‹ L'anneau d'améthysteChapitre 1 sur 3 · RUE AUBER · texte numérisé non relu

RUE AUBER

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L'ANNEAU D'AMËTHYSTI'

Madame Bergeret quitta la maison conjugale, ainsi qu'elle l'avait annoncé, et se retira chez madame veuve Pouilly, sa mère.

Au dernier moment, elle avait pensé ne' point partir. Pour peu qu'on l'en eût pressée, elle aurait consenti à oublier le passé et à reprendre la vie commune, ne gardant à M. Bergeret qu'un peu de mépris d'avoir été un mari irompé.

1. Les volumes de VSiUoirê contemporaine qui précèdent celui-ci ont pour titre :

L'Orme du mail.

Le Mannequin d'osier.

Elle était prête à pardonner. Mais l'inflexible estime dont la société l'entourait ne le lui permit pas. Madame Del lion lui fit savoir qu'on jugerait défavorablement une telle faiblesse. Les salons du chef- lieu furent unanimes. Il n'y eut chez les boutiquiers qu'une opinion : madame Bergère t devait se retirer dans sa famille. Ainsi l'on tenait fermement pour la vertu et du même poup l'on se débarrassait d'une personne im crête, grossière, compromettante, dont la vulgarité apparaissait môme au \ et qui pesait à tous. On lui fit ei e que c'était un beau départ.

— Ma petite, je vous admire, lui disait, du fond de sa bergère, la vieille n Du tilleul, veuve impérissable de que maris, femme terrible, soupçonnée de l hors d'avoir aim ni honor

Madame Bergère! était salis de la sympathie à ellion et

l'admiration à madame hufillrul. i

L ANNEAU D AMETHYSTE à

elle hésitait à partir, étant de complexion domestique et coutumière et contente de vivre dans la paresse et le mensonge.

En ces conjonctures, M. Bergère t redoubla d'étude et de soins pour assurer sa délivrance. Il soutint d'une main ferme la servante Marie qui entretenait la misère, la terreur et le désespoir dans la maison, accueillait, disait-on, des voleurs et des assassins dans sa cuisine et ne se manifestait que par des catastrophes.

Quatre-vingt-seize heures avant le jour fixé pour le départ de madame Bergeret, cette fille, ivre à son habitude, répandit le pétrole enflammé de la lampe dan9 la chambre de sa maîtresse et mit le feu aux rideaux de cretonne bleue du lit. Cependant madame Bergeret passait la soirée chez son amie madame Lacarelle. En rentrant dans sa chambre, elle vit les traces du sinistre dans le silence terrible de la maison. En vain elle appela la servante ivre-morte et

le mari de pierre. Longtemps elle contempla les débris de l'incendie et les signes lu bres tracés par la fumée sur le plafond. Cet accident banal prenait pour elle un caractère mystique et l'épouvantait. Enfin, comme sa bougie allait mourir, qu'elle était très lasse et qu'il faisait froid, elle se coucha dans le lit, sous la carcasse charbonnée du ciel où palpitaient de noirs lambeaux pareils à des ailes de chauves-souris. Le matin, à son réveil, elle pleura ses rid< bleus, souvenir et symbole de se> années. Et elle se jeta nu-pieds, en cheu échevelée, toute noire du désastre, criant et gémissant, par l'appartement muet. M. I geret ne répondit point, parce qu'elle devant lui comme si elle n'était [

Le soir, avec l'aide de la elle tira son lit au milieu de la chai

Mai- «lie connut q\.

Q'étaif plus désormais le lieu de son ret qu'il fallait quitter la demeure où. qu

ans, elle avait accompli les fonctions ordinaires de la vie.

Et l'ingénieux Bergeret, ayant pris à location, pour sa fille Pauline et pour lui, un petit logis sur la place Saint -Exupère, déménageait et emménageait studieusement.

Sans cesse allant et venant, se coulant le long des murs, il trottait avec une agilité de souris surprise dans des démolitions. Il se réjouissait dans le fond de son cœur, et il cachait sa joie, car il était sage.

Avertie que le temps était proche de rendre les clefs au propriétaire et qu'il fallait partir, madame Bergeret s'occupa semblablement d'expédier ses meubles à sa mère, qui habitait une maisonnette sur les remparts d'une petite ville du Nord. Elle faisait des tas de linge et de hardes, poussait des meubles, donnait des ordres à l'emballeur, en éternuant dans la poussière soulevée, et écrivait sur des cartes l'adresse de madame veuve Pouilly.

Madame Bergeret tira de ce labeur quelque avantage moral. Le travail est bon à l'homme. Il le distrait de sa propre vie, il le détourne de la vue effrayante de luimême ; il l'empêche de regarder cet autre qui est lui et qui lui rend la solitude horrible. Il est un souverain remède à l'éthique et à l'esthétique. Le travail a ceci d'exceii encore qu'il amuse notre vanité, trompe notre impuissance et nous communique l'espoir d'un bon événement. Nous nous flattons d'entreprendre par lui sur destins. Ne concevant pas les rapports nécessaires qui rattachent notre propre effort à la mécanique universelle, il nous semble que cet effort est dirigé en notre faveur contre le reste de la machine. Le travail nous donne l'illusion de la volonté, d< force et de l'indépendance. Il nous à nos propres yeux. Il fail de noi ^rard

de noûs-mé Démons, des Démiurges, des Di

- Ai

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Dieu. Et dans le fait on n'a jamais conçu Dieu qu'en tant qu'ouvrier. C'est pourquoi madame Bergeret retrouva da. :.? les emballages sa gaieté naturelle et l'heureuse énergie de ses forces animales. Elle chantait des romances en faisant ses paquets. Le sang rapide de ses veines lui composait une âme contente. Elle augurait un avenir favo rable. Elle se figurait sous de riantes couleurs son séjour dans la petite ville flamande, entre sa mère et ses deux plus jeunes filles. Elle espérait d'y rajeunir, d'y plaire, d'y briller, d'y trouver des sympathies, des hommages. Et qui sait si la richesse ne l'attendait pas sur la terre natale des Pouilly, dan^ un second mariage, après un divorce prononcé en sa faveur? Ne pourrait-elle pas épouser un homme agréable et sérieux, propriétaire, agriculteur ou fonctionnaire, tout autre chose que M. Bergeret?

Les soins de l'emballage lui procuraient aussi des satisfactions particulières, les

avantages de quelques gains manife> Non contente, en effet, de prendre pour elle et les meubles qu'elle avait apportés au ménage et sa large part dans les acquêts de la communauté, elle entassait dans ses malles des objets qu'elle devait équitablement laisser à l'autre partie. C'est ainsi qu'elle mit dans ses chemises une tasse d'argent que M. Bergeret tenait de sa grand'n maternelle. C'est encore ainsi qu'elle joignit, à ses propres bijoux, qui n'étaient pas d'un grand prix, à la vérité, la chaîne et la montre de M. Bergeret père, agrégé de l'Université qui, ayant refusé, en 1852, de prêter serment à l'Empire, était mort en 1873, oublié et pauvre.

Madame Bergeret n'interrompait ses travaux d'emballage que pour faire se? ris d'adieu, mélancoliques et triomphan L'opinion lui était favorable. Le^ju.

des hommes sont divers et il n un

seul endroit au monde sur lequel s<

L ANNEAU D AMETHYSTE y

consentement unanime des esprits. Tradidit mundum disputationibus eorum. Madame Bergeret elle-même était un endroit à disputes courtoises et à secrets dissentiments. Les dames de la société bourgeoise, pour la plupart, la tenaient pour irréprochable, puisqu'elles la recevaient. Plusieurs cependant soupçonnaient que son aventure avec M. Roux n'était pas tout à fait innocente; quelques-unes le disaient. Telle l'en blâmait, telle autre l'en excusait; telle autre enfin l'en approuvait, rejetant la faute sur M. Bergeret, qui était un méchant homme.

Gela encore était un sujet de doute. Et il y avait des gens pour soutenir que M. Bergeret leur paraissait tranquille et débonnaire, et haïssable seulement pour son esprit trop subtil, qui offensait l'esprit commun.

M. de Terremondre affirmait que M. Bergeret était fort aimable. A quoi madame Dellion répondait que s'il était vraiment bon il aurait gardé sa femme même méchante.

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— C'est là, disait-elle, que serait la bonté.

11 n y a pas de mérite à s'accommoder d'une femme charmante.

Et madame Dellion disait aussi :

— M. Bergeret s'efforce de retenir femme à la maison. MaL elle le quitte et elle a raison. C'est le châtiment de M. Bergeret.

Ainsi madame Dellion tenait des propos qui »e s'accordaient pas bien ensemble, parce que les pensées humaines sont conduite* non par la force de la raison, mais par la violence du sentiment.

Bien que le monde soit incertain dans jugements, madame Bergeret aurait 1.

dans la ville une bonne renommée, si, la veille même de son départ, faisant v à madame Lacarelle, elle n'avait tré M. Lacarelle seul dans le salon.

M. Gustave Lacarellr. chef du cabinet du préfet, avait d'épaisses et longue** moustaches

l'anneau d'améthyste il

blondes qui, déterminant sa physionomie, déterminèrent ensuite son caractère. Dès sa jeunesse, à l'Ecole de droit, les étudiants lui trouvaient une ressemblance avec ces Gaulois qu'on voit sculptés ou peints par les derniers romantiques. Quelques observateurs plus subtils, attentifs à ce que ces longs poils étaient situés sous peu de nez et surmontés d'un regard placide, appelaient Lacarelle le « Phoque ». Mais ce nom ne prévalut pas contre celui de « Gaulois ». Lacarelle fut le Gaulois pour ses camarades, qui en conçurent l'idée qu'il devait beaucoup boire, se battre en toute rencontre et culbuter les filles, pour se conformer en réalité comme en apparence, au personnage qu'on croit être celui du Français à travers les âges. Ils le forçaient, dans les repas de ccrps, à boire plus qu'il n'aurait voulu, et ils n'entraient pas avec lui dans une brasserie sans le pousser immédiatement sur une servante chargée de plateaux. Lorsqu'il

retourna dans son pays natal pour s'y marier et quand, par une fortune unique en ce temps, il fut attaché à l'administration centrale du département dont il était originaire, Gustave Lacarelle fut encore nommé « Gaulois » par l'élite des magistrats, des avocats et des fonctionnaires, qui fréquentaient chez lui. Mais la foule ignorante ne lui décerna point ce surnom honorable avant l'année 1895, au cours de laquelle fut inaugurée, sur le f erre- plein du pont national, la statue d'Éporédorix.

Vingt-deux ans auparavant, sous la pi dence de M. Thiers, il avait été décidé qu'un monument serait élevé par souscription nationale, avec le concours de l'État, au gaulois Éporédorix qui, en l'an 52 avant Jésus-Christ, souleva contre César les peu riverains du fleuve et mit en péril la pi garnison romaine en coupant le pont de bois jeté par elle pour assurer ses commun tions avec l'armée. Les archéologues du chef-

lieu croyaient que ce fait d'armes avait été accompli dans leur ville, et ils fondaient leur créance sur un passage des Commentaires dont s'autorisait chaque société savante de la région pour établir que le pont de bois rompu par Éporédorix était situé précisément dans la ville où elle siégeait. La géographie de César est pleine d'incertitudes; le patriotisme local est fier et jaloux. Le cheflieu du département, trois sous-préfectures et quatre chefs- lieu de canton se disputaient la gloire d'avoir massacré des Romains par l'épée d'Éporédorix.

Les autorités compétentes tranchèrent la question en faveur du siège de l'administration départementale. C'était une ville ouverte qui, en 1870, après une heure de bombardement, avait dû, non sans tristesse ni colère, laisser entrer l'ennemi dans ses murs, déjà ruinés au temps du roi Louis XI et cachés sous le lierre. Elle avait subi les rigueurs de l'occupation militaire ; elle avait été vexée,

rançonnée. Le projet d'un monument élevé à la gloire du chef gaulois y fut accueilli avec enthousiasme. La ville, se sentant humiliée, fut reconnaissante à cet antique compatriote de lui donner un sujet d'orgueil. Renommé après quinze cents ans d'oubli, Éporédorix réunit tous les citoyens dans un sentiment de filial amour. Son nom n'inspira de défiance dans aucun des partis politiques qui divisaient alors la France. Opportunistes, radicaux, constitutionnels, royalistes, orléanistes, bonapartistes, contribuèrent de leurs deniers à l'entreprise et la souscription fut à demi couverte dans l'année. Les députés du département obtinrent le concours de l'État pour parfaire la somme nécessaire. La d'Éporédorix fut commandée à Mai Michel, le plus jeune élève de David d'Angers, celui que le maître appelait i< sa vieilles^ [uan-

tième année, Mathieu Michel se mit aussitôt à l'œuvre et attaqua la glaise d'un3 main

généreuse, mais un peu gourde, car le sculpteur républicain n'avait guère modelé pendant l'Empire. En moins de deux ans, il termina sa figure dont le modèle en plâtre fut exposé au salon de 1873, au milieu de tant d autres chefs gaulois, réunis sous le vaste vitrage, parmi les palmiers et les bégonias. En raison des formalités exigées par les bureaux, le marbre ne fut exécuté qu'au bout de cinq autres années. Après quoi surgirent de telles difficultés administratives, de tels conflitt furent soulevés entre la ville et l'Etat, qu'on crut que la statue d'Éporédorix ne serait jamais érigée sur le terre-plein du pont National.

Elle le fut pourtant en juin 1895. La statue, envoyée de Paris, fut reçue par le préfet qui en fit la remise solennelle au maire de la ville. Le sculpteur Mathieu Michel vint avec son œuvre. Il avait alors plus de soixantedix ans. La ville entière vit sa tète de vieux lion à la longue crinière blanche. L'inau-

guration du monument eut lieu le 7 juin, M. Dupont étant ministre de l'instruction publique; M. Worms-Clavelin, préfet du département; M. Trumelle, maire de la ville. L'enthousiasme ne fut point tel sans doute qu'il aurait été au lendemain de l'invasion, dans les jours indignés. Du moins, le contentement fut-il général. On applaudit les discours des orateurs et les uniformes des officiers. Et, quand la toile verte qui cachait Éporédorix tomba, la ville entière s'écria tout d'une voix: « M. Lacarelle ! . . . I M. Lacarelle I... C'est tout le portrait de M. Lacarelle !... »

En fait, il s'en fallait de quelque chose. Mathieu Michel, l'élève et l'émule de David d'Angers, celui que le vieux maître appelait son Benjamin, le sculpteur républicain < t patriote, l'insurgé de 48, le volon!

70, n'avait pas précisément rej M. Gusl; relie en ce marbre hé

Non! Ce chef au regard farouche et doux,

qui pressait sa framée sur son cœur et semblait méditer, sous le casque aux larges ailes, la poésie de Chateaubriand et la philosophie historique de monsieur Henri Martin, ce militaire baigné de mélancolie romantique, n'était pas, comme disait la voix du peuple, le vrai portrait de M. Lacarelle. Le secrétaire du cabinet du préfet avait de gros yeux à fleur de tête, le nez court et rond du bout, les joues molles, le menton gras, l'Éporédorix de Mathieu Michel jetait sur l'horizon le regard de ses prunelles enfoncées. Son nez était droit, le contour de son visage pur et classique. Mais il portait, comme M. Lacarelle, de terribles moustaches dont les longues branches courbes se découvraient de tous les points de l'horizon.

La foule, frappée de cette ressemblance, salua unanimement M. Lacarelle du nom glorieux d'Éporédorix. Et, dès lors, le chef du cabinet du préfet fut tenu de réaliser publiquement le type populaire du Gaulois

et d y conformer en toute circonstance ses actes et ses paroles. Lacareile y réussit assez bien, parce qu'il y était préparé dès l'École de droit et qu'on lui demandait seulement d'être jovial, cocardier et grivois à l'occasion. On trouva qu'il avait bonne grâce à embrasser les femmes et il devint grand embr seur. Femmes, filles et fillettes, belles et laides, jeunes et vieilles, il les embrassait toutes et toujours, par gauloiserie pure et sans penser à mal, car il avait de bonnes mœurs.

C'est pourquoi, trouvant d'aventure madame Bergeret seule dans son salon, où elle attendait madame Lacareile, il l'embrassa tout de suite. Madame Bergeret n'ignorait pas les habitudes de M. Lacareile. Mais sa vanité, qui était forte, troubla jugement, qui était faible. Elle pensa embrassée par amour et elle en éprouva des mouvements confus qui soulevèrent sa poitrine avec un grand tumulte et la firent ûe-

chir sur les jarrets, en sorte qu'elle glissa haletante dans les bras de M. Lacarelle. M. Lacarelle en conçut de la surprise et de l'embarras. Mais il se sentit flatté dans son amour-propre. Il assit du mieux qu'il put madame Bergeret sur le divan et penché sur elle, il lui dit d'une voix où perçait la sympathie :

— Pauvre damel... Si charmante et si malheureuse ! . . . Vous nous quittez donc ! . . . Vous partez demain ?. . .

Et il lui mil sur le front un baiser innocent. Madame Bergeret, dont les nerftout ébranlés, éclata soudain en larmes, en sanglots. Puis, lentement, gravement, douloureusement elle rendit à M. Lacarelle baiser. A ce moment même, madame Lacarelle entra dans le salon.

Le lendemain, toute la ville jugeait sévèrement madame Bergeret, qui y était trop restée d'un jour.

ÏI

Le duc de Brécé recevait, ce jour-là, à Brécé, le général Cartier de Ghalmot, l'abbé Guitrel et M. Lerond, substitut démissionnaire. Ils avaient visité les écuries, le chenil, la faisanderie et parlé cependant de l'Affaire.

Au déclin tranquille du jour, ils commençaient à traîner le pas sur la grande allée du parc. Devant eux, le château dressait, dans un ciel gris pommelé, sa façade lourde, chargée de frontons et surmoi, >oits

à l'impériale.

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— Je le répète, dit M. de Brécé, l'agitation soulevée autour de cette affaire n'est et ne peut être qu'une manœuvre exécrable des ennemis de la France.

— Et de la religion, ajouta doucement M. l'abbé Guitrel, et de la religion. On ne saurait être un bon Français sans être un bon chrétien. Et nous voyons que le scandale est soulevé principalement par des libres penseurs et des francs-maçons, par des protestants.

— Et des juifs, reprit M. de Biv

juifs et des Allemands. Et quelle audace inouïe de mettre en question l'arrêt d'un Conseil de guerre! Car enfin il nest pas admissible que sept officiers français se soient trompés.

— Non, assurément, ce n'est pas admissible, dit M. l'abbé Guitrel.

— En thèse générale, dit M. Lerond, une erreur judiciaire est la chose la plus invraisemblable. Je dirai même que c'est une

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chose impossible, tant la loi offre de garanties aux accusés. Je le dis pour la justice civile. Je le dis aussi pour la justice militaire. Devant les Conseils de guerre, l'accusé, s'il ne rencontre pas toutes les garanties dans les formes un peu sommaires de la procédure, les retrouve dans le caractère juges, A mon sens, c'est déjà un outrage à l'armée que le doute émis sur la légalité d'un arrêt rendu en Conseil de guerre.

— Vous avez parfaitement rais<

M. de Brécé. D'ailleurs, peut-on admettre que sept officiers français se soient trompés. Peut-on l'admettre, général?

— Difficilement , répondit le Cartier de Chalmot. Je l'admettrais , pour ma part, très difficilement.

— Le syndicat de trahison ! s'écria M. de Brécé. C'est inouï!

La conversation alentie, tomba. L« le général virent des faisans dans une dairièreet, pris du désir instinctif et profond

de tuer, regrettèrent au dedans d'euxmêmes de n'avoir pas de fusil.

— Vous possédez les plus belles chasses de toute la région, dit le général au duc de Brécé.

Le duc de Brécé songeait.

— C'est égal, dit-il, les juifs ne porteront pas bonheur à la France.

Le duc de Brécé, fils aine du feu duc qui avait brillé parmi les chevau-légers à l'Assemblée de Versailies, était entré dans la vie publique après la mort du comte de Ghambord. Il n'avait pas connu les jours d'espérance, les heures de lutte ardente, les entreprises monarchiques amusantes comme une conspiration, passionnées comme un acte de foi ; il n'avait pas vu le lit de tapisserie oftert au prince par les dames des châteaux, les drapeaux , les bannières , les chevaux blancs qui devaient ramener le roi. Député héréditaire de Brécé, il entra au Palais- Bourbon avec des sentiments d'inimitié

sourde à l'endroit du comte de Paris et un secret désir de ne point voir le trône restauré pour la branche cadette. A cela près, monarchiste loyal et fidèle. Il fut n à des intrigues qu'il ne comprenait pas, s'embrouilla dans ses votes, fit la fête à Paris et, lors du renouvellement de la Chambre, fut battu à Brécé par le docteur Gotard.

Dès lors, il se consacra à l'agriculture, à la famille, à la religion. De ses domaines héréditaires, qui se composaient en 1789 de cent douze paroisses , comprenant cent soixante-dix hommages, quatre terres titi dix-huit châtellenies , il lui restait huit cents hectares de terres et de bois, autour du château historique de Brécé. Ses cha lui donnaient dans le département un lu qu'il n'avait point reçu du Palais-Bourbon. Les bois de Br< de la Guerche,

François Ier avait chassé, étaient aussi dans l'histoire e ique de la

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région : c'est là que se trouvait la chapelle vénérée de Notre-Dame-des-Belles-Feuilles.

— Retenez bien ce que je vous dis, répéta le duc de Brécé : les juifs ne porteront pas bonheur à la France... Mais aussi pourquoi ne se débarrasse-t-on pas d'eux ? Ce serait si simple I

— Ce serait excellent, répondit le magistrat. Mais ce n'est pas aussi simple que vous croyez, monsieur le duc. Il faut, pour atteindre les juifs, faire d'abord de bonnes lois sur la naturalisation. Il est toujours difficile de faire une bonne loi, qui réponde aux intentions des législateurs. Des dispositions législatives qui, comme celles-ci, modifieront tout notre droit public, sont d'une rédaction singulièrement difficile. Et il n'est pas certain, malheureusement, qu'il se trouvera un f^nvernement pour les proposer ou les soutenir, un Parlement pour les voter... Le Sénat est mauvais...

» A mesure que se développe à nos yeux

26 l'ànneab d'àmétiyste

l'expérience de l'histoire, nous découvrons que le xvine siècle est une vaste erreur de l'esprit humain, et que la vérité sociale, comme la vérité religieuse, se trouve tout entière dans la tradition du moyen âge. La nécessité s'imposera bientôt en France, comme elle s'est déjà imposée en Russie, de renouveler à l'égard des juifs les procédés en usage dans le monde féodal, vrai type de société chrétienne.

— - C'est évident, dit M. de Brécé; la France chrétienne doit appartenir aux Français et aux chrétiens, et non pas aux j un aux protestants.

— Bravo ! dit le général.

— Il y a dans ma famille, poursuivit M. de Brécé, un cadet surnommé, je ne sais pourquoi, Nez-d'Argent, qui faisait la guerre dans la province sous Charles IX. Il fit pendre à l'arbre dont von

bas k cime dénudée, six cent ti huguenots. Eh bien, je suis fier, je L'avoue,

de descendre de Nez-d' Argent. J'ai hérité sa haine des hérétiques. Et je déteste les juifs comme il détestait les protestants.

— Ce sont des sentiments bien louables, monsieur le duc, dit l'abbé Guitrel, bien louables et dignes du grand nom que vous portez. Permettez- moi seulement de vous présenter une observation sur un point particulier. Les juifs n'étaient pas considérés au moyen âge comme des hérétiques. Et ils ne sont pas à proprement parler des hérétiques L'hérétique est celui qui, ayant été baptisé, connaît les dogmes de la foi, les altère ou les combat. Tels sont ou tels furent les ariens, les novatiens, les montanistes, les priscillianistes, les manichéens, les albigeois, les vaudois et les anabaptistes, les calvinistes, si bien accommodés par votre illustre aïeul Nez-d'Argent, et tant d'autres sectateurs ou défenseurs de quelque opinion contraire à la croyance de l'Église. Le nombre en est grand. Car la diversité est le propre de

Terreur. On ne s'arrête pas sur la pente funeste de l'hérésie ; le schisme produit le schisme à l'infini. On ne trouve en face de l'Église véritable que de la poussière d'églises. J'ai recueilli dans Bossuet, monsieur le duc, une admirable définition de l'hérétique. « Un hérétique, dit Bossue! . celui qui a une opinion à lui, qui suit sa propre pensée et son sentiment particulie Or, le juif, n'ayant reçu ni le baptême ni la vérité, ne peut être dit hérétique.

)> Aussi voit-on que l'Inquisition ne » jamais contre un juif en tant que juif, et que si elle en abandonna quelqu'un au séculier, ce fut comme profanateur, !

mateur ou corrupteur des fidèles. I>i monsieur le duc, serait plutôt un in!i< puisque nous nommons ainsi ceui n'étant point baptisés, ne croient p vérités de la religion chréti< devons-nous point ment coi

dérer le juif comme un infidèle de i

sorte qu'un mahométan ou un idolâtre. Les juifs ont une place unique et singulière dans l'économie des vérités éternelles. Ils reçoivent de la théologie une désignation conforme à leur rôle dans la tradition. Au moyen âge on les nommait des témoins. Il faut admirer la force et l'exactitude de ce terme. Dieu les conserve en effet pour qu'ils servent de témoins et de garants des paroles et des actes sur lesquels notre religion est fondée. Il ne faut pas dire que Dieu rend exprès les juifs obstinés et aveugles, afin qu'ils servent de preuve au christianisme; mais il se sert de leur obstination libre et volontaire, pour nous confirmer dans notre croyance. Il les conserve dans ce dessein parmi les nations.

— Mais pendant ce temps, dit M. de Brécé, ils nous prennent notre argent et détruisent nos énergies nationales.

— Et ils insultent l'armée, dit le général Cartier de Ghalmot, ou mieux ils la font insulter par des aboyeurs à leurs gages.

— C'est criminel, dit l'abbé Guitrel m douceur. Le salut de la France est dans l'union du clergé et de l'armée.

— Alors, monsieur l'abbé, pourquoi défendez-vous les juifs ? demanda le duc de Brécé.

