, p. 389 ; et Pièces justifie, pp. 567-568; et éd. de 1829, p. i6. — Itinér. de Paris à Jérusalem (1832), pp. 291-292. {t) Hist. Hier,, ji.\\±.

(3) Hist. Hier., p. 120.

puberté (1). La prédication de la croisade est un tonnerre qui réveille tout l'occident, et les armées chrétiennes fondent sur TAsie comme une nuée de sauterelles (2). Un des trop fameux déserteurs de la croisade^ Hugues de Vermandois, envoyé en ambassade après la délivrance d'Ântioche à l'empereur Alexis pour lui rappeler ses promesses de secours et qu'on ne revit plus, est assimilé au corbeau de V arche (3). Enfin, sur le champ de bataille d'Ascalon, Godefroy abat les Ethiopiens comme un moissonneur fauche une lécolte (4).

Et maintenant, après avoir à loisir promené nos regards en tous sens sur YHistoria Hierosolymitana , et après en avoir par là pénétré le caractère, nous n'hésiterons plus k assigner à Baudri sa place dans le recueil des narrateurs latins de la première croisade. L'archevêque de Dol y doit marcher de pair avec Guillaume de Tyr que nous avons vu déjà lui céder la palme dans la recomposition du discours d'Urbain II, et qui par ailleurs doit partager avec lui la priorité. Car tous deux, par-dessus tous les autres , se piquent à la fois d'élégance et de sincérité , l'un dans son complet récit et l'autre dans sa brillante œuvre d'art. Pour nous résumer, en associant ensemble Baudri et Guillaume Tyr, celui-ci plus considéré et celui-là plus séduisant, on a les deux plus beaux côtés du Gesta.

Nous venons de caractériser et de classer dans la littérature latine des croisades le livre de notre prélat : il ne nous reste plus qu'à en suivre les destinées. Ce livre fit promptement fortune, car peu d'années après sa publication un des plus savants historiens ecclésiastiques du moyen âge, Orderic Vital, ami de Baudri et grand appréciateur de VHistoria Hierosolymitana au double point de vue du fond et du style, y a puisé, pour le transcrire littéralement dans ses annales , presque tout

(1) Hisi, Hier., p. 120. — L'abbé Pasqaier, p. 245.

(2) Hist. Hier,, p. 89. - HisU des cr. (1819), p. 465. — BibL des cr. (1822), p. 87. - L'abbé Pasquier, pp. 240-242.

(3) Hist. Hier., p. 122. - Hist. des cr. (1819), p. 314. {i)Hi8t.Hier.,^.i2n.

ce qu'il relate de la première croisade. A son tour Vincent de Beauvais en a inséré de copieux extraits dans son Miroir historique ; et au quinzième siècle Baudri , alternativement avec Guillaume de Tyr, défraye Pierre Le Baud dans la partie de son Histoire de Bretugiie consacrée à la guerre sainte. Pendant ce temps se multipliaient» d'un bout à l'autre du monde lettré, les manuscrits de VHistoria Hierosolymitaiia , dont l'un même, vers le début du dix-septième siècle, passa de la grande bibliothèque de Pierre Pitbou en Allemagne ; et c'est ainsi que naturellement l'archevêque de Dol vint prendre place , aussitôt après l'Anonyme et Robert de Saint-Remy de Reims, dans la célèbre édition, publiée par Bongars à Hanovre en 1611, du Gesta Dei per Francos (1 ) .

Voilà pour les vicissitudes et la portée historiques de l'œuvre de Baudri ; mais cette œuvre a laissé des traces non moins vives dans le domaine de la littérature. La guerre sainte, qui coïncide avec le plein épanouissement de la poésie romane en France, y a ravivé l'imagination des jongleurs ; et naturellement, dans leurs chansons de gestes, se sont entés sur les légendes du cycle de Charlemagne les récits des exploits d'Orient. Car voyez quels éléments d'épopée dans la première croisade! Dans ce long drame, qui s'ouvre aux accents d'un Urbain II et d'un Pierre l'Ermite et se clôt sur le Saint-Sépulcre , c'est la mâle et naïve jeunesse des Francs aax prises tour à tour avec les séniles

(1) En attendant la réédition de VHistoria Hierosolymitana dans le nouveau volume, actuellement sous presse, du Recueil des Historiens occidentaux des croisades. Order. Vit., pp. 259; 622-623, et passim, — Dibl, mundi, eod.^ p. 1035 et passim. — Hisl. de Bretagne, par Pierre Lebaud (1638), pp. 176-172.

— Baronius, eod., p. 646. — Montfaucon , Bibliotheca bibliothecanim manuscriptorum nova (1739), pp. 18 ;72 ; 120. ~ Bulœus, Histona Universitatis Parisieneis (Paris, 1665), t. I. : Catalogus illustrium academiconim, p. 562. — Notice de la bibliothèque de François Pithou (t. Il De la vie de Pierre Pithou, Paris, 1756), p. 247. — Joannis Cuspiniani de Coesaribus atque imperatoribus romanis opus insigne (Francofurti , typis Wechelianis, 1601), p. 886. — Gesta Dei per Francos, prœfat. ~ Vossins, eod.j p. 770. — Mirœus, eod. — Cave, eod.

