CARLO ASPERTINI
» P. -S. — Pourquoi les Français s'obstinent-ils à ne pas reconnaître une erreur judiciaire qui ne fait plus de doute et qu'il leur serait facile de réparer sans dommage pour personne? Je cherche les raisons de leur conduite sans pouvoir les découvrir. Tous mes compatriotes, toute l'Europe et le monde entier partagent ma surprise. Je serais bien curieux de connaître votre avis sur cette étonnante affaire.
Le quartier, dans le clair matin îein
du mouvement des hommes de corvée, qui balayaient le pavé ou pansaient Au fond de la cour, dans son sale be et son pantalon de toile, le soldat B en compagnie des soldats Cocot balle debout devant une marmite pi pluchait «les pommes <!«' lerre, temps en temps une eso duite d'un sous-officier, dévalait en d'un escalier, el répandail sur l'invincible g
L'ANNEAU DAMÉTHYSTE 245
qu'il y avait de plus expressif dans ces hommes instruits à marcher, c'était le pas, un pas lourd et travaillé, une marche écrasante et sonore. A tout moment aussi, des registres petits et grands, divers, nombr passaient au bras des fourriers importants. Les soldats Bonmont, Cocot et Briqueballe pelaient les pommes de terre et les jetaient dans la marmite. Cependant ils échangeaient des paroles en*petit nombre et ils exprimaient en termes très grossiers des pensées très innocentes. Et le soldat Bonmont songeait.
Devant lui, par delà les grilles qui fermaient la cour de la caserne monumentale, s'étendait un cercle de collines dont les blanches villas étincelaient au soleil du matin dans les branches violettes des arbres. Des actrices et des fdles nichaient là, amenées par le soldat Bonmont. Une nuée de femmes galantes, de bookmakers, de journalisles sportifs et militaires, de maquignons, d'entremetteurs et d'entremetteuses et de maîtres
chanteurs, s'était abattue autour de la ca^ où le riche fantassin faisait son service. En touchant les pommes de terre, il aurait pu s'enorgueillir d'avoir assemblé, si loin de Paris, une société si parisienne. Mais i! avait l'habitude de la vie, l'expérience des hommes, et cette gloire ne le flattait pas. li était morose et soucieux. Il n'avait qu'une ambition, se faire octroyer le bouton des Brécé. II le désirait avec la violence héréditaire, avec cette force que le grand baron avait montr la conquête des choses, des corps mais non pas certes avec l'intelligence cl et profonde, le génie de son énorm Lui-même, il se sentait infér richesses; il en souffrait et il . int.
Il songeait :
— uton, il-
Il jeta violemment dans la marmite sa pomme de terre pelée. Et le soldat Cocot, poussant un gros juron dans un gros rire, s'écria :
— Voilà qu'il renverse le bouillon, maintenant, misère de sort!
Et Briqueballe s'égaya de cette plaisanterie, parce qu'il avait l'âme simple et qu'il était de la classe. Et il se réjouissait de revoir bientôt la maison de son père, bourrelier à Ca}reux.
— Ce vieux cafard de Guitrel ne fera rien pour moi, songeait le soldat Bonmont. Il est très fort, Guitrel, plus fort que je n'aurais cru. Il m'a posé ses conditions. Tant qu'il ne sera pas évêque, il ne parlera pas à ses amis de Brécé. Il est rosse tout de même.
— Bonmont, dit Briqueballe, ne f... pas les éplucbures dans la marmite.
— C'est pas à faire, dit Cocot.
— Je suis pas de semaine, répondit Bonmont.
Ainsi parlaient ces trois hommes, parce qu'ils étaient égaux.
Et bonmont songeait :
— Je me passerai très bien de Guitrel. Il y en a assez d'autres qui pourront me faire donner le bouton. Il y a d'abord Tei mondre. Il fréquente les Bréeé. Il est de bonne famille, bien pensant... n sérieux, Terremondre, ficelle... horriblement ficelle... sans influence. Il promettra tout et ne fera rien.
Je ne peux pourtant pas m au
curé Traviès, qui fait des battues ave connier Rivoire. Il y a le général Cai Ghalmot... Celui-là n'aurait qu'à ouvri bouche... Mais ce vieux débris ue { me souffrir.
Le soldat Bonmont avait de telles | et ce n'était pas -
Cartier de Clialmut ue l'aimait pas. 11 l coutume de dire : - Si le petit 1>
9 ordres, je le ferais marcher droit »
Quant à la générale Gariier de Chaimot, elle le poursuivait de son indignation depuis l'heure où, dans un bal, elle l'avait entendu prononcer ces paroles : « En dehors des questions de sentiment, maman est d'une veulerie lamentable ». Le jeune Bonmont ne se trompait donc pas. Il ne devait attendre aucur bon office ni du général ni de la générale.
Il chercha dans sa mémoire qui pourrait bien lui rendre le service refusé par Guitrel. M. Lerond? Il était trop prudent. Jacques de Courtrai ? Il était à Madagascar.
Le jeune Bonmont poussa un profond soupir. Mais il lui vint une idée, tandis qu'il pelait sa dernière pomme de terre.
— Si je faisais Guitrel évêque? Elle serait bien bonne!...
Au moment où cette pensée se formait dans son esprit, des imprécations retentirent à son oreille.
— N. de D... ! n. de D... ! Misère de misère ! s'écriaient ensemble les soldats Brique-
£50 l'anneau dajiéthyste
et Cocot, sous une pluie soudaine de suie qui, tombant sur eux, autour d'eux et dans la marmite, barbouillait leurs doigts humides et obscurcissait les pommes déterre, pâles naguère comme des boules d'ivoire.
Ils levèrent la tête pour découvrir la cause du mal et virent, à travers la pluie noire, camarades qui démontaient sur le toit un long tuyau de cheminée et secouaient violemment la suie dont il était rempli. A cette vue, Cocot et Briqueballe s'écrièrent d'une seule voix :
— Eh! vous, là-haut, avez vous bientôt
Et ils jetèrent aux canr la toit to;
invectives qui peuvent sortir d'une naïve et sincère. Innocentes inju:
témoignaient d'un mécontentement v et remplissaient la cour du quart prolonge- de l'accent pi bon' ï. Puis !
1 Lafille ]
l'anneau d'améthyste '2dÏ
et une voix aigre, dans le soudain silence, versa ces mots :
— Vous deux, en bas, vous avez trois jours... C'est compris?
Briqueballe et Gocot demeurèrent accablés sous les coups de la fatalité et de la loi. Et le soldat Bonmont, leur égal, songeait :
— Je peux bien faire un évêque. Je n'ai qu'à parler à Huguet.
Euguet était alors président du conseil. Il dirigeait un cabinet modéré, que la droite soutenait. Huguet, en le formant, avait rassuré le capital et il en avait conçu de la sérénité, de la confiance en lui-même et quelque orgueil. Il tenait, dans son cabinet, le portefeuille des finances et on le félicitait d'avoir raffermi le crédit public, ébranlé par son prédécesseur radical.
Huguet n'avait pas toujours été un tel homme d'État. Radical et même révolutionnaire dans sa jeunesse besogneuse, il était de-
venu secrétaire du défunt baron de Bonmont pour qui il écrivait des livres et • journaux II était alors démocrate tique en matière de finances. Le baron 1»' voulait, ainsi; ce grand baron avait sou< se concilier les fractions avancées du Parle-
it, et il ne lui déplaisait pas de par.! généreux et même un peu rêveur. Il cela, à part lui, « se donner de l'espace ». Il fit nommer son secrétaire député de Montil. Huguet lui devait tout.
Et le jeune Bonmont, qui le savait, se
il :
— Il nie suffira de parler à Hu- Il 3 il n'en était tain. Car il
M. Bugue*, président <lu coi ut tout
imail pas qu'< a lui i pelât lea [ui l'uni
ri impopulaii utile, dans une
Et", sagement le soldat Bonmont pensa :
— Il faut trouver autre chose.
Pour réfléchir à loisir, il s'assit par terre, près de la pompe. Et bientôt il s'abîma dans une méditation profonde. Tous les personnages qu'il jugeait capables de disposer de la crosse et de la mitre défilaient en longue procession dans son imagination évocatrice. Monseigneur Chariot, M. de Goulet, le préfet Worms-Glaveiin, madame Worms-Clavelin, M. Lacarelle passaient, et d'autresëncore et d'autres toujours. Il fut tiré de sa contemplation par le soldat Jouvencie, licencié en droit, qui, ayant fait jouer la pompe, lui envoya un jet d'eau dans le cou.