— Bien éloigné de les défendre, répondit M. l'abbé Guitrel, je condamne leur inij donnable erreur, qui est de ne pas croire à la divinité de Jésus-Christ. Sur ce point leur opiniâtreté demeure invincible. Co qi croient est croyable. Mais ils ne croient tout ce qu'il faut croire. Par là, ils se sont attiré la réprobation qui pèse sur eux. ( réprobation est attachée à la nation et non point aux individus, et elle ne atteindre les israélites convertis au chri.v nisme.

— Pour moi, dit M.

convertis mo sont auodieux, peut-être, que 1»

la race que je h

— Permettez -moi de n'en rien croire, monsieur le duc, dit l'abbé Guitrel, car ce serait pécher contre la doctrine et contre la charité. Et, vous pensez, comme moi, j'en suis sûr, qu'il convient de savoir gré, dans une certaine mesure, aux personnes israélites, non converties, de leurs bonnes intentions et de leur libéralité en faveur de nos œuvres pieuses. On ne peut nier, par exemple, que les familles R* * * et F* * * n'aient donné à cet égard un exemple qui devrait être suivi dans toutes les maisons chrétiennes Je dirai même que madame Worms-Glavelin, bien qu'elle ne soit pas encore ouvertement convertie au catholicisme, a cédé,, dans plusieurs circonstances, à des inspirations vraiment angéliques. Nous devons à l'épouse du préfet la tolérance dont jouissent, dans notre département, au milieu de la persécution générale, nos écoles congréganistes.

» Quant à madame la baronne de Bonmont, juive de naissance, elle est chrétienne de

fait et d'esprit et elle imite, en quelque so ces saintes veuves des siècles passés, qui donnaient aux églises et aux pauvres une partie de leurs richesses.

— Ces Bonmont, dit M. Lerond, s'appellent de leur vrai nom Gutenberg, et sont d'origine allemande. Le grand-père s'est enrichi en fabriquant de l'absinthe et du vermout, des poisons ; il a été condamné trois fois comme contrefacteur et comme falsificateur. Le père, industriel et financier, fit une scandaleuse fortune dans la spéculation et les accaparements. Depuis lors, sa veuve a donné un ciboire d'or à monseigneur Chariot . Ces gens-là me font songer aux deux pi reurs qui, après avoir entendu un sermon du bon père Maillard se disaient l'un à l'autre, tout bas, à la porte de 1 « Compère, faut-il donc restituer? »

» Il est remarquable, continua M. Ler<> qu'il n'y ait point de question sémitiqv Angleterre.

— C'est parce que les Anglais n'ont point le cœur placé comme nous l'avons, dit M. de Brécé, ni le sang bouillant comme le nôtre.

— Assurément, dit M. Lerond. J'apprécie cette remarque, monsieur le duc, mais c'est peut-être aussi parce que les Anglais emploient leurs capitaux dans l'industrie, tandis que nos laborieuses populations réservent les leurs à l'épargne, c'est-à-dire à la spéculation, c'est-à-dire aux juifs. Tout le mal vient de ce que nous avons les institutions, les lois et les mœurs de la Révolution. Le salut est dans un prompt retour à l'ancien régime.

— C'est vrai ! dit le duc de Brécé, pensif. Ils allaient ainsi conversant. Soudain,

devant eux, par le chemin que le feu duc avait ouvert dans son parc aux habitants du bourg, un char à bancs passa, rapide, gai, tapageur, portant, au milieu de fermières en chapeaux à fleurs et de cultivateurs en

blouse, un jovial gaillard à barbe ron fumant sa pipe, et qui fit mine, avec sa canne, d'ajuster des faisans, le docteur Cotard, député en exercice de l'arron sèment de Brécé, ancienne seigneurie de Brécé.

— C'est un spectacle au moins dit M. Lerond en secouant la poussière du char à bancs, de voir l'officier de santé Cotard représenter au Parlement cet arrondissement de Brécé que vos ancêtres, monsieur le duc, ont comblé, pendant huit cents ans, de gloire et de bienfaits. Je relisais hier encore, dans le livre de M. de Terremondre, la lettre que le duc de Brécé, vol écrivait en 1787 à son intendant et d laquelle il laisse voir la bonté de son conir. Vous vous rappelez cette lettre, mon

M. de Bre adit qu'il croyait m

I lui

étaient p< nts.

Et aussitôt M. Lerônd cita de mémoire les phrases essentielles de cette lettre touchante : « J'ai appris, écrivait le bon duc, que Ton désolait les habitants de Brécé en les empêchant de prendre des fraises dans les bois. On trouvera le secret de me faire haïr, et cela me procurera un des plus vifs chagrins que je puisse avoir en ce monde. »

— J'ai trouvé encore, poursuivit M. Lerônd, d'intéressants détails sur la vie dû bon duc de Brécé dans le précis de M. de Terre mondre. Le duc passa ici même, -sans être inquiété, les plus mauvais jours. Sa bienfaisance lui assura, pendant la Révolution, l'amour et le respect de ses anciens vassaux . En échange des titres qu'un décret de l'Assemblée nationale lui avait ôtés, il reçut celui de commandant de la garde nationale de Brécé. M. de Terremondre nous apprend encore que, le 20 septembre 1792, la municipalité de Brécé se rendit dans la cour du château et y planta un arbre de la Liberté

auquel cette inscription fut suspendue ; « Hommage à la vertu. »

— M. de Terremondre , répliqua le duc de Brécé, a puisé ces renseignements dans les archives de ma famille. Je les lui ai fait ouvrir. Malheureusement je n'ai jamais eu le loisir d'en prendre connaissance par moi -môme. Le duc Louis de Brécé, dont vous parlez, surnommé le bon duc, mourut de chagrin en 1794. Il i doué d'un caractère bienveillant, auquel les révolutionnaires eux-mêmes se plurent à rendre hommage. On s'accorde à reconnaître qu'il s'honora par sa fidélité à son roi; qu'il fut bon maître, bon père et bon mari. Il ne faut tenir aucun compte prétendues révélations produites pn»* un M. Mazure , archiviste départemental , d'après lesquelles le bon duc aura; tenu des relations intime- plus

jolies vassales et volont de jambage. Au 'est là un droit fort

hypothétique et dont, pour ma part, je n'ai jamais découvert la trace dans les archives de Brécé, qui ont déjà été dépouillées en partie.

— Ce droit, dit M. Lerond, s'il a jamais existé dans quelque province, se réduisait à une redevance de viande ou de vin que les serfs devaient fournir à «leur seigneur avant de contracter mariage. Je crois me rappeler que, dans certaines localités, cette redevance se payait en espèces sonnantes et qu'elle était de trois sous.

— A cet égard, reprit M. de Brécé, je crois le bon duc entièrement lavé des accusations portées par ce M. Mazure, qu'on me dit être un mauvais esprit. Malheureusement. , .

M. de Brécé poussa un léger soupir et reprit d'une voix un peu plus basse et voilée :

— Malheureusement le bon duc lisait beaucoup de mauvais livres. On a trouvé

dans la bibliothèque du château des éditions entières de Voltaire et de Rousseau, reliées en maroquin, à ses armes. Il subit, en quelque sorte, la détestable influence que les idées philosophiques exerçaient, à la fin du xyiii6 siècle, sur toutes les classes de la nation et même, il faut bien le dire, sur la

haute société. Il avait la manie d'écrire. Il

a rédigé des Mémoires dont je possède le manuscrit. Madame de Brécé et M. de Tei mondre y ont jeté les yeux. On est suit de trouver dans ces Mémoires quelques ti de l'esprit voltairien. M. de Brécé montre parfois favorable aux encyclopédistes. Il était en correspondance avec Diderot. Aussi n'ai-je pas cru d uto~

riser la publication de ces Mëmoi les sollicitations de plusieurs région et de M. de Terremondre lui-méi )> Le bon duc tournai Il remplissait des cah madrigaux, d'épigr et de con

C'est bien pardonnable. Ce qui Test moins, c'est qu'il se laissait aller, dans ses poésies fugitives, jusqu'à railler les cérémonies du culte et même les miracles opérés par l'intervention de Notre -Dame-des-Belles- Feuilles. Je vous prie, messieurs, de n'en rien dire. Cela doit rester entre nous. Je serais désolé de livrer ces anecdotes en pâture à la malignité publique et à la curiosité malsaine d'un M. Mazure. Ce duc de Brécé est mon trisaïeul. Je pousse très loin l'esprit de famille. Je pense que vous ne m'en blâmez pas.

— Il y a, monsieur le duc, dit l'abbé Guitrel, un enseignement précieux et de grandes consolations à tirer des faits que vous venez de produire. Nous en pouvons conclure que la France, tombée au xvme siècle dans l'irréligion et gagnée à l'impiété jusque dans ses sommets, à ce point que des hommes honorables par ailleurs, comme monsieur votre trisaïeul, sacrifiaient à la

fausse philosophie, que la France, dis-je, punie de ses crimes par une affreuse révolution dont les effets se font sentir encore, revient à résipiscence et voit renaître la piété dans toutes les classes de la nation et particulièrement dans les classes les plus hautes. Un exemple tel que le vôtre, monsieur le duc, ne saurait être perdu; si le xvme siècle, considéré dans son ensemble, peut paraître le siècle du crime, le xix% vu de haut, pourra être nommé, si je ne m'abuse, le siècle de l'amende honorable.

— Puissiez-vous dire vrai I soupira M.

rond. Mais je n'ose l'espérer. Mis on oonl par ma profession d'avocat, avec l de la population, je la trouve le plus souvent indifférente ou même hostile en tière religieuse. Mon expérience du permettez-moi de vous le dire, monl'abbé, me dispose à épouser la I fonde de M. l'abbé Lantaigne, me faire pai >tre optimisi

L'ANNEAU D'AMÉTHYSTE 4i

sortir d'ici, ne voyez-vous pas que la terre chrétienne de Brécé est devenue le fief du docteur Cotard, athée et franc-maçon ?

— Et qui sait, demanda le général, si M. de Brécé n'est pas en état de battre M. Cotard aux prochaines élections? On m'a dit que la lutte n'était pas impossible, et qu'un assez grand nombre d'électeurs se montraient disposés à voter pour le château.

— Ma résolution est ferme, répondit M. de Brécé. On ne m'en fera pas changer. Je ne me présenterai pas à la députation. Je n'ai pas ce qu'il faut pour représenter les électeurs de Bréoé, et les électeurs de Brécé n'ont pas ce qu'il faut pour que je les représente.

Cette parole lui avait été inspirée lors de son échec électoral par M. Lacrisse, son secrétaire, et depuis lors il se plaisait à la prononcer chaque fois qu'il en trouvait l'occasion.

À ce moment, le duc et ses hôtes virent

4W2 l'anneau d'améthyste

venir à |eux trois dames qui, ayant d cendu les degrés du perron, s'avançaient par la grande allée du parc.

C'étaient les trois dames de Brécé, la n»< la femme et la fille du duc actuel, toutes trois grandes, massives, les cheveux I et plats, le teint hôlé, le visage couvée 1 taches de rousseur, vêtues de lainages noire et fortement chaussées. Elles allaient à la chapelle de Notre-Dame -des-Belles-Feuilles, située dans le parc à mi-chemin du bourg et du château, au bord d'une source.

Le général proposa d'accompagner dames.

— Nous ne pouvons mieux fai M. Lerond.

— Assurément, dit l'abbé Gu 'autant plus que le sanctuaire, restauré par les soins de M. le duc et revêtu d'ui décoration, offre aux regards l'as heureux.

L'abbé Guitivl prenait un

culier à la chapelle de Notre - Dame-des- Belles- Feuilles. Il en avait écrit l'histoire en une brochure archéologique et pieuse, conçue pour attirer les pèlerins. L'origine du sanctuaire remontait, :elon lui, au règne de Glotaire II. « A cette époque, disait l'historien, saint Àustrégisile, chargé d'ans et d'œuvres, épuisé par ses travaux apostoliques, bâtit de ses mains, en ce lieu désert, une cabane, pour y attendre, dans la méditation, l'heure de sa mort bienheureuse, et un oratoire afin d'y déposer une image miraculeuse de la Sainte Vierge. » Cette assertion avait été vivement combattue, dans le Phare, par M. Mazure. L'archiviste départemental soutenait que le culte de Marie était bien postérieur au vie siècle et qu'à l'époque où l'on présume que vécut Austrégisile, il n'y avait point de statues de la Vierge. A quoi M. Guitrel répondit dans la Semaine religieuse que les druides eux-mêmes, avant la naissance de Jésus-

4ï l'anneau d'améthyste

Christ, vénéraient les images de la Vierge qui devait enfanter, et qu'ainsi, sur notre vieux sol, destiné à voir fleurir avec un éclat singulier le culte de la Sainte Vierge. Marie eut des autels et des images, pour ainsi dire prophétiques comme le témoignage des sibylles, et qui devancèrent sa venue au monde; que par conséquent il n'y avait pas lieu d'être surpris que saint Austrégisile possédât, au temps de Clotaire II, une image de la Sainte Vierge. M. Mazure avait traité de rêveries les arguments de M. Guitrel. Et personne n'avait lu cette polémique, hors M. Bergeret qui était curieux de toutes choses.

a Le sanctuair par le saint apù

poursuivait dans sa brochure M. l'abbé Guitrel, fut reconstruit avec une grande magnificence au xnr siècle. Lors des gu< de religion qui désolèrent la oon xvie siècle, les protestant^ Incendièrent la chapelle, sans pouvoir toutefois I

statue qui échappa miraculeusement aux flammes. Le sanctuaire fut relevé sur le désir du roi Louis XIV et de sa pieuse mère, mais il fut détruit de fond en comble, sous la Terreur, par les commissaires de la Convention qui portèrent la statue miraculeuse dans la cour du château de Brécé avec le mobilier de la chapelle et en firent un feu de joie. Un pied de la Vierge fut heureusement soustrait aux flammes par une bonne paysanne qui le garda précieusement sous de vieux linges au fond d'un chaudron, où il fut retrouvé en 1815. Ce pied fut renfermé dans la nouvelle statue exécutée à Paris en 1852, grâce à la munificence du feu duc de Brécé. » M. l'abbé Guitrel énumérait ensuite les miracles accomplis depuis le vie siècle jusqu'à nos jours par l'intervention de Notre- Dame-des -Belles- Feuilles. Notre-Dame -des -Belles-Feuilles était spécialement invoquée pour les affections des voies respiratoires et des poumons. Mais M. Gui-

trel affirmait qu'elle avait écarté, en 1871,

les soldats allemands du bourg et du château

de Brécé et guéri miraculeusement de leurs

blessures deux mobiles de l'Ardèche dir

sur le château de Brécé, alors converti

hôpital.

Ils atteignirent le creux d'un étroit vallon où courait un ruisseau entre des pi« moussues. Là, sur une base de grès erratiques, couronnée de chênes nains, s'élevait l'oratoire de Notre-Dame - dès-Bel 1 es-Feu il nouvellement construit, d'après les plan M. Quatrebarbe, architecte dio< lans

un style moderne et dévot, qut monde croyaient être gothique.

— Cet oratoire, dit M. labbé G incendie es Ioo9 par les cal vin dépouillé par les révolution n'était plus qu'un amas de décom 1 un autre Néhémie, M. le duc d<

de relever le sanctuaire. Le pape y a, cette année même, attaché de nombreuses indulgences, dans le dessein, sans doute, de raviver en ce pays le culte de la Sainte Vierge. Monseigneur Chariot y est venu luimême célébrer les saints mystères. Et, depuis lors, les pèlerins affluent. 11 en vient de toutes les parties du diocèse ; il en vient même des lieux circonvoisins. Nul doute que ce zèle, ce concours, n'attirent des grâces importantes sur la contrée. Moi-même, j'ai eu le bonheur d'amener au pied de la Vierge des Belles- Feuilles plusieurs familles honnêtes du faubourg des Tintelleries. Et, avec la permission du duc de Brécé, j'ai plusieurs fois dit la messe sur cet autel privilégié.

— C'est vrai, dit madame de Brécé. Et je m'aperçois que M. Guitrel porte à notre chapelle plus d'intérêt que M. le curé de Brécé.

— Ce bon M. Traviès ! dit le duc ; c'est un excellent prêtre, mais un chasseur pas-

sionné. Il ne songe qu'à tirer des perdreaux. L'autre jour, en revenant de porter l'extrême-onction à un mourant, il a ramassé trois pièces.

— Vous pouvez, messieurs, dit l'abbé Guitrel, contempler, à travers les branches dénudées, la chapelle qui, dans la belle saison, disparaît sous le feuillage épais.

— Une des raisons, dit M. de B* pour lesquelles je me suis déterminé à relever la chapelle de Notre-Dame-des-Belles- Feuilles, c'est que j'ai appris, par suite de recherches opérées dans mes archives, que le cri de guerre de ma famille était: « Brécé Notre-Dame ! »

— C'est curieux, dit le général Cartier de Chai mot.

— N'est-ce pas? dit madame de 15;

Au moment où les dames de Brécé, suivies de M. Lerond, traversaient le i le pont rustique appuyé à la base 1 lu chapelle, une fillette de traire ou quato

ans, déguenillée, les cheveux d'un blanc sale comme son visage, se coulait hors des taillis, de l'autre côté du ravin, montait les degrés et s'élançait dans l'oratoire.

— C'est Honorine ! dit madame de Brécé. r- J'étais depuis longtemps curieux de la

voir, dit M. Lerond. Et je vous remercie, madame, de l'occasion que vous m'offrez de satisfaire ma curiosité. On a tant parlé d'elle!

— Effectivement, dit le général Cartier de Chalmot. Cette jeune fille a été l'objet de véritables enquêtes.

— M. de Goulet, dit l'abbé Guitrel, fréquente assidûment le sanctuaire de Notre- Dame- des -Belles-Feuilles. Il se plaît à passer de longues heures auprès de celle qu'il appelle sa mère.

— Nous aimons beaucoup M. de Goulet, dit madame de Brécé. Quel dommage qu'il soit d'une santé si délicate!

— Hélas oui ! dit l'abbé Guitrel. Sts forces déclinent de jour en jour.

50 l'anneau i'amkthyste

— Il devrait se ménager, dit madame de Brécé, prendre du repos.

— Le peut-il, madame? dit l'abbé Guitrel. L'administration du diocèse ne lui laisse pas un instant de loisir.

Les trois dames de Brécé, le général, M. Guitrel, M. Lerond et M. de Brécé, vif en entrant dans la chapelle, Honorin extase au pied de l'autel.

L'enfant agenouillée, les mains jointes et le cou tendu, ne bougeait pas. Ils respectèrent l'état mystérieux où ils la trouvaient et, ayant pris de l'eau bénite en silence, promenèrent lentement leur regard du ta nacle gothique aux vitraux repr saint Henri sous les traits du coi Ghambord, saint Jean-Ba(>;ï-te et saint exécutés, quant au visage, d'après 1 tographies du comte Jean, décédé en 1 v "et du feu comte Guy, memt l'Assemblée de Bordeaux.

voile recouvrait la statue mira

de Notre-Dame- des-Belles-Feuilles qoi surmontait l'autel. Mais sur le mur peint de couleurs vives, du côté de l'Évangile, audessus du bénitier, se tenait debout, toute claire, ceinte de son écharpe bleue, Notre- Dame de Lourdes.

Le général tourna vers elle des yeux façonnés par cinquante ans de respect mécanique et contempla l'écharpe bleue comme si c'eût été le drapeau d'une nation amie. Il avait toujours été spiritualiste. Il avait I toujours considéré la croyance à une vie future comme la base même des règlements militaires. Avec l'âge et la maladie, il devenait pieux et pratiquait. Depuis quelques jours, sans en laisser rien paraître, il était troublé, tout au moins attristé, par les récents scandales. Sa candeur s'effrayait d'un tel tumulte de paroles et de passions. De vagues craintes l'agitaient. Il pria mentalement Notre-Dame de Lourdes de protéger l'armée française.

Tous maintenant, les femmes, le duc, l'avocat, le prêtre, tenaient leur regard attaché sur les souliers percés d'Honorine immobile. Graves, épais et mornes, ils se figeaient en admiration devant ces petits reins de chat sauvage, tout roidis. Et M. Le rond, qui se piquait d'être observateur, faisait des observations.

Enfin Honorine sortit de son extase. Elle se leva, salua l'autel, se retourna et, comme surprise de voir tant de monde, s'arrêta, écartant des deux mains les cheveux qui lui couvraient les yeux.

— Eh bien! mon enfant, avez- vous vu la Sainte Vierge, cette fois ? demanda madame de Brécé.

Honorine prit, pour répondre, sa voix des catéchismes, la voix aiguë et montante des réponses apprises :

— Oui, madame. La bonne Vierge es un bon moment, puis elle s'est roulée une toile. Et puis je n'ai plus rien vu.

l'axneau d'améthyste 53

— Elle vous a parlé?

— Oui, madame.

— Que vous a-t-elle dit?

— Elle m'a dit : « Il y a bien de la misère à la maison ».

— Ne vous a-t-elle pas dit autre chose?

— Elle a dit : « Y aura bien de la misère à la campagne sur le rapport des récoltes et des bestiaux ».

— Ne vous a-t-elle pas dit d'être sage?

« — Il faut bien prier », qu'elle m'a dit. Et puis elle a dit comme ça : « Je vous salue. Il y a bien de la misère à la maison. »

Et les paroles cte l'enfant résonnaient dans un silence auguste.

— Elle était bien belle, la Sainte Vierge? demanda encore madame de Brécé.

— Oui, madame. Seulement, il lui manquait un œil et une joue, parce que je n'avais pas assez prié.

— Avait-elle une couronne sur la tête?

demanda M. Lerond qui, ayant appartenu

à la magistrature, était curieux et interrogeant.

Honorine hésita, prit son air soumoi répendit :

— Elle avait sa couronne à côté de la tête.

— À droite ou à gauche? demanda M. Lerond.

— À droite et à gauche, répondit Honorine. Madame de Brécé intervint :

— Vous voulez dire, mon enfant, tantôt à droite et tantôt à gauche... N'est-ce pas là ce que vous voulez dire?

Mais Honorine ne fit point de réponse.

Elle s'enfonçait parfois dans ces silences sauvages, baissant les yeux, frottant son menton sur son épaule et se tournant les han< On cessa de l'interroger. Elle se gliss<i Et M. de Brécé donna des explications.

Honorine Porrichet, fille de cuit établis depuis de longues an tombés dans un complet dénu- ivait

mené une enfance maladive. 1»

gence lente et tardive, on l'avait d'abord crue idiote. M. le curé lui reprochait son humeur sauvage et son habitude de se cacher dans les bois. Il ne lui était pas favorable. Mais des ecclésiastiques éclairés, qui la virent et l'interrogèrent, ne découvrirent rien de mauvais en elle. Elle fréquentait les églises et y demeurait dans des rêveries qui n'étaient pas de son âge. Sa piété s'exalta encore aux approches de sa première communion. Elle fut atteinte à cette époque d'une phtisie laryngée et condamnée par les médecins. Le docteur Cotard, entre autres, déclara qu'elle était perdue. Quand le nouvel oratoire de Notre -Dame -des -Belles-Feuilles fut inauguré par monseigneur Chariot, Honorine s'y rendit assidûment. Elle y eut des extases et des visions. Elle vit la Sainte Vierge qui lui dit : « Je suis Notre -Dame-des-Belles-Feuilles >. Un jour Marie s'approcha d'elle et lui toucha lu doigt la gorge en lui annonçant qu'elle Hait guérie.

— Honorine, ajouta M. de Brécé, rapporta elle-même ce fait extraordinaire. Elle le fit plusieurs fois avec une grande simplicité. On prétend qu'elle a varié dans ses déclarations. Mais il est certain que ses incertitudes ne portent que sur des circonstances accessoires. Il est certain aussi qu'elle cessa subitement de souffrir du mal qui la terrassait. Les médecins qui l'examinèrent et l'auscultèrent à la suite de l'apparition miraculeus< constatèrent rien d'anormal aux bronches ni aux poumons. Le docteur Gotard lui-même avoua qu'il ne comprenait rien à cette guérison.

— Que pensez- vous de ces faits? demanda M. Lerond à l'abbé Guitrel.

— Ils sont dignes d'attention, répondit la prêtre. Ils inspirent à tout observateur de bonne foi des réflexions de plus d'un genre. On ne saurait trop les étudier. Quan davantage, je ne puis. Certes, j-1 a\

pas, comme fait M. Lanta lain

téméraire, des faits si intéressants, si consolants. Je n'oserai pas non plus, comme M. de Goulet, les qualifier de miraculeux. Je m'abstiens.

— Il faut considérer, dit M. de Brécé, dans le cas de la jeune Honorine Porrichet, d'une part la guérison vraiment extraordinaire et, je puis le dire, en opposition avec la science médicale, et, d'une autre part, les visions dont elle se dit gratifiée. Or vous n'ignorez pas, monsieur l'abbé, que les yeux de cette jeune fille ayant été photographiés pendant une de ses visions, le cliché, obtenu par l'opérateur, dont la bonne foi ne peut être suspectée, reproduisit l'image de la Sainte Vierge imprimée dans la pupille de la voyante. Des personnes sérieuses affirment avoir vu ces photographies et avoir distingué, à l'aide d'une forte loupe, la statue de Notre-Damedes-Belles-Feuilles .

— Ce sont des faits dignes d'attention, répondit l'abbé Guitrel, dignes de l'attention

la plus soutenue. Mais il faut savoir suspendre son jugement, ne point tirer des cou prématurées. N'imitons pas les incrédules qui se hâtent de conclure, au gré de leurs passions. L'Église, en matière de miracle, est d'une extrême défiance. Elle exige des preuves irréfutables.

M. Lerond demanda s'il était possibl»

se procurer les photographies présentant l'image de la Sainte Vierge dans la pupille de la jeune Honorine Porrichet, et M. de Brécé promit d'écrire à ce sujet au photographe, qui avait son atelier, croyait-il ville, sur la place Saint-Exup

— Quoi qu'il en soit, dit madame de Brécé, cette petite Honorine est très honn<

sage. Et il faut bien que ce soit par une i tection d'en haut. Car elle est abai de ses parents, que la d -accablent. Je me su une bonne conduit»'.

— Ce qui a'est pas te cac

filles de son âge, au village, ajouta madame la duchesse douairière de Brécé.

— Il n'est que trop vrai, dit M. de Brécé. La démoralisation va croissant dans les classes agricoles. Général, je vous en citerai des exemples effrayants. Mais cette petite Honorine est l'innocence même.