— Oudin, eod, — Lelong, eod» — Hist. litt, de Fr,, eod,, p. 105. — Bibl, des cr, (1822), pp. 35 et 320. — Rev, hist., pp. 385 et 386. — Mentionnons encore ici un autre travail historique d'un anonyme basé sur Baudri comme celui d*Orderic Vital et représenté par le mss. de Paris 5.513 {Rev, hist,^ p. 385).

méfiaDces da Bas-Empire et les paissantes ardeurs de l'islamisme. Ici les labeurs cyclopéeDS du blocus d'Ântioche; là cet élan inspiré qui jette les chrétiens dans Jérusalem. Ici, c'est dans Godefroy cet ensemble de suavité et de force qui le désigne pour le trône de David ; là se décèlent partout autour de lui Taudace aventureuse de Baudouin, l'expérience et la ténacité du comte de Saint-Gilles, l'astuce de Bohémond, les chevaleresques ardeurs de Tancrède, la magnificence du comte de Vermandois, l'éclat des comtes de Normandie et de Flandre. Ici (car dans la croisade grondent les orages qui enfantent les Iliades), ici la querelle de Baudouin et de Tancrède sous les murs de Tarse, et plus loin celle de Bohémond et du comte de Saint-Gilles au pied de la citadelle d'Antioche. En fait de merveilleux, à Ântioche on a la Sainte-Lance, qui aux reflets d'une vision lumineuse émerge des flancs de la vieille basilique de Saint-Pierre ; puis les phalanges du ciel assistant contre Kerbogah l'armée chrétienne; puis ailleurs le grand saint Georges se dressant sur le mont des Oliviers. En même temps (car la plus majestueuse épopée a de réjouissants intermèdes), on a les extravagances mêlées aux préparatifs de la guerre sainte, et plus loin, dans ce vicomte de Melun Guillaume le Charpentier, si poltron sous sa hâblerie et avec sa force herculéenne, un type accompli des héros de parade. Et puis à tout cela voyez quels encadrements, depuis les féeries de Constantinople et les délices de la Mésopotamie jusqu'aux solennelles désolations de la Judée, et depuis les gorges du Taurus et les cèdres du Liban jusqu'aux frais bosquets de rOronte! Voilà quel panorama homérique se déroule dès les plus lointains abords de la Ville-Sainte ! Car la délivrance de Jérusalem est le dernier chant de ce long poème ; et en définitive le Tasse ne nous a donné de la première croisade qu'un splendide couronnement.

Pour en revenir à notre littérature romane, sous les premiers récits des exploits d'outre-mer les chansons de gestes ont donc vite pullulé; et bientôt, comme Charlemagne, la première croisade a eu son cycle. Malheureusement tous ces poèmes sont aujourd'hui ou perdus ou remaniés. Du moins on avait déses-

péré d'en retrouver un seul intégral et intact, lorsqu'amenés tout récemment, par leurs recherches en vue du Recueil des Historiens occidentaux des croisades , à fouiller toutes les bibliothèques de l'Angleterre, MM. Langlois et Meyer y exhumèrent, l'un de la Bodleyenne et l'autre du presbytère de Spalding, deux manuscrits^ dont l'un tombant de vétusté au point qu'on n'eo pouvait qu'à grand'peine soulever les feuillets sans les réduire en poussière, et qui contenaient deux copies, d'origines diverses mais à peu près conformes, d'une même geste entière sur la première croisade, datant de la fln du douzième siècle et entée sur VHisloria Hierosolymitana (4).

Quel fut en Angleterre l'auteur, sans doute Normand, de ce poème presque intégralement conservé mais dailleurs médiocre? Par quel hasard le livre de Baudri est-il tombé aux mains de ce trouvère innommé, et comment a-t-il provoqué sa verve (2) ? Ce sont là autant de points ténébreux, mais que nous nous pouvons consoler de ne pas éclaircir ; car la seule apparition de ces deux documents dans les arsenaux les plus reculés de l'érudition britannique nous révèle assez par elle-même la lointaine influence de l'œuvre de l'archevêque de Dol au moyen-âge sur la poésie vulgaire (3). Et puis, n'avons-nous pas en pleine

(1) La première copie émane d'un scribe normand du douzième siècle, et la seconde est de la dernière moitié du quatorzième. Le poème est intitulé : Le siège cTAntioche ovesque le conquest de Jérusalem de Godefred de Boilion,

(9) Voici tout ce que nouH trouvons au début même du poème sur l'histoire de sa composition :

Ore vos commencerai Testoire qui moult est bien rimée Toute faite par mettre, sanz sillabe faussée

Uns [. . .] clercs provençal Tad premiers latinée [. . .] en fist un grant livre ou Baudris Fa trovée L'archevêque de Dol qui muU mielz l'ad ditée. Et solunc le languaye en romanz trèstornée Pource que mielz Teutendent qui ne sunt letrée {sic).

À s'en tenir à la rigueur des deux vers soulignés de ce texte, on arriverait à considérer comme auteur de cette geste Baudri lui-même. Mais il y a entre ces deux vers une évidente lacune ; car un latiniste aussi rafQné que Tarchevêque de Dol aurait cru déroger en trouvant en langue vulgaire.

(3) Lelong, eod., n» 16592. — Rev. hist., p. 386. — L'esprit des croisades, n. Hist, et crit., p. 9. — Un récit en vers français de la première croisade, fondé sur Baudri de Bourgueil : notices et extraits, d'après les manuscrits d^Oxford

renaissance relevé de cette œuvre une empreinte bien autrement mémorable à l'extrémité opposée de la littérature européenne ? Encore une fois et pour caractériseren un dernier trait VHistoria Hierosolymitana, non content de ressusciter Urbain II et Pierre l'Ermite , Baudri nous a valu quelques vers du Tasse, et par là mérité en face de Jérusalem un souvenir de Chateaubriand.