— Jouvencie, lui demanda gravement Bonmont en s'essuyant la nuque, de quoi Loyer est- il ministre?
— Loyer? De l'instruction publique et des cultes, répondit Jouvencie.
— G'est-il lui qui nomme les évêques?
— Oui.
2ji L'ANNEAU D^AilÉTHYSTB ++*
— Sûr?
— Oui. Pourquoi?
— Pour rien, dit Bonnu
Et il s'écria au-dedans de lui-mèn;
— J'ai mon affaire!... madame mance ! . . .
Ce soir-là, M. Leterrier vint faire visite à M. Bergeret.
Au coup de sonnette du recteur, Riquet sauta à bas du fauteuil qu'il partageait avec son maître et aboya terriblement, en regardant la porte. Et quand M. Leterrier entra dans le cabinet de travail, le chien l'accueillit par des grognements hostiles. Cette ample figure, cette face grave et pleine, dans un collier de barbe grise, ne lui était pas familière.
— Toi aussi ! murmura doucement le recteur.
— Vous l'excuserez, dit M. Bergeret. Il est domestique. Quand les hommes, en i instruisant sa race, ont formé le cara< qu'il a hérité, ils croyaient eux-nV que l'étranger était l'ennemi. Ils n'enseignaient point aux chiens la charité du genre humain. Les idées de fraternité universelle n'ont point pénétré l'âme de Riquet. Il représente un état ancien des
tés.
— Un état très ancien, dit le recti il est clair que maintenant nous vi paix les uns avec les autres, dans la corde et la justice !
Ainsi parlait le recteur Ce
ait pas le tour ordinaire de son i sprR. 3 . depuis quelque temps, il avait
t des paroles nouvelles, pendant Riquet continuait un-. Il B'efforcail visible) l'étrangi
l'anneau d'améthyste 2o7
Fadversaire avançait. Il gardait fidèlement la maison ; mais il était prudent.
Impatienté, le maître le souleva de terre par la peau du cou et lui donna deux ou trois chiquenaudes sur le museau.
Riquet cessa aussitôt d'aboyer, s'agita gentiment et tira une langue en volute pour lécher la main qui le châtiait. Ses beaux yeux maintenant étaient pleins de tristesse et de douceur.
— Pauvre Riquet ! soupira M. Leterrier. Voilà donc le prix d'un si beau zèle !
— Il faut pénétrer ses idées, dit M. Bergeret en le poussant derrière son fauteuil. Il sait maintenant qu'il eut tort de vous accueillir ainsi. Riquet ne connaît qu'une sorte de mal, la souffrance, et qu'une sorte de bien, l'absence de souffrance. Il identifie le crime et le châtiment, de telle manière que, pour lui, une mauvaise action est une action dont on est puni. Quand, par mégarde, je lui marche sur la patte, il se reconnaît coupable
258 l'knneau d'améthyste
et me demande pardon. Le juste et l'in; n'embarrassent point son infaillible sagesse.
— Cette philosophie lui épargne les angoisses que nous éprouvons aujourd'hui, dit M. Leterrier.
Depuis qu'il avait signé la proi< dite « des Intellectuels », M. Leterri. dans l'étonnement. Il avait exposé ses sons en une lettre aux journaux de la ïl ne comprenait pas celles de s. idio
re. qui étaient de l'appeler juif, prtiss intellectuel et vendu. Il était surpr qu'Eusèbe Boulet, rédacteur du Phar< . traitât chaque jour de mauvais citoyen & d'ennemi de l'armée.
— Le croyez-vous? s'écria-t-il, on a osé imprimer, dans le Phare, que j'oi.
l'année? Outrager L'armée, moi qui ai un fila sous lea drapeau
Les den\ professern de L'Affaire, El M. Leterrier, don! 1* était limpide, dit
— Je ne conçois pas qu'on mêle à cette affaire des considérations politiques et des passions de parti. Elle leur est supérieure, puisque c'est une question morale.
— Sans doute, répondit M. Bergeret, mais vous n'auriez pas de ces surprenantes surprises, si vous songiez que la foule a des passions violentes et simples, qu'elle est inaccessible au raisonnement , que peu d'hommes savent conduire leur esprit dans des recherches difficiles, et que, pour découvrir la vérité en cette affaire, il nous a fallu une attention soutenue , la fermeté d'une intelligence exercée, l'habitude d'examiner les faits avec méthode et quelque sagacité. Ces avantages et la satisfaction de posséder la vérité valent bien qu'on les paye de quel ques injures méprisées.
— Quaad cela finira- 1- il ? demanda M. Leterrier ?
— Dans six mois ou dans vingt ans, ou jamais, répondit M. Bergeret.
2G0 i/ANNËAU D'AMÉTHYSTE
— Où s'arrêteront-ils? demanda M. Leterricr. Scelere velandum est scelus. J'en meurs, mon ami, j'en meurs.
Et il disait rrai. Sa forte machine d'animal moral était détraquée. Il avait la fièvre et des douleurs hépatiques.
Pour la centième fois, il exposa les prei qu'il avait réunies avec toute la prod( de son esprit et tout le zèle de son cœur. Il établit les causes de l'erreur qui dès lors paraissait à travers tant de voiles amas* Et, fort de sa raison, il demanda avec :ie :
— Que peut -on répond iv à <vla ?
A cet endroit de leur entretien, i
professeurs entendirent une Lrran<l«' nm qui montait de la pla Riquet leva la tête <'f n lui
inquiétude
— Qu'estn manda M
— Ge n". 'lit M. ; Pec
C'était, en effet, une troupe de citoyens qui poussait de grands cris.
— Je crois qu'ils crient : « Conspuez Leterrier », dit le recteur. On leur aura signalé ma présence chez vous.
— Je le crois aussi, dit M. Bergeret. Et je pense qu'ils vont bientôt crier : « Conspuez Bergeret ! » Pecus est nourri de mensonges antiques. Son aptitude à l'erreur est considérable. Se sentant peu propre à dissiper par la raison les préjugés héréditaires, il conserve prudemment l'héritage de fables qui lui viennent des aïeux. Cette espèce de sagesse le garde des erreurs qui lui seraient trop nuisibles. Il s'en tient aux erreurs éprouvées. Il est imitateur; il le paraîtrait davantage, s'il ne déformait involontairement ce qu'il copie. Ces déformations produisent ce qu'on appelle le progrès. Pecus ne réfléchit pas. Aussi est- il injuste de dire qu'il se trompe. Mais tout le trompe, et il est misérable. Il ne doute jamais, puisque le doute
est l'effet de la réflexion. Pourtant ses id changent sans cesse. Et parfois il passe d< stupidité à la violence. Il n'a nulle excellence, car tout ce qui excelle se détache im média tement de lui et cesse de lui appartenir. Mais il erre, il languit, il souffre. Et il faut lui garder une profonde et douloureuse sym pathie. îl convient même de le vénérer, parce que c'est de lui que sortent toute vertu, toute beauté, toute gloire humai Pauvre Pecus I
Ainsi parla M. Bergeret. Et uni1 pie] lancée avec force traversa la vitre et vint tomber sur le plancher.
— C'est un argument, dit le recteur ramassant la pierre.
«— îl est rhomb >ïdal, dit H
— Cette pierre ne porte aucn tion, dit le doyen.
— C*esl «iuinn lit M. B commandeur Aspertini
balles d< lancées
en l'an 43 avant notre ère par les soldats d'Hirtius et de Pansa aux partisans d'Octave. Ces balles portaient des inscriptions indiquant où elles devaient frapper. M. Aspertini m'en a montré une qui était destinée à Livie. Je vous laisse à deviner, d'après l'humeur des soldats, en quels termes l'envoi était tourné.
Sa voix fut couverte à cet endroit par les cris de : « Conspuez Bergeret ! Mort aux juif? ! » qui montaient de la place.
M. Bergeret prit la pierre des mains du recteur et la plaça sur sa table, en manière de presse-papier. Puis, dès qu'il put se faire entendre, il reprit le fil de son discours.