Tandis que ces propos étaient tenus sur le seuil de la chapelle, Honorine avait rejoint Isidore dans les fourrés de la Guerche. Isidore l'attendait là, sur un lit de feuilles mortes. Il l'attendait avec impatience, pensant qu'elle lui apporterait quelque chose à manger ou des sous, et aussi pour l'amour d'elle, parce qu'elle était sa bonne amie. C'est luimême qui, ayant vu tantôt les messieurs et les dames du château aller à la chapelle, en avait tout de suite averti Honorine, pour qu'elle courût se mettre en extase.

GO l'anneau d'améthyste

Il lui demanda:

— Quoi qu'ils t'ont donné ? Fais voir ! Et, comme elle n'apportait rien, il la

battit, sans lui faire grand mal. Elle le griffa et le mordit. Puis elle lui dit :

— A quoi ça sert ?

Il lui dit :

— Jure qu'ils t'ont rien donné !

Elle jura Et, ayant sucé le sang qui perlait sur leurs pauvres bras, ils se réconcilièrent. Et, comme ils n'avaient rien, ils s'amusèrent sur eux-mêmes et prirent leur plaisir l'un de l'autre. Isidore, né d'une veuve, mau\ femme adonnée à la boisson, n'avait pas père connu. Il passait sa vie dans !

Personne ne s'occupait de lui. De d< plus jeune qu'Honorine, il avait une Ioe habitude des choses de l'amour. Ce • (aient même les seules qui ne lui jamais manque sous les arbres de la G de Lénonville et de I e qu'il e

avec Honorine était par désœuvrement el

faute d'une autre occupation. Honorine y mettait par moments un goût plus vif. Mais elle ne pouvait donner beaucoup de prix à des actions si communes et si faciles. U suffisait d'un lapin, d'un oiseau, d'un gros insecte pour les en distraire.

M. de Brécé rentra au château avec ses invités. Les murs froids du vestibule étaient hérissés de massacres, de bois de cerfs, de têtes de daguets et de dix-cors qui gardaient, dans l'apprêt du naturaliste et sous les mangeures des vers, la tristesse des abois, et dont l'œil d'émail semblait encore répandre cette sueur d'agonie pareille à des larmes. Cornes, andouilliers,os blanchis, têtes coupées, hures, trophées par lesquels les victimes célébraient leurs meurtriers illustres, gentilshommes de France, Bourbons de Naples et d'Espagne. Sous l'escalier monumental s'enfonçait une

voiture amphibie dont la caisse, en façon de barque, se démontait et servait, dans les chasses, au passage des rivières. Elle était vénérée pour avoir traîné des rois exilés.

M. l'abbé Guitrel posa soigneusement son riflard de coton sous le visage noir d'un ragot formidable, et passa le premier, entre deux cariatides tourmentées de Ducerceau, par la porte de gauche, qui donnait accès au salon, où les trois dames de Brécé, rentrées les premières au château, se tenaient avec madame de Gourtrai. leur voisine et amie. Vêtues de noir, dans la suite ininterrompue des deuils de famille et des d»

princiers, très simples, agrestes et m<> I tiques, ces dames causaient entre elles de mariages et de morts, de maladies et de médicaments, sous les peintures dos plai et «les lambris où apparaissaient i le noir opaque d< Henri IV embrassé par une Mu nière, la face pale d'un Louis XH1 opprimé

par les croupes flamandes de la Victoire et de la Clémence aux tuniques envolées, la nudité rouge brique d'un vieillard, le Temps, épargnant les fleurs de lis, et encore et partout les reins à fossettes des petits génies qui soutenaient l'écu de Brécé aux trois torches d'or.

Cependant madame la duchesse douairière de Brécé tricotait des fichus de laine noire pour les orphelines. Sans cesse elle y occupait ses mains et y contentait son cœur, depuis le temps déjà lointain où elle avait brodé une courtepointe pour le lit dans lequel le roi devait coucher à Chambord.

Sur Jes consoles, sur les tables, s'étalait une multitude de photographies, dans des cadres à chevalet, de couleurs et de formes variées, en peluche, en cristal, en nickel, en porcelaine, en galuchat, en bois sculpté, en cuir gaufré. Il s'en trouvait de dorés, imitant un fer à cheval, une palette avec des couleurs et les brosses, une feuille de marronnier, un papillon. Et dans ces cadres figuraient des

femmes, des hommes, des enfants, parents ou alliés, des princes de la maison de Bourbon, des prélats, le comte de Ghambord et le pape Pie IX. A droite de la cheminée, sur une console ancienne portée par des Turcs dorés, monseigneur Chariot souriait de toute sa large face, comme un père spirituel, aux jeunes militaires pressés autour de lui, officiers, brigadiers, simples soldats, portant sur la tête, le col et la poitrine, tout ce que l'armée démocratique a laissé de parures martiales à sa cavalerie. Il souriait aux adolescents en tenue de bicyclette ou de polo; il souriait aux jeunes filles. Il y avait des dames jusque sur Les fables volai dames de tout âge, plusieurs aux traits accentués, ayant l'air d'hommes, deux ou trois charmantes.

— « Marne » de Courtrai ! s'écria M. de Brécé en entrant den ment

va, chère « Marne » ?

Et poursuivant, dans un coin «lu \

salon, la conversation commencée dans le parc avec M. Lerond, il conclut :

— Car enfin, l'armée, c'est tout ce qui nous reste. De tout ce qui faisait autrefois la force et la grandeur de la France, il ne subsiste absolument plus que l'armée. La République parlementaire a ébranlé le gouvernement, compromis la magistrature, corrompu les mœurs publiques. L'armée reste seule debout sur ces ruines. C'est pourquoi je dis qu'il est sacrilège d'y toucher.

Il s'arrêta. N'ayant pas l'habitude de serrer de près les questions, il s'en tenait d'ordinaire aux généralités. Personne ne contestait la noblesse de ses sentiments.

Madame de Gourtrai, jusque-là renfermée dans des réflexions sur les tisanes, dressa la tête et leva sur M. de Brécé sa face de vieux garde-chasse.

— J'espère bien que vous avez notifié votre désabonnement à ce journal qui fait cause commune avec les ennemis de l'armée et de

la patrie. Mon mari a renvoyé à l'admi tration le numéro qui contenait l'article. Vous savez... l'article infâme...

— Mon neveu, répondit M. de Br m'écrit qu'à son cercle une pétition est affichée pour exiger le désabonnement qu'elle se couvre de signatures. Presque tous les membres du cercle y adhèrent, à la réserve d'acheter le journal au numéro.

— L'armée, dit M. Lerond, est au-dede toutes les attaques.

Le général Cartier de Ghalmot rompit le silence dans lequel il s'était enfermé jusque-là :

— J'aime à vous l'entendre dire comme moi, vous viviez avec le soldat, vous seriez agréablement surpris de constate i qualités d'endurance, de discipline, d'entrain et de bonne humeur <jui font du troupier français un outil tactique de premier or

Je ne me lasse pas àe le redire: ù unités sont à la hauteur de toutes les tâches.

J'affirme, avec l'autorité d'un chef parvenu au terme de sa carrière, que, si l'on envisage l'esprit qui l'anime, l'armée française mérite tous les éloges. De même, je me plais à rendre hommage aux efforts persévérants dont l'organisation de cette armée a été l'objet de la part de plusieurs officiers généraux de la plus haute capacité et je déclare que ces efforts ont été couronnés d'un éclatant succès.

H ajouta d'une voix plus basse et plus grave :

— Il ne me reste qu'à émettre cette maxime qu'il faut considérer, en fait d'hommes, la f qualité préférablement au nombre et s'attacher à former des corps d'élite. En exprimant ces idées, je suis sûr de n'être démenti par aucun grand capitaine. Mon testament militaire est contenu dans cette formule : « Le nombre n'est rien. La qualité est tout. » J'ajouterai que l'unité de direction est indispensable à une armée, et que ce grand oorps

doit obéir à une volonté unique, souveraine,, immuable.

Il se tut. Le regard de ses yeux pâles était noyé de larmes. Des sentiments confus, inexpliqués, envahissaient l'âme de cet honnête et simple vieillard, le plus beau capitaine, jadis, de la garde impériale, malade maintenant, usé, perdu comme dans une forêt au milieu de ce monde militaire nouveau qu'il ne comprenait pas.

Madame de Gourtrai, qui ne goûtait guère les théories, tourna vers le général son gard de vieil homme farouche :

— Général, puisque, Dieu merci! Pari est respectée de tous, puisqu'il!' force autour de laquelle nous restons groupés, pourquoi ne serait-elle ps le gouvernement? Pourquoi ne pas un colonel avec son régiment au Palais Bourbon et à l'Elysée?...

Elle arrêta set ont

nuageux du général.

M. de Brécé fit signe du doigt à M. Lerond.

— Vous n'avez pas vu la bibliothèque, monsieur Lerond ? Je vais vous la montrer. Vous aimez les livres anciens. Je suis sûr qu'elle vous intéressera.

A travers une galerie vaste et nue, dont le plafond était couvert d'une lourde peinture représentant Apollon et Louis XIII écrasant les ennemis du royaume, figurés par des furies et des hydres, M. de Brécé conduisit l'avocat des congrégations dans la salle où le duc Guy, maréchal de France, gouverneur de la province, avait établi la bibliothèque, vers 1605, au déclin de sa fortune et de son âge.

C'était une salle carrée qui, occupant tout le rez-de-chaussée du pavillon ouest, était éclairée au nord, au couchant et au midi par trois fenêtres sans rideaux, offrant trois

tableaux clairs, charmants et magnifiques : au midi, la pelouse, un vase de marbre sur lequel deux ramiers étaient posés, les arbres du parc affinés par l'hiver et, dans la profondeur d'une allée de pourpre, les blanches statues du bassin de Galatée ; au couchant, la terre abaissée découvrant le ciel et le iol comme un œuf mythologique de lumière et d'or, brisé, répandu dans les nuées; au nord, sous une clarté précise et froide, les coteaux labourés, de terre violette, l'ardoise et la fumée lointaine des toits de Brécé, le clocher fin comme une aiguille de la petite église.

Une table Louis XIV. deux chaises, une sphère terrestre du xvn9 siècle, avec une rose des vents sur l'étendu^ Pacifique, meublaient cette chambre sé> Des armoires grillées en garn murs jusqu'au plafond. Leurs tablettes de bois peint en gris 1 ur la

cheminée de rouge antique. Bt Ton voyait, à

travers les mailles de fil de cuivre doré, les dos à fleurettes des livres anciens.

— La bibliothèque, dit M. de Brécé, a été commencée par le maréchal. Le duc Jean, son petit-fils, l'a beaucoup enrichie sous Louis XIV, et c'est lui qui l'a aménagée telle que vous la voyez. On n'y a pas beaucoup touché depuis.

— Vous avez le catalogue ? demanda M. Lerond.

M. de Brécé répondit que non. M. de Terremondre, grand amateur de vieux livres, l'avait vivement engagé à le faire faire. Mais il n'avait jamais eu le loisir de s'en occuper.

Il ouvrit une des armoires, et M. Lerond tira à lui successivement plusieurs volumes, des in-octavo, des in-quarto, des in-folio, reliés en veau marbre, en veau racine, en veau granit, en parchemin, en maroquin rouge ou bleu, et tous portant sur les plats i'écu aux trois torches surmonté de la couronne ducale. M. Lerond n'était pas un fin

bibliophile; pourtant il s'émerveilla, ayant mis la main sur un manuscrit admirablement calligraphié de la Dîme royale, offert par Vauban au maréchal.

Ce manuscrit était orné d'un frontispice ainsi que de plusieurs vignettes et culs-delampe.

— Ce sont des dessins originaux ? dit M. Le rond.

— Probablement, dit M. de Brécé.

— Ils sont signés, dit M. Lerond. Je crois pouvoir lire le nom de Sébastien Leclerc.

— C'est bien possible, dit M. de Brécé.

M. Lerond remarqua, dans ces riches armoires, les livres de Tillemont sur l'hist romaine et sur l'histoire ecclésiastique Coutumier de la province, les Traités innombrables des vieux 1 11 dénombra les ouvrages de théologie, de controverse d'hagiographie, les ampl<

giques, les vieilles éditions grecs et des classique! latin

plus grands que des atlas, composés pour le mariage du roi, pour l'entrée du roi à Paris, pour les fêtes de la convalescence du roi et pour les victoires du roi.

— C'est le fonds le plus ancien de la bibliothèque, dit M. de Brécé, la portion acquise par le maréchal. Voici, ajouta-t-il en ouvrant deux ou trois autres armoires, les acquisitions du duc Jean.

— Le ministre de Louis XVI, le « bon duc », comme on l'appelait ? demanda M. Lerond.

— Précisément, répondit M. de Brécé.

Le fonds du duc Jean couvrait tout le côté de la cheminée et tout le côté de la vue rustique et villageoise. M. Lerond lut à haute voix les titres poussés en or, entre deux nervures, sur les dos ornés des volumes : Encyclopédie méthodique, Œuvres de Montesquieu, Œuvres de Voltaire, Œuvres de Rousseau, de l'abbé Mably, de Condillac, Histoire des établissements des Européens dans les Indes, par

Raynal. Puis il feuilleta les petits poèU-* les conteurs à vignettes. G récourt, Dorât, Saint-Lambert, le Boccaee illustré par ri Hier, le La Fontaine des Fermiei iux.

— Les gravures sont un peu libres,

M. de Brécé. J'ai dû faire disparaître d'autres ouvrages de la même époque, dont les étaient vraiment licencieuses.

Cependant M. Lerond découvrait, à < de ces livres légers, une suite nombr»

d'ouvrages de politique et de philosof des traités sur l'esclave la Guerre des mwrgentê américains, Il ouvrit les Vœuœ d'un solitaire et il vit que les

ent couvertes d'annotati< du duc Jean. Il lut tout haut une de «os not«

L'auteur dit vrai : les hommes lement bons. Ce sont les de la

société qui l

— Voilà, ajout .wul avait en 1790!

— C'est curieux ! dit M. de Brécé en replaçant le livre sur le rayon.

Puis, ouvrant l'armoire du Nord :

— De ce côté sont les livres de mon grandpère, qui fut page de Charles X.

M. Lerond reconnut là,* vêtus de basane sombre, de veau fauve, de demi-chagrin noir, les Œuvres de Chateaubriand, les collections de Mémoires sur la Révolution, les Histoires d'Anquetil, de Guizot, d'Augustin Thierry, le Cours de littérature de La Harpe, la Gaule poétique de Marchangy, les Discours de M. Laine.

A la suite de cette littérature de la Restauration et du gouvernement de Juillet, traînaient sur une tablette deux ou trois brochures débraillées, relatives à Pie IX et au pouvoir temporel, deux ou trois volumes déguenillés de romans, un panégyrique de Jeanne d'Arc, prononcé dans l'église Saint- Exupère, le 8 juin 1890, par monseigneur Chariot, et quelques ouvrages de dévotion

70 l'anneau d'améthystl:

pour dames du monde. C'était la contribution du feu duc, membre de l'Assemblée nationale en 1871, et du duc actuel de Bréo la bibliothèque créée par le maréchal en 1605.

— Permettez que je ferme à clef les armoires, dit M. de Brécé. Il faut prendre garde; mes fils sont, à l'heure qu'il est, de grands garçons. La fantaisie n'aurait leur venir de fouiller dans la bibliothèque. C'est qu'on trouverait là dedans des Xv qui ne doivent pas tomber sous la main d'un jeune homme, ni sous les yeux d'un qui se respecte... quel que soit son âj

Et M. de Brécé ferma les armoirezèle de bien faire, la certitude fa d'emprisonner la luxure l«i doute, l'impi les mauvais»- s. 11 goûtait le i

tintement de mettre s<< versel.Etcesentinit'uf.-'il - •

vanité d'homme simple et quelque secrète jalousie d'ignorant, était encore assez pur et beau. Quand il eut fourré le trousseau de clefs dans sa poche, M. de Brécé tourna sur M. Lerond une face satisfaite.

— Au-dessus, dit-il, se trouve la chambre du roi. Les anciens inventaires embrassent sous cette dénomination tout l'étage supérieur. La chambre proprement dite renferme le lit où Louis XIII a couché. Il est encore recouvert de ses anciennes broderies de soie. Cette chambre mérite d'être vue.

M. Lerond ne tenait plus debout. Ses jambes, piiées tout le long de l'année sous un bureau, avaient mal enduré la marche sur le sol gras cfu parc, le piétinement dans les écuries, le pèlerinage Sylvain à Notre- Damedes-Belles- Feuilles : elles étaient molles et défaillantes et terminées par des pieds chauds et douloureux, car l'avocat des congrégations avait, malencontreusement, pour bien faire, chaussé des bottines vernies.

Il leva sur le plafond un regard de détr« et balbutia :

— Il se fait tard. Ne conviendrait-il pas de rejoindre ces dames au salon ?

M. de Brécé n'était terrible que danvisite de ses écuries. Pour le reste de tournée, ce propriétaire entendait rai-

— Il ne fait plus bien jour, en effet. di1 Ce sera pour une autre fois. . . A droi t sieur Lerond, à droite, s'il vous pla

Dans l'embrasure de la porte, substitut s'écria :

— Quels murs, monsieur le du< murs I Ils sont d'une épaisseur î

m mince visage, demeuré tranquill froid devant les

bule, devant le* peintures historiques du

salon, devant les taj plafond

beaux livres, ces reliures «!•' maroquin au petit fer,

d'admiration. M n décou-

l'anneat" d'améthyste 79

vert un sujet de surprise et d'émoi, de méditation et de plaisir moral, un mur. Son âme de juge, brisée dans sa fleur en même temps que sa fortune, lors de l'exécution des Décrets, son cœur privé trop tôt de la joie de punir, jubilait à la vue d'un mur, de la chose sourde, muette et sombre qui rappelait à sa pensée ravie les idées de prison, de cachot, de peines subies, de vindicte sociale, de code, de loi, de justice, de morale, un mur !

— En effet, dit M. de Brécé, le mur, à cet endroit, entre la galerie et le pavillon, est d'une épaisseur extraordinaire. C'était la muraille extérieure du château primitif, construit en 1403.

Et M. Le rond contemplait le mur, le mesurait des yeux, le palpait de ses petites mains jaunes et crochues, î'étudiait, le vénérait, l'aimait, le possédait.

En rentrant dans le salon :

— Mesdames, dit-il aux dames de Brécé, le duc a bien voulu me faire les honneurs de

80 L'ANNEAU D'AMBTHYSTn

sa curieuse bibliothèque. J'ai remarqué, en passant, ce mur extraordinaire qui sépare le pavillon de la galerie. Je ne crois pas qu'il existe rien d'aussi prodigieux même à Chambord.

Mais ni les dames de Brécé, ni madame de Courtrai ne l'entendirent. Elles étaient remplies et agitées d'une idée unique.

— Jean , cria madame de Brécé à mari, Jean, regardez cela!

Et elle lui montrait un écrin de chagrin rouge, posé sur le guéridon, près de la lampe -m'on venait d'apporter. Cet écrin était en forme de boule, surmonté d'un appendice façon de dé à coudre, et il se proloi sa partie antérieure en manière d»

Une carte de visite était posée tout à côté. Au pied de la table se pressaient, comm

ts chiens blancs, avec des des papiers de si

— Jean

L'abbé Guitrel, qui

L'ANNEAU d'améthyste Si

le guéridon, ouvrit d'une main respectueuse l'écrin et découvrit un ciboire d'or.

— Qui vous envoie cela ? demanda M. de Brécé.

— Regardez la carte... Je suis horriblement ennuyée. Je ne sais que faire.

M. de Brécé prit la carte, mit son lorgnon et lut :

Baronne Jules de Bonmont Pour Notre - Dame - des - Belles - Feuilles

Il posa la carte sur la table, mit son lorgnon dans sa poche et murmura :

— C'est très contrariant !

— Un ciboire , un beau ciboire , dit M. l'abbé Guitrel.

— Quand j'étais enfant de chœur, dit le général, j'entendais les Pères appeler cette sorte de vase une custode.

— Un ciboire ou une custode, en effet, dit l'abbé Guitrel. Tels sont les noms qu'on

donne aux vases renfermant la rés* eucharistique. Mais la custode affecte la forme d'un cylindre avec un couvercl»

cône.

M. de Brécé demeurait songeur, le front coupé d'un grand pli sombre.

Il souffla et dit :

— Pourquoi, cette madame de Bonmont.

qui est juive, donne- 1 -elle un ciboire à la Chapelle de Notre-Dame-des-Belles-Feuiiles? Quelle rage ont les israélites de se fourrer dans nos églises?

M. l'abbé Guitrel, les doigts dans ses manches, passa sa langue sur ses lèvr< dit avec douceur :

— Permettez -moi, monsieur le duc vous faire observer que madame la bar Jules de Bonmont est catholique.

— Allons donr I s'écria M. de Biv une juive autrichienne, une du Wallstein. S

s'appelait de son vrai nom Gutenbei

— Permettez, monsieur le duc, dit M. l'abbé Guitrel. Je ne nie pas que la baronne de BGnmont ne soit d'origine israélite. Je me permets de vous représenter que, convertie et baptisée, elle est chrétienne ; j'ajouterai qu'elle est bonne chrétienne Elle multiplie ses dons aux oeuvres catholiques, et donne l'exemple de...

M . de Brécé Tin terrom pi i :

— Monsieur l'abbé, je connais vos idées. Je les respecte comme je respecte votre habit. Mais, pour moi, un juif converti est un juif tout de même. Je n'en fais pas la différence.

— Moi non plus, dit madame Jean de Brécé.

— Vos impressions, madame la duchesse, sont légitimes en quelque manière, répliqua l'abbé Guitrel. Mais vous ne pouvez ignorer ce que l'Église enseigne, à savoir que la malédiction divine prononcée contre les juifs poursuit leur crime et non leur race, et que

les effets de cette réprobation ne sauraient atteindre les...

— Il est lourd! dit M. de Brécé, qui, ayant tiré le ciboire de sa gaine, le tenait soulevé dans ses mains.

— Je suis vraiment contrariée, dit mad;i Jean de Brécé.

— Il est très lourd, répéta M. de Brécé.

— Et, qui plus est, ajouta M. Guitrel. il est fort bien travaillé. Il présente ce caractère de distinction qui est, pour ainsi

le cachet de Rondonneau jeune. Seul, l'orfèvre de l'archevêché pouvait choisir judicieusement son modèle dans les tions de l'art chrétien et en reproduitforme et les ornements avec autant de b heur que de fidélité. Ce ciboire esl un ouvrage tout à fait hors ligne, dans du xme siècle.

— Le gobelet et lé couvercle sont 3if, dit If. de Brécé.

— D'après les règles de la I

M. l'abbé Guitrel, la coupe du ciboire doit être en or, ou tout au moins en argent doré à l'intérieur.

M. de Brécé qui tenait le vase renversé, dit:

— Le pied est creux.

— Heureusement! s'écria madame Jean.

M. l'abbé Guitrel coula son regard sur

l'œuvre de Rondonneau jeune.

— N'en doutez point, dit-il, c'est là le style du xme siècle. Et l'on ne pouvait en choisir un meilleur. Le xine siècle est l'âge d'or de l'orfèvrerie religieuse. A cette époque, le ciboire affecte la forme heureuse d'une grenade, que vous reconnaissez dans cette belle pièce. Le pied solide et sans maigreur s'enrichit d'émaux et de pierres précieuses.

— Miséricorde ! des pierres précieuses ! s'écria madame Jean.

— Des anges, des prophètes sont ciselés finement dans des cadres en losange du plus heureux effet.

— C'était un fripon, ce Bonmont, dit soudainement madame de Courtrai. C'était un voleur. Et sa veuve n'a pas restitué.

— Vous voyez qu'elle commence, dit M. de Brécé en montrant du doigt Félin celant ciboire.

— Que faire ? demanda madame Jean.

— - Nous ne pouvons pas lui r. son cadeau, répondit M. de Brécé.

— Pourquoi ? demanda madame de Brécé mère

— Mais, maman, parce que c'est imp sible.

— Alors il faut le garder? dit madame Jeaa.

— Hé!... oui.

— Et la remercier?

— Dame !

— C'est v« inéral ?

— Il eût ét< préférable, dit l.- général, cette dame, qui n V -lai ion vous, se fnt abstenue <l<

l'annbau d'améthyste 87

sent. Mais il n'y a pas de motifs pour répondre à sa politesse par un affront. C'est évident.

Labbé Guitrel prit le ciboire entre ses mains vénérables, le souleva et dit :

— Notre-Dame- dès-Belles- Feuilles regardera d'un œil bienveillant, j'en suis sûr, et don destiné par une âme pieuse au tabernacle de son autel.

— Mais, fichtre, dit M. de Brécé, Notre- Dame-des-Belles-Feuilles, dans cette affaire, c'est moi. Si madame de Bonmont et le petit Bonmont veulent être invités chez moi, — et ils le voudront, — maintenant je suis obligé de les recevoir.

Fuyant la pluie soudaine qui les avait surprises devant les fossés du château, madame Jules de Bonmont et madame Hortha coururent, par le chemin de roi jusqu'au porche dont la voûf< portait à sa clef le paon de la famillde Paves. M. de Terremondre et i Wallstein ne tardèrent pas à les rejoin- Tous quatre ils reprenaient leur

— Et l'abbé? demanda n Bon-

mont. Arthur, tu ai charmille?

Le baron Wallstein répondit à sa sœur que l'abbé venait.

Et bientôt l'on vit M. l'abbé Guitrel, humide et paisible, monter les degrés de pierre. Il avait, dans cette alerte, observé seul une parfaite dignité, gardé le calme convenable à son état et à sa corpulence, montré par anticipation une gravité vrai « ment épiscopale.

Madame de Bonmont, les roses de sa chair avivées par la course, sa riche poitrine haletante sous le corsage clair, ramenait en avant sa jupe qui serrait ainsi ses hanches évasées, et, les cheveux envolés, î'œil clair, les lèvres humides, dans sa maturité d'Erigone viennoise, donnait l'idée délicieuse d'une grappe de raisin pleine et dorée.

Elle demanda d'une voix un peu grosse et moins suave que sa bouche :

— Vous êtes mouillé, monsieur l'abbé?