Résultats des croisades en Anjou sur la Uttérature et les arts {suite }, Les deux premières éditions de Joinville, etc.

Non seulement notre province a doté le Gesta Dei per Francos du plus attrayant des récits latins de la première croisade, mais c'est encore en Anjou que s'inaugure le culte d'un des premiers chefs-d'œuvre de notre littérature nationale, couvé dans le feu même de la guerre sainte. Dans ses inimitables mémoires Joinville, en effet, s'est principalement inspiré des souvenirs de l'Egypte et de la Palestine ; chez Joinville revit par excellence le saint Louis de Damiette^ de Mansourah et de Joppé. Non qu'à cet égard à lui seul le pieux sénéchal de Champagne nous ait tout révélé, car on trouve ailleurs la donnée générale et, jusqu'à un certain point, Taspect intime de ces événements d'outre-mer dont il n'a jamais prétendu être que l'aimable chroniqueur Ici, par exemple, Matthieu Paris et Guillaume de Nangis, le manuscrit de Rothelin et les bulletins officiels du roi iournissent la base du récit de la campagne d'Egypte. Là les historiens arabes relatent cette brusque révolution qui, au Caire, lors de la délivrance et sous les yeux de l'armée chrétienne, éleva sar les ruines de la dynastie d'Ayoub l'empire des Mamelucks. Plus loin Rubruquis , et le moine Hayton nous renseignent sur les rapports diplomatiques de saint

et de Spalding , par Paul Meyer (extrait de la Romania, t. V, Nogent-le-Rotrou, 1876ypa«5tm. —L'abbé Pasquier, p. 236. ^-Nous épargaons, du reste, au lecteur, toute citation de ce poème fastidieux , en nous bornant à le renvoyer aux longs extraits publiés par 11. Meyer avec le texte de Baudri en regard.

Louis avec les Tartares en vue d'une alliance contre l'Islamisme. En même temps Geoffroy de Beaulieu , Guillaume de Chartres et le confesseur de la reine Marguerite indiquent les traits les plus marquants de Tauguste et tendre physionomie où se concentre an treizième siècle tout Tintérêt des croisades. Mais si, grâce à cette suite d'auteurs considérables, nous avons toute la synopse du drame qui s'étend des rives du Nil aux murs de Ptolémaïs et de Joppé, Join?ille seul, tout en l'enrichissant de mille nouveaux détails (1), communique à ce tableau la vie et la grâce, le coloris et la fraîcheur, l'enjouement et la naïveté.

Par malheur cette œuvre exquise de la verte vieillesse du sénéchal demeura bien longtemps méconnue (2), par suite de son apparition tardive au lendemain du siècle qui l'avait inspirée. Ce fruit d'un arbre robuste, dont les racines avaient plongé dans les entrailles du plus pur moyen âge, ne s'est détaché de ses rameaux séculaires qu'aux dernières années du règne de Philippe-le-Bel , pour tomber au sein d'une génération indifférente ou hostile. Lorsqu'en effet apparurent en 1309 les mémoires de Joinville, personne ne s'avisa de jeter les yeux sur ces quelques pages émanées d'un preux illettré, qui n'avait trouvé faveur ni à l'abbaye de Saint- Denys, où venait de se clore sur Guillaume de Nangis la partie des Grandes Chroniques ouverte aux historiens de saint

(1) En ce qui est de la campa^e d*Egypte, c'est le sénéchal de Cliampag^e qui renseigne le plus à fond sur les combats qui ont précédé la prise de Damiette, ainsi que sur la position des différents corps de l'armée chrétienne dans la seconde et fatalement décisive journée de Mansourah, au point que, pour en bien saisir les opérations , Michaud a dû parcourir les lieux avec son Joinville à la main. — En ce qui est du séjour en Palestine , c'est surtout eu égard à cette phase de la première croisade de saint Louis, moins dramatique, plus extérieurement monotone et partant plus négligée, que ressort l'importance historique des mémoires de Joinville, qui là fournit en grande partie le fond du tableau , sans compter certains épisodes absolument neufs, tels que le grand conseil de guerre tenu à Ptolemaîs dès à l'arrivée d'Egypte et où se discuta l'opportunité du retour en France ou du stationnement eu Palestme; et en outre les relations de saint Louis avec le Vieux de la Montagne. C'est enfin Joinville seul qui nous transmet, comme par lui recueillis sur place, les plus poétiques souvenirs de la croisade de Richard Cœur-de-Lion.

(2) Les deux seuls historiens que nous surprenions à citer Joinville avant l'édition de Rieux, sont Pierre Lebaud, et un Louis Lasséré, auteur d'une Vie de saint Louis publiée en 1541 .

Louis; Di chez les hommes carieux des récits d'outre-mer, salisfaits du recueil des continuateurs promplement vulgarisés de Guillaume de Tyr; ni même chez Técole purement agiographique des confesseurs de la famille royale, sans doute offusqués du libre bon sens et du ton souvent un peu narquois du spirituel sénéchal. Si encore le culte héréditaire de la maison de France avait dédommagé Joinville des dédains du public ! Mais son œuvre aussi humaine que pieuse se vit naturellement rejetée hors des deux courants d'idées adverses déterminés par le conflit entre le pape qui venait de canoniser saint Louis et un souverain réagissant brutalement contre son orthodoxie. Et même, si les âmes pieuses qu'éblouissait Téclat du nimbe décerné au prisonnier de Mansourah par fioniface VIII accueillirent mal le hardi censeur du voyage de Tunis, l'apologiste des intègres jugements obtenus sous le chêne de Vincennes déplut bien davantage à une cour imbue des maximes spoliatrices de Philippe-lcrBel; aussi le bel exemplaire enluminé des mémoires de Joinville dédié

en iâ09 à Louis-le-Hutin alla vite s'ensevelir dans l'un des coins

les plus obscurs de la bibliothèque du Louvre.