— Des cruautés horribles furent commises après la défaite des deux consuls antoniens à Modène. On ne peut nier que, depuis îors, les mœurs se soient beaucoup adoucies.
Cependant la foule hurlait, et Riquet lui répondait par des aboiements héroïques.
Le jeune Bonmont, se trouvant à Paris en congé dé convalescence, visitait l'exposition des automobiles établie dans un coin du jardin des Tuileries, le long de la ten des Feuillants. Parcourant une des gai « latérales, réservée aux pièces déta accessoires, il examinait le carburateur Pluton, ie moteur Abeille el œeur Alphi use pour paliers et têtes de bielles, d'un œil placide, avec une curiosité lassée
ice. Il renda I là, d'un coup sec de
la tel-' ou de la main, les Balutsquelui fai-
saient les jeunes gens timides et les vieillards obséquieux. Point fier, point triomphant, simple et même un peu vulgaire, armé seulement de cet air de méchanceté égale et tranquille qui lui était d'un si grand secours dans le commerce des hommes, il allait ramassé dans sa petite taille, trapu, râblé, robuste encore, mais déjà touché par la maladie, et se faisant un peu bossu. Ayant descendu les degrés de la terrasse et considéré les marques par lesquelles on distingue les diverses huiles de pied de bœuf propres à dégraisser les boîtes des « patentes » , il rencontra sur son chemin une statue de jardin qui se trouvait renfermée, sous le vélum, dans l'enceinte de toile bise, une œuvre classique, de style français, le bronze d'un héros étalant avec son académique nudité la science du statuaire et assommant de sa massue un monstre en une belle attitude d'école. Trompé, sans doute, par le faux air de sport que présentait ce motif, et ne songeant point que la statua
pouvait s être trouvée dans le jardin avant l'entreprise foraine, il chercha instinctivement à la rattacher au tourisme automobile. Il pensa que le monstre, le serpent, qui de fait, ressemblait à un tuyau, était peutêtre un pneu. Mais il le pensa d'une manière très incertaine et très confuse. Et détournant presque aussitôt son regard hébété, il ; tra dans le grand hall où les vôitui vées sur leur stand, montraient complaisamment les lourdeurs et les gaucheries de leurs formes rudimentaires, encore mal équilibrées, et semblaient prendre, devant visiteurs, une impression agaçante de suffisance et de contentement.
Le jeune Bonmont ne s'amusa i
j il ne s'amusait nulle part. Du moinil respiré sans déplaisir l'odeui d chouc, des huiles gras chaudes qui parfumaient l'air, el aurait-il irdé sans impatience 1
' voiturettes d Les voitun 11 d ce
moment, il était occupé d'une seule idée. Il songeait aux chasses de Brécé. Le désir d'obtenir le bouton emplissait son âme. Il avait hérité de son père une volonté tendue. L'ardeur avec laquelle il convoitait le bouton de Brécé se mêlait dans ses veines aux premières fièvres de la phtisie et le brûlait. Le bouton de Brécé, il le voulait avec l'impatience d'un enfant, — car son esprit avait gardé beaucoup d'enfantillage, — et il le voulait avec la souple ténacité d'un ambitieux qui calcule, — car il avait la connaissance des hommes, ayant vu beaucoup de choses en peu d'années.
Ii savait que, pour le duc de Brécé, il restait, avec son nom français et son titre romain, le juiï Gutenberg. Il connaissait aussi la force de ses millions, et môme il en savait plus à ce sujet que n'en apprendront jamais les peuples ni leurs ministres. De sorte qu'il n'avait pas d'illusions et qu'il n'était point découragé. Il se représentait
exactement la situation, ayant l'esprit net. I La campagne antisémite avait été rudement I menée dans ce département agricole où il : n'y a pas de juifs, à la vérité, mais où il y ! a un nombreux clergé. Les récents év ments et les articles des journaux avaient beaucoup tapé sur la tête faible du duc de Brécé, chef du parti catholique dans le département. Sans doute les Bonmont pensaient comme des petits-fils d'émigrés et ils étaient pleins d'une vieille piété vendéenne ; catholiques autant que les B Mais le duc regardait à la race. Il < tait simple et têtu. Le jeune Bonmont ne l'ignorait pas. Il examina encore un situation, devant L'omnibus à p Laquille, et il se persuada que le moyen le plus sûr d'obtenir le bouton était de procurer une crosse à M. l'abbé (iuilrel.
— Il est iv. pensa- t-ii, que j •
le tasse passer âvèque. Ça ne d bien difficile . Bail la ;
l'anneau d'améthyste 2G9
Et il se dit, plein du regret de son père :
— Papa me donnerait1! n bon conseil, s'il n'était pas mort. Il a dû faire des évêques, lui, du temps de Gambetta.
Bien qu'il n'eût point d'aptitude à former des idées générales , il fit ensuite cette réflexion qu'on obtient tout au monde avec de l'argent. Il en prit une grande confiance dans le succès de son entreprise. Et, sur cette pensée, ayant levé la tête, il vit le jeune Gustave Dellion arrêté, à quatre pas de lui, devant un break jaune.
Dans le même moment, Dellion aperçut Bonmont. Mais il feignit de ne pas le voir et s'alla cacher derrière la caisse de la voiture. Il avait à Bonmont des obligations d'argent déjà anciennes, et il n'était nullement, pour l'heure, en état de se libérer.
L'oeil bleu de son camarade lui donnait déjà mal au creux de l'estomac. Bonmont avait communément, pour les amis qui lui
devaient de l'argent, un regard et silences terribles. Dell ion les connaiss Aussi fut-il surpris quand le petit taur. comme il rappelait, l'ayant rejoint dans sa retraite entre le break jaune et la muraille de toile, lui tendit la main cordialement et lui dit avec un bon sourire :
— Cette santé ?... Joli break, un peu long seulement, mais joli, hein?... Ces! qu'il vous faut pour la Valcombe, mon cl Gustave. Vrai ! voilà un teuf-teuf qui roulerait joliment bien de la Valcombe à Montil.
Le mécanicien, qui se tenait sur le stand à côte de la voii bon d'inl
e4 fit obs ■ M. Le baron cpj
pouvait former, selon les besoin
ix places ou un phaéton Et, voyant qu'il avait al;
ni']ii
j/> niotcur • 'in-
dres horizontaux : chaque piston actionne une manivelle calée à 180 degrés par rapport à la manivelle voisine...
Il exposa en bons termes les avantages de cette combinaison. Puis, sur une question de Gustave Dellion, il fit connaître que le carburateur était automatique et qu'on ie réglait une fois pour toutes au moment du départ.
Il se tut et les deux jeunes hommes demeuraient attentifs et silencieux. Enfin, Gustave Dellion poussant sa canne entre l& rayons d'une roue :
— Voyez-vous, Bonmont ? la direction se fait par un essieu brisé.
— C'est doux à la main, dit le mécanicien.
Gustave Dellion aimait les automobiles et il ne les aimait pas, comme Bonmont, d'un amour satisfait d'avance. Il contemplait la voiture qui, malgré les sécheresses de la carrosserie moderne, semblait une bête, un
monstre point du tout bizarre, un monstre banal, correct, arec un rudiment de tète entre deux yeux énormes, les lanternes.
— Pas laid, le teuf-teuf, dit tout bas le jeune Bonmont à son ami. Achetez-le donc.
— L'acheter!... Est-ce qu'on peut faire quoi que ce soit quand on a le malheur d'avoir un papa? soupira doucement Gustave. Vous n'imaginez pas ce que la famille cause d'ennuis... d'embarras.
Il ajouta avec une feinte assurance:
— Ça me fait même penser, mon cl Bonmont, que je vous dois une p cho...
La paume d'une main cordiale s'abattit sur son épaule et lui coupa la voix, el il vit
surprise, à son côté, un petil blond, qui, la tète dans les ép
h. un peu bossu, tout simj Hait
bonté, un petit homme blond aux j bleus d'une douceur inconnu
— Bêta ! lui dit ce petit homme, qui ressemblait à un bon petit bison qui laisse sa laine aux buissons.
Gustave ne reconnaissait plus son Bonmont. Il était touché et il était surpris. Mais le petit baron ayant sauté dans le break se mit à manier le guidon, sous l'œil bienveillant du mécanicien.