L'abbé Guitrel retira son large chapeau

90 l'anneà't d'améthyste

dont le poil poudreux était tiqueté de noir par la pluie, promena le regard de son petit œil gris sur le groupe encore un peu h tant de ceux-là, que des gouttes d'eau ava mis en fuite, et dit, non sans une d malice : .

— Je suis mouillé, mais je ne suis pas essoufflé.

Et il ajouta :

— Une ondée tout inoffensive. Mon habit n*e«t pas travers

— Montons, dit madame de Bonmont.

Elle était chez elle, dans ce château

Montil, que Bernard de Paves, grand-m do l'artillerie, avait fait construit pour Nieolette de Vauoelles, sa quatri femme.

* La maison de Pave- Ûorif oeuf ce ans, dit iVrrin du \

maison prirent alli

d'Espagne . d'Angleterre , de Sicile et de H Jérusalem, les ducs de Bretagne, d'Alençon, de Vendôme et autres, et seniblablement les Ursins, les Colonne et les Gornars. » Et Perrin du Verdier s'étend avec complaisance sur les illustrations de cette « tant incîite maison » qui donna à l'Église dix-huit cardinaux et deux papes, à la couronne de France trois connétables, six maréchaux et une maîtresse de roi.

Sur la terre de Mont il avaient résidé, depuis le règne de Louis XII jusqu'à la Révolution, les chefs de la branche aînée de Paves, éteinte en 179o, dans la personne de Philippe VIII. prince de Paves, seigneur de Montil, Toché, les Ponts, Rougeain, la Victoire, Berlogue et autres lieux, premier gentilhomme du roi, mort à Londres où il avait émigré et où il s'était établi merlan ( dans une échoppe de White-Cross- Street. Ses terres, qu'il avait laissées incultes de son vivant, furent, à l'époque du Directoire,

vendues comme biens nationaux et adju en plusieurs lots à des paysans qui firent souche de bourgeois. La bande noire, qui avait acquis le château contre une poignée d'assignats, entreprit de le démolir en 1813. Mais, interrompus après la destruction de la galerie des Faunes, les travaux ne furent point repris. Deux ans, les gens du enlevèrent, pour leur usage, les plombs des toitures. En 1815, M. de Reu, ancien officier de la marine du roi, agent secret <lu comte de Provence en Hollande, compi dit-on, de George dans l'attentat de la rue Saint -Nicaise, désireux de finir sa vie d le pays de sa naissance, acheta pour quel: centaines d'écus, arrachés au prince injj ces murailles ruinées où il nicha son indigence farouche et qui j sur lui et sur s'es onze e que légitimes. A.près sa mort, - 1 QJl fille, y demeura, foi dans les Balles de

1875, un matin d'hiver, mademoiselle de Reu, âgée de quatre-vingt-dix-neuf ans et trois mois, fut trouvée morte sur une paillasse éventrée et pourrie, dans la chambre semée de chiffres, de devises et d'emblèmes en l'honneur de Nicolette de Vaucelles.

A cette époque, le baron Jules de Bonmont, fils de Nathan, fils de Seligmann, fils de Simon, venu d'Autriche, où il avait négocié les emprunts du malheureux Empire, établissait en France le centre de ses opérations. Il apportait à la République le concours de son génie financier. Parmi les membres du Parlement appelés à le comprendre et à l'aimer, M. Laprat-Teulet, qui représentait alors à la Chambre l'arrondissement deMontil, fut un des premiers et des plus sûrs. Il découvrit tout de suite qu'après l'âge des pri ncipes et les heures de lutte, le temps était venu des grandes affaires. Il apporta ses chaudes sympathies et son utile dévouement au baron qui, de son côté,

disait volontiers : « Ce Laprat-Teulet est garçon intelligent. »

Sur l'avis de Laprat-Teulet, le baron Jules acheta le château de Montil. C'était une ruine auguste et charmante qu'on pouvait soutenir et conserver. Le baron en confia la restauration à M. Quatrebarbe, élève Viollet-le-Duc, architecte diocésain. qui *»leva toutes les vieilles pierres et les remplaça par des neuves. Et dans ce bâti me le baron, qui étonnait les hommes y tiques par son goût en art, installa tement ses collections de tableaux, de neubles , d'armes , monstres de rich. .< Ainsi le château de Montil, selon *ion de M. de Terremondre, fut conservé admirateurs de notre art national e formé en un merveilleux musée par soins et la m md sei£»<

doublé d'un grand amateur. »

Montil <i

boi-

L'ANNEAU D'A&IÉTHYSTE 95

séries délicatement sculptées, le baron n'en jouit guère et n'en goûta pas longtemps l'orgueil. Après avoir traversé l'âge d'or des affaires, il tomba frappé d'un coup d'apoplexie, à la veille des ruines et des scandales. Il mourut en pleine richesse, laissant une veuve éclatante et rieuse et un enfant en bas âge qui lui ressemblait par le corps trapu, le front de taureau et déjà l'âme impitoyable. Madame de Bonmont avait gardé Montil où elle se plaisait.

Elle fît passer madame Hortha par IV Mer à vis dont la dentelle de pierre répétait, au milieu de lacs et d'entrelacs, ave« une folle profusion, le paon de Bernard de Paves, lié par la patte au luth de Nicolette de Yaucelles. Elle-même ramassant ses jupes d'un geste un peu brutal, qui n'était pas sans charme, s'engagea dans la montée en spirale. M. de Terremondre, président de la Société d'archéologie et jadis homme à bonne* fortunes, montait derrière elle et la suivait du

9C l'anneau d'améthyste

regard dans le jeu de ses formes désirables.

A quarante ans, elle avait gardé l'envie et les moyens de plaire. M. de Terremondre l'en estimait, car il était honnête homme. Mais il ne tentait rien auprès d'elle, sachant qu'elle aimait profondément M. Raoul Marcien, un homme superbe, violent et déconsidéré.

Madame de Bonmont dit, en poussant un»porte :

— Entrons dans la salle d'armes ; chauffée au calorifère.

Et il était vrai que la salle d'armes él chauffée au calorifère et que, parmi carreaux de faïence à gro' par M. Quatrebarbe, d'à ment qu'il avait arrache les conduits de chaleur entr'ouvraienl leur bouche clair.

Madame <le Bonmont prit sur une de oes bouches M et de lui demand<

avait, au moins, des chaussures imperméables et s'il ne boirait pas un verre de punch.

Cette salle immense brillait, sous sa voûte à nervures de plus de fer que YArmeria de Madrid. Le financier avait formé là, en deux ou trois coups d'argent, une collection d'armes telle que n'en eut pas Spitzer lui-même. Les trois siècles de l'armure de plates y figuraient sous les formes en usage dans tous les pays d'Europe. Sur la cheminée monumentale, gardée par deux Brabançons à la braconnière glorieuse, se dressait de profil une armure de condottiere enfourchant une armure de cheval, avec le chanfrein à vue, la muserolle, la barde de crinière et la barde de poitrail, la tonnelle et le garde-queue. Du haut en bas des murailles s'étalaient d'éclatantes panoplies, casques, bassinets, armets, salades, morions, cabassets, bourguignotes, chapeaux de fer, hauberts, cottes d'armes, brigantines, grèves, solerets, épe-

y» L ANNFAU 0 AMETHYSTE

rons. Autour des rondaches, des p.i des targes rayonnaient flamberges, coli.

mardes, pertuisanes, fauchards, gu:

espadonc, rapières, estocs, poign et dagues. Au pied des murs se rangeaient tout autour de la salle des fantômes de fer noirci, de fer poli,. de 1 ciselé, damasquiné; les maximiliennes à cuirasse cannelée et bombée, les bouillons et les armures a tonne, le poli nelle de Henri III et l'ecrevisse de Louis Xffl, habits de guerre que revêtirent prin çais, espagnols, italiens, alleman chevaliers, capitaines, sergei reitres, soudards, routier routes, écorcheurs et su qui furent au Camp du Drap et aux tournois de France, d'A ne et

des Allemagnes, armu Verneuil, de Gr.< leFornoi

solles, <l r de ftaw

Gulloden, g. sou m»> our-

toises ou félonnes, victorieuses ou vaincues, amies ou ennemies, toutes assemblées là par le baron.

Après dîner, madame de Bonmont, en servant le café, n'offrit point de sucre à M. l'abbé Guitrel, qui avait coutume d'en prendre, et elle offrit du sucre au baron de Wallstein, qui était diabétique et suivait un régime sévère. Elle agit de la sorte non point avec malice, mais parce que son âme était distraite par des pensées qui occupaient tout son cœur. Son chagrin, qu'elle ne savait point cacher, étant sans ruse, lui venait d'une dépêche envoyée de Paris, et dont le texte présentait un double sens, l'un littéral et méprisable , clair pour tout le monde, mentionnant un retard dans quelque envoi de boutures, l'autre, spirituel et véritable, intelligible pour elle seule, pour elle douloureux, lui faisant connaître que l'ami ne

viendrait pas à Montil et qu'il se débattait à Paris dans de terribles embarras.

C'était le cas ordinaire de M. Raoul Marcien d'avoir grand besoin d'argent.

Depuis une quinzaine d'années, depuis sa majorité, il se maintenait dans le monde à coups de génie et d'audace. Mais cette année les difficultés de sa position , sans cesse accrues, devenaient effroyables. Madame de Bonmont en éprouvait infiniment de peine et d'inquiétude, car elle aimait Raoul. Elle l'aimait tendrement, de toute son âme et de toute sa chair.

— Et vous, monsieur de Terremori' deux morceaux?

Elle le chérissait, son Raoul, son Ra avec toute la douceur de son àme Elle l'aurait voulu tendre et fidèl ur. Il n'était pas tel qu'< voulu et elle en souffrai .naut de

ie perdre, elle taisait brûler r^es

dans la chapelle t-Antoin

M. de Terremondre, qui était connaisseur, regarda les tableaux. C'étaient des peintures de l'école moderne , des Daubigny , des Théodore Rousseau , des Jules Dupré, des Ghintreuil, des Diaz, des Corot, étangs mélancoliques, orée de bois profonds, prairies humides , rues de villages, clairières qu'inonde l'or du soleil couchant, saules trempés dans les vapeurs blanches du matin, toiles argentées ou fauves, ou vertes, ou bleues, ou grises, qui, dans leurs massifs cadres d'or, sur une tenture de damas rouge, n'accompagnaient pas très harmonieusement, peut-être, la monumentale cheminée de la Renaissance où les amours des nymphes et les métamorphoses des dieux étaient sculptés dans l'ardoise. Et ces toiles faisaient un peu tort vraiment au merveilleux plafond ancien dont les caissons peints répétaient avec une diversité infinie le paon de Bernard de Paves, lié par la patte au luth de Nicolette de Vaucelles.

— Un beau Millet ! dit M. de Terremondre devant une gardeuse d'oies, se découpant, terrible de solennité rustique, sur un ciel d'or pâle.

— C'est un joli tableau, répondit le baron Wailstein. J'ai le pareil à Vienne. Mais le mien représente un berger. Je ne sais

ce que mon beau-frère a payé celui-là.

Il se promenait, sa tasse à la ma la galerie :

— Ce Jules Dupré a coûté cinquante mille francs à mon beau-frère, ce Théodore Rousseau soixante mille, ce Corot cent cinquante mille.

— Je connais les idées du baron peinture, dit M. de Terremondiv qui vait Wailstein lelongdes murs. Un jour je descendais l'escalier de l'Hôte!

un petit tableau se.

tira par la mandu . sel

me fi il : « Qu'est-ce que vous i?»

Je lui répondi-, avec l'orgueil d'un amaleur

heureux : «'Un Ruisdaël, monsieur de Bonmont, un Ruisdaël authentique. Il a été gravé et précisément j'ai la gravure dans mes porte- feuilles. — Et combien l'avezvous payé votre Ruisdaël ? — C'était dans une salle du rez-de-chaussée. L'expert ne savait pas ce qu'il vendait. . . Trente francs î — Tant pis! tant pis! » Et voyant ma surprise, il me tira par la manche et me dit: « Mon cher monsieur de Terremondre, il fallait le payer dix mille. Si vous l'aviez payé dix mille, il en vaudrait trente dans vos mains. Tandis que ce petit tableau qui vous coûte trente francs, quel prix pourrat-il bien atteindre à votre vente? Vingtcinq louis tout au plus. Il faut être raisonnable. Une marchandise ne peut pas monter d'un saut de trente francs à trente mille francs. » Ah! conclut M. de Terremondre, il était fort, le baron !

— Il était fort, répondit Wallstein... Et puis il aimait à se moquer.

i04 l'anneau d'améthyste

Et les deux causeurs, leur tasse à la main, levant la tête, le virent, ce baron qui avait été fort dans la vie. Il était là, dressant, au milieu des paysages coûteux, dans un cadre étincelant, sa hure de sanglier narquois, peinte par Delaunay.

Cependant madame de. Bonmont et M, l'abbé Guitrel, assis l'un en face de l'autre devant le feu de la vaste chemii échangeaient des propos sur le temps et songeaient. Madame de Bonmont songeait que la vie eût été douce, si Rara l'avait voulu. Elle l'aimait avec tant d'innocence et de simplicité! Tous les moralistes ancienmodernes, tous les pères docteurs et les théologiens, M. 1 Guitrel et monseigneur Chariot, le pap les conciles, l'archange à la tromp< tl tante et le Christ, venu dan |>our

juger les 3 «•! les morts, n'auraient

ssi tous ensemble à lui ' était mal d'aimer Etant. I

ae le verrait pas à Montil et que, peut-être, an ce moment même, il la trompait. Elle savait qu'il fréquentait les filles presque autant que les huissiers , et elle l'avait vu aux courses avec de vieilles cocottes auxquelles il lançait des regards empoisonnés tout en leur passant une lorgnette ou en leur mettant leur manteau. Car le pauvre ami ne pouvait se débarrasser d'une foule de personnes gênantes, qui le tenaient pour des raisons auxquelles on ne comprenait rien quand il les expliquait. Elle était malheureuse. Elle soupira.

M. l'abbé Guitrel songeait à l'évèché de Tourcoing. Son rival, M. Tanné Lantaigne, était détruit. Il s'abîmait dans la ruine du séminaire, sous le papier timbré du boucher Lafolie. Mais les compétiteurs étaient nombreux, à la succession de Monseigneur Duclou. Un premier vicaire d'une des paroisses de Paris et un curé de Lyon semblaient agréables au ministère. La non-

ciature gardait son silence accoutumé. M. l'abbé Guitrel soupira.

En entendant ce soupir, n de

Bonmont, qui était très bonne, >cha

ses pensées égoïstes. Elle s'efforça de s'intéresser aux affaires de M. l'abbé Guitrelle lui demanda très affecfcueu ne serait pas bientôt évêque.

— C'est à Tourcoing, lui dit-e!

vous vous présentez. Est-ce que vous ne vous déplairez pas dans cette petite vil M. l'abbé Guitrel affirma que le go1 ment des fidèles occuperait teur ; que le diocèse de Tourcoing était l'un des plus anciei de la Gaule septentrionale.

— C'est, ajouta-t-il, I roux Loup, apôtre des FI;

— Vraiment? dil madame

— Il fan I tbbé Guitrel, de confondre sain I !

Flandres, avec saint Loi

saint Leu ou Loup, évoque de Sens, et saint Loup, évoque de. Troyes. Celui-ci avait épousé depuis sept ans la soôur de l'évoque d'Arles, nommée Pimentola, lorsqu'il se sépara d'elle pour se livrer, dans la solitude de Lérins, aux travaux d'une dévotion ascétique. Et madame de Bonmont songeait :

— 11 a encore empoigné une forte culotte au bac. D'un côté, c'est bon pour lui, parce que. dans un temps, il gagnait trop au cercle et on ne voulait plus ponter sur sa main. Mais, d'un autre côté, c'est très désagréable. Il faudra payer.

Et madame de Bonmont était vivement contrariée à l'idée de payer les dettes de Rara. D'abord elle n'était jamais contente de payer, et puis elle n'aimait pas du tout avancer de l'argent à Rara, tant par principe que dans l'inquiétude où elle se trou vait ensuite de n'être pas aimée pour ellemême. Et elle se disait qu'il faudrait

pourtant payer quand elle verrait son Rara; sombre et terrible, appliquer une serviette mouillée sur son crâne fumant, qui commençait à reluire entre les cheveux devenus rares et, quand elle entendrait le pauvre ami s'écrier, au milieu de blasphèmes et d'imprécations horribles, qu'il n'avait plus qu'à se faire sauter le caisson. C'est qu'il était homme d'honneur, Rara. Il en vil d'honneur; témoin, arbitre, c'était sa profession depuis qu'il avait quitté Tarn Dans un certain monde, très chic, il avait pas de duel sans lui. Et elle se di qu'il faudrait payer encore. Si, du m< elle l'avait bien à elle, tendre, assidu ? i agité, furieux, hagard, il semblait toujo traverser une bataill* .

— Ce saint dont il s'agit, madam baronne, dit l'abbé Guitiv], le bienhem Loup ou Lupus, évangélisa les Flandj Les travaux de son apostolat étaient pénibles. On trouve, dans sa bie- . un

trait qui vous touchera par sa grâce naïve. Un jour qu'il traversait les campagnes couvertes de glace, le bienheureux s'arrêta, pour se chauffer, dans la maison d'un sénateur. Celui-ci, qui traitait alors ses compagnons de plaisir, tint avec eux, devant l'apôtre, des propos déshonnêtes. Loup tenta de réprimer ces discours. « Mes fils, dit-il au sénateur et à ses hôtes, ne savez- vous point qu'au jour du jugement vous aurez à répondre de toute parole vaine? » Mais eux, méprisant les exhortations du saint homme, redoublèrent, en leurs propos, d'indécence et d'impiété. Pour lors, secouant la poussière de ses souliers, le bienheureux leur dit : « J'ai voulu, à cause du froid, chauffer un peu à votre feu mon corps fatigué. Mais vos coupables discours me forcent de m'éloigner tout glacé encore. »

Madame de Bonmont songeait avec tristesse que Rara, depuis quelque temps, ne cessait plus de grincer des dents, de rouler

des yeux furieux, en menaçant de mort les juifs. Il avait toujours été antisémite, Rara. Elle aussi d'ailleurs. Mais elle aimait mieux qu'on ne posât pas la question. Et elle estimait que Rara, puisqu'il aimait une dame catholique, mais d'origine juive, avait tort de dire qu'il voudrait crever le veili tous les youtres. Cela encore l'attristait. Elle aurait voulu plus de douceur et de sympathie, de plus calmes desseins et de;» désirs plus gracieux. Pour elle, ellr mêlait à ses pensers d'amour des rêves de pâtisserie et de poéa

— L'apostolat du bienheureux Loup, IL l'abbé Guitrel, porta ses fruit-. Les habitants de Tourcoing, bapti nommèrent par acclamation leur Sa fin fut accompagnée de c frapperont vivement \ certain, madame La baronne. Un jour du mois de décembre de l'an plein d'œuvree i

un arbre entouré de ronces, au pied duquel il avait coutume de faire ses prières ; là, fixant deux bâtons dans la terre, il marqua une place de la longueur de son corps et dit à ses disciples qu'il avait invités à le suivre : u Lorsque, par la volonté de Dieu, je sortirai de l'exil de ce monde, c'est là qu'il faudra m'ensevelir. »

» Saint Loup mourut le dimanche qui suivit le jour où il avait marqué lui-même le lit de son repos. Il fut fait selon sa volonté. Et Blandus vint inhumer le corps du bienheureux auquel il fut appelé à succéder sur le siège épiscopal de Tourcoing

Elle était triste et pleine d'indulgence. Les fureurs antisémites de Rara, elle en devinait la raison et elle les excusait. Dans ces derniers temps, Rara, pour se refaire une bonne renommée, pour se maintenir en posture d'homme d'honneur, avait pris en main, au cercle, la cause de l'armée à

M 2 l'anneau d'améthyste

laquelle il avait appartenu comme officier de cavalerie. Il avait fortement resserré les liens qui l'unissaient à la grande famille. Il avait même giflé un juif qui demandait dans un café l'Annuaire militaire.

Madame de Bonmont l'aimait et l'ad rait, mais elle n'était pas heureuf

Elle leva la tête, ouvrit tout yeux jolis comme des fleurs, et dit :

— Le siège du bienheureux Loup, apôtre de... Continuez, monsieur l'abbé. \ m'intéressez beaucoup.

Madame de Bonmont était chercher les douceurs d'un paisibii dans des âmes peu propres à les lui Cette sentimentale Elisabeth avait touj< donné son cœur à de terribles aventur Du vivant du baron, «'11»4 avait drement le fils d'un obscur jeune X..., fameux pour .

•urne dans un minis

d'une année entière. Elle avait ensuite accordé toute sa confiance à un homme bien séduisant, qui brillait au premier rang delà presse gouvernementale et qui disparut soudain dans une immense catastrophe financière.

Ceux-là du moins, elle les tenait, pour ainsi dire, du baron lui-même. Une femme n'est pas blâmable d'aimer dans son monde. Mais le nouveau, le dernier, le plus cher, l'unique, Raoul Marcien, elle ne l'avait pas trouvé dans l'entourage du baron. Il n'appartenait pas au monde des affaires. Elle l'avait rencontré dans la meilleure société française, en province, dans un milieu presque monarchiste et presque religieux. Lui-même, il était presque gentilhomme. Elle avait bien cru cette fois contenter son désir de tendresse et d'intimité délicate, posséder enfin l'ami chevaleresque, aux sentiments nobles et doux, qu'elle rêvait.

Et voilà qu'il était comme les autres, glacé, brûlé d'épouvantes et de fureurs, déchiré

d'angoisses, agité par les étonnantes merveilles d'une vie d'escroqueries et de chantages. Mais combien plus pittoresque et plus amusant qu'aucun autre! Témoin dans une grave et délicate affaire pendant qu'on 1 eute à son cercle; le même matin, nommé chevalier de la Légion d'honneur et appelé dans le cabinet du juge d'instruction pour répondre d'une plainte en abus de confia: Et toujours la poitrine bombée, la moustache flambante, défendant son honneur à la pointe de l'épée. Mais depuis q mois il perdait son sang-froid, parlait trop haut et s'agitait trop, se compror tait par désir de vengeance; car il était tr disait-il.

Elisabeth voyait avec inquiéturl Tes

de Rara s'allumer chaque jour plus v Quand elle allait chez lui le matin, elle le ivail en manches de chemise, ploi ii cou dans sa vieille malle <1 toute pleine de papier timbré, et, la -Ir-Uns,

la tête cramoisie, jurant, sacrant, hurlant : « Gredins, canailles, fripouilles, misérables ! » annonçant qu'on entendrait parler de lui et qu'il y aurait du nouveau. Elle attrapait un baiser au milieu des imprécations. Et il la congédiait avec la perpétuelle annonce qu'il se ferait sauter le caisson.

Non, ce n'est pas ainsi qu'Elisabeth comprenait l'amour !

— Vous disiez donc, monsieur l'abbé, que le bienheureux Loup?...

Mais l'abbé Guitrel, la tète inclinée sur l'épaule et les mains jointes sur la poitrine, dormait dans son fauteuil.

Et madame deBonmont, douce envers elfemême comme envers autrui, s'endormit dans sa bergère, en songeant que Rara verrait peut-être la fin de ses tracas, qu'elle n'aurait peut-être que peu d'argent à lui donner pour cela, et qu'enfin elle était aimée par le plus beau des hommes.

— Chère amie, chère amie, s'écria dé sa

voix de cor de chasse, avec un accent à terrifier des Turcs, l'Européenne madame Horthu, chère amie, est-ce que nous ne verrons pas ce soir M. Ernest?

Elle parlait debout, les traits grands, a l'air d'une vierge guerrière oubliée vingt ans dans un praticable au théâtre de Bayreuth, terrible, ceinte et revêtue de jais et d'acier, de lueurs, d'éclairs, de bruits; au fond, très bonne dame et mère de beaucoup d'enfants.

Réveillée en sursaut par ces cuivres enchantés, qui sonnaient dans la gorge de l'excellente madame Hortha, la baroi répondit que son fils, ayant obtenu un congé de convalescence, devait venir ce soir m< à Montil. Les chevaux étaient allés le chen a la gare.

M. l'abbé Guitrel, son somm par cette fanfare nocturn< chancelante- et. passant si langue

'm de leur donner l'oncti -a Dé saire, murmura ave ir :

L'ANNEAU DAMÉTHYSTE 117

— Oui, Loup... Loup...

— Ainsi, dit madame de Bonmont. vous porterez la mitre, vous tiendrez la crosse, et vous aurez au doigt un gros anneau.

— Je ne sais pas encore, madame, dit M. Guitrel...

— Si ! si ! vous serez nommé !

Elle se pencha un peu vers l'abbé et demanda à voix basse :

— Monsieur l'abbé, est-ce que l'anneau des évoques doit avoir une forme particulière ?

— Pas précisément, madame, répondit Guitrel. L'évêque porte l'anneau comme symbole de son mariage spirituel avec l'Église : il convient donc que cet anneau exprime, en quelque sorte par son aspect même, des idées de pureté et d'austérité.

— Ah !... dit madame de Bonmont. Et la pierre?...

— Au moyen âge, madame la baronne, le chaton était parfois d'or comme l'anneau ou

M8 l'anneau d'améthyste

; bien de pierre précieuse. L'améthyste est une pierre très convenable, ce semble, à orner l'anneau pastoral. Aussi la nomme t-on pierre d'évèque. Elle brille d'un éclat modéré. C'était une des douze pierres qui composaient le pectoral du grand -prêtre des juifs. Elle exprime, dans la symbolique chrétienne, la modestie et l'humilité. Narbode, évoque de Rennes au xi siècle, en fait l'emblème des cœurs qui se crucifient sur la de Jésus -Christ.

— Vraiment ? dit madame de Bu

Et elle résolut d'offrir à M. Guitrel, qua il serait nommé évoque, un anneau pastoral, avec une grande améthj

Mais les cuivi nt de nouveau :

— Chère amie, ehèi -

nous ne verrons pas M. Raoul M ce que ncus ne le verrons j>as, ce monsieur ?