Cependant bien des générations royales avaient déjà passé les yeux fermés devant ce grand portrait de famille négligé , lorsqu'enfin surgit dans notre maison d'Ànjou-Sicile l'enfant de saint Louis le plus attiré vers la mémoire consacrée de son aïeul en même temps que vers le livre de Joinville et par les affinités de race et par la sympathie littéraire. Ne croirait-on pas, en effet, par moments, saisir quelques lointains reflets de saint Louis dans ce chevaleresque et tendre roi René, si serein dans les plus hautes infortunes et d'une affabilité si proverbiale, et qui de sa Provence, en gravant amoureusement sur son écusson les armes de Jérusalem, jette les yeux avec une si chrétienne solli' citude vers les rivages de Tunis ? Et, sous cet air de famille, comment l'auteur du Livre des tournois et de l'Abusé en cour ne se serait-il pas épris du naïf récit de la croisade de Mansourah et de Damiette avec son flair d'artiste, sa fine bonhomie et ses curiosités orientales? Le bon roi René a donc lu et goûté Joinville. Du moins en 1545, en inventoriant la riche bibliothèque du cbâ-

teau de Beanfort, de ce théâtre des pins élégants loisirs de Tépoux de Jeanne de Laval , un Antoine-Pierre de Rieux y découvrit une des très rares copies de l'original perdu des précieux mémoires ; et deux ans après, grâce à cette exhumation angevine qui mettait en honneur en pleine renaissance le fruit le plus savoureux de notre littérature du moyen âge, en 1547 à Poitiers paraissait, avec dédicace à François I", la première édition de Joinville (1). Mais, par une malencontreuse sollicitude pour l'œuvre soidisant démodée du bon sénéchal , Antoine de Rieux ne la crut pas devoir lancer dans le monde lettré du seizième siècle sans l'avoir préalablement rajeunie en la travestissant dans le goût du jour. « Et pour ce que l'histoire, » nous dit-il dans sa préface, « estoit un peu mal ordonnée , et mise en langage assez rude , » ai icelle veûe au moins mal qu'il m'a esté possible ; et l'ayant

> polie et dressée en meilleure ordre qu'elle n'estoit auparavant

> pour donner plus grande cogooissance des grands et vertueux

> faicts de la très chrétienne maison de France, ai voulu icelle » mettre en lumière. > On voit d'ici la déplorable métamorphose infligée au manuscrit. Mais, après avoir ainsi recommandé son travail au public, Antoine de Rieux cède la parole à un complaisant prôneur : « Et pour fin, » ajoute dans un avis au lecteur le Toulousain Guillaume de la Perrière , c il te plaira considérer

> que ce n'est moindre louange de bien polir un diamant, ou

> une autre pierre fine, que de la trouver toute brute. Pareille- » ment, tu ne dois pas attribuer moindre louange au présent » autheur, d'avoir réduit en bon ordre et élégant style la pré-

> sente histoire, qu'à celui qui en fut le premier compositeur. • N'en déplaise à son outrecuidant panégyriste , à force de passer et repasser la lame sur ce diamant de la plus belle eau tombé entre ses mains , le maladroit éditeur Ta gravement attaqué. Toute la physionomie native de l'original a disparu

(1) V Histoire et chronique du très^chrestien roy saint l/>y8, IX* du nom, et XLIJI* roi de France, escripte par (eu messire Jehan, sire seigneur de Jomville et seneschal de ChampaLgne , amy et contemporain dudict roy sainct Loys, et maintenant mise en lumière par Anthoine Pierre de Rieux , imprimée à Poictiers par Jehan et Enguilbert de Mamef, achevé le 15 mars 15i6 (1547; petit in-4o.

dans une vague paraphrase renforcée de maintes interpolations (1), et le vrai Joinviile a fait place à un Amyot insipide et blafard.

C'est chez un éditeur angevin, chez celui déjà ici désigné de Vltùiératre de saint Antonin, que devait naître l'idée de donner intégralement au public le chef-d'œuvre de la bibliographie des croisades d'abord apprécié chez nous dans le palais d'un duc d'Anjou. Plus d'un demi-siècle après la publication de ibil , Tan 1616, en furetant dans les bibliothèques de Laval, Claude Ménard tomba sur quelques papiers naguère soustraits par un ministre huguenot aux ravages des guerres de religion. C'était une nouvelle copie de Joinviile qu'en l'absence du manuscrit depuis longtemps égaré du château de Beaufort, l'éminent magistrat s'empressa de confronter avec le livre d'Antoine de Rieux, et par là ressortirent aux yeux de notre honnête érudit les attentats de ce premier éditeur. La mémoire outragée du sénéchal criait vengeance. Aussi quelques mois plus tard, en 1617 et à Paris, Claude Ménard donnait une nouvelle et sincère édition de Joinville(â), avec cette préface naïvement indignée : 4 Au Roy.