— Bonmont, vous êtes chauffeur? demanda Gustave avec déférence.
— Des fois, répondit le jeune Bonmont. Et, la main sur le guidon, il conta une
tournée d'automobile qu'il avait faite en Touraine, pendant un de ces congés de convalescence dont il revenait plus malade qu'il n'était parti. 11 avait fait quarante kilomètres à l'heure. Il est vrai que la route était sèche et bien entretenue. Mais il y avait les vaches, les gosses et les chevaux peureux, qui pouvaient causer des désagréments. Il fallait avoir l'œil et ne pas laisser surtout le voisin toucher le guidon. Il rappela quelques in-
cidents de son voyage. L'aventure d'une laitière lui laissait un souvenir particulièrement agréable.
— Je voyais venir, dit-il, cette bonne femme qui barrait la route avec son chev;
sa voiture. Je donne de la trompe. La vi ne se range pas. Alors je fonce sur elle. ! ne connaissait pas le truc. Elle s'efface et tire sa bête si dur qu elle l'abat sur un tas de pierres ; le bidet, la cariole, la laitière et les pots de lait, tout culbute. Et je passe.
Et le jeune Bonmont, ^autant hors break, conclut:
— L'automobile, malgré poussière, c'est tout de même un m locomotion bien agréable. 1
— Il est pourtant DelliûD
rveillem
rainant {»;; l'allée du grand hall, lui d
— Vous avez raison. N'achetez pas cette machine-là, je vous prêterai ma roulante. Ça ne me gênera pas. Il faut que je réintègre; mon congé expire. Moi aussi, d'ailleurs... A propos, savez-vous si madame de Gromance est à Paris?
— Je crois; je ne suis pas sûr, répondit Gustave ; il y a quelque temps que je ne l'ai vue.
Il faisait de la sorte un mensonge honorable, car la veille, à sept heures dix minutes du soir, il avait laissé madame de Gromance dans une chambre d'hôtel où ils avaient des rendez- vous.
Bonmont ne répondit rien. Et, s'arrètant devant une inscription bilingue portant défense de fumer, il y fixa un regard méditatif, qui aggravait son silence. Gustave, demeuré muet pareillement, jugea dans son esprit qu'il n'était pas prudent de rompre l'entretien avec un tel compagnon. Et il reprit :
— Mais j'aurai peut-être bientôt une
occasion de la rencontrer... Je puis même, si vous voulez, m'informer tout de suite.;. Le petit baron le regarda crans les yeus lui dit :
— Voulez-vous me faire un plaisir?
Gustave répondit que oui, avec l'empressement d'une âme complaisante et le trouble d'un esprit engagé soudainement d une entreprise difficile. Il était pourtant vrai que Gustave pouvait faire plaisir à Ernest de Bonmont. Celui-ci lui en indiqua la maniv:
— Si vous voulez me faire plaisir, mon c Gustave, obtenez de madame de Gromqu'elle aille demander à Loyer de l'abbé Guitrel évoque.
Et il ajouta :
— Je vous le demande c
A cette demande, Gust par un silence stupide el
non qu'il pensât 1 1
qu'il n'avait pas compris. Il fallut que le jeune Bonmont répétât deux fois encore les mêmes paroles et qu'il expliquât que Loyer, étant ministre des cultes, nommait les évoques. 11 usa de patience et Gustave s'accoutuma peu à peu à ces idées. Il parvint même à réciter sans fautes ce qu'il venr.it d'entendre :
— Vous vouiez que je dise à madame de G romance d'aller demander à Loyer, qui est ministre des cultes, de nommer Guitrel évêque ?
— Évêque de Tourcoing.
— Tourcoing, est-ce que c'est en France?
— Bien sûr.
— Ah ! dit Gustave.
Et il réfléchit.
Alors des objections assez graves vinrent à sa pensée, et il les souleva, au risque de paraître manquer de complaisance. Mai.^ l'affaire lui semblait considérable, et il ne voulait pas s'y engager à la légère. Timide-
ment, avec hésitation, il souleva la première, qui était la plus générale.
— C'est pas une blague, vrai? demanda- 1— il .
— Comment! une blague ! dit sèchement Bonmont.
— Vrai, demanda de nouveau Gustave, c'est pas un bateau que vous me montez :
Il doutait encore. Mais un regard du petit homme blond, un regard chargé de méj détruisit ses doutes.
Il fit avec une grande fermeté cette ration :
— Du moment que c'est sérieux, vous pouvez compter sur moi. Je suis -
rieuses.
Il se tut et, pendant son si] es se soulevèrent de nouveau d esprit. 11 dit avec dou —
— C'est peut-être, répondit le petit baron, qu'elle a d'autres sujets de conversation avec vous. Je ne vous dis pas qu'elle en rêve, de Loyer ; mais elle trouve que c'est un bon vieux , pas bête. Es se sont connus il y a trois ans, sur l'estrade, à l'inauguration de la statue de Jeanne d'Arc. Loyer ne cherche qu'à être agréable à madame de Oromance. Je vous assure qu'il n'a pas une trop sale tête. Quand il met sa redingote neuve, il a l'air d'un vieux maître d'armes retiré à la campagne. Elle peut aller le voir; il sera gentil pour elle... et bien sûr qu'il ne lui fera pas de mal.
— Alors, dit Gustave, il faut qu'elle lui demande de nommer Guitrel évêque ?
— Oui.
— Évêque de quoi, déjà?
— Évêque de Tourcoing, dit le jeune Bonmont. Il vaut mieux que je vous l'écrive sur un bout de papier.
Et, prenant sur une tablette qui se trou-
vait sous sa main la carte du fabricant de la Reine des Pygmées, il écrivit dessus, son petit crayon d'or : « Nommer Guitrel évoque de Tourcoing ».
Gustave prit la carte. Ces idées, qui lui avaient semblé d'abord si étranges et si bizarres, il les trouvait maintenant sin et naturelles. Son esprit s'y était habitué. Et c'est du ton le plus aisé que, mettant la carte dans sa poche, il dit à Bonmont :
— Guitrel évêque de Tourcoing, parfaitement. Vous pouvez compter sur moi.
Ainsi se vérifiait la parole de madame D« 1lion qui, parlant de son fils, avait de dire : « Gustave n'apprend pas facilem mais il retient ce qu'il a appris. ut-
être Ut) avantage. »
— Vous savez, dit gravement là
vous réponds que Guitrel fera un très bon iiie.
— Tant mieux, dit Gustave, parce qu Il n'acheva
Cependant ils gagnaient tous deux la sortie.
— Je serai à Paris j-usqu a la un de la semaine, dit Bonmont. Venez me tenir au courant de ce que vous aurez fait. Il n'y a pas de temps à perdre : les nominations s& signent ces jours-ci... Nous reparlerons de l'Auto.
Sous le perron, où flottaient les drapeaux en trophées, il serra la main de Gustave et, la retenant dans la sienne :
— Un1» recommandation très importante, mon cher Dellion, Il ne faut pas — vous entendez — il ne faut pas qu'on sache que c'est sur votre demande que madame de Gromance fait cette démarche auprès de Loyer. C'est compris ?
— C'est compris, répondit Gustave en secouant avec zèle la main de son ami.
L AGNEAU D AMETHYSTE
Le même jour, à huit heures, étant allé faire un bout de visite à sa mère qu'il voyait peu, mais avec laquelle il entretenait de bonnes relations, le jeune Bonmont la trouva dans son cabinet de toilette où elle achevait de s'habiller.
Tandis quesa femme de chambre la coiffait, elle détourna les yeux de la glace, et, regardant son fils :
— Tu n'as pas bonne min Depuis quelque temps, la
l'inquiétait. Elle avait des chagri qui lui venaient de Rara, mai- g lui donnait du souci.
— Et toi. maman ?
— Moi, je vais bien.
— Je vois.
— Sais-tu que ton oncle Wal eu une petite attacra
— C'est pas étonnant ! Il fait la noce. A son âge, c'est malsain.
— Il n'est pas vieux, ton oncle. 11 a cinquante-deux ans.
— Cinquante-deux ans, c'est pas l'adolescence... A propos, et les Brécé?
— Les Brécé ? Quoi ?