îl fallait L'admirer, la dai

connaissant toutes les sociétés du globe, de ne pas trop les embrouiller dans sa tète. Son cerveau contenait l'annuaire des salons de toutes les capitales, et elle ne manquait pas d'un certain sens mondain; sa bienveillance était universelle. Si elle avait nommé M. Raoul Marcien, c'était en toute innocence. Elle était l'innocence même. Elle ignorait le mal. Bonne épouse et bonne mère, ayant pour foyer un sleeping-car, un wagon-lit sur des voies ferrées, elle était une femme d'intérieur. Sous son corsage où le jais et l'acier jetaient des éclairs avec un bruit de grêle, elle portait un corset de grosse toile grise. Ses femmes de chambre ne doutaient point de sa vertu.

— Chère amie, chère amie, vous savez, M. Raoul Marcien, il s'est battu avec M. Isidore Mayer.

Et dans son langage d'international office, d'agence pour voyageurs, elle conta l'affaire, que madame de Bonmont connaissait bien.

Elle dit comment M. Isidore Mayer, un Israélite assez connu et très estimé dans Le monde financier, entra un matin dans un café du boulevard des Capucine>.

devant une table et demanda l'Annuaire militaire. Ayant un fils dans l'armée, il voulait savoir les noms des officiers appartenant au régiment de son fils. Il étendait la main pour prendre l'Annuaire, apporté par un garçon, quand M. Raoul Marcien s'avança vers lui et lui dit : « Monsieur, je vous défends de toucher au livre d'or de l'année franc

— Pourquoi ? demanda M. Isidore M

— Parce que vous êtes un coreligionnaire du traître. » M. Isidore Mayer ha épaules. Et M. Raoul Marcien lui donna un soufflet. Sur quoi une rencontre fut reconnue nécessaire et deux balles furent

sans résultat.

— Chère amie, chèn vous? Moi, je n<" comprends p

Madame de I>«>nmont ne repondit point,

son silence fut prolongé par le silence de M. de Terremondre et du baron Wallstein.

— Je crois, dit madame de Bonmont en

tendant l'oreille à un bruit sourd de roues

et de chevaux, je crois que c'est Ernest qui arrive.

Un domestique ayant apporté les journaux, M. de Terremondre, déploya une des feuilles et y jeta un regard très distrait.

— Encore l'affaire, murmura- 1- il... Encore des professeurs qui protestent. Quelle rage ont-ils de s'occuper de ce qui ne les regarde pas? Il est bien juste pourtant que les militaires règlent leurs comptes entre eux, comme c'est l'habitude. Et il me semble que quand sept officiers...

— Assurément, dit l'abbé Guitrel, quand sept officiers se sont prononcés, il est téméraire , je dirai même inconvenant d'émettre un doute sur leur décision. C'est une indécence, évidemment ! une incongruité.

— Vous parlez de l'affaire ? demanda

madame de Bonmont. Eh bien 1 je puis vous affirmer que Dreyfus est coupable.

Je le tiens d'une personne très bien informée.

Elle dit et rougit. Car cette personne Raoul.

Ernest entra, maussade et sournois, dans le salon.

— Bonjour, maman! bonjour, m l'abbé!

Il salua les autres à peine et il al' foncer dans les coussins, sous le poi son père. Il lui ressemblait beaucoup le baron, mais amoindri, diminué, le sanglier devenu petit, pal< tant la ressemblance était frappante, M Terremondre en fit la remarque :

— C'est étonnant, monsieur de Bonmont, comme vous ressemblez au portrait du baron !

Ernest leva la tête et l'œil la toile de Delaua

— Ah ! papa ! Très fort, papa. Moi aussi très fort, mais fichu. Gomment va, monsieur l'abbé ? Nous sommes bons amis, n'estce pas ? tous les deux . Je vous demanderai tout à l'heure un petit bout de conversation.

Puis, se tournant vers M. dé Terremondre qui tenait un journal dans ses mains :

— Qu'est-ce qu'on dit ici ? Quant à nous, vous pensez bien qu'au corps nous n'avons pas les moyens de nous payer une opinion. C'est un luxe de bourgeois que d'avoir une idée sur quelque chose, même une idée bète. Et puis les affaires qui regardent les grosses légumes, en quoi peuvent-elles intéresser les hommes, bon Dieu !

ïl ricana. Il s'amusait terriblement au régiment. Très fin sans en avoir l'air, silencieux, prudent, sournois, il jouissait de la prodigieuse puissance démoralisatrice qu'il portait en lui. Corrupteur encore malgré lui quand il se plaisait à liarder et

à carotter, il avait ri d'un rire énorme et muet, le jour où il s'était fait offrir une pipe en écume par un camarade pauvre et vaniteux. Sa joie était de mépriser et de haïr ses supérieurs, en voyant les uns, pleins de convoitises, lui vendre leur âme; les autres, timorés, lui refuser, de peur de se compromettre, non pas une faveur, mais la jouissance de quelque droit, qui ne lut jamais dénié à un fils de paysan.

Le jeune Ernest de Bonmont vint, sournois et câlin, s'asseoir tout à côte de M. l'abbé Guitrel.

— Monsieur l'abbé, vous vo; irenl les Brécé; vous êtes dans leur intimité, vrai ?

— Ne croyez point, mon enfitnt, répoc M. l'abbé Guitrel, que intimité de M. le duc de Bi

Du moin< ui-j. il l'occae

de le voir au milieu de sa famille. Je vais, à certains jours de fête, dire la messe dans la chapelle de Notre-Dame-des-Belles- Feuilles, située, comme vous le savez, dans les bois de Brécé. C'est pour moi, je le disais tantôt encore à madame votre mère, une source de consolations et de grâces. Après la messe, je déjeune soit au presbytère, chez M. le curé Traviès, soit au château, où l'on me fait, je dois le dire, le meilleur accueil. Le duc est d'une simplicité parfaite dans ses manières; les dames de Brécé sont affables et douces. Elles font beaucoup de bien dans le pays; elles en feraient plus encore si les préventions injustifiées, les haines aveugles, le mauvais vouloir des populations...

— Savez vous, monsieur l'abbé, quel effet a produit l'ustensile que maman a envoyé à la duchesse pour la chapelle de Notre-Damedes-Belles-Feuilles.

— Quel ustensile voulez-vous dire? Parlez-

126 L'ANNEAU D'AMKTHYSTE

vous, mon enfant, du ciboire en verm Je puis vous assurer que M. et madame de Brécé ont été touchés de cet hommage fait si simplement par madame votre mère à la Vierge miraculeuse.

— Alors, c'est une bonne idée, d monsieur l'abbé? Eh bien! c'est moi qui l'ai eue. Maman, vous savez, elle n'a pas beaucoup d'idées. .. Oh! je ne lui en

un reproche... Mais parlons sérien

Vous m'aimez bien, n'est-ce pas, monsieur

l'abbé?

M. l'abbé Guitrel prit entre ses i< mains la main du jeune Bonmont.

— Mon enfant, ne doutes pas «l«i ma tendresse pour vous : elle est pat «tu

dirai même qu'elle est maternelle, p

mieux exprimer ce qu'elle contient

de force et de douceur. Je vous ai suivi

attendrissement, mon cl

jour déjà lointain où vou

bonne pren aunion • ce

L'ANNEAU D'AMÉTfiYSTE 127

moment où vous accomplissez votre noble devoir de soldat, dans cette belle armée française qui devient de jour en jour, je me plais à le constater, plus chrétienne et plus religieuse. Et j'ai la conviction, mon bien cher enfant, qu'au milieu des distractions, des égarements même de votre âge, vous avez gardé la foi. Vos actes en témoignent. Je sais que vous avez toujours tenu à honneur de contribuer à nos bonnes œuvres.

Vous êtes mon enfant de prédilection.

— Eh bien ! monsieur l'abbé, rendez service à votre enfant. Dites au duc de Brécé de me donner le bouton.

— Le bouton ?

— Le bouton de l'équipage.

— Le bouton de l'équipage ! Mais mon enfant, c'est d'une affaire de vénerie que vous me parlez là; et je ne suis pas, comme M. le curé Traviès, un grand chasseur devant l'Éternel. J'ai pratiqué saint Thomas beaucoup plus que saint Hubert. Le bouton

de l'équipage! N'est-ce point une expression figurée, une métaphore, pour exprimer Pi d'une chasse en commun? Enfin, mon enfant, vous désirez recevoir une invitation aux chasses de M. de Brécé.

Le jeune Bonmont sauta :

— Ne gaffons pas, monsieur l'abbé. Ce n'est pas ça... Oh! mais ce n'est pas ça du tout. Une invitation... Je suis bien sûr de recevoir une invitation aux chasses 1 1

en échange de l'ustensile.

— Du ciboire, du ciboire, ciborium. Je pense aussi, mon cher enfant, que M. le duc et madame la duchesse se feront une joie de vous envoyer une invitation dès qu'ils croiront, en le faisant, «

et à madame votre mère.

— Je vous crois. Du moment qu'ils ont gardé L'argenterie... Hais voua pow

dire (jue je i1 de leur im

tion. Moisir dans un carrefour

voil rien, recevoir toute la qui-

page dans la gueule et se faire attraper par un piqueur parce qu'on foule la voie, c'est une variété de distractions dont je ne suis pas avide. Les Brécé peuvent garder leur invitation.

— En ce cas, mon enfant, je ne comprends pas bien votre pensée.

— Elle est pourtant limpide, ma pensée, monsieur l'abbé. Je ne veux pas que les Brécé se fichent de moi, voilà ma pensée.

— Expliquez- vous, je vous prie!

— Eh bien ! monsieur l'abbé, imaginez qu'on vous mette dans le Carrefour du Roi, avec le médecin du village, la femme du capitaine de gendarmerie et le premier clerc de M. Irvoy. Non, ce n'est pas admissible. Tandis que si j'ai le bouton, je chasse avec l'équipage. Et l'on verra, quoique j'aie l'air un peu vanné, des fois, si je ne suis pas un monsieur qui pique dur. Eh bien î le bouton, vous pouvez me- le faire avoir, monsieur l'abbé. Les Brécé ne vous le refu-

seront pas. Vous n'avez qu'à le demander au nom de Notre-Dame-des-Belles-Feuilks.

— Mon enfant, ne mettez point, je vous prie, Notre-Dame-des-BelJes-Feuilles d cette aiïaire, qui n'est pas de celtes qui l'intéressent . La Vierge miraculeuse de Bréct assez occupée d'accorder des grâces aux veuves, aux orphelins et à nos chers petits soldats de Madagascar. Mais y a-t-il donc, mon bon Ernest, un si grand avantage à |

ce bouton? Est-ce donc un si précieux talisman? A sa possession sont attacl:

doute de singuliers privilèges. Faite> connaître. Je ne méprise pas, tant s'en t l'art très antique

J'appar tiens au clergé d'un diocèse niinemment cynégétique. le demande à m struire.

— Vuus vous amusez, monsieur l'ai

le bouton, c'est le droit de p tenue aux couleurs de l'équipage... Je

vous parler à cœur ouvert. Je suis franc : j'en ai les moyens. Je veux le bouton de Brécé parce que c'est chic de l'avoir, et que j'aime le chic. Je le veux par snobisme : je suis snob. Par vanité : je suis vaniteux. Je le veux parce que je serais flatté de dîner à la Saint-Hubert chez les Brécé. Le bouton de Brécé, je crois qu'il m'irait bien ! J'en ai très envie, je ne le cache pas. Je n'ai pas défausse honte... ni de vraie non plus, d'ailleurs... Écoutez-moi, monsieur l'abbé : j'ai une chose très importante à vous dire. Il faut que vous sachiez qu'en demandant le bouton au duc de Brécé, vous ne ferez que réclamer ce qui m'est dû... parfaitement... ce qui m'est dû. J'ai des propriétés dans le pays. Je ne tue pas les cerfs, je laisse passer sur moi, je laisse attaquer sur moi ; ce sont des procédés qui méritent des égards et de la reconnaissance. M. de Brécé doit le bouton à ce bon petit voisin d'Ernest.

L'abbé ne répondit rien ; visiblement il

résistait et se refusait. Le jeune Bonmont reprit :

— Je n'ai pas besoin de vous dire, monsieur l'abbé, que, dans le cas où les Bi lient payer le bouton, ce n'est pas le prix qui m'arrêterait.

M. l'abbé Guitrel fit un geste de prof tation :

— Écartez cette hypothèse, mon enfant.

Elle ne cadre pas avec le caractère du duc de Brécé.

— Possible, monsieur l'abbé. Boul tuit, bouton payant, ça dépend des mo\ et des idées. Il y a des équipages qui

à leur propriétaire quati par an ; il y en a qui rapportent trente mille livres de rentes. Ce que j'en dis n'est pas pour blâmer ceux qui font bouton. Personnellement, à le Caire. Je trouvi puis il y a des régions où les is que le

riche, n'en peut faire seul les frais. Figurezvous, monsieur l'abbé, que vous ayez une chasse dans la banlieue de Paris. Vous voyezvous faisant face à toutes les dépenses et payant de votre bourse des indemnités ruineuses aux paysans ? Mais je crois, comme vous, qu'il n'y a pas de bouton payant à Brécé. Le duc n'a pas une tête à se faire un revenu avec son équipage. Eh bien ! vous m'aurez le bouton gratis, monsieur l'abbé ! c'est tout bénéfice.

Avant de répondre, l'abbé Guitrel tourna sept fois sa langue dans sa bouche. Et ce signe de sagesse ne laissa point d'inquiéter le jeune Bonmont.

Enfin :

— Mon cher enfant, je l'ai dit et veux vous le redire encore : je vous aime tendrement. Je voudrais vous être utile ou seulement agréable. Je saisirais avec empressement toutes les occasions qui se présenteraient de vous rendre service. Mais

vraiment je n'ai pas qualité pour solliciter en votre faveur cette distinction mondaine que vous appelez le bouton. Songez que si M. le duc de Brécé, après m'avoir entendu exposer votre requête, faisait quelque réfi tance, soulevait quelque difficulté, je demeurerais devant lui sans force et Quels moyens un pauvre professeur <i quence au grand séminaire aurait- il vaincre les résistances, de lever le> difficultés, d'emporter l'adhésion, pour a dire, de vive force? Je n'ai rieu <jiii

parle et s'impose aux grands de ce mon Je ne puis, je ne dois, mèm sion futile comme oelle-ci, pi •ut je ne saurais

Le jeune Bonmonl regarda M. l'ai trel avec une surprise m< lui dit:

— Je comprend-, monsieur l'ai

! pas possible maintenant.

vous réque, voua < n;

l'anneau d'améthyste J35

comme une bague aux chevaux de bois...

Sûr!

— Il est probable, répondit gravement monsieur Guitrel, que si un évèque lui demandait pour vous ce bouton de chasse, M. de Brécé ne lui opposerait point un refus.

Ce soir-ln. M. Bergeret, ayant accompli de grands travaux, était las. Il faisait sa promenade accoutumée par la ville, en cou gnie de M. Goubin, son disciple depuis la trahison de M. Roux, et, a aux tâches accomplies, il se demandait, . tant d'autres, quel fruit rhomni«' recueilli

-on travail. H. Goubin. l'interi lui dit :

— Maître, pensez-Vous que Paul-Louis Courier soit un bon sujet de thèe

M. Bergeret ne lui lit pas de i

Comme il passait devant la boutique de madame Fusellier, la papetière, il s'arrêta devant la vitrine, où des modèles de dessin étaient exposés à la lumière du gaz, et il regarda avec intérêt l'Hercule Farnèse, qui montrait ses muscles au milieu de cette imagerie scolaire. N

— J'ai de la sympathie pour lui, dit M. Bergeret.

— Pour qui ? demanda M. Goubin, en essuyant les verres de son binocle.

— Pour Hercule, répondit M. Bergeret.

C'était un brave homme. « Ma destinée, a-t-il dit lui-même, est laborieuse et tendue vers un but élevé. » Il travailla beaucoup sur cette terre, avant d'être récompensé par la mort, qui est en effet la seule récompense de la vie. Il n'avait pas le temps de se livrer à la méditation ; les longues pensées n'ont jamais altéré la simplicité de son âme. Mais il se sentait triste lorsque venait le soir et que son grand cœur, à défaut d'une vive

intelligence, lui révélait la vanité de l'en et la nécessité qui contraint les meillei; faire du mal en même temps que du bien. Il y avait en cet homme fort une douceur singulière. Et puisqu'il lui arrivait, ainsi qu'à chacun de nous, dès que nous enl dans l'action, d'assommer, sans y garde, les innocents avec les coupables, faibles avec les violents, il en éprouvait doute quelque regret. Peut-être même plaignait-il les malheureux monstres qu'il avait détruits pour le bien des homrm taureau crétois, la pauvre hydre ci ce beau lion qui lui avait laissé, en mour un manteau bien chaud. Plus d'ui après son travail, au déclin du jour massue dut lui peser.

M. Bergeret souleva son paraplu effort, comme une arme pesante. El il p suivit son discoi;

— Il était robuste, il était faibli l'aimons, parce qu'il n

— Hercule? demanda M. Goubin.

— Oui, répondit simplement M. Bergeret.

Comme nous, il naquit malheureux, fils du dieu et de la femme, tenant de cette double origine la tristesse d'une âme pensante et les misères d'un corps affamé. Il fut soumis toute sa vie aux caprices d'un roi fantasque. Ne sommes-nous point aussi les enfants de Zeus et de la malheureuse Alcmène, et les esclaves d'Eurysthée? Je dépends du ministre de l'Instruction publique, qui peut m'envoyer à Alger comme Hercule fut envoyé chez les Xasamons.

— Vous ne nous quittez pas, cher maître ? demanda M. Goubin, inquiet.

— Voyez comme il est triste! poursuivit M. Bergeret. Avec quelle lassitude il s'appuie sur sa massue et laisse pendre son bras ! La tête penchée, il songe à ses durs labeurs» L'Hercule Farnèse procède certainement de la statue de Lysippe. Apprenti forgeron avant d'être statuaire, Lysippe, robuste

sculpteur du robuste héros, a fixé le type d'Hercule.

Ayant encore une fois essuyé avec son mouchoir le verre de son lorgnon, M. Goubin cherchait à discerner dans la vitrine quelques traits de la figure que décrivait le maître. Tandis qu'il y tâchait, madame Fusellier. la papetière, entendant sonner à sa pendule le coup de neuf heures, éteignit le gaz sous l'œil clignotant du disciple, qui ne sut même pas pour quelle cause il ne voyait rien, vivant dans une myopie qui le retranchait du monde imaginaire dans lequel se meuvent la plupart des hommes.

Et M. Bergeret ayant repris sa mardi son discours, il le suivit à la voix, car il était guidé par l'ouïe sur tous les 3enl de la terre où se risquait sa jeunesse prud"nte.

— Sa vigueur, disait le malta rences, causait sa faiblesse. Il était mm dépendance de sa propr

exigences de son tempérament qui l'obligeait à manger des moutons entiers, à vider des amphores de vin noir et lui faisait faire des sottises pour des femmes qui ne valaient pas grand'chose. Le héros qui portait avec sa massue la paix heureuse et la justice auguste par le monde, le lils de Zeus, s'endormait parfois au coin d'une borne comme un simple poivrot ou logeait pendant des semaines et des mois chez une fille dont il était devenu l'amant de cœur. De là sa mélancolie. Avec une âme simple, obéissante, amie de la justice, avec des muscles puissants, il était à craindre qu'il ne devînt jamais qu'un excellent militaire, un gendarme transcendant. Mais ses faiblesses, ses * expériences malheureuses, ses fautes lui agrandirent l'âme, la lui ouvrirent sur la diversité de la vie et trempèrent de douceur sa bonté terrible.

— Mon cher maître, demanda M. Goubin, ne croyez- vous pas qu'Hercule est le soleil,

que ses douze travaux sont les signes du zodiaque et que la robe ardente de Déjanire représente les nuages enflammés du couchant ?

— Il se peut, répondit M. Bergeret, mais je ne veux pas le croire. Je me fais d'Hercule l'idée que s'en faisait, au temps des guerres médiques, un barbier de Thèbes ou une marchande d'herbes d'Eleusis. Cette vaut bien, je pense, en force, abondance et vivacité, tous les systèmes de la mythologie comparée. C'était un brave homme. En allant chercher les chevaux de Diomè-i passa par Phérès et s'arrêta devant le palais d'Admète. Il demanda d'abord à boire et à manger, rudoya les serviteurs, qui n'avaient jamais vu un hôte si grossier, se ceignit la tête de myrtes et but immodérément. hn pas fier, il voulait à toute force que 1*6 bût avec lui. Celui-ci, très choqué d< façons, répond ii ml que

n'était point de rire ni de boire, lorsqi

reine, la bonne Alceste, venait d'être portée au tombeau. Elle s'était vouée à Thanatos t la place d'Admète, son mari. C'était donc là> non point une mort ordinaire, mais une sorte d'enchantement. Le bon Hercule, aussitôt dégrisé, s'enquit seulement du lieu où l'on avait porté Alceste. Elle reposait sur la route de Larisse, hors du faubourg, clans un tombeau de marbre poli. Il y courut. Quand Thanatos, en péplos noir, vint goûter aux gâteaux arrosés de sang, déposés en offrande, le héros, qui se tenait embusqué derrière la chambre funèbre, se jeta sur le roi des ombres, le broya dans le cercle de ses bras et le força, tout brisé, de lui rendre Alceste, qu'il reconduisit voilée et silencieuse au palais d'Admète. Cette fois il refusa de se rafraîchir. 11 était pressé. Il n'avait que le temps d'aller chercher les cavales de Diomède.

» Voilà une merveilleuse aventure. Je préfère peut-être celle des Cercopes. Connaiseez-vous les deux frères Cercopes, monsieur

Goubin? Ils se nommaient l'un Andolous, l'autre Atlantos. Us avaient des visages de singe. Leur nom ferait croire qu'ils avaient aussi une queue, comme les singes des pei espèces. C'étaient des voleurs pleins d'astuce qui pillaient les vergers. Leur mère les avertissait sans cesse de se méfier du li mélampyge. C'est ainsi, vous le savez, qu'on désignait familièrement Hercule qui n'avait pas la peau blanche. Les imprudents méprisèrent un avis si sage. Ayant surpris, un jour, le mélampyge endormi sur la mu au bord d'un ruisseau , ils se glissèrent jusqu'à lui pour lui voler sa massue i •' peau de lion. Mais le héros, réveillé soudain, les empoigna, les attacha par les pie une branche d'arbre et, les portant

. poursuivit son chemin. Les Cercopes n'étaient pas à leur aise, sans doute, ni bien rassurés sur leur sort. M mine ils

avaient le corps souple et l'âme que tout leur était dis èrent

L'ANNEAU D'AMÉTHYSTE l'|5

de ce qu'ils voyaient. C'était précisément l'endroit par lequel le héros avait mérité le nom de mélampyge. Atlantos en fit la remarque à son frère Andolous, qui lui répondit que le héros était bien celui que leur mère leur avait nommé. Et tous deux, tandis qu'ils pendaient comme des chevreuils à l'épieu d'un chasseur , chuchotaient ..: « Mélampyge, mélampyge », avec un rire moqueur, semblable au cri de la huppe dans les bois. Hercule était fort irritable et ne supportait pas volontiers la moquerie. Mais il ne mettait pas partout son amourpropre et ne prétendait pas avoir la peau blanche tout le long du corps comme le pauvre petit Hylas. Ce nom de mélampyge lui paraissait au contraire honorable et très propre à un homme fort, qui allait par les routes accomplissant de grands travaux. Il était simple et s'égayait de peu. Le propos des deux Gercopes lui donna une telle envie de rire qu'il en eut les flancs coupés et que,

posant son gibier à terre, il s'assit sur le bord du chemin pour lancer à l'aise les é< de son rire héroïque. Il remplit longN la vallée des sons de son gosier joyeux. Le soleil, qui descendait à l'horizon, répandait sa pourpre sur les nuées et faisait briller la cime des monts. Sous les pins noirs et les mélèzes chevelus, le héros riait encore. Enfin il se leva, délia les deux petits homi singes, puis, les ayant admonestés, il les laissa libres, et reprit dans la nuit, par la montagne, son rude chemin. Voii qu'il était bonhomme.

— Cher maître, dit M. Goubin, permet moi de vous faire une question. Peu que Paul-Louis Courier soit un bon sujet pour une thèse de doctorat ? Parce que, dès que j'aurai passé ma licence...

Comme on parlait de l'Affaire chez Paillot, dans le coin des bouquins, M. Bergeret, qui avait l'esprit spéculatif, exprima des idées qui ne correspondaient point au sentiment public.

— Le huis clos, dit-il, est une pratique Jélestable.

Et comme M. de Terremondre lui objectait la raison d'État, il répliqua :

— Nous n'avons .point d'État. Nous avons des administrations. Ce que nous appelons la raison d'Etat, c'est la raison des bureaux.

On nous dit qu'elle est auguste. En fait, elle permet à l'administration de cacher ses fautes et de les aggraver.

M. Mazure dit avec solennité :

— Je suis républicain, jacobin, terroriste... et patriote, l'admets qu'on guillotine les généraux, mais je ne permets pas qu'on discute les décisions de la justice militaire.

— Vous avez raison, dit M. de Terremondre, car si une justice est respectable, c'est bien celle-là. Et je puis vous assurer, connaissant l'armée, qu'il n'y a pas de juges aussi indulgents et aussi capables de pitié que les juges militaires.

— Je suis heureux de vous IV i dire, répliqua M. Berge n-t. Mais Far étant une administration comme L'agriculture, les finances ou l'instruction publie on ne conçoit pas qu'il existe une jus militaire quand il n'existe ni jus!

ni justice financière, ni justice universitaire.

l'anneau d'améthyste Î49

Toute justice particulière est en opposition avec les principes du droit moderne. Les prévôtés militaires paraîtront à nos descendan ts aussi gothiques et barbares que nous paraissent à nous les justices seigneuriales et les officialités.

— Vous plaisantez, dit M. de Terre mondre.

— C'est ce qu'on a dit à tous ceux qui ont prévu l'avenir, répondit M. Bergeret.

— Mais si vous touchez aux conseils de guerre, s'écria M. de Terremondre, c'est la fin de l'armée, c'est la fin du pays !

M. Bergeret fit cette réponse :

— Quand les abbés et les seigneurs furent privés du droit de pendre les vilains, on crut aussi que c'était la fin de tout. Mais on vit bientôt naître un nouvel ordre , meilleur que l'ancien. Je vous parle de soumettre le soldat, en temps de paix, au droit commun. Croyez-vous que depuis Charles VII, ou seulement depuis Napoléon,

150 l'anseau d'améthyste

l'armée française n'ait pas subi de plus grands changements que celui-là ?