> . . .C'est aussy le suject principal de cet histoire, sire, que po- » sons aux pieds de V. M. Histoire, laquelle mesprisable en son 1 parler, est belle toutefois en sa candeur, très-haute en ses t préceptes, qu'une main trop hardie voulut ci-devant altérer à 1 sa mode , et la diflformer ; mais dont l'original sauvé par ren-

> contre heureuse du pillage et des feux qui bruslèrent autrefois

(1) Tirées de Guillaume de Nangîs, surtout à ce qui a trait à la croisade de Tunis. Mettons aussi au rang des interpolations ce célèbre passage, qui a inspiré à Bocace un de ses contes les plus satiriques où les missionnaires adressés par sainct Louis au roi des Tartares, le ili scandant d'envoyer ses propres ambassadeurs au pape, de peur que le spectacle des débordements de la Cour de Rome n'ébranle les heureuses dispositions de ces barbares en faveur de la foi chrétienne. V. Décamêron, Giormata prima, nov. 2. — Ëslisnne Pasquier : Hechercfies sur la Frawcc (Paris, 1611), p. 253. — Essais de Montaigne, 1. 11, chap. xn.

(2) Uisloire de sahwt l.oys IX» du nam, roy de France, par Messire Jean, sire de Joinviile, nouvellement mise en lumière suivant l'original ancien de Tautheur a\ec diverses pièces du même temps non encore imprimées et quelques observations historiques par M* Claude Ménard , con:ieiller du Roy et lieutenant de la prévosté d'Angers. A Paris, en la boutique de Nivelle chez Sebastien Cramoisv. 1617.

» cette pauvre France pourra découvrir et condamner l'effron-

terie... Lecteur curieux, je croy n'eslre besoin d'employer

> autres paroles à priser cet histoire, puisqu'avec son déguise -

> ment premier, qui l'avoit déformée, huict presses différentes

1 l'ont fait rechercher en sorte, que celle-cy pure et sans vero milion, n'en peut moins espérer de ta courtoisie. Car si dans

> un riche cabinet tu fais estât quelquefois d'une vieille ins- » cription que tu lis à peine, et ne l'entends pour sa vétusté,

> j'estime qu'à meilleur droit tu priseras celle-cy qui couvre un

• estomac d'or d'une casaque burelée. Mon cher Anjou t'avait

> des-jà fourny l'original premier de ceste pièce, et si l'autheur » de sa publication s'en fust acquitté de bonne foy, certes il

> nous eust obligez en la descharge de ceste peine. Mais

» l'imprimé n'avoit goust aucun du temps qu'il porloit. Et l'ayant

> faict voir à beaucoup de bons esprits, ils m'ont doucement

> engagé comme tu vois, a cette diligence, dont je n'ay regret,

> pourveo que ce soing te vienne à plaisir, ozant me promettre » que trouveras ce livre tout autre que les premiers dans les-

> quels on ne s'est contenté de polir ou plu>tôt gaster le langage, » peslemesler Tordre de TAutheur et sa suitte : non si belle en

> vérité, mais quel droit d'y toucher sans crime? L'on a plus

• faict y adjoutant beaucoup de choses qui n'en estoient pas , ce

> que la conférence peut justifier aysément sans y prendre temps » davantage; et d'une préface faire un livre entier; tellement » qu'au manier de ces membres éparpillez, de ces os disloquez, » il m'a semblé voir le désastreux Hypolite dans Ovide :

On ne connoist plus rien de tout mon corps en inoy> Ce n'est du haut en bas qu'un ulcère^ un effroy.

> Nous lui rendons désormais son premier embon- point, » fort aises, qu'il puisse estre bien reçu d'un chacun, pour » tenir sa place légitime parmi nos histoires. Quant à l'Autheur,

• son nom porte de la recommandation assez; et dresserions un

> extrait en ce lieu de ses principales actions ; mais il n'a pas

• eu moins d'industrie pour se faire connoistre en la tissure de » ce livre, que Qst Phidias en la taille de Minerve. Car tous les

» plis de cet histoire sont dressez en sorte, que ne sçaurioDS en

> rien tirer pour Tordre de sa vie sans désarçonner tout le corps

> principal. »

Que n'eût valu une édition préparée avec tant de loyauté et de zèle, si, par un nouveau malheur, Claude Ménard abusé n'avait opéré sur un exemplaire lui-même encore très éloigné de l'œuvre primitive (1)? N'importe, cette fois l'original perçait sous les formes plus discrètement empruntées du quinzième siècle, ce qui marque un progrès décisif dans le lent et pénible dégagement des mémoires de Join^ille. Si dans l'édition de 1647 le pieux sénéchal ne se révèle pas encore dans sa fleur et sa délicatesse, on en a du moins le relief; et^ à défaut d'un vitrail de la Sainte-Chapelle, notre savant magistrat nous donne un sérieux portrait détaché ce semble, de sa monumentale collection de planches de cuivre.

Ce n'est qu'un siècle et demi après l'édition de 1617 qu'apparut enfin le véritable et charmant Joinville, d'après un manuscrit fidèle enlevé à Bruxelles comme un des trophées de sa campagne de 1746 par le maréchal de Saxe, et publié en 1761 par Melot et Caperonnier. Mais nous serions ingrats si l'édition de 1761 nous faisait oublier celles d'Antoine de Bieux et de Claude Ménard. Tout informe qu'elle nous semble aujourd'hui plus que jamais en regard de l'exemplaire presque intégral ornant le char de triomphe du maréchal de Saxe, et tout en passant aux yeux de plusieurs critiques impitoyables pour un roman mis sous le nom de Joinville , l'édition de 1547 a vite conquis et conservé même jusqu'après celle de 1617, grâce à de nombreux détails absents du manuscrit de Claude Ménard, une vogue attestée par huit réimpressions successives dont une à Genève en 1596 (2), et

(t) Du moins autant qu'on en peut juger d*après le style du manuscrit, dont Claude Ménard a omis de nous indiquer Fàge. — En ce qui est de la copie du château de Beaufort en elle-même, à travers la contrefaçon d'Antoine de Rieux, il est absolument impossible d'en apprécier le degré de fidélité, surtout eu égard à la divergence des opinions là-dessus émises par les plus éminents critiques de Joinville.