— Est-ce qu'ils t'ont remerciée du ciboire?
— Ils m'ont envoyé leur carte avec un mot.
— C'est peu.
— Mais, mon petit, qu'est-ce que tu attendais de plus?
Elle se dressa debout, et pour arranger dans ses cheveux une branche de diamants elle leva au-dessus de sa tète ses bras nus, qui faisaient comme deux anses éclatantes à l'amphore admirablement évasée de son corps. Sous les grappes des fruits transparents qui laissaient passer la lumière électrique, ses épaules étincelaient, et dans leur blancheur dorée de fines veines bleues cou-
raient au bord des seins. Ses joues étaient roses de fard, ses lèvres peintes. Mais le visage restait jeune de désir et de santé. Et les plis du cou, qui auraient trahi la fatigue des années, se perdaient dans la splendeur de la chair.
Le jeune Bonmont la regarda un moment avec une certaine attention, puis il dit :
— Dis donc, maman, si toi aussi tu allais voir Loyer, pour lui recommander l'abbé Guitrel?...
Madame de Bonmont, qui avait choisi Raoul Marcien enfre tous et qui l'aimait d'amour- tendre, put durant quelques semaines s'enorgueillir de son choix et se croire heureuse. Il s'était opéré en effet dans l'ordre des choses un changement prodigieux. Raoul, naguère méprisé ou redouté dans tous les mondes, rejeté parle régiment, renié par ses amis, brouillé avec sa famille, chassé de son cercle, connu dans tous les parquets où s'amoncelaient les plaintes en escroquerie déposées contre lui, était sou-
dainement lavé de toute tache et purifitoute souillure. Des événements, qu'on commence à connaître et qui seront bientôt éclaircis, avaient intéressé l'État à l'honneur de Raoul. Il importait grandement que Raoul fût pur. En public, en secret ministres affirmaient que la sécu; puissance, la gloire de la France et la ; du monde étaient à ce prix.
Cet honneur étant d'utilité publique, cun s'efforçait de l'instituer solidement. On s'y employait dans le gouv la magistrature, dans la presse. Les I citoyens y travaillaient arec all< Ma-
dame de Bon mont, voyant son i tout à coup un exemple et un Français, ao éprouvai! une joî trouble. Elle éiail faite pour
intimes : cette gloire la surprenait et lui
lit une sorte de mafa Raoul, elle ressentait l'impr
de vivre perpétuellement dans un ascenseur.
Les témoignages d'estime qu'il recevait étonnaient par leur nombre et leur grandeur cette simple Elisabeth. Ce n'étaient que félicitations, assurances flatteuses, certificats de bonne conduite, compliments, louanges. îl en venait des villes et des campagnes, de tous les corps constitués et de toutes les sociétés nationales. Il en venait des prétoires, des casernes, des archevêchés, des mairies, des préfectures, des châteaux. Il en jaillissait des pavés aux jours de tumulte, il en résonnait avec les fanfares des gymnastiques dans les retraites aux flambeaux. Maintenant son honneur reluisait ; son lion- I neur s'allumait sur la nation entière comme, dans une nuit de fête, une immense croix d'honneur. Au Palais de Justice, au Moulin- Rouge, ii traversait la foule au milieu des acclamations. Et les princes imploraient la faveur de lui serrer la main.
Pourtant Raoul n'était pas tranquille. Dans le petit entresol tendu de bleu cél qui abritait ses amours avec madame de Bonmont, il demeurait sombre et violent. Là, tandis que son honneur et ses louai montaient à ses oreilles dans les bruits de la ville; alors qu'il ne pouvait entendre ni les roues d'un omnibus ébranler les murailles, ni la corne d'un tram déchirer l'air sans se dire raisonnablement que roulaient en ce moment par la rue des soutiei garants de son honneur, il restait pli dans des pensées amères et noires; il nourrissait des desseins funestes. Fronçant sourcils et griçant des dents, il murmurait
imprécations; il mâchait, comme le a rin son bitord, ses menaces accoui dins, crapul litre!... » Ce qui Incroyable, les acclama un
truits, réduits en poussière, seuls il les voyait, debout, menaçants, en face de lui. Et l'épouvante, à leur vue, agrandissait ses prunelles jaunes.
Sa fureur consternait la tendre madame de Bonmont qui de ces lèvres, sur lesquelles elle épiait des baisers et des paroles d'amour, n'entendait sortir que des cris rauques de haine et de vengeance. Et elle était d'autant plus surprise et troublée que les menaces de mort que proférait son amant s'adressaient autant aux amis qu'aux ennemis. Car, lorsqu'il parlait de crever des ventres, Raoul ne s'attachait pas à faire la distinction subtile de ses défenseurs et de ses adversaires. Sa pensée, plus vaste, embrassait sa patrie et le genre humain.
Il passait, chaque jour, de longues heurec à se promener à la manière des lions en cage et des panthères, dans les deux petites chambres que madame de Bonmont avait fait tendre de soie bleue et garnir de sièges
profonds, dans une autre espérance. Il allait à grands pas et murmurait :
— Je leur crèverai la paillasse !
Elle, cependant, assise à un bout de chaise longue, le suivait d'un regard tii et recueillait ses paroles avec inquié!
Non que les sentiments qu'elles exprimaient lui parussent indignes de l'homme aii soumise à l'instinct, docile à la nature, admirait la vigueur sous toutes ses form elle se flattait de l'espoir \ l'un hoi
capable de tant de carnage serait c lana
une autre heure, d'embrasse nen naires. Et sur le bout de la chai
\ mis-clos, la poitrim- nu peu h elle attendait que Kaoul chai
Elle attendait en vain. El I iiur-
!a Brisaient tressaillir :
— Il faut que j'en crève un !
Parfois, timidement d!
ser. D'une \ lui disait :
— Mais puisqu'on te rend, justice, mon ami !... Puisque tout le monde reconnaît que tu es un homme d'honneur!...
Si l'enfant David, maigre et noir, avec sa harpe de berger, d'un son plus grêle que le cri de la cigale, calmait la fureur de Saùl, moins heureuse, Elisabeth offrait inutilement à Raoul l'oubli des maux dans ses soupirs de cantatrice viennoise et dans les magnifiques plis de sa chair blanche et rose. Sans oser le regarder, elle osait lui dire encore :
— Je ne te comprends pas, mon ami.
Puisque tu as confondu tes calomniateurs, puisque ce bon général t'a embrassé en pleine rue, puisque les ministres...
Elle n'en pouvait dire davantage.
Il éclatait :
— Parle-moi de ces cocos-là ! . . . Ils ne cherchent que le moyen de me lâcher. Ils voudraient me voir à cent pieds sous terre. Après ce que j'ai fait pour eux ! Mais qu'ils prennent garde. Je mangerai le morceau !...
Et il revenait à la pensée entre toutes choisie et chère :
— Il faut que j'en crève un I Et il disait son rêve :
— Je voudrais être dans une immense salle de marbre blanc, pleine de monde, et frapper avec un bâton, frapper pendant des jours et des nuits, frapper jusqu'à ce que les dalles soient rouges, les murs rouges, le plafond rouge.
Elle ne répondait pas, et elle regardait eo silence, sur son corsage, le petit bouquet de violettes qu'elle avait acheté pour lui et qu'elle n'osait lui offrir.
Il ne lui donnait plus d'amour. C'était fini. L'homme le plus dur aurait eu pitié, avait vu cette belle et douce créature, ce corps abondant, cette chair dv lait et de roses, cette large fleur grasse splendide, négligée, abandonnée, laissée sans soins ni culture.
Elle souffrait. Et, connu»* elle était pieu
elle chercha dans la religion un remède à sa souffrance. Elle pensa qu'un entretien avec Pabbé Guitrel ferait beaucoup de bien à Raoul ; elle résolut de le mettre chez elle en présence du prêtre.
Philippe Dellion, avant de se rhabiller, écarta les rideaux de la fenêtre l'ombre semée de lumières, passer, par la rue agitée, les lanternes des voitun regard s'en amusa un moment :
es, en cette chambre, I!
monde extérieur.
— Qu'est-ce que voi petit ? lui demanda, du fou du lit,
madame de Gromanv. en
eux dénoués. 1 ne un
lumière. On n.