— Moi, dit M. Mazure, je suis un vieux jacobin, je maintiens les conseils de guet je place les généraux sous l'autorité d'un comité de salut public. Il n'\

de tel pour les décider à remporter victoires.

— C'est une autre question, dit M.

Terremondre. Je reviens à ce qui nous occupe, et je demande à M. I

croit, de bonne foi, que sept officiers se tromper.

— Quatorze! s'écria M. Mazu;

— Quatorze, reprit M. de Te

— Je le crois, répondit M

— Quatorze officiers fra M. de Terremondre.

— Oh ! dit M. Bi suisses, belges,

rlandais, qu'ils auraient pu tout autant.

— Ce n'est pas possible, s'écria M. de Terremondre.

Le libraire Paillot secoua la tète, pour exprimer qu'à son avis aussi, c'était impossible. Et le commis Léon regarda M. Bergeret avec une surprise indignée.

— Je ne sais si vous serez jamais éclairés, fit doucement M. Bergeret. Je ne le pense pas, quoique tout soit possible, même le triomphe de la vérité.

— Vous voulez parler de la revision, dit M. de Terremondre. Cela , jamais ! La re vision vous ne l'aurez pas. Ce serait la guerre. Trois ministres et vingt députés me l'ont dit.

— Le poète Bouchor, répondit M. Bergeret, nous enseigne qu'il vaut mieux endurer les maux de la guerre que d'accomplir une action injuste. Mais vous n'êtes point dans cette alternative, messieurs, et l'on vous effraye avec des mensonges.

Au moment où M. Bergeret prononçait

ces paroles, un grand tumulte éclata sur la place. C'était une bande de petits garçons qui passaient en criant : « A bas Zola I mort aux juifs ! ». Ils allaient causer des carreaux chez le bottier Meyer qu'on croyait Israélite, et les bourgeois de la ville les regardaient avec bienveillance.

— Ces braves petits gosses ! s'écria M Terremondre, quand les manifestants furenl passés.

M. Bergeret, le nez dans un gros livre, prononça lentement ces mois :

« La liberté n'avait pour elle qu'une infinie minorité de gens instruits. Le clergé presque tout entier, les généraux, la plèbe ig fanatique, voulaient un maître. »

— Qu'est-ce que vous dites? demanda M. Mazure, agité.

— Rien, répondit M. I Je lis un chapitre de l'histoire <ll Le tableau des mœurs publiques lors de la ition de Ferdinand VII.

l'anneau d'améthyste i53

Cependant le bottier Meyer fut à demi assommé. Il ne s'en plaignit point, de peur de l'être tout à fait, et parce que la justice du peuple, associée à celle de l'armée, lui inspirait une muette admiration.

M. Bergeret n'était pas triste, parce qu'il jouissait de l'indépendance véritab est toute intérieure. I! avait l'âme libi goûtait aussi la douceur profonde de' te solitude, après le dépari de madame 1> en attendant sa fille Pauline, qu< bientôt lui amener d'Arcachon mademoi- Berger» t, sa sœur. M. J tait de vivr. avec sa t

iui ressemblait par un certain tour et de langage, et qui flattait - DroDre narre nu'on 1 ii en faisait d< !

l'anseau d'améthyste 455

pliments. Il se plaisait à l'idée de revoir sa sœur Zoé, vieille fille qui, n'ayant jamais été jolie, avait gardé sa franchise naturelle, fortifiée par une secrète disposition à déplaire, et qui d'ailleurs ne manquait ni d'esprit ni de cœur.

Pour le présent, M. Bergeret était occupé des soins de son emménagement. Il accrochait aux parois de son cabinet, au-dessus de la bibliothèque, de vieilles vues de Naples et du Vésuve, qui lui venaient d'héritage. Or, de tous les travaux auxquels puisse se livrer | un honnête homme, le travail d'enfoncer des clous dans un mur est celui peut-être qui procure les plus tranquilles jouissances. Le comte de Gaylus, sensible à bien des sortes de voluptés, mettait au-dessus de toutes les autres celle de déballer des caisses de poteries étrusques. Donc, M. Bergeret accrochait à son mur une vieille gouache représentant le Vésuve, dans la nuit bleue, avec une aigrette de flamme et de fumée.

Ce tableau lui rappelait les heures de enfance étonnée et charmée. 11 n'était pas triste. Il n'était pas gai non plus. Il avait des soucis d'argent. Il connaissait les inélégances de la pauvreté. Xp^ax' àvr.p, l'argent fait l'homme, comme dit Pindare. (Jsth. II. J

Il n'était point en sympathie avec collègues et avec ses élèves. Il n'était point en sympathie avec les habitants de la ville. Faute de pouvoir sentir et comprendre comme eux, il était retranché de la communion humaine; et sa singularité le privait de cette douceur sociale qui agit même à travers les murs d'une maison et les p< closes. Par cela seul qu'il pensait, il était un être étrange, inquiétant, suspect à tous. Il troublait même le libraire Paillot. Et le "'in des bouquins, son asile et son refuge De lui «tait plus sûr. Pourtant il n'était pas tr Il rangeait ses livres sur les tablettes de sapin assemblées devant lui par le menuisier et il se divertissait à mao

l'anneau d'améthyste J57

monuments de sa vie humble et méditative. Il s'emménageait avec zèle. Et, quand il était fatigué d'accrocher des tableaux et de placer des meubles, il s'enfonçait dans quelque livre, doutant encore s'il devait s'y plaire, puisque ce livre était une chose humaine, et s'y plaisant enfin. Il lut quelque pages d'un ouvrage sur « le progrès réalisé par les sociétés modernes » . Et il songea :

— Soyons humbles. Ne nous croyons pas excellents, car nous ne le sommes pas.

En nous regardant nous-mêmes, découvrons notre véritable figure qui est rude et violente comme celle de nos pères, et puisque nous avons sur eux l'avantage d'une plus longue tradition, connaissons du moins la suite et la continuité de notre ignorance.

Ainsi songeait M. Bergeret tandis qu'il s'emménageait. Il n'était pas triste. Il n'était pas gai non plus, pensant qu'il désirerait toujours en vain madame de Gromance, ne sachant pas qu'elle n'était pré-

cieuse pour lui que par le désir qu'elle lui inspirait. Mais cette vérité philosophique lui apparaissait pas clairement, à cause du trouble de ses sens. Il n'était pas beau, il n'était pas jeune, il n'était pas riche, et il n'était pas triste parce que sa sagesse approchait de la bienheureuse ataraxie, sans toutefois y atteindre. Et il n'était pas gai parce qu'il était sensuel et que son âme n'était point exempte de désirs et d'il lus i

La servante Marie, ayant accompli sa tâche en remplissant la maison de terreur et d'horreur, était congédiée. Il avait fait choix, pour la remplacer, d'une bonne femme de la ville, qu'il nommait An et qu'on appelait madame Borniehe parmi les boutiquiers et les paysans du mai.

Elle avait été abandonnée j un et laide, par Nicolas Borniehe, son m cocher habile, mais homme débauch était devenue servante et avait maît II lui restai! de

condition une certaine fierté, qui ne craignait pas toujours d'être importune, et une ardeur de gouverner. Au reste, herboriste ci guérisseuse, un peu sorcière et remplissant la maison d'une bonne odeur d'herbes. Le cœur 'l plein d'un zèle sincère, elle était tourmentée j d'un éternel besoin d'aimer et de plaire. Dès le premier jour, elle avait aimé M. Bergeret pour la distinction de son esprit et la douceur de ses manières. Mais elle attendait avec inquiétude la venue de mademoiselle Bergeret. Un pressentiment l'avertissait qu'elle ne plairait point à la sœur d'Arcachon. Elle contentait au contraire M. Bergeret, qui goûtait dans sa maison la paix conquise et l'heureuse délivrance.

Ses livres, naguère méprisés et refoulés, il ' les avait dressés sur de longues tablettes dans une chambre vaste et claire C'est là qu'il travaillait en paix à son Virgilius nauet qu'il se livrait aux silencieuses orgies de la méditation. Un jeune platane agitait

mollement, devant la fenêtre, ses feuilles découpées, et plus loin un noir contrefort de Saint-Exupère dressait son pinacle ébréché, dans lequel croissait un cerisier, don d'un oiseau .

Un matin, comme M. Bergeret, assis devant sa table, près de la fenêtre sur laquelle tremblaient les feuilles du platane, recherchait comment les vaisseaux d'Enée avaient été changés en nymphes, il entendit gratter à la porte et il vit tout aussitôt la vieille servante qui portait sur son ventre, comme une sarigue, unv nourrisson dont la tête noire sortait du tablier troussé en manière de poche. Elle resta un moment immobile, avec un air d'inquiétude et < i pérance, puis elle posa Le petit être sur le tapis aux pieds du maître.

— Qu'est-ce que c'est que ça? demai M. Bergeret.

C'était un petit chien de race incertaii qui tenait du terri. une jolie ■■

bien coiffé, le poil ras, couleur feu très sombre, et un bout de queue de rien du tout. Il avait le corps encore mou des petits, ^et il allait, flairant sur le tapis.

— Angélique, dit M. Bergeret, portez cette bête à ses maîtres.

— Monsieur, elle n'en a pas, répondit Angélique

M. Bergeret regarda en silence le petit chien qui était venu sentir ses pantoufles et qui reniflait agréablement. M. Bergeret était philologue. C'est peut-être pourquoi il fit, dans ces conjonctures, cette vaine question :

— Comment s'appelle-t-il ?

— Monsieur, répondit Angélique, il n'a pas de nom.

M. Bergeret parut contrarié de cette réponse. Il regarda le chien d'un air de tristesse et de découragement.

Alors le chien posa ses deux pattes de devant sur la pantoufle de M. Bergeret et , la tenant ainsi embrassée , il en

mordilla la pointe avec innocence. M. Bergère!, soudain attendri, prit sur ses genoux le petit être sans nom. Le chien le regarda. Et M. Bergeret fut ému par ce reg confiant.

— Le bel œil! dit-il.

Il est vrai que ce chien avait de be yeux, des prunelles marron avec des lu dorées, dans une amande d'un blanc cha Et le regard de ces yeux exprimait des idées simples et mystérieuses, qu'on sentait communes aux animaux pensifs et aux hom simples, qui vivent sur la ter

Mais fatigué, peut-être, de l'effort intellectuel qu'il venait de faire pour corne niquer avec l'homme, il fei yeux cl découvrit, dans un large bâilleur sa gueule rose, sa langi mée de a tantes.

M. B< i lui mit la main d

aie. Le petit chien ii la vieille Angéliqi m t.

— Il y a pas plus affectueux que cette petite bête, dît-elle.

— Le chien, dit M. Bergeret, est un animal religieux. Sauvage, il adore la lune et les clartés flottantes sur les eaux, Ce sont ses dieux et il leur adresse, la nuit, de longs hurlements. Domestique, il se rend favorables, par ses caresses, les génies puissants qui disposent des biens de la vie, les hommes. Il les vénère, il accomplit, pour les honorer, des rites qu'il connaît de science héréditaire; il leur lèche les mains, se dresse contre leurs jambes, et s'il les voit irrités contre lui, il s'approche d'eux en rampant sur le ventre, en signe d'humilité, pour apaiser leur colère,

— Tous les chiens, dit Angélique, ne sont pas amis de l'homme.- Il y en a qui mordent la main qui les nourrit.

— Ce sont des chiens impies et délirants, dit M. Bergeret, des insensés semblables à Ajax, iiks de Telamon, qci blessa à la main Aphrodite d'or. Ces sacrilèges périssent de

maie mort ou bien ils mènent une vie errante et misérable. Il n'en est pas de même de ces chiens qui, associés aux querelles de leur dieu, combattent le dieu voisin, le dieu ennemi. Ceux-ci sont des héros. Tel le chien du boucher Lafolie qui perça d'un croc aigu le mollet du chemineau Piedd'Alouette. Car il est vrai que les dieux des chiens font la guerre entre eux comme les dieux des hommes. Et Turc à la face camuse sert son dieu Lafolie contre les dieux malandrins, ainsi qu'Israël aidait Iaveh à détruire Chamos et Moloch.

Cependant le petit chien, s'étanl que les discours de M. Bergère! n point intéressant, plia les pattes <•! allongea le museau pour dormir sur les genoux qui l'avaient reçu.

— Où l'avez -vous trouvé ? <i M. Bergeret.

— C'est-à-dire, monsieur, <pi<' c'est le de M. Dellion qui me l'a <l<>mir.

— En sorte, dit M. Bergeret, que nous avons la charge de cette âme?

— Quelle âme? demanda la vieille Angélique.

— Cette âme canine. Un animal, c'est proprement une âme. Je ne dis point une âme immortelle. Pourtant, à considérer la situation que nous occupons dans l'univers, cette pauvre bête et moi, je reconnais à Tune et à l'autre précisément les mêmes droits à l'immortalité.

Après avoir longtemps hésité, la vieille Angélique dit avec un effort douloureux qui retroussait sa lèvre du haut sur les deux dents qui lui restaient :

— Si monsieur ne veut pas du chien, je le rendrai au chef de M. Dellion. Mais vous pouvez le garder, je vous assure. Vous ne le verrez ni ne l'entendrez.

A peine avait -elle dit, que la petite bête, au bruit d'un camion qui passait dans la rue, se dressa sur les genoux de M. Bergeret et se

ïttô l'anneau d'améthyste

mit à pousser des aboiements sonores et prolongés, dont les vitres résonnèrent.

M. Bergeret sourit.

— C'est un chien de garde, dit Angélique en manière d'excuse. Il n'y a pas plus fidèle.

— Lui avez- vous donaé à manger? demanda M. Bergeret.

— Bien sur, répondit Angélique.

— Qu'est-ce qu'il mange ?

— Monsieur sait bien que ie^ mangent de la pâtée.

M. Bergeret, un peu piqué, repartit étourdi ment qu'elle avait bien pu, dans sa p. pitation, le prendre avant la fin nourriture. Sur quoi on le redressa em car il était visible que c'était un chien é mois.

M. Bergeret le posa sur le I regarda avec inté

— Il est joli I dit la servant

— Non, il u'esA pas joli, dit M. Bergi ;

Mais il est sympathique, et il a de beaux yeux. C'est ce qu'on disait de moi, ajouta le i professeur, quand j'avais le triple de son âge et pas encore la moitié de son intelligence. Sans doute, j'ai depuis lors jeté sur l'univers une vue qu'il ne jettera jamais. Mais au ! regard de la vérité absolue, on peut dire que ma connaissance égale la sienne par sa petitesse. C'est, comme la sienne, un point géométrique dans l'infini.

Et s'adressant à la pauvre petite bête qui flairait la corbeille aux papiers :

— Flaire, flaire, lui dit-il, «renifle, prends du monde extérieur toutes les connaissances qui peuvent parvenir à ton simple cerveau par le bout de ton nez noir comme une truffe. Et que moi, cependant, j'observe, je compare, j'étudie : nous ne saurons jamais, ni l'un ni l'autre, ce que nous faisons ici et pourquoi nous y sommes. Qu'est-ce que nous faisons au monde, hein ?

Comme il avait parlé un peu fort, la petite

1G8 l'anneau d'améthyste

bête le regarda avec inquiétude. Et H. Bergeret, revenant à l'idée qui l'avait d'abord occupé, dit à la servante :

— Il faut lui donner un nom.

Elle répondit en riant, les mains su; ventre, que ce n'était pas difficile.

Sur quoi M. Bergeret fit intérieurement cette réflexion que tout est simple aux simples, mais que les esprits avisés, qui considèrent les choses sous des aspects divei multiples, invisibles au vulgaire, éprouvent une grande difficulté à se décider même dans les moindres affaires. Et il chercha un nom qui pût convenir à cette petite chose ani qui, dans le moment, mordillait la fr du tapis.

— Tous les noms de chiens, pensa- t- il, conservés dans les traités de nos vieux veneurs, comme du Fouilloux, el dans

de nos poètes a.

laine, Finaud, Mirant, Briffaut, R gnent des chiens de chasse, la nobl

du chenil, la chevalerie de la canaille. Le chien d'Ulysse s'appelait Argos. Il était chasseur aussi. Homère nous l'apprend. « En sa jeunesse, il chassait les petits lièvres d'Ithaque. Mais il était vieux et ne chassait plus». Il nous faut tout autre chose ici. Les noms que les vieilles demoiselles ont coutume de donner à leur toutou conviendraient mieux, s'ils n'étaient généralement prétentieux et niais. Azor est ridicule.

Ainsi songeait M. Bergeret et il rappelait dans son esprit beaucoup de noms de chiens sans en trouver un seul qui lui fût plaisant. Il pensa en inventer un, mais il n'avait pas d'imagination.

Enfin :

— En quel jour sommes-nous ? demandat-il.

— Le neuf, répondit Angélique, le jeudi neuf.

— Eh bien ! dit M. Bergeret, ne pouvonsnous nommer ce chien Jeudi, comme Robin-

son appela son nègre Vendredi, pour une raison semblable ?

— Comme il plaira à monsieur lique; mais ce n'est guère joli.

— Alors, dit M. Bergeret, trouvez vousmême un nom à votre créature. Car enfin, c'est vous qui l'avez introduit ici, ce chien.

— Oh ! moi, dit la servante, je ne sain pas trouver un nom. Je n'ai pas d'esprit. Quand je l'ai vu sur la paille, dans la cuisine, je l'ai appelé Riquet; et il

jouer dans mes jupes.

— Vous l'avez appelé Riqu

M. Bergeret. Que ne le disiez- vou- Riquet, il restera Riquet. Voilà an assurée. Maintenanl , allez-vous-en avec Riquet et laissez-moi travailler.

— Monsieur, dit Angélique, je von

le chien; je le re}< quand je serai

revenue du marc

— Vous pouvez fort bien l'emmen marché, répondit M. Bergeret.

— Monsieur, c'est que je vais aussi à l'église.

IJ est vrai qu'elle allait à la sacristie de Saint-Exupère demander une messe basse pour le repos de l'âme de son mari. C'est ce qu'elle faisait sans faute une fois l'an ; non qu'elle eût jamais été avisée du décès de Borniche, dont elle n'avait point reçu de nouvelles depuis qu'il l'avait abandonnée. Mais c'était une affaire arrangée dans l'esprit de cette bonne femme que Borniche était , mort. De la sorte elle ne craignait point qu'il vînt lui prendre le peu d'argent qu'elle avait, et elle contribuait, selon ses moyens, à le tirer d'affaire dans l'autre monde, tandis qu'il la laissait tranquille dans celui-ci.

— Eh ! dit M. Bergeret, enfermez cette bête dans la cuisine ou en tel autre endroit convenable et ne m'embarrass...

Il n'acheva point, s'étant aperçu qu'Angélique était partie. Et ce n'était pas sans dessein que, faisant mine de ne point entendre,

elle laissait Riquet près de son maître. Elle voulait les accoutumer Tun à l'autre donner un ami à ce pauvre M. Bergerel qui n'en avait pas. Ayant donc tiré la port* elle, elle enfila le couloir et descendit les degrés. M. Bergeret se remit à l'ouvrage et s'enfonça la tête la première dans son Virgilius nauticus. Ce travail lui était agréable. C'était le repos de sa pensée, une sorte de jeu à sa convenance, un jeu qu'on joue et qui même procure l'agrément de mai des cartes. Car il avait sur sa table, danboîtes, un joli jeu de fiches. Or, tandis qu'il mettait la flotte d'Énée bien propren: par menus morceaux. <ur de menus il sentit comme de petits points qui lui taient la jambe. Riquet, dont il De paitplus, Riquet dressé tout debout, lui i tait le genou, à deux pattes, en agitant petit bout <le queue. Quand il fut las. Riquet se Laissa glisser tout le lon^ du pan t..: puis il se dressa de nouveau ef recomnn

ses tapotements. Et M. Bergeret, ayant détourné la tête de toute sa science de 1 papier, vit deux yeux bruns qui le regardaient avec sympathie.

— Ce qui donne une beauté humaine aux regards de ce chien, pensa-t-il, c'est qu'ils sont tour à tour d'une vivacité riante et d'une lenteur grave, et que par eux s'exprime une petite âme muette dont les pensées ne manquent ni de durée ni de profondeur, et qui est une âme attentive. Mon père aimait les chats, et je les aimai sur son exemple. Il professait que les chats sont les meilleurs compagnons du savant, dont ils respectent le travail. Bajazet, son angora, passait quatre heures de la nuit , immobile et superbe , sur un coin de 9a table. Je me rappelle les prunelles d'agathe de Bajazet ; mais combien ces yeux de pierre précieuse, qui cachent la pensée, combien ce regard de

chat-huant était froid, et dur, et perfide!

174 l'anneau d'ambthyste

Et que j'aime mieux le regard mouillé du chien ! •

Cependant Riquet levait éperdument et agitait ses pattes. Et M. Bergerel, soucieux de retourner à ses amusements philologiques, lui dit avec bonté, mais d'un brei :

— Riquet, allez vous coucher !

Sur quoi Riquet fut, se mettre le mucontre la porte par laquelle Angélique était sortie. Et il demeurait là, jetant par in valles de petites plaintes très humbles. Puis il piétinait sur place, et ses ongles taisaient sur le parquet un grillotis très doux. Puis la plainte faible recommençait, gril-

lotis. Et M. Bergeret, qu'importunaient bruits alternés, dit impérieusement :

— Riquet, tiens-toi tranqui:

Et Riquet le i

bruns, un peu tristes. Il s son

derrière, regarda encore M. !

releva, se retourna contre la poi

seuil et fit entendre de nouveau sa plaince aiguë et douce.

— Tu veux sortir? lui demanda M. Bergeret.

Et le maître, posant sa plume, se leva de dessus son fauteuil, et il alla jusqu'à la porte, qu'il entre-bâilla de trois à quatre doigts. Alors, après s'être assuré qu'il ne risquait point d'être heurté au passage, Riquet franchit l'issue qui lui était ouverte et s'éloigna avec une tranquillité qui prenait presque un air d impolitesse.

M. Bergeret, qui était sensible, en fit la remarque en regagnant sa table. Il songea :

— J'étais près de reprocher à cet animal d'être sorti sans dire merci ni adieu, et d'exiger de lui qu'il s'excusât en prenant congé. C'est son beau regard humain qui m'a inspiré cette sottise. Je le considérais comme un de mes semblables.

Ayant fait cette réflexion, M. Bergeret s'attacha de nouveau à la métamorphose des

vaisseaux d'Énée, joli conte populaire, peut- \ être un peu bien naïf pour être mis en un 1 si noble langage. Mais M. Bergeret n'y voyait point d'inconvénient. Il savait que les contes de nourrice fournissent aux poètes à près toute la matière épique, que Virgile avait recueilli pieusement dans son poème les devinettes, les jeux de mots, les fables grossières et les imaginations puériles des aïeux, et qu'Homère, son maître, et le maître de tous les chanteurs, n'avait guère fait que conter ce que contaient avant lui, depuis mille ans et plus, les bonnes femmes d'Ionie et les pêcheurs des îles. Au reste, c'était pour lors le moindre de ses soucis. Il s'inqui< de bien autre chose. Un terme qu'il rencontrait dans le charmant récit de la métamorphose ne lui présentait point à l 'esprit un sens suffisamment exact. De là son trouble.

— Bergeret, mon ami, se disait-il, c là qu'il faut ouvrir l'œil et monta sagacité. Songe que Vu

tammerit avec une extrême précision quand il traite de la technique des arts ; rappelle toi qu'il fit du yachting à Baïes, qu'il était expert en construction navale, et qu'il faut donc qu'il se soit exprimé en cet endroit avec exactitude.

Et M. Bergeret conféra soigneusement un grand nombre de textes, pour éclaircir le sens du mot qu'il comprenait mal, et qu'il devait expliquer. Il était sur le point d'y voir clair ou du moins il apercevait déjà quelques lueurs quand il se fit à sa porte comme un bruit de chaînes, qui, à la vérité n'était point terrible, mais qui lui sembla bizarre. Ce bruit s'accompagna bientôt d'une plainte grêle et claire, et M. Bergeret, tiré hors de la philologie, supposa, sans effort, que ces sons importuns étaient produits par Riquet.

Riquet, en effet, après avoir cherché vainement Angélique dans le logis, avait été saisi du désir de revoir M. Bergeret. La

178 l'anneau d'améthysie

solitude lui était pénible autant que la société de l'homme lui était chère. Pour faire cesser le bruit et aussi par un secret d de revoir Riquet, M. Bergeret se leva de son fauteuil et alla ouvrir la porte. Riquet entra dans le cabinet avec tranquillité, comme il en était sorti. Mais dès qu'il vit la porte refermée il prit un air triste et il erra dans la pièce comme une âme en peine. Tout à coup il paraissait chercher avec im quelque chose sous les meubles et reniflait bruyamment. Puis il marchait sans but ou s'asseyait dans un coin, bien humblement, à la façon des pauvres qui se tiennent sous le porche des églises. Enfin il ab au plâtre d'Hermès qui était sur la c minée.

Et M. Bergeret lui adreas pleines de ju

— Riquet, cette vaine agi!

flements et ces aboiement venables dans une écurie qu< oabinet

d'un professeur. Il y a apparence que tes ancêtres vivaient avec les chevaux dont ils partageaient la litière. Je ne te le reproche pas, et il est naturel que tu aies hérité leurs mœurs et leurs inclinations avec leur poil ras, leur corps en saucisson et leur museau effilé. Je ne parle pas de tes yeux bruns, car il y a peu d'hommes et même peu de chiens qui en ouvrent d'aussi beaux à la lumière du jour. Mais, pour le reste, tu es un lad, mon garçon, un lad des pieds à la tête, bas sur pattes et les cuisses écartées. Encore une fois, je ne t'en méprise point. Ce que j'en dis est pour que tu saches que, si tu veux vivre avec moi, tu devras quitter tes façons de lad et prendre des manières de scolar, demeurer silencieux et tranquille et respecter le travail, à l'exemple de Bajazet qui, durant quatre heures de nuit, regardait, sans faire un seul mouvement, la plume de mon père courir sur le papier. C'était une secrète et discrète personne. Que ton carac-

tère est différent, mon ami ! Depuis qu^ es entré dans cette chambre studieuse voix rauque, tes reniflements incongrus, tes plaintes en sifflet de machine à vapeur bruit de billes et de chaînes que font tes ongles , les trépidations de toute ta petite machine troublent sans cesse ma pensée, interrompent mes réflexions. Et voici qu'en aboyant tu me fais perdre le sens d'un endroit capital de Servius sur la poupe du vaisseau d'Énée. Sache donc, Riquet, mon ami, que c'est ici la maison du silen demeure de la méditation. Et s'il le plaît d'y demeurer, fais- toi bibliothécaire. T toi!