(2) Tel est surtout le chapitre de la prise de Bagdad par les Tartares, qu'on a longtemps considéré comme une interpolation, mais qui se retrouve dans tous les manuscrits les plus récemment exhumés.

par uDe traduction espagnole publiée à Tolède en 1567 (1); mais cette édition surtout a défrayé tour à tour, aux deux extrémités I

de notre littérature philosophique et par un privilège inhérent à |

la physionomie du bon sénéchal si libre dans son orthodoxie, Mon- ]

taigne (2) et saint François de Sales (3), Fénelon (4) et Voltaire (5). En ce qui est de l'édition de 1617, elle-même réimprimée k Paris en 1666 et en espagnol à Tolède en 1657 , c'est assez pour sa louange d'avoir servi de base à la troisième et à la plus célèbre des éditions de Joinville antérieures au manuscrit de Bruxelles, à celle donnée en 1668 par Ducange (6). Ce grand vulgarisateur des premiers monuments de notre littérature nationale, après sa lumineuse évocation de Villehardouin, lui a naturellement destiné comme pendant, à l'extrémité opposée du treizième siècle, son compatriote et son émule dans le vivant récit des exploits d'Orient. Ducange en 1668 a donc entrepris de rééditer Joinville ; et à cet égard , à défaut de manuscrits autres que celui de Laval, et malgré de forts soupçons de remaniements ' partagés par Baille t et le Journal des savants, il dut se borner, résumant par là en une même œuvre les durables résultats des deux premières publications de provenance angevine, à nous donner, avec ses riches éclaircissements et des extraits d'historiens arabes, la pleine reproduction du texte de Claude Ménard, accompagnée des suppléments et des variantes de Pierre de Aieux. Ainsi escortée et sous d'aussi puissants auspices , notre édition de 1617 reprit une autorité qui la maintint en possession

(1) Et elle-même réimprimée en 1794.

(î) L. II, ch. 12.

(3) Introduction à la vie dévote, 1II« partie, ch. xxx. — Saint François de SaUes dut naturellement connaître Joinville par l'édition donnée à Genève en 1596.

i4) Lettre à VAccadémie Françoise sur V éloquence, la poésie, V histoire, etc.

(5) Essai sur les mœurs. Ed. Beuchot, t. II, p. 21 ô. — Voltaire, qui cite Joinville dans son Essai sur les mosurs^ écrit en plein dix-huitième siècle , et partant près d'un siècle après la publication ci-dessous mentionnée de Ducange , a cependant totalement ignoré d'autres éditions que celle de Rieux. '

(6) Histoire de saint Louis, par Joinville , enrichie de nouvelles observations et dissertations historiques et de plusieurs autres pièces concernant ce règne, tirée des manuscrits par Charles du Fresne du Gange, trésorier de France à Amiens, in-folio, Paris, Gramoisy, 1668.

du culte littéraire jusque bien après Thenreuse découverte du maréchal de Saxe^ car nous trouvons encore Ducange, ou plutôt Claude Ménard, en plein règne et en 1819 dans la collection Petitol, et en 1868 sous la Iraduclion latine du P. Stirling dans les Bollandistes (1), et en 1807 à Londres sous la traduction anglaise de Th. Jones (2).

Peu à peu néanmoins, depuis la découverte du texte du manuscrit belge , publié en 1761, préconisé en 1839 par Pauhn Paris, puis accueilli en 184-0 et dans la collection Michaud- Poujoulat et dans le Recueil des historiens des Gaules , et enfin vulgarisé en 1871 par Francisque-Michel; peu à peu, depuis cette découverte et durant un siècle, Claude Ménard a, dans Testime des lettrés, sans cesse battu en retraite, sans toutefois abandonner, sur le terrain envahi coup sur coup par tant d'éditeurs nouveaux, maintes positions qu'il y gardera toujours. Et d'abord, en ce qui est des annexes de son livre, sans parler des savants éclaircissements qui se lisent encore après ceux de Ducange, ni de sa liste des croisés de Tunis, jugée préférable à celle de l'édition Caperonnier, Claude Mrnard fournit une pièce ailleurs introuvable: c'est ce fameux procès -verbal du refus opposé en 1252 par le clergé de France à la taxe réclamée en faveur des Saints-Lieux par le légal Gilles de Tyr ; c'est, dis-je , ce document déjà par nous relevé comme le plus sûr indice du déclin du zèle pour la guerre sainte à partir de la seconde moitié du treizième siècle.

Au point de vue du texte même, depuis environ quinze ans l'œuvre de Claude Ménard tend à recouvrer dans le monde des lettres sinon son ancien empire à jamais perdu, au moins quelque peu de légitime faveur, grâce à l'esprit de réaction qui s'accuse dans l'ensemble des derniers travaux consacrés au sénéchal de Champagne. Dans cette suite d'éditeurs voués au culte de l'exemplaire belge depuis Melot et Caperonnier jusqu'à Francisque Michel , s'était invétéré un préjugé trop exclusif en

(1) Les Bollandistes soutiennent même à outrance à rencontre de Ducange la parfaite fidélité du manuscrit de L^val.