Il alluma les bougies qui se dressaient sur la cheminée dans de petits candélabres de cuivre, aux côtés d'une pendule à sujet champêtre, tout doré. Une lumière douce fit étinceler la glace de l'armoire et reluire la corniche de palissandre. Des lueurs palpitaient dans la chambre sur le linge et les vêtements épars et se mouraient mollement dans les plis des rideaux.
C'était une chambre d'un hôtel très convenable, situé dans une rue voisine du boulevard des Capucines. Madame de Gromance l'avait choisi dans sa sagesse, au mépris des arrangements moins subtils de Philippe Dellion, qui avait loué .pour la recevoir un petit rez-de-chaussée de la solitaire avenue Kléber. Elle estimait qu'une femme, quand elle a des affaires qui ne regardent pas le monde, doit les faire au cœur tumultueux de Paris, dans un hôtel de bonne apparence, fréquenté par des voyageurs abondants, de races étrangères et
diverses. Elle ne passait guère que deux mois de Tannée à Paris. Mais elle y venait souvent et y voyait Philippe avec une facilité qu'ils n'avaient point en province.
Elle s'assit au bord du lit, offrant à la lumière caressante sa chevelure blonde et légère, la chair laiteuse de ses épaules tombantes et de sa jolie poitrine un peu basse. Elle dit :
— Je suis sûre que je vais encore me mettre en retard. Dis-moi l'heure, mon petit, et ne te trompe pas. C'est sérieux.
Il répondit d'un ton assez maussade :
— Pourquoi m'appelez- vous toujours « mon petit » ?... Six heures dix...
— Six heures dix, vous êtes sûr?... Je vous appelle mon petit par amitié... Comment voulez-vous que je dise ?
— Je vous appelle Qotilde. Vous poi; bien m'appeier quelquefois Philippe.
— Je n'ai pas L'habitude de don noms.
Il devint amer :
— Alors, c'est différent ! Comme je n'ai pas la prétention de changer vos habitudes...
Elle attrapa ses bas sur le tapis, les reins allongés, comme une chatte qui prend une souris :
— Qu'est-ce que tu veux? L'idée ne m'est pas venue de t'appeler par ton petit nom comme mon mari, comme mon frère, comme mes cousins.
Il répondit :
— C'est bien ! c'est bien I Je me conformerai à l'usage.
— Quel usage ?
Elle alla, sur les talons, en chemise, ses bas à la main, lui donner un baiser dans le cou.
Il n'était pas fin, mais il était méfiant. Il nourrissait une inquiétude dans son esprit : il soupçonnait madame de Gromance d'éviter les noms propres en amour, de
peur de les brouiller dans un moment de trouble, car elle était sensible.
On ne peut pas dire qu'il était jaloux, mais il avait de l'amour-propre. S'il avait appris que madame de Gromance le trompait, il en aurait souffert dans sa vanité. D'un autre côté, il ne désirait cette jolie femme qu'autant qu'il la croyait dés d'autres. Il n'était pas bien sûr qn être l'amant de madame de Gromance. Une femme du monde, cela n'était jà si
indiqué! Ses amis les plus in lin : avaient pas. Ils préféraient une automobile. Elle lui plaisait. Il voulait bien amant, si cela se faisait. Mais si c< faisait pas, il ne voyait pas pourquoi il slinerait tout seul dans i lui
l'instinct profond de Thon mondain n'étaient pas bien d'accord, : n'avait pas l'esprit i antinomies. Il en resuit quelque chose d'im]
qui ne déplaisait pas à madame de Gromance, peu soucieuse de fournir des explications claires et d'établir une situation nette. Cette charmante femme lui disait, au besoin : « Je n'ai jamais été qu'à toi », mais c'était moins dans l'envie de le persuader que pour bien dire et pour employer le langage le plus convenable dans la circonstance. Et dans ces moments-là, qui étaient ceux où il réfléchissait le moins, il n'était pas frappé des difficultés énormes que comportait la croyance à une telle affirmation. Les doutes lui venaient après, par le raisonnement.
Il les exprimait en propos ironiques et cruels. Et il pratiquait l'art de tenir sa pensée dans un vague inquiétant. Cette fois, il fut moins maussade que d'habitude, médiocrement amer, et laissa voir peu de jalousie et de défiance. Il ne montra de mauvaise humeur strictement que ce qu'il est naturel d'en avoir après la satisfaction du désir. Madame de Gromance devait s'attendre pré-
3UU L ANNEAU D AMETHYSTE
cisément aux plus noirs accès de rancune et de malveillance. Ce jour-là, en effet, par force et douceur, inspiration naturelle et science Drofonde, elle avait obtenu de lui les réalités de l'amour plus libéralement qu'il ne les accordait à l'ordinaire, par principe. Elle l'avait fait sortir de la modération. C'est ce qu'il ne lui pardonnait pas aisément, soucieux de sa santé et attentif à se tenir en forme pour les exercices de sporj. Chaque fois que madame de Gromance l'entraînait hors de la juste mesure, il se vengeait d ensuite par des mots mauvais ou par un plus mauvais silence. Elle ne s'en fâchait point parce qu'elle aimait l'amour et que son expérience lui enseignait que tous les lion sont désagréables quand ils sont satisl Elle s'attendait donc, sans émoi, à des reproches qu'elle savait D Son atl fut trompée. Philippe exprima tranquillement cette pensée qui f il d'une égale et sereine :
— Mon chemisier est un veau.
Cependant il ajustait devant la glace ses
habits minutieusement et roulait dans son esprit de profondes pensées. Après quelques secondes de recueillement, il demanda d'un ton qui n'était point aigre :
— Vous connaissez Loyer, n'est-ce pas?
Elle, toute claire, la chair limpide et
fraîche, dans le grand fauteuil de velours sombre, boutonnait ses bottines. Les cheveux pleins de lumière, nue dans sa chemise froissée, elle inclinait sa tête et sa poitrine sur ses jambes croisées ; sous ce peu de linge qui glissait, en ce raccourci pittoresque, elle semblait une figure allégorique de quelque plafond vénitien. Philippe ne s'avisa pas de cette ressemblance. H répéta sa question :
— Vous connaissez Loyer?
Elle leva la tête et tenant le crochet suspendu au bout de ses doigts :
— Loyer, le ministre? Oui, je le connais.
— Vous le connaissez très bien ?
— Très bien, non. Mais je le conn Ce Loyer , sénateur , garde des sceaux , ministre des cultes, était un vieux garçon de peu de mine, assez honnête quand il ne s'agissait point de politique, sachant un peu de droit, philosophe blanchi dans les amours ancillaires et les causeries d'estamin»
approché sur le tard leâ femmes du mo il les dévorait des yeux sous ses lunettes d'or. Très vert encore à soixante ans, il avait apprécié à sa valeur madame de Gromance, quand elle avait paru devant lui les salons de la préfecture. Il y a\ ans de cela. Loyer était venu inaugurer d la ville de M. Worms-Clavelin, la statut Jeanne d'Arc. C'est alors qu'il nonce le discours mémorable que terminait
uifiquement un parallèle et G . « transfigurés tous
l'oraleur, par l'illumination - «lu
patriotisme ». Les c
Dt ralliés à la politique 11
la République, surent gré au ministre de les rattacher encore au régime par les liens honorables d'un sentiment généreux.
M. de Gromance avait tendu la main au ministre et lui avait dit : « C'est un vieux chouan, monsieur le ministre, qui vous dit merci pour Jeanne et pour la France. » En se promenant avec madame de Gromance, la nuit, aux lueurs des lanternes vénitiennes, dans les jardins profonds de la préfecture, sous les arbres plantés en 1690 par les bénédictins de Sillé pour que madame Worms- Clavelin, deux siècles après, leur dût cet ombrage, le ministre qui venait d'apprendre du préfet lui-même que le vieux chouan était le mari le plus trompé du département, avait soufflé quelques gaillardises à l'oreille rose de la jeune femme. Il était Bourguignon et se flattait d'être Bourguignon salé. Sensible toutefois à la beauté de cette nuit historique, il avait dit en prenant congé de madame de Gromance : « Ces illumina-
tions portent à la rêverie. » Loyer ne déplaisait pas du tout à madame de Gromance.