Ainsi parla M. Bergeret. Riquet, qui a écouté ce discours jusqu'au bout avec une muette attention, s'approcha «lu maître et posa, d'un geste de suppliant, une p timide sur le genou qu'il semblait ainsi aérer selon la coutume antique. ESI M. B geret, dans une i bienveillante, le prit

par la peau du dos et le mit derrière lui sur le coussin du fauteuil profond. Riquet fit trois tours dans ce petit espace et s'y coucha. Il demeura là tranquille, silencieux. Il était heureux. M. Bergeret lui en savait gré. Et, tout en compulsant Servius, il passait par moments la main sur le pelage ras qui, sans être fin, était lisse et très agréable au toucher. Et Riquet, plongé dans un demisommeil, communiquait au maître la bonne chaleur de la vie, le feu subtil et doux des êtres animés. M. Bergeret travailla dès lors avec plus de plaisir que de coutume à son VirgiUus nauticus.

Il avait établi dans son cabinet des rayons de sapin qui montaient jusqu'au plafond, portant les livres méthodiquement rangés. 11 les embrassait tous d'un regard, et ce qui nous reste de la pensée latine était sous sa main. Les Grecs se pressaient à mi -hauteur. En un coin discret et d'accès facile se tenaient Rabelais, les diseurs excellents des Cent Xou-

tes nouvelles, Bonaventure des Pér Guillaume Bouchet, tous les vieux conteurs français, que M. Bergeret jugeait mieux pro- ? portionnés à l'humanité que les auteurs plus sublimes, et qu'il lisait de préférence en moments de loisir. Il ne possédait leurs ouvrages qu'en éditions modernes et communes, mais il avait fait couvrir, par un humble relieur de la ville, ses exempl • des feuillets d'antiphonaires, et il nait quelque plaisir à voir ces francs parleurs ainsi habillés de Requiem et de C'était là le seul lux" et Tunique fan

-a bibliothèque Les auti

étaient ou brochés ou contenus d reliures pauvreg et fatiguée*

•nt qu'en faisait 1< pourtant l'aspect ag dans l'atelier d'un lai traités d'are)

la plus haute tablette, non 0 mais comme d un i

Or, tandis que, partageant son fauteuil avec Riquet, M. Bergeret travaillait à son Virgilius nauticus, le hasard voulut que, pour résoudre une difficulté soudaine, il eût besoin de consulter le petit Manuel d'Ottfried Miïller, qui se trouvait précisément à un doigt du plafond.

Pour y atteindre, il n'était pas besoin d'une de ces hautes échelles à roulettes, surmontée d'une balustrade et d'une tablette, comme il y en avait dans la bibliothèque de la ville, et comme en eurent tous les grands bibliophiles du xvne siècle, du xvmfe et du xixe, desquels plusieurs en tombèrent et ainsi moururent honorablement, de la manière qui est rapportée dans le traité intitulé : Des bibliophiles qui moururent en tombant de leur échelle. Non, certes, il n'en fallait pas tant à M. Bergeret. Un escabeau pliant, à cinq ou six degrés, eût très bien fait son affaire. Il avait vu naguère, dans la boutique de l'ébéniste Glérambaut, sur la rue de Josde, un meuble

184 l'anneau b'améthyste

de ce genre, qui, replié, avait fort bon avec un coup de chanfrein aux montai.:

un trèfle découpé, pour y passer la main. M. Bergeret avait eu grande envie de l'acquérir. Il y avait renoncé, vu l'état de ses affaires qui étaient embarrassées. Personne au monde ne sut mieux que lui que plaies d'argent ne sont point mortelles; mais il n'avait pas d'escabeau. Il y suppléait par une vieille chaise cannée, dont le dossier, rompu autrefois à sa partie cintrée, n'avait plus i sente que deux cornes ou antennes qui. à l'usage, parurent plus nuisibles qu'ut C'est pourquoi on les avait sciée tati-

qucment à la hauteur du que la chaise était devenue un talx tabouret convenait mal à l'empl

M. Bergeret; cela pour deux D'abord le treillis de jonc, un

long usage, s <it au milieu, el

n'y était pas assuré. De plus, était trop ba>. <il quand 0

dessus, c'était à peine si, en levant les bras, on pouvait atteindre du bout des doigts la tablette supérieure. Et, le plus souvent, en lâchant d'en tirer un livre, on en faisait choir plusieurs sur le plancher, où, selon qu'ils étaient reliés ou brochés, ils gisaient les coins rompus ou bien ouverts soit en éventail, soit en accordéon.

Or, dans le dessein de prendre le Manuel d'Ottfried Mùller, M. Bergeret quitta le fauteuil qu'il partageait avec Riquet. Riquet qui, roulé en boule, la tête contre le ventre, reposait dans une tiède langueur, entrouvrit un œil voluptueux, qu'il referma aussitôt. Et M. Bergeret alla tirer le tabouret du coin obscur où il était caché, le plaça à l'endroit qu'il fallait, se hissa dessus et parvint, en se guindant sur la pointe des pieds et en allongeant le bras le plus possible, à toucher d'un doigt, puis de deux doigts, le dos d'un livre qu'il jugea être celui dont il avait besoin. Quant au pouce,

186 l'anneau d'améthi

il demeurait en deçà du rayon, et n d'aucun usage. M. Bergeret, qui en éproi de grandes difficultés à tirer le livre à * fit cette réflexion que la main humain un instrument précieux, précisément | ' que le pouce y est opposé aux quatre au

doigts et que les hommes ne seraient point i artistes s'ils avaient qu< mains.

— C'est à la main, se dit-il, que les hommes doivent d'être constructeurs de nia» I

-, scribes ei lement manipu-

lateurs de toutes substance point un pouce opposé aux auti

trouveraient m péchés que je

ce moment, ei ils n'aui la figun- d main qui, l'empire du monde.

n'ont point pour cela créé les arU

la terre à leur usage. Et il biffa de son esprit I la théorie qu'il venait d'y esquisser. Cependant il travaillait au mieux de ses deux doigts. Il faut savoir que le Manuel d'Ottfried Mùller se compose de trois tomes et d'un atlas. C'est du premier tome que M. Bergeret avait besoin. Il lira d'abord le second, ensuite l'atlas, puis le troisième et enfin le premier. Il le tenait. Il n'avait plus qu'à descendre quand le réseau de jonc céda sous son pied qui passa au travers. Il perdit l'équilibre et tomba sur le plancher, non point aussi rudement qu'on pouvait craindre, car il avait ralenti sa chu le en se tenant à un des montants de la bibliothèque.

Il était toutefois à terre, étonné, chaus- | sant d'une jambe la chaise crevée, tout le corps envahi et comme lié par une douleur diffuse qui, bientôt, se fit particulièrement sentir au coude et à la hanche gauches, sur lesquels il s'était abattu. Mais, comme sa machine n'était pas gravement endommagée,

il rassembla ses esprits ; il songeait déjà à retirer sa jambe droite du tabouret dont elle s'était si malheureusement bot se relever de préférence sur le côté droit, qui n'avait point de mal. Môme, il y tâchait, quand il sentit un souffle chaud sur sa joue. Et, tournant ses prunelles que la douleur et l'horreur avaient remon- . il vit contre son visage le visage de Riquet.

Au bruit de la chute, Riquet avait sauté en bas du fauteuil et couru vers son mail peux maître. Près de lui, maintenant, il s'agitait plein de trouble, avançait, Tour à tour il s'approchait pa et il fuyait de peur d'un danger Il concevait très bien qu'un mail* arrivé, mais il n'avait pas l'espril réfléchi pour couvrir

son inquiétude. Sa fidélité l'attirai!

l'ami souffrant, sa prudence l'arrêtai! au bord de l'endroi! fui

par le calme et le silence qui s'étaient rétablis, de ses deux pattes de devant qui tremblaient, il embrassa M. Bergeret au cou, et le regarda avec des yeux de crainte et d'amour. Et le maître écroulé sourit, et le chien lui lécha le bout du nez. Ce fut un grand réconfort pour M. Bergeret, qui dégagea sa jambe droite, se mit debout et regagna son fauteuil en boitant et en souriant.

Riquet y avait déjà repris sa place. Ses yeux ne luisaient plus que par la fente étroite des paupières rapprochées. Il semblait ne plus songer à l'aventure qui venait de les jeter tous deux dans un si grand émoi. Ce petit être vivait dans le moment présent, sans souci des temps révolus, non qu'il manquât de mémoire, puisqu'il lui souvenait non seulement de son passé, mais du passé profond de ses ancêtres, et que sa tête, grosse comme le poing, était un riche magasin de connaissances utiles ; mais il ne se délectait point à se souvenir et la mé-

moire n'était pas pour lui, comme pour M. Bergeret, une muse divine.

Et M. Bergeret, passant la main sur le poil court et lisse de son compagnon, dit paroles affectueuses :

— Chien, au prix de ton repos, qui doit t'être cher, tu es venu à moi quand j* terrassé et consterné. Tu n'as pas ri, comme aurait fait à ta place tout jeune individ mon espèce. Il est vrai que lu n'as pas le sentiment du ridicule et que, si pour l nature a des aspects joyeu terribles, elle n'en a point de comiq

■ -, par l tu fais le comj le plus

puisse avoir. Je t'ai d'abord inspir confiance et de l'admiration el voici qu t'inspire de la pitié, en, quand n ■ contres dan points de la création élo bien éloignés. Nou> appe

L'ANNEAU D-AMÉIHYSTE 191

espèces différentes. Ce que j'en dis n'est point pour en prendre avantage, mais au contraire par un sentiment de fraternité universelle. Il y a deux heures à peine que nous nous connaissons. Ma main ne l'a point nourri. Quelle charité obscure a jailli pour moi de ta pauvre petite âme ? Ta sympathie eot un charmant mystère. Je ne la repousse point. Dors à la place que tu as choisie, ami 1

Ayant ainsi parlé, M. Bergeret feuilleta le Manuel d 'Ottfried Mùller, que, par un instinct assez merveilleux, il avait gardé dans sa main durant et après sa chute. Il le feuilleta donc et il n'y trouva pas ce qu'il cherchait.

Cependant ses mouvements renouvelaient ses souffrances.

— Je crois, pensa- t-il, que j'ai tout le côté gauche contus et une ecchymose à la hanche. Je soupçonne que ma jambe droite est abondamment éraflée. Et je sens au coude gauche une douleur cuisante. Mais

dois-je me plaindre de ce mal qui m'a fait découvrir un ami ?

Il songeait ainsi, quand la vieille An lique, suant et soufflant, entra dancabinet. Elle ouvrit la porte d'abord, et frappa ensuite. Elle n'entrait jamais sans frapper. Quand elle ne lavait point fait avant, elle le faisait après ; car elle avait de l'usage et savait à quoi la poli >bli-

geait. Elle entra donc, frappa et dit :

— Monsieur, je viens repr ien.

M. Bergeret entendit cette paroles

déplaisir sensible. Il n'avait |

examiné ses droits sur Riqu

vait qu'il n'en avait point, et il était ti

à l'idée que madame

irer de cette bête. Car on lin M'tenait a madame Borniche. I! r

en affectant l'indifférenc

— Il dorf le dormir.

— Je ne le vois seulement pas, «'il la vieille Angélique.

— Il est là, dit Ai. Bergeret, au tond de mon fauteuil.

La vieille Angélique, les mains jointes sur son gros ventre, sourit, et dit d'un tou de douce moquerie :

— Je me demande quel plaisir peut bien avoir cette bête à dormir dans le dos de monsieur.

— Ça, répondit M. Bergeret, c'est son affaire.

Mais, comme il avait l'esprit d'examen, il rechercha aussitôt les raisons de Riquet, et, * les ayant trouvées, il les donna i bonne foi coutumière :

— Je lui tiens chaud et ma présence le rassure. Ce petit compagnon est domestique et frileux.

Et M. Bergeret dit encore :

— Savez-vous, Angélique?... J'irai tantôt lui acheter un collier.

Vlï

Le recteur, M. Leterrier, esprit al philosophe spiritualisle, n* beaucoup de sympathie pour Pinte critique de M. Bergeret. M.

némoral rappror

M. Leterrier avait pi

Il avait signé une proie- con-

damnation qu'i:

Dans la ville, qui com] mille habitante, il n'y avait que cinq ;

sonnes qui fussent du même sentiment que lui sur l'Affaire; c'était M. Bergeret, son collègue à la Faculté, deux officiers d'artillerie et M. Eusèbe Boulet. Encore les officiers observaient-ils un silence rigoureux et M. Eusèbe Boulet, rédacteur en chef du Phare, se trouvait-il obligé, par devoir professionnel, d'exprimer chaque jour avec violence des idées contraires aux siennes propres, de jeter l'invective à M. Leterrier et de le dénoncer à l'indignation des honnêtes gens.

M. Bergeret avait écrit à son recteur une lettre de félicitation. M. Leterrier, alla lui faire visite.

— Ne croyez-vous pas, dit M. Leterrier, qu'il y a dans la vérité une force qui la rond invincible, et assure, pour une heure plus ou moins prochaine, son triomphe définitif? C'est ce que pensait l'illustre M. Ernest Renan ; c'est ce qui a été exprimé plus récemment en une parole digne d'être gravée dans le bronze.

— Et c'est ce que, moi, je na pense pas, dit M. Bergeret. Je pense tout au contraire que la vérité est le plus souvent exposée à périr obscurément sous le mépris ou l'injure. Cette croyance, je pourrais l'illustrer de preuves abondantes. Considérez, mon-1 que la vérité a sur le mensonge des ca tères d'infériorité qui la condamnent à i paraître. D'abord elle est une, elle est une, comme dit M. l'abbé Lantaigne qui l'en admire. Et vraiment il n'y a pas Car, le mensonge étant multiple, elle a contre elle le nombre. Ce n'est point son seul déi ' Elle est inerte. Elle n'est p elle ne se \n bin ; li pourraient la faire

->'nce ou s, Le mensonge, au

tiU, . Et, de pb:

point de le dire

mécanisme des sens, source et réservoir d'illusions; il est moral en ce qu'il s'accorde avec les habitudes des hommes qui, vivant en commun, ont fondé leur idée du bien et du mal, leurs lois divines et humaines, sur les interprétations les plus anciennes, les plus saintes, les plus absurdes, les plus augustes, les plus barbares et les plus fausses des phénomènes naturels. Le mensonge est. le principe de toute vertu et de toute beauté chez les hommes. Aussi voit-on que des figures ailées et des images surnaturelles embellissent leurs jardins, leurs palais et leurs temples. Ils n'écoutent volontiers que les mensonges des poètes. Qui vous pousse à chasser le mensonge, à rechercher la vérité? Une telle entreprise ne peut être inspirée que par une curiosité de décadents, par une coupable témérité d'intellectuels. C'est un attentat à la nature morale de l'homme et à l'ordre de la société. C'est une offense aux amours comme aux vertus des peuples. Le progrès de ce mal

serait funeste, s'il pouvait être hâté. 11 ru rait tout. Mais nous voyons que, dans le fait, st très petit et très lent et que j té n'entame beaucoup le mensonge.

— ïl est évident, dit M. Leterrier, vous ne considérez point ici les scientifiques. Leur progrès est rapi sistibîe et bienfaisant.

— Il est malheureusement hors de doi dit M. Bergeret, que les vérités scientili qui entrent dans les foules s'y en for comme dans un marécage, s'y noi»

datent point et sont sans force pour

les erreurs et les préjugés.

» Les vérités de laboratoin sur voua et sur moi, o sance souveraine, n'ont point d la masse du peuple. .I«i n exei:

Gali

physique chrétienne. Pourtant qu'il a pénétré, en France et partout au

monde, jusque dans les écoles primaires, sans modifier de la façon la plus légère les J concepts théologiques qu'il devait détruire absolument. Il est certain que les d'un Laplace sur le système du monde font paraître la vieille cosmogonie judéo-chrétienne aussi puérile qu'un tableau à horloge fabriqué par quelque ouvrier suisse. Pourtant les théories de Laplace sont clairement exposées depuis près d'un siècle sans que les petits contes juifs ou chaldéens sur l'origine du monde, qui se trouvent dans les livres sacrés des chrétiens, aient rien perdu de leur crédit sur les hommes. La science n'a jamais fait de tort à la religion et Ton démontrera l'absurdité d'une pratique pieuse sans diminuer le nombre des personnes qui s'y livrent.

» Les vérités scientifiques ne sont pas sympathiques au vulgaire. Les peuples, mon- i sieur, vivent de mythologie. Ils tirent de la fable toutes les notions dont ils ont besoin

pour vivre. Il ne leur en faut pas beaucoup, et quelques simples mensonges suffisent a dorer des millions d'existences. Bref la v n'a point de prise sur les hommes. Et il

ut fâcheux qu'elle en eût, car ell contraire à leur génie comme à leurs intérêts.

— Monsieur Bergeret, vous êtes comme les Grecs, dit M. Leterrier. Vous faites de beaux sophismes et vos raisonnements semblent modulés sur la flûte de Pan. Pourtant je crois avec Renan, je crois avec É Zola, que la vérité porte en elle une l pénétrante que n'a point l'erreur ni songe. Je dis « la vérité » et vou dez bien, monsieur Bergeret. Car o

s de vérité et de justice, de ne point les définir pour i parfaitement Os ont

par eux-mêmes une beauté qui brill< lunr de la vcrii I si ce qui i

L ANNEAU D'AMETHYSTE 20 i

dans les épreuves que je traverse en ce moment.

— Puissiez- vous avoir raison, monsieur le recteur, dit M. Bergeret. Mais, en thèse générale, je crois que îa connaissance qu'on a des faits et des hommes est rarement conforme aux hommes eux-mêmes et aux faits accomplis, que les moyens par lesquels notre esprit peut approcher de cette • conformité sont incomplets et insuffisants et que si le temps en découvre de nouveaux il en détruit encore plus qu'il n'en apporte. A mon sens, madame Roland, dans sa prison, montrait dans la justice humaine une confiance un peu naïve quand elle en appelait, d'un cœur si ferme et d'un esprit si sûr, à l'impartiale postérité. La postérité n'est impartiale que si elle est indifférente. Et ce qui ne l'intéresse plus, elle l'oublie. Elle n'est point un juge, comme le croyait madame Roland. Elle est une foule, une foule aveugle, étonnée, misérable et violente comme toutes les foules,

aime, elle hait surtout. Elle a ses préjiiL elle vit dans le présent. Elle ignore le passé. Il n'y a pas de postérité.

— Mais, dit M. Leterrier, il y heures de justice et de réparation.

— Croyez- vous, demanda M. B heure sonne jamais pour Macbe

— Pour Macbeth ?

— Pour Macbeth , fils de Finleg , roi d'Ecosse. La légende et Shakespea:

grandes puissances de l'esprit, en ont

un criminel. J'ai la conviction, m

que c'était un excellent homme. Il protégea

les gens du peuple et les gens d

les violences des nobles. 11 fut 1

bon justicier, ami de

Fat leste. Il n'a point lé le roi i

Sa femme n'était point méchant

pelait Gruoch ef avait t:

la famille de Malcokn.

t été brûlé \ sur ma tabl

quoi prouver la vertu de Macbeth et Tinnocenc de lady Macbeth. Croyez-vous qu'en publiant ces preuves, je changerai le sentiment universel?

— Je ne le crois pas, répondit M. Leterrier.

— Je ne le crois pas non plus, soupira M. Bergeret.

À ce moment des clameurs montèrent de la place publique. C'étaient des citoyens qui, selon l'habitude qu'ils avaient prise, allaient casser des carreaux chez le bottier Meyer, par respect pour l'armée.

Ils criaient mort à Zola! mort à Leterrier! mort à Bergeret! mort aux juifs! Et comme le recteur en éprouvait quelque tristesse et quelque indignation, M. Bergeret lui représenta qu'il fallait comprendre l'enthousiasme des foules.

— Cette troupe, dit- il, va casser les carreaux d'un bottier. Elle y parviendra sans peine. Croyez-vous qu'un tel amas d'hommes réussirait aussi facilement à poser

l«> carreaux ou des sonnettes chez le Cartier de Chalmot? Non certes. 1/ :housiasme populaire n'est pas constructif. Il est essentiellement subversif. Cette fois c'est nous qu'il veut détruire. Mais il ne faut pas tenir trop de compte de cette circonstance particulière. Et nous devons rechercher les lois auxquelles obéit sa pensée.

— Sans doute, répondit M. Leterrier, qui était la candeur même. Mais ce qui arrive me consterne. Pouvons-nou>. - mir,

voir s'insurger contre l'équif peuple qui fut le professeur de droit l'Europe et du monde et qui enseigna la justice à l'univers?

vm

Étant venu à mourir en sa quatre-vingtdouzième année, M. le premier président Cassignol fut conduit à l'église dans le corbillard des pauvres, selon la volonté qu'il avait exprimée. Cette disposition fut jugée en silence. L'assistance tout entière en était secrètement offensée comme d'une marque de mépris pour la richesse, objet du respect public, et comme de l'ostensible abandon d'un privilège attaché à la classe bourgeoise. On se rappelait que M. Cassignol avait toujours tenu maison très honorablement et

20G l'anneau d'améthyste

montré jusqu'en l'extrême vieillesse mie sévère propreté dans ses habits. Bien qu'on le vil sans cesse occupé d'œuvres catholiques, nul n'aurait songé à dire, lui appKquaii paroles d'un orateur chrétien, qu'il an les pauvres jusqu'à se rendre semblable à eux. Ce qu'on ne croyait point venir excès de charité passait pour un paradoxe de l'orgueil, et l'on regardait frojdem humilité superbe.

On regrettait aussi que le défunt, de la Légion d'honnnir. vùt ordonné les honneurs militaires ne lui fussent point rendus. L'état des esprits, enflamn

journaux nationalistes, était plaignait ouvertement dans !a i pas voir les soldats. Le géi Chalmot, venu en civil, lu un

profond ;

ind nombre h .!■

mortuaire. El quand au m des ckx t

précédé par la croix el par les chants liturgiques, le corbillard s'avança lentement vers la cathédrale, entre les coiffes blanches de douze religieuses, suivi par les garçons et les filles des écoles congréganistes, dont la file grise et noire s'allongeait à perte de vue, le sens apparut clairement de cette longue vie, consacrée au triomphe de l'Église catholique. La ville entière suivait en troupe. M. Bergerel marchait parmi les traînards du cortège. M. Mazure, s'approchant, lui dit à l'oreille :

— Je n'ignorais point que ce vieux Cassignol eût été, de son vivant, zélé tortionnaire. Mais je ne savais pas qu'il fût si grand caiotin. 11 se disait libéral î

— Il l'étaii, répondit M. Bergeret. Il lui fallait bien l'être, puisqu'il aspirait à la domination. N'est-ce point par la liberté qu'on s'achemine à l'empire?... Mon cher monsieur Mazure, vous m'attendrissez.

— Pourquoi ? demanda l'archiviste.

— Parce que, en sympathie avec la foule, vous déployez sans cesse la faculté louch d'être trompé, et que vous marchez avec zèle dans la procession des dupes triomphai.

— Oh ! si vous voulez parler de l'Affaire, répondit énergiquement M. Mazure, je \ préviens que nous ne nous entendrons pas du tout...

— Bergeret, connaissez -vous beaucoup ecclésiastique ? demanda le docteur Fornerol.

Et il indiqua d'un tour d'œil un pn agile et gras qui se coulait da;

— L'abbé Guitrel ! fit M. Bergerel ... Qui ne connaît Guitrel

leur attribue des aventures conti

Fontaine et Boccace. En fait la de M. Gui in ge canon i

qui i pronoi

paroi»; qu'on m'a rapp •

: mon tOUP. Il a «lit : o Si xvii ■ itre nn])\'

crime, le xix* sera peut-être appelé le siècle de l'expiation. » Hein ! Si l'abbé Guitrel disait vrai ?

— Non, répondit l'archiviste. Le nombre des esprits émancipés augmente de jour en jour. La liberté de conscience est à jamais acquise. L'empire de la science est fondé. Mais je crains un retour offensif des cléricaux. Les circonstances favorisent la réaction. J'en suis soucieux. Je ne suis pas comme vous un dilettante. J'aime la République d'un amour inquiet et farouche.

En discourant de la sorte, ils atteignirent le parvis de la cathédrale. Au-dessus des têtes chauves, chenues ou noires, par la grande baie ouverte, s'échappaient de l'ombre chaude les sons de l'orgue et l'odeur de l'encens.

— Je n'entre pas là dedans, dit M. Mazure.

— J'y entrerai un moment, dit M. Bergeret. J'aime les cérémonies du culte.

Quand ils entrèrent, le Dies trœdéro ses amples formules. M. Bergeret était .rière M. Laprat-Teulet. Il voyait du cô! 'l'évangile, réservé aux femmes, madam Gromance, blanche dans ses vêtements s bres, les yeux comme des fleurs, et vid< toute pensée. Il la trouva plus désirabl cela. Le chantre fit jaillir dans la \ retts strophe de la prose des morts :

Qui latronem c-xaudisti Et Mariam absolvisti, Miiii quoque spem dedisti.

— Vous entendez, Fornerol, dit M. J geret : « Qui la m larron moi aussi lu as donné doute q grandeur à dictei

ute un»' assemblée. Le mérite en rei es visionnai i Vhruzzes, à ces pan \res, à ces foiu rai ren

L'ANNEAU l) AMÉTHYSTE -il

aux richesses pour échapper à la haine qu'elles font naître. Mauvais économistes, ces compagnons de saint François ! M. Méline les mépriserait profondément si jamais, par aventure, il entendait parler d'eux.

— Ah! dit le docteur, ce sont les compagnons de saint François qui ont prévu la manière dont cette assistance-ci serait composée I

— Le Oies irœ fut rimé, je crois, dans un couvent tranciscain du xnr' siècle, dit mon sieur Bergeret. Il faudra que je consul i

ce sujet, mon grand ami, le command Aspertini.