(2) Reproduite en 1871 , aussi à Londres ; dans les Chroncles of Ike cruaades*

faveur du plus ancien des divers manuscrits d'un original perdu, envisagé comme le seul manuscrit bon à suivre , sauf de rares confrontations en cas de fautes et de lacunes évidentes. Par là l'édition de Claude Ménard, fondée sur une copie postérieure d'un siècle à celle de Bruxelles, était déjà tombée au dernier degré de la défaveur lorsque l'éminent M. Natalis de Wailly, dans sa ferveur pour Joinville jaloux de ramener à la plus irréprochable purelé le texte à l'origine le plus gravement altéré, rompit avec la routine des précédents éditeurs, pour inaugurer dans sa propre publication des précieux mémoires une plus large méthode. Répudiant toute préférence absolue et systématique à regard de la plus ancienne des copies de l'œuvre du sénéchal, et tout en se basant sur l'exemplaire belge, il adopta les meilleures versions des autres manuscrits de toute date exhumés jusqu'à ce jour ; et c'est ainsi ( pour ne plus parler de l'œuvre par trop informe d'Antoine de Rieux qui n'a plus aujourd'hui que sa très réelle importance historique), c*est ainsi que maintes leçons de Claude Ménard sont venues prendre place et dans la première édition donnée par M. de Wailly en 1865, et de là dans la magnifique et, ce semble, définitive édition Didot de 1874. Nous disons définitive, jusqu'au jour où sortiront enfin de leur ensevelissement tant de fois séculaire et foriginal même des immortels mémoires et le bel exemplaire historié dédié en 1309 à Louis-le-IIutin. Vienne l'heureux jour de l'apparition de ces deux types où se doivent ramener les quelques rares copies çà et là dispersées, et qui sait alors sur combien d'autres points ils ne donneront pas raison à l'édition angevine (1) ?

(1) Ed. de Hieux : avis au lecteur, dédicace et préface de Guillaume de la Perrière. — Ed. de Cl. Ménard; dédicace et avis au lecteur. — Journal des Scavans, 23 janv. 1608. — Lenain de Tillemont, t. V, pp. 262-263. — Vie des saints de Baillet (Paris, nt5-1716), t. II, p. 23. — Jacques Lelong, 1. III, n© 7144. — Les Bibliothèques Françaises de La Croix du Maine et du Verdier (Paris, 1 722), p. 523. — Mém. de VAcad. des Jnscr. et Belles-Lettres (Paris, 1717-1786) : Dissertation sur la vie de saint Louis, écrite par le sire de Joinville, p. le baron de la Bastide, 28nov. 1738, pp. 702-716. —Ed. Melot et Caperonnier (Paris, 1761), préf. - Coll. Petitot, if série, t. II, avertissement. — Cioll. Michaud et Poujoulat, i^* série, 1. 1, pp. 171-1 72. — Rec, des histoiiens des Gaules , t. XX, pp. 44 et 48 et avertissement, p. 190.— Sainte-Beuve : Cause}*iesdu lundi, i, VUI, pp.397-398.— Bolland. t.XXXIX

En attendant, en somme c'est à TAnjon qae le monde lettré doit de s'abreuver aujourd'hui aux Mémoires de Joinville. Ce philtre enchanteur , qui dès sa source lointaine exhale tous les parfums de FÉgypte et de la Palestine, a, pour la première fois et en deux reprises, jailli à ciel ouvert en Anjou et sous des mains angevines ; et, au point de vue de la littérature des guerres saintes, cela suffirait à la gloire de notre province, quand même elle n'aurait pas déjà fourni YHistoria HierosolymUana, Mais, par un double bonheur et pour figurer à la fois aux deux extrémités opposées de la bibliographie des croisades, cette contrée où prospéra l'abbaye de Bourgueil et que rehausse le château de Beaufort, ce théâtre favori des méditations monastiques, des goûts princiers et des magistrales études, cette patrie ou ce séjour privilégié de Baudri, du roi René et de Claude Ménard, a tout ensemble conquis une place d'honneur dans le Gesta DeiperFrancas, et suscité ou fourni les deux premières éditions de Joinville.

Si féconde sur la littérature angevine, l'influence des pèlerinages et des croisades s'accuse-t-elle au même degré chez nous dans le développement des arts ? Tout en laissant à de plus compétents le soin d'approfondir cette partie de notre sujet, au moins donnons rapidement quelques indications relevées aux diverses faces de l'esthétique angevine. En fait d'architecture, et pour qu'à tous les abords de notre récit reparaisse le profil du

(août, t. XV). De$anctoLudovicoFrancornmcommentariu8prœviu8,ipip.Tl9-ÎSi, — Mémoirs of Louis IX, king of Franche ^ by John lord de Joinville, high senechal of Champagne (Chronicles of ihe crusades), London, 1871 , p. 347. — Mém. de Jean, sire de Joinville, publ. Francisque Michel (1871). — Élude sur Joinville, par M. Firmin Didot, pp. 83, 127 , 153-157. — Jean, sire de Joinvile, hist. de saint Louis, texte original, accompagné d*une trad., p. M. Natalis de Vailly (Paris, Firmin Didot, 1874) : Kxamen critique des éditions du texte de Joinville, passim et texte, pp. 192, 193, 202 et 220. — Rev. arch. , nouv. série, t. XV (1869). Ohserv. sur le texte de Joinville, p. Ch. Corrard, pp. 178-179. — Romania, n° tt (Juillet, 1874), comptes-rendus : Jean, sire de Joinville, hist. de saint Louis, p. M. N. de Vailly , Paris, F. Didot, 1874, p. 403. — Eod., n» 12 (octobre 1874). — Lettre à M. Gaston Paris sur le texte de Joinville, p. 489. — Hist, de René d^ Anjou, p. Villeneuve-Bargemont, t. 111, p. 28, n. et pièces ju^tificalives, p. 261. — Le Roi René, par M. de Quatrebarbes, p. 196. — Le Roi René, p. M. Lecoy de la Marche, t. II, pp. 189-193. — Jîeu. de VAnj, et de Mainetit-Loire^ 2* partie, t. l'fdSST) : Clcmde Ménard, p. P. Marchegay, p. 16.