Elle lui avait demandé par la suite quelques petits services d'ordre agricole et vicinal, que le vieillard lui avait rendus sans les faire payer d'aucune manière, satisfait de tapoter les bras et les épaules de la belle ralliée et de lui demander d'un ton goguenard comment se portait le « vieux chouan ».
Elle pouvait donc avouer hautement ses relations avec Loyer, qui avait repris le portefeuille des cultes dans le ministère radical.
— Je connais Loyer, comme on se connaît quand on n'est pas du même monde. Pourquoi me demandes-tu ça ?
— Parce que, si tu es bien avec Loyer, tu lui demanderas quelque chose que j«
dire.
— Quoi î tu veux avoir les palmes, coni M. Berge ret ?
— Non, répondit gravement Philippe. Il s'agit d'une affaire plus importante. Tu me
rendras le service de recommander l'abbé Guitrel à Loyer.
Elle se redressa, surprise. Entre ses bas noirs et sa chemise brillait un cercle de chair éclatante. L'étonnement lui donnait un air de candeur. Elle demanda :
— Pourquoi?
Il nouait sa cravate avec étude.
— Pour que Loyer le fasse évêque.
— Évêque !
Ce mot représentait à madame de Gromance des idées abondantes et précises.
Elle voyait depuis de longues années monseigneur Chariot officier, les jours de fête, dans la cathédrale, gros et court, tout en or sous la mitre, et, dans la chape, rubicond, informe, auguste. Elle avait bien souvent dîné avec lui. Elle l'avait reçu même à sa table. Avec toutes les dames du diocèse, elle admirait les fines reparties et les beaux mollets rouges du cardinal-archevêque. Elle connaissait en outre un assez grand nombre
d'évêques, tous vénérables. Mais elle n'avait jamais réfléchi aux conditions dans lesquelles la dignité épiscopale était conférée à un prêtre. Et il lui semblait bizarre qu'un monsieur sympathique, mais commun et grivois, comme Loyer, eût la puissance de faire un prélat tel que monseigneur Chariot. Elle demeurait pensive. Du lit défait au g ridon portant les biscuits et la boutei.ll. malaga, de la chaise où son pantalon et son corset étaient jetés, jusqu'aux poi désordonnées de la toilette, par tou! chambre, elle promena le regard de beaux yeux inintelligents qui saient de rochets de dentelle 3, de
croix pectorales, d'anneaux d'améthj ne comprenant pas bien, elle dei
— Ça se fait comme ça un 1 Il répondit a
— Parfaitement.
— Alors, tu crois, mon petit, que si je demandais à Loyer de nommer l'abbé Guitrel évêque...
Il lui donna l'assurance que Loyer, un vieux marcheur, ne refuserait pas cela à une jolie femme.
Elle attacha son pantalon de foulard rose sur une agrafe du corset de soie. Et , comme il la pressait instamment de faire cette démarche auprès du ministre, elle fut prise d'un peu de défiance et de beaucoup de curiosité. Elle lui demanda :
— Mais, mon petit, pourquoi veux-tu que l'abbé Guitrel soit évêque? Pourquoi?
— Pour faire plaisir à maman. Et puis il m'intéresse, ce prêtre. H est intelligent, à la hauteur... Il n'y en a déjà pas tant... Vrai ! il est moderne. Il est dans les idées du pape. Et puis maman sera si contente !
— Alors pourquoi ne fait -elle pas ellemême la petite démarche auprès de Loyer?
— D'abord, ma chérie, ce ne serait pas
la même chose. Et puis mes parents ne sont pas bien, pour l'instant, avec le ministère. Mon père, comme président de la chambre syndicale des métaux, a protesté contre les nouveaux tarifs. Vous n'imaginez pas combien les questions économiques sont irritantes.
Mais elle pensait bien qu'il la trompait et que ce n'était pas par amour filial qu'il se mêlait d'affaires ecclésiastiques.
En pantalon de foulard rose à fleurs roses, elle allait, se baissant, se levant, se baissant encore, agile et prompte, par la chambre, à la recherche de son jupon perdu dans la chifïbnnerie parfumée de seépars.
— Mon petit, je voudrais avoir ton avii
— Mon avis sur quoi ?
Après avoir lo ni non
devant la glace et allumé ane cigarett
s'amusait à suivre des yeux les mon.
de madame de Gromance, dans
qui i i joliment tout le féminin dece
corps de femme. Il ne savait pas si c'était gracieux ou ridicule. Il ne savait pas s'il fallait trouver ces aspects-là vraiment pas beaux, ou en éprouver une toute petite joie d'art. Sa perplexité venait de ce qu'il se rappelait une longue discussion soulevée à ce sujet, l'hiver précédent, chez son père, un après -dîner, au fumoir, par deux vieux connaisseurs, M. de Terremondre, qui ne savait rien de plus adorable qu'une jolie femme en corset et en pantalon, et Paul Flin qui plaignait au contraire la disgrâce d'une dame à ce point précis de sa toilette. Philippe avait suivi la dispute qui était amusante. Il ne savait à qui donner raison. Terremondre avait de l'expérience, mais il était vieux jeu et trop artiste; Paul Flin passait pour un peu bête, mais très chic. Philippe inclinait, par malveillance naturelle et affinités électives, au sentiment de Paul Flin, quand madame de Gromance mit son jupon rose à fleurs roses.
310 l'àxNneàu d'améthyste
— Mon petit, donne-moi ton avis. On porte cette année des robes tout en loutre. Mais qu'est-ce que tu dirais d'une robe de drap rouge... d'un rouge un peu nourri... un rouge rubis... avec une veste en lout
et une toque de loutre avec un bouquet de violettes de Parme?
Il demeurait songeur, ne laissant deviner ses pensées que par un hochement de toi de ses lèvres enfin sortit, au lieu de par la fumée de sa cigarette.
Elle poursuivit, dans la vision des choses rêvées :
— ... Avec des boutons de pierreries ciennes... Les manches très élroii collante.
Il parla enfin et dit :
— La jupe collante. Je n'y vois d'obstael
Elle se rappela alors qu'il n'entendait i aux jupes ni ;n
■■. et elle lit une réflexion :
— C'est drôle tout de même 1 Ce sont les hommes qui n'aiment pas les femmes qui s'intéressent à la toilette des femmes. Et les hommes qui aiment les femmes ne voient pas seulement comment elles sont habillées. Ainsi, toi, tu ne pourrais pas me dire, je suis sûre, la robe que j'avais samedi chez ta mère. Tandis que le petit Sucquet, qui a des goûts différents, — c'est connu, — parle très bien linge et chiffons. Il est né modiste et couturier, ce garçon. Dis, comment tu expliques ça ?
— Ce serait trop long.
— Mon petit, tu es assis sur ma jupe... Pendant que j'y pense : Emmanuel se plaint que tu le négliges. Hier, il t'attendait pour te montrer un cheval qu'il veut acheter. Et tu n'es pas venu. Il n'est pas content.
A ces mots, Philippe éclata en invectives :
— Ton mari me rase dans les grands prix. C'est un idiot, un grotesque... Et crampon !
Tu conviendras que traîner toute la journée dans son écurie, dans son chenil et dans son potager... car il a aussi la manie de l'agriculture, cet infirme ! examiner la pâtée des chiens, la seringue des chevaux et les gâteaux de phosphate, système Brême-Ducornet, ce n'est pas une destinée. Parce que nous sommes ensemble toi et moi, je trouve raide que ton mari ne me lâche pas d'une semelle. Il est si bête qu'on s'en aperçoit. Je te jure : ça se sait.
Elle répondit avec douceur et gravité, en passant sa jupe:
— Ne dis pas de mal de mon mari. Puisqu'il en faut un, je suis encore bien heur d'avoir celui-là. Pense, mon petit, que nou? pourrions avoir pire.
Mais Philippe n'était pas calmé.
— Et il t'aime, l'animal !
Elle fit la petite moue et le petit ha sèment d'épaules qui veut dire: C îose.
Ainsi l'entendit Philippe. Et il appuya dans ce sens :
— Rien qu'à sa tête, on voit que ce n'est pas un grand abatteur de quilles. Mais il y a des choses qui sont désagréables, quand on y pense.