Cependant l'office des morts s'achevait.

En suivant le char qui portait au cime: le corps du magistrat. M. Mazure, M. le docteur Fornerol et M. Bergeret, qui marchaient de front, échangèrent des propos.

Comme ils passaient devant la maison de la reine Marguerite :

— L'acte est signé, dit l'archiviste Mazure.

Terremondre, possesseur de l'antique demeure de Philippe Tricouillard, y installe ses collections, dans la secrète pensée de les vendre un jour fort cher à la ville, dot sera ainsi le bienfaiteur. A propos, il s'est décidé, Terremondre; il se porte à Seuilly, comme républicain progressiste, mais on sait de quel côté il fera faire des progrès à la République. C'est un rallié.

— N'est-il pas soutenu par le gouvernement? demanda M. Bergen

— Il est appuyé par le préfet et combattu par le sous-préfet, répondit M. Mazure sous-préfet de Seuilly est di;

dent du conseil. Et le préfet Worms-Clawlin les instructions du ministi 'inté-

rieur.

— Vou cette boutique ? -lit leur Fornerol.

— La boutique de la veuve Lel teinturière? «lit M. Maxi

— Précisément, dit li

son mari est mort bien singulièrement il y a six semaines. Il est mort de peur, littéralement, par inhibition, à la seule vue d'un chien qu'il croyait enragé, et qui ne l'était pas plus que moi.

Et le docteur Fornerol exposa les morts diverses des hommes et des femmes auprès desquels il avait été appelé pour exercer son art.

Et M. Mazure, qui étal' libre penseur, fut pris, à l'idée de la mort, d'un grand désir d'avoir une âme immortelle.

— Je ne crois pas, dit-il, un mot de ce qu'enseignent les diverses églises qui se partagent aujourd'hui la domination spirituelle des peuples. Je sais trop bien comment les dogmes s'élaborent, se forment et se transforment. Mais pourquoi n'y aurait-il pas en nous un principe pensant, et pourquoi ce principe ne survivrait- il pas à cette association d'éléments organiques qu'on nomme la vie?

— Je voudrais , dit M. Bergeret, vous demander ce que c'est qu'un principe pensant, mais je vous embarrasserais sans doute.

— Nullement, répondit M. Mazure; j pelle ainsi la cause de la pensée, ou, si vous voulez, la pensée elle-même. Pourquoi la pensée ne serait-elle point immort* i

l — Oui , pourquoi ? demanda à son tour M. Bergeret.

— Cette suppos- .on n'est point absudit M. Mazure encou :;.

— Et pourquoi, demanda M. B> ; un M. Dupont n'habiterait-il point la m.! des Tintelleries qui porte le numéro Cette supposition n'est point absurde nom de Dupont est commun en Fi

la maison que je dis est à trois corjlogis.

— Vous n*

— Moi, je suis spi ri tua liste d'une » manière, dit le docteur F>rnerol. Le si tualisme est un agent thérapeutique qu'il ne

faut pas négliger dans l'état actuel de la médecine. Toute ma clientèle croit à l'immortalité de l'âme et n'entend pas qu'on plaisante là-dessus. Les bonnes gens, aux Tintelleries comme ailleurs, veulent être immortels. On leur ferait de la peine en leur disant que peut-être ils ne le sont pas. Voyez-vous madame Péchin qui sort de chez le fruitier avec des tomates dans son cabas ? Vous lui diriez : « Madame Péchin, vous goûterez des félicités célestes pendant des milliards de siècles, mais vous n'êtes point immortelle. Vous durerez plus que les étoiles et vous durerez encore quand les nébuleuses se seront formées en soleils et quand ces soleils se seront éteints, et dans l'inconcevable durée de ces âges vous serez baignée de délices et de gloire. Mais vous n'êtes point immortelle, madame Péchin. » Si vous lui parliez de la sorte, elle ne penserait point que vous lui annoncez une bonne nouvelle et si, par impossible, vos discours

246 l'anneau »'améthyste

étaient appuyés de telles preuves qu'elle y ajoutât foi, elle serait désolée, elle tomberait dans le désespoir, la pauvre vieille, et elle mangerait ses tomates avec ses larmes.

» Madame Péchin veut être immortelle. Tous mes malades veulent être immortels Vous, monsieur Mazure, et vous-même, monsieur Bergeret, vous voulez être immortels. Maintenant je vous avouerai que l'instabilité est le caractère/ essentiel des combinaisons qui produisent la vie. La vie, voulez-vous que je vous la définisse scientifiquement? C'est de l'inconnu qui f... le camp. «

— Gonfucius, dit M. Bergeret, élail un homme bien raisonnable. Son Ki-Lou, demandant un jour comment il lai lait servir les Esprits et les Génies, le naître répondit : « Quand Thom encon- en état de servir Thumanit ment pourrait-il servir les E?prit< £éaies? — Permettez -moi, ajouta le dis-

ciple, de vous demander ce que c'est que la mort. » Et Confucius répondit : « Lorsqu'on ne sait pas ce que c'est que la vie, comment pourrait-on connaître la mort ? »

Le cortège, longeant la rue Nationale, passa devant le collège. Et le docteur Fornerol se rappela les jours de son enfance, et il dit :

— C'est là que j'ai fait mes études. Il y a longtemps. Je suis beaucoup plus vieux que vous. J'aurai cinquante-six ans dans huit jours.

— Vraiment, dit M. Bergeret, madame Péchin veut être immortelle?

— Elle est certaine de l'être, dit le docteur Fornerol. Si vous lui disiez le contraire, elle vous voudrait du mal et ne vous croirait pas.

— Et cela, demanda M. Bergeret, ne l'étonné pas de devoir durer toujours, dans l'écoulement universel des choses ? Et elle ne se lasse pas de nourrir ces espérances

démesurées? Mais peut-être na-t-elle pas beaucoup médité sur la nature des êires e4 sur les conditions de la rie.

— Qu'importe! dit le docteur. Je ne conçois pas votre surprise, mon cher monsieur Bergeret. Cette bonne dame a de la religion. C'est même tout ce qu'elle a au monde. Elle est catholique, étant née dans un pays catholique. Elle croit ce qui lui a é*é enseigné. C'est naturel!

— Docteur, yous parlez comme Zaïre, dit M. Bergeret. f eusse été près du Gange... Au reste, la croyance à l'immortalité de 1*.

est vulgaire en Europe, en AmériqiN une partie de l'Asie. Elle se Afrique avec les cotonna-

— Tant mieux! dit le docteur.

ire à la civilisation.

malheureux ne se résignerai sort.

— Pourtant, «lit M. I chinuis travaillent pour un faibi

sont patients et résignés, et ils ne sont pas spiritualistes.

— Parce que ce sont des jaunes, dit le docteur Fornerol. Les races blanches ont moins de résignation. Elles conçoivent un idéal de justice et de hautes espérances. Le général Cartier de Ghalmot a raison de dire que la croyance à une vie future est nécessaire aux armées. Elle est aussi fort utile dans toutes les transactions sociales. Sans la peur de l'enfer, il y aurait moins d'honnêteté.

— Docteur, demanda M. Bergeret, croyezvous que vous ressusciterez ?

— Moi, c'est différent, répondit le docteur. Je n'ai pas besoin de croire en Dieu pour être un honnête homme. En matière de religion, comme savant, j'ignore tout; comme citoyen, je crois tout. Je suis catholique d'État. J'estime que les idées religieuses sont essentiellement moralisatrices, et qu'elles contribuent à donner au populaire des sentiments humains

— C'est une opinion très répandue, dit M. Bergeret. Et elle m'est suspecte par sa vulgarité même. Les opinions commi passent sans examen. Le plus souvent, on ne les admettrait pas si l'on y faisait attention. Il en est d'elles comme de cet amateu r spectacles qui pendant vingt ans entra à ht Comédie -Française en jetant au contrôle ce nom : « feu Scribe ». Un droit d'en h motivé ne supporterait pas l'examen. Mais on ne l'examinait pas. Comment pen que les idées religieuses sont essenti< moralisatrices, quand on voit que l'histoire des peuples chrétiens est tissue de de massacres et de supplices? Vous i

qu'on ait plus de }>it '•!

monastères. Pourtant toutes les > de

moines, les blanches et li les capucines, se sont souillé* plus exécrables. Les suppôts de llnq el l< de la I.'

étaient cruels. Je ne parle j>

ensanglantèrent le monde, parce qu'il n'est pas certain qu'ils croyaient à une autre vie. La vérité est que les hommes sont des animaux malfaisants, et qu'ils restent malfaisants même quand ils s'attendent à passer de ce monde dans un autre, ce qui est déraisonnable, si l'on y songe.

» Toutefois, ne vous imaginez pas, docteur, que je dénie à madame Péchin le droit de se croire immortelle. Je vous dirai môme, en sa faveur, qu'elle ne sera point déçue, au sortir de cette vie; qu'une illusion durable a les attributs de la vérité, et que l'on n'est jamais trompé si l'on n'est jamais désabusé.

La tête du cortège était déjà entrée dans îe cimetière. Les trois causeurs ralentirent le pas.

— Monsieur Bergeret, si, comme moi, dit le docteur, vous visitiez, chaque matin, un demi -quarteron de malades, vous comprendriez, comme moi, la puissance des curés. Et

vous-même, ne vous surprenez- vous pas parfois sinon à croire, du moins à désirer l'immortalité?

— Docteur, répondit M. Bergeret, je pe à ce sujet comme madame Dupont-Delagneau. Madame Dupont-Delagneau était fort lie quand mon père était fort jeune. Elle l'aimait beaucoup et causait volontiers avec lui. Il touchait par elle au xvine siècle. J'ai recueilli sur sa bouche certains prop< cette dame et celui-ci entre autres :

» Comme elle était malade, à la campagne, son curé Talla voir et lui parla d

future. Elle répondit, avec une petite moue dédaigneuse, qu'elle se défiait de l'autre I monde. « Vous m'assurez, dit-elle, qui l'a fait esl le même qui a fait ce moi : ci. Je ne sais que trop comment il travaille. * bien ! docteur, j'ai pour 1-' ; quYn avait h.

le docteur, l'immortalité par la science, l'immortalité dans les astres ?

— J'en reviens, dit M. Bergeret, à la pensée de madame Dupont-Delagneau. J'aurais trop peur que le système d'Altaïr ou d'Aldébaran ne ressemblât au système solaire, et que ce ne fût pas la peine de changer. Quant à renaître sur cette boule-ci, grand merci, docteur!

— Non, vraiment demanda le docteur, vous ne voulez pas, comme madame Péchin, être immortel d'une façon ou d'une autre?

— Toute réflexion faite, répondit M. Bergeret, je me contente d'être éternel. Et je le suis dans mon essence. Quant à la conscience dont je jouis, c'est un accident, docteur, un phénomène d'un instant, comme la bulle formée à la surface de l'eau.

— D'accord. Mais il ne faut pas le dire, répliqua le docteur.

— Pourquoi ? demanda M. Bergeret.

— Parce que ces doctrines ne sont pas

i*24 L'ANNEAU D'AMÉTHYSTE

appropriées au grand nombre, et qu'il faut parler comme la foule, si l'on ne peut penser comme elle. C'est la communauté des croyances qui fait les peuples forts.

— Ce qui est vrai, répliqua M. Bergeret, c'est que les hommes animés d'une foi commune n'ont rien de plus pressé que d'exterminer ceux qui pensent différemment, surtout quand la différence est très petite.

— Nous allons entendre trois discours, dit M. Mazure.

M. Mazure: se trompait. Cinq discours furent prononcés, dont personne n'entendit rien. Les cris de « Vive l'armée! éclatèrent sur le passage du général Cartier de Chalmot. H. Leterrier et M. Bergeret fui poursuivis par les huées de la jeunesse nationaliste.

Par un soir humide de mai, les dames de Brécé, dans le grand salon, tricotaient des brassières pour les enfants des pauvres. La vieille madame de Gourtrai, debout le dos à la cheminée , troussant sa robe , se chauffait les mollets. M. de Brécé, le général Cartier de Chalmot et M. Lerond causaient en attendant de faire un whist.

M. de Brécé ouvrit un journal de la veille, qui traînait sur la table.

— Les hostilités n'ont pas encore sérieusement commencé, dit- il, entre l'Espagne et

l'Amérique... Quelles sont vos prévisions sur l'issue de la guerre, général? Je serais bien désireux de connaître à ce sujet, l'opinion d'un militaire aussi éminent que vous.

— Ce serait certainement, dit M. Lerond, une bonne fortune peur nous, d'avoir v appréciation, général, sur l'état des forces qui vont se mesurer dans les Antilles et dans les mers de Chine.

Le général Cartier de Chai mot se pasmain sur le front, ouvrit la bouche 1 avant que de parler, et dit avec aulor

— En déclarant la guerre à l'Espagne, les Américains ont commis une imprudqui pourrait bien leur coûter cl possédant ni armée de terre, ni

île, il leur sera difficile de soutenir la lutte eontre une armée exercée el }. Ils ont d

miciens, mais des chauffeurs caniciens ne constituent pas un e de

guen

— Vous croyez, général, au succès des Espagnols? demanda M. Lerond.

— En principe, répondit le général, le succès d'une campagne dépend de circonstances qu'il est impossible de prévoir; mais nous pouvons d'ores et déjà constater que les Américains ne sont pas préparés à la guerre. Et la guerre exige une longue préparation.

— Voyons! général, s'écria madame de Gourtrai, dites-nous que ces bandits d'Américains seront vaincus.

— Leur succès est problématique, répondit le général. Je dirais même qu'il serait paradoxal et qu'il infligerait un insolent démenti à tout le système en usage dans les nations essentiellement militaires. En effet, la victoire des États-Unis serait la critique en action des principes adoptés dans toute l'Europe par les autorités militaires les plu9 compétentes. Un tel résultat n'est ni à prévoir, ni à souhaiter.

— Quel bonheur ! s'écria madame de Courtrai en frappant de ses mains osseuses ses vieilles cuisses et en secouant sur sa tète, comme un bonnet fourré, sa rude chevelure grise. Quel bonheur ! nos amis les Espagnols seront victorieux. Vive le roi !

— Général, dit M. Lerond, je prête à vos paroles la plus grande attention. Le succès militaire de nos voisins serait accueilli bien favorablement en France; et qui sait s'il ne déterminerait pas chez nous un mouvement royaliste et religieux?

— Permettez, dit le général, je n'augure en rien de l'avenir. Le succès d'une campagne dépend, je vous le répète, de circonstances qu'il est impossible de prévoir. Je me borne à considérer la qualité des éléments en présence. Et, à ce point de vue, l'avantage appartient incontestablement à l'Espagne, bien qu'elle ne dispose pas d'un assez grand nombre d'unités navales.

— Certains symptômes, dit M écé,

sembleraient indiquer que les Américains commencent à se repentir de leur témérité. On affirme qu'ils sont épouvantés. Us s'attendent tous les jours à voir les cuirassés espagnols apparaître sur les côtes de l'Atlantique. Les habitants de Boston, de New- York et de Philadelphie fuient en masse vers l'intérieur des terres. C'est une panique générale.

— Vive le roi ! cria avec une joie farouche madame de Courtrai.

— Et la jeune Honorine, demanda M. Lerond, est-elle toujours favorisée d'apparitions, par Notre-Dame-des-Belles-Feuilles ?

La duchesse douairière de Brécé répondit avec embarras :

— Toujours.

— Il serait bien à désirer, répliqua l'ancien substitut, qu'on dressât procès-verbal des dépositions que fait cet enfant, relativement à ce qu'elle voit et entend dans ses extases.

Aucune réponse ne fut faite à ce souhait,

pour la raison qu'ayant entrepris un jour de notei au crayon les paroles attribuées par Honorine à la Sainte Vierge, madame Jean avait bientôt cessé d'écrire : l'enfant employait de vilains mots. D'ailleurs M curé Traviès, qui se mettait tous les soirs à l'affût du lapin dans les bois de Lénonville y surprenait trop souvent Isidore et Honorine couchés ensembles sur un lit de feu mortes, pour qu'il doutât encore que ces enfants ne fissent toute l'année ce qu'autour d'eux les bêtes faisaient en une seule sai- M. Traviès était un peu braconnier, il ne péchait ni par les mœurs ni par la doctrine. Il induisit de ces obs» répétées qu'il n'étaii croyable que la

Sainte Vierge apparût à Honorine.

Il s'en ouvrit aux dames du qui

furent, non point convaincues, mais truiib. Aussi, quand M Ler «d demanda des détails précis sur 1 détournèrent la conversât.

— Si vous voulez des nouvelles de Lourdes, dit la duchesse douairière, nous en avons.

— Mon neveu, dit M. de Brécé, m'écrit que les miracles se produisent abondamment dans la grotte.

— Je l'ai également entendu dire par un de mes officiers, répondit le général. C'est un jeune homme de mérite qui est revenu émerveillé de ce qu'il avait vu à Lourdes.

— Vous savez, général, dit M. de Brécé, que des médecins attachés à la piscine constatent les guérisons miraculeuses.

— On n'a pas besoin de l'opinion des savants pour croire aux miracles, dit madame Jean, avec un pur sourire. J'ai plus de confiance dans la Sainte Vierge que dans les médecins.

Puis on parla de l'Affaire. On s'étonnait que le syndicat de trahison étalât une audace impunie. ^ de Brécé exprima avec une grande force cette pensée :

— Quand deux Conseils de guerre se sont prononcés, il ne peut subsister le moindre doute.

— Vous savez, dit madame Jean, que mademoiselle Deniseau, la voyante du cheflieu, a appris de la bouche de sainte Radegonde, que Zola se ferait naturaliser italien et ne reviendrait pas en France.

Cette prophétie fut accueillie avec faveur. Un domestique apporta le courrier.

— Nous allons peut-être avoir des nouvelles de la guerre, dit M. de Bréoé en dépliant un journal.

Et dans un grand silence, il lut tout haut :

— « Le commodore Dewey a détruis flotte espagnole dans le port de Manille. Les Américains n'ont pas perdu un homme. »

Cette dépêche causa un lient

dans le salon. Seule, madame de Coui i gardant un maintien assuré, B'éjHa •

— Ce i - vrai!

— La dépêche, objecta M. Lerond, est de source américaine.

— Oui, dit M. de Brécé. Il faut se défier des fausses nouvelles.

Chacun imita cette prudence. Pourtant cette vision soudaine avait attristé les âmes, d'une flotte bénie par le pape, battant le pavillon du roi catholique, portant à lavant de ses navires les noms de la Vierge et des saints, désemparée, fracassée, coulée par les canons de ces marchands de cochons et de ces fabricants de machines à coudre, hérétiques, sans rois, sans princes, sans passe, sans patrie, sans armée.

M. Bergeret s'inquiétait de l'ôl affaires et craignait de tomber en d \ Quand il reçut lavis qu'il était nommé professeur titulaire.

Cette nomination lui vint un jou son nouveau logis de la place Saint- 1 au moment où il s'y attendait le m Il en éprouva une joie plus n". -lissent sembla 1.

en ataraxie. Il en con<;u' flatteuses espéra M était ! riant

quaml, le soir, M. Goubin,

^fc*M~

depuis la trahison de M. Roux, vint le chercher en son logis, pour l'accompagner, selon la coutume, au café de la Comédie.

La nuit était brillante d'étoiles. M. Bergeret, en battant du pied le pave pointu des rues, regardait le ciel. Et, comme il était curieux d'astronomie amusante, il montra du bout de sa canne à M. Goubin une belle étoile rouge dans les Gémeaux.

— C'est Mars, dit-il. Je voudrais bien qu'il y eût d'assez bonnes lunettes pour voir les habitants de cette planète et leurs industries.

— Mais, cher maître, dit M. Goubin, ne me disiez-vous pas, il y a peu de temps, que la planète Mars n'était point peuplée, que les univers célestes étaient inhabités et que la vie, telle du moins que nous la concevons, devait être une maladie propre à notre planète, une moisissure répandue à la surface de notre monde gâté ?

— Vous ai-je dit cela? demanda M. Ber~ geret.

— Je crois bien que vous me l'avez dit, cher maître, répliqua M. Goubin.

Il ne se trompai* pas. M. Bergeret, après la trahison de M. Roux, avait dit expressément que la vie organique était une moisissure rongeant la surface de notre monde malade. Et il avait ajouté qu'il espérait, pour la gloire des cieux, que la vie se produisait normalement dans les lointains univers sous les formes géométriques de la cristallisation. « Sans quoi, avait-il ajouté, je n'aurais aucun plaisir à regarder Le ciel étoile des nuits. » Mais il était maintenant d'un sentiment contraire.

— Vous me surprenez, dit -il à M

bin. On a quelques raison< de supposer que tous ces soleils, que vous voyez luire dans

. éclairent et çhauffenl la vie ei la pei La vie, même sur la formes agréables, et la ; serais curieux de connaître i le la

terre gui oage dans il à Poj ;

du soleil. Elle est notre voisine, nous ne sommes séparés d'elle que par quatorze millions de lieues, ce qui est une bien petite distance céleste. Je voudrais savoir si, sur la planète Mars, les corps vivants sont plus beaux que sur la terre et les esprits plus vastes.

— C'est ce qu'on ne saura jamais, dit M. Goubin, en essuyant le verre de son lorgnon.

— Du moins, répliqua M. Bergeret, los astronomes ont-ils étudié la configuration que présente, dans de fortes lunettes, cette planète rouge ; et leurs observations s'accordent pour y reconnaître des canaux innombrables. Or, l'ensemble des hypothèses, qui s'appuient les unes sur les autres pour former le faisceau d'un grand système cosmique, nous amène à croire que cette planète voisine est notre aînée ; et dès lors nous pouvons penser que ses habitants sont, par le bénéfice de l'âge, plus sages que nous.

» Ces canaux donnent aux vastes continents qu'ils traversent l'aspect de la Lombardie. A vrai dire, nous n'en voyons ni l'eau, ni les rives, mais seulement la \ tation qui les borde, et qui apparaît à l'observateur comme une ligne faible, diffuse, et, selon la saison, plus pâle ou plus sombre. Ils se trouvent surtout à l'équateur de la planète. Nous leur donnons les noms terrestres de Gange, d'Euripe, de Phison, de Nil, d'Orcus. Ce sont des canaux d'irrigation comme ceux auxquels Léonard de Vinci vaillait, dit-on, avec le talent d'un exct\ ingénieur. Leur parcours toujours dû les bassins circulaires auxquels ils sent, font assez voir qu'ils sont des œu d'art et l'effet d'une pen nature aussi est géomètre, mais pas de cette man i

» Le canal martien q\ nommé l'Or lie incoi

rable : il 11

séparés les uns des autres par des distances égales, ce qui lui donne l'aspect d'un rosaire. N'en doutons point, les canaux de Mars ont été creusés par des êtres intelligents.

Ainsi M. Bergeret peuplait l'univers de formes séduisantes et de pensées sublimes. Il remplissait le vide des abîmes du ciel, parce qu'il venait d'être nommé professeur titulaire. Il était plein de sagesse, mais il ^tait homme.

Il trouva en rentrant chez lui la lettre que voici :

a Milan, le...

» Cher monsieur et ami,

» Vous avez trop compté sur mon savoir. J'ai le regret de ne pouvoir satisfaire la curiosité qui s'est éveillée dans votre esprit, me dites- vous, pendant les obsèques de M. Cassignol.

» Mon attention ne s'est portée sur nos

vieux chants liturgiques que lorsqu'ils se rattachaient d'une manière ou d'une autre à la littérature dantesque, et je ne puis rien vous dire, concernant la prose des morts, que vous ne sachiez déjà.

» La plus ancienne mention qu'on trouve de ce poème est faite par Bartolomeo Pisano avant 4401. Maroni attribue le Dies irœ à Frangipani Malabranca Orsini, cardinal en 1278. Wadding , le biographe de l'ordre séraphique, donne cet ouvrage à ira Tomaso da Gelano, qui floruit sub anno i%o0. Ces attributions sont l'une et l'autre dénuées de toute preuve. Il est du moins probable que cette prose fut composée, au xne si Italie.

» Le mauvais texte du missel romain a été encore gâté au xvne siècle. Une ; de marbre, conservée dans L'église de S Francesco, à Mantoui . présente un i ancien et moins défectueux do po vous le désirez, je ferai copier pour vou

Vanneau d'améthyste 241

Marmor mantuanum. Vous me contenterez en disposant de moi pour ceci comme en toute rencontre. Je n'ai rien de plus cher au monde que de vous servir.

» En retour faites-moi, s'il vous plaît, la grande faveur de me copier une lettre de Mabillon, conservée dans la bibliothèque de votre ville, fonds Joliette, recueil B, numéro 3715 8, folio 70. Le passage de cette lettre qui m'intéresse particulièrement est relatif aux Anecdota de Muratori. 11 me sera plus précieux si je le tiens de vous.

» Je vous dirai à ce sujet que Muratori ne croyait pas en Dieu. J'ai toujours eu envie d'écrire un livre sur les théologiens athées, dont le nombre est considérable. Pardonnez- moi la peine que vous prendrez pour moi à la bibliothèque de la ville, je souhaite que vous en soyez récompensé par la rencontre de la nymphe portière, aux cheveux d'or, qui écoute, avec des oreilles purpurines, les propos amoureux, en balançant au bout de

212 L ANNEAU D AMETUYSTE

ses doigts les grosses clefs de vos antiques trésors. Cette nymphe me rappelle que j'ai passé les jours d'aimer et qu il est temps de cultiver des vices choisis. La vie serait vrai- I ment trop triste si le rose essaim des peu | polissonnes ne venait parfois consoler la j vieillesse des honnêtes gens. Je puis I part de cette sagesse à un esprit rare comme le vôtre et capable de la comprendre.

» Si vous venez à Florence, je vous ferai voir une muse qui garde la maison de Dante et qui vaut bien votre nv admirerez ses cheveux roux; ses yeux :

son corsage plein, et vous tien pour une merveille. Il est de m deur, droit, fin et avec des narines ftv

'es. Je vous le signale, parce que vous savez que 1p nature réu et, par le à les constri::

trop souvent de je '

» La lettre do Ma bi lion que j de copier pour moi comme:

Ni les fatigues de Vâge, monsieur... Excusez mes importunités et agréez, cher monsieur, les sentiments de sincère estime et de vive sympathie avec lesquels, je suis tout votre

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