grand pèleriD-b&tissenr, à Fabbaye de Beaaliea, près Loches, on a le campanile » aujourd'hui malheureusement dispara , qu'éleva Foulques-Nerra , sur le modèle de la grande église de la Résurrection de Jérusalem (1), et qui tant de fois a dû tressaillir au chant des hymnes du Saint-Sépulcre. En fait de sculpture, on a la statue de Notre-Dame du Ronceray, dont le type gaulois ne se décèle qu'à grand'peine sous ses atours byzantins (2). En fait d'iconographie, à l'abbaye de Bourgueil florissait une cérèbre école d'enluminures, qui, au dire de Baudri et comme pour illustrer son Historia Hierosolymilana , aurait ravi tous leurs secrets aux artistes d'Arabie ou de Phrygie (3). Enfin le petit-fils dégénéré du .fondateur des basiliques de Saint-Nicolas et de Beaulieu , l'impassible auditeur d'Urbain II et de Robert d' Arbrissel, ne pouvait guère retirer d'autre fruit des guerres saintes qu'un vain étalage de luxe oriental ; aussi qui plongerait ses regards dans la cour brillamment corrompue de Foulques-Réchin , dans cette cour singulière du onzième siècle où un grand seigneur écrivait haut la main une page correcte sur la première croisade, y verrait en honneur, par un futil rafOnement d'élégance asiatique, les cheveux frisés et la longue barbe, avec des bandelettes, des robes traînantes et des sandales (4).

Trois siècles et demi après la première croisade, le prince le plus populaire de la maison d' Anjou-Sicile , de cette maison héritière et des Plantagenets dans la possession de notre sol, et de la race allemande de Souabe aux droits du royaume de Naples, le roi René à son tour après Foulques-Réchin, Frédéric II et Mainfroy, sentit en lui s'éveiller les prédilections orientales. Le digne détenteur du premier manuscrit édité de Join ville, le bon

(1) Hi$t. de Foulques- Nerrut p. Alex, de Salis, p. 132.

(2) Baudri, abbé de Bourgueil, p. l'abbé Henri Pasquier, p. 173.

(3) Romania, n<»l (janvier 1872), Notes sur les poésies de Baudri ^ <U>bé de Bourgueil, p. L. Dellsle, p. 26. — L*abbé Pasquier, pp. 74-76 et 83.

(i) Ou pigaches. C'étaient les fameux souliers à la poulaine terminés en queue de scorpion , ou mieux en corne de bélier , et dont la mode , inaugurée par Foulques-Réchin dans le but de dissimuler la difformité de ses pieds , dura trois siècles, et ne fut même proscrite qu'après les sévères [irohibitions des rois et des papes. Orderic Vital : Hist. eccles, {puhX. Leprevosl, pp. 323-327). — L'abbé Pasquier, pp. 30, 31 et 32; 45-46; 73.

roi René aussi lui s'est laissé capter par les prestiges de l'Asie et de l'Afrique, et Ton voit se refléter l'éclat de la civilisation arabe dans sa cour, sa bibliothèque, ses meubles, ses divertissements. Mais le venin que cette invasion exotique avait fatalement inoculé aux rejetons pervertis d'Ingelger ou d'Hobenstaufen , devait tourner en un bienfaisant principe chez un petit-fils de Saint-Louis, chez un roi paternel imbu des vraies traditions d'une province qui avait fourni en la personne de Foulques V un roi de Jérusalem, et en celle du héros de Bénévent et de Tagliacozzo l'instigateur de la croisade de Tunis. De ses rives provençales et du sein d'une cour peuplée de Maures, le bon roi René a maintes fois jeté des regards attendris vers les états barbaresques, comme vers un nouveau théâtre de miséricordieuse influence et de propagande chrétienne. Mais nous réservons pour la seconde partie de notre œuvre cet attrayant épisode, qui sort du cadre de la Palestine.

Car, l'heure est venue de dire adieu à cette Palestine abreuvée du plus pur de notre sang, où nous avons suivi toute une dynastie royale depuis sa plus haute prospérité jusqu'à ses derniers malheurs, à cette terre sacrée qui a vu tour à tour les grandioses repentirs de Foulques et le resplendissement du Cœur-de-Lion. C'en est fait, il nous faut quitter cette Jérusalem dont n'a relui à nos yeux qu'une vive image dans l'église du Saint-Sépulcre de Beauliea, mais que de l'Anjou nous avons contemplée tour à tour à travers l'auréole de Gilles de Tyr, de sainte Catherine de Sienne et de sainte Brigitte , puis à travers le Gesta Dei per Francos et les Mémoires de Joinviiie. Oui , nous allons échanger la Palestine pour une plus vaste scène , qui s'étendra depuis les Pyrénées jusqu'à Constantinople. Mais au sein de Jérusalem nous avons senti en nous s'allumer d'inextinguibles ardeurs, et puissions-nous les communiquer aux nouveaux héros qui désormais vont combattre loin de ses murs^ mais toujours pour la défense de la chrétienté contre l'islamisme !

Page 1