Madame de Gromance tourna vers Philippe un beau regard heureux et tranquille, qui conseillai^ l'oubli des pénibles pensées, et elle alla lui mettre sur les lèvres un baiser magnifique, comme un sceau royal de cire écarlate.
Il lui dit :
— Prends garde à ma cigarette.
Maintenant, dans sa robe beige très simple,
elle arrangeait ses cheveux légers sous sa toque. Tout à coup, elle se mit à rire. Il lui demanda pourquoi elle riait.
— Pour rien...
Il voulait savoir.
— Eh bien ! je pense que ta mère, quand elle avait des rendez- vous. . . dans le temps..,
devait être bien gênée par sa coiffure, si se faisait faire tous les jours ce beau ti\ de cheveux qu'elle a sur son portrait dans le salon.
Ne sachant pas de quelle manière prendre cette plaisanterie, qui le choquait, il ne répondit rien.
Elle reprit:
— Tu n'es pas fâché, au moins. Tu m'aimes, dis?
Il n'était pas fâché. Il l'aimait. Alors elle revint à son idée :
— C'est drôle ! Les fils croient à la \ de leur mère. Les filles aussi, m Pourtant il ne suffit pas qu'un.
des enfants pour qu'on soit sûr qu1 pas eu d'amants.
Elle songea et dit:
— C'est tout de même cou les - qu'on se fait dans
i. Je n'ai que le temps d<
— Pour* moi a
— D'abord, c'est bon pour la santé. Et puis ça explique que je n'aie pas pris ma voiture. Et ce n'est pas ennuyeux.
Elle s'examina de trois quarts, puis de côté, puis de dos dans la glace.
— Par exemple, à cette heure-ci, je suis sûre de lever sur mon passage pas mal de suiveurs.
— Pourquoi?
-j- Parce que je ne suis pas répugnante de tournure.
— Je veux dire : Pourquoi êtes-vous sûre, à cette heure -ci?
— Parce que c'est le soir. Le soir, avant dîner, il y a recrudescence.
— Mais qui vous suit? Quelles gens?
— Des employés, des gens du monde, des ouvriers, des prêtres. Hier j'ai été suivie par un nègre. Il avait un chapeau luisant comme un miroir. Il était très doux.
— Il t'a parlé?
— Oui. Il m'a dit : « Madame, voulez- vous
monter en voiture avec moi ? Est-ce que vous craignez de vous compromettre ? »
— C'est stupide !
Elle répondit gravement :
— Il y en a qui disent des choses plus bêtes. Adieu, mon petit ! Nous nous sommes bien aimés aujourd'hui.
Elle avait déjà la main sur la clef de la porte. Il l'arrêta.
— Glotilde, promets-moi que tu iras voir le ministre Loyer et que tu lui diras bien gentiment : « Monsieur Loyer, vous avez un évêché vacant. Nommez l'abbé Guitrel. Vous ne pouvez faire un meilleur choix. C'est un ecclésiastique dans les idées du pape. »
Elle secoua sa jolie tête.
— Aller voir Loyer chez lui, pour ça, non ! Tu ne me vois pas dans la cage <lu gorille ! Il faut faire naître une occasion, le rei
chez des amis.
— Hais, répliqua Phîli]
I ilt (1*111! ;it à
l'autre signer les nominations aux évêchés vacants. Il y en a plusieurs.
Elle réfléchit et, dans un effort de pensée :
— Tu dois te tromper, mon petit. Ce n'est pas Loyer qui nomme les évêques. C'est le pape, je t'assure, ou le nonce. Et la preuve, c'est qu'Emmanuel disait l'autre jour : « Le nonce devrait faire violence à la modestie de M. de Goulet et lui offrir un évêché. » Tu vois bien.
Il s'efforça de la détromper. Il lui fournit des explications.
— Écoute-moi : le ministre choisit les évêques, et le nonce approuve le choix du ministre. C'est ce qu'on appelle le ConcordatJ Tu diras à Loyer : « J'ai sous la main un prêtre intelligent, libéral, concordataire, tout à fait dans les idées du... »
— Je sais.
Elle ouvrit les yeux tout grands :
— C'est tout de même extraordinaire, ce que tu me demandes là, mon petit.
Sa surprise venait de ce qu'elle él pieuse et pleine de respect pour les choses saintes. Il avait un peu moins de ; qu'elle ; mais il avait peut-être un peu plus de délicatesse. Il reconnut dans son âme que c'était, en effet, assez extraordinaire. Toutefois, ayant intérêt à ce que l'affaire se conclût il prit soin de rassurer madam G romance :
— Je ne te demande pas une chose qui soit contre la religion. Au contraire.
Cependant elle était reprise de sa pi curiosité. Elle demanda:
— Mais, mon petit, pourquoi veux-tu M. Guitrel soit évoque?
Il repondit avec embarras qu'il le !
déjà 'lit:
— Maman y tient. Et puis d'au!
sonnes.
— Lescmell —
— Les Bonmont ? I>1
— Ça ne fait rien. Il y a des juifs jusque dans le clergé.
En apprenant que les Bonmont étaient dans l'affaire, elle flaira quelque tripotage. Mais, comme elle avait le cœur tendre et l'âme facile, elle promit de parler au ministre.
M. l'abbé Guitrel, candidat à Tépiscopat, fui introduit dans le cabinet du nonce. Monseigneur Cima surprenait, à l'abord, par lea grands traits pâles de son visage que les années avaient fatigués sans les vieillir. A quarante ans, il avait l'air d'un adolescent malade. Et quand il baissait les yeux, sa face était celle d'un mort. Il fit signe au teur de s'asseoir et, pour l'écouter, il prit dans son fauteuil son attitude accoutumée. Le coude droit dans la main gauche et la joue reposant inclinée dans Le creux d
main droite, il avait une grâce presque funèbre, qui rappelait certaines figures de bas -reliefs antiques. Son visage au repos était voilé de mélancolie. Mais dès qu'il souriait, tout le masque devenait comique. Le regard de ses beaux yeux sombres causait une impression pénible, et l'on disait, à Naples, qu'il avait le mauvais œil. Il passait en France pour un fin politique.
M. l'abbé Guitrel crut habile de ne faire qu'une rapide allusion à l'objet de sa visite.
Que l'Église, dans sa sagesse, disposât de lui. Tous ses sentiments pour elle se confondaient dans celui d'une absolue obéissance.
— Monseigneur, ajouta-t-il, je suis un prêtre, c'est-à-dire un soldat. J'aspire à la gloire d'obéir.
Monseigneur Cima, ayant lentement incliné la tête en signe d'approbation, demanda à l'abbé Guitrel s'il avait connu le défunt évêque de Tourcoing, M. Duclou.
JZZ L ANNEAU D AMETHYSTE
— Je l'ai connu, monseigneur, à Orlés quand il y était curé.
— A Orléans. C'est une vil!
j'y ai des parents, des arri
M. Duclou était fort âgé. De quelle maladie est-il mort?
— De la pierre, monseigneur.
— C'est la fin de beaucoup di
bien que l'art ait apporté depuis quelques années bien des soulagements à cette terrible incommodité.
— En effet, monseigneur.
— J'ai connu M. Duclou à Rome. Il me faisait mon whist. Tous n'êtes jam
à Rome, monsieur Guitr
— Monseigneur, c'est une consolation qui m'a été refusée jusqu'ici. Mais j'y i
coup séjourné en pensée. M
au Yati [>s.
— Si ! -il... L pj | vous voir. Il ai:,
ferai >le pour iu
temps. Durant l'été, la malaria règne dans la campagne et même dans certains quartiers de la ville.
— Je ne crains pas la malaria.'
— Sans doute, sans doute... On peut d'ailleurs, en prenant certaines précautions, conjurer le danger des fièvres. Il ne faut pas sortir le soir sans manteau. Les étrangers doivent surtout éviter de se promener en voiture découverte après le coucher du soleil.
— On dit, monseigneur, que le spectacle du Colisée, au clair de lune, est vraiment sublime.
— L'air est malin sur Je Colisée. Il faut éviter aussi les jardins de la villa J3orghèse, qui sont humides.
— Vraiment, monseigneur?
— Si ! . .. si !... Moi-même, né à Rome, de parents romains, je supporte mal le climat de Rome. Je trouve Bruxelles un séjour préférable. J'ai passé un an à Bruxelles. Je ne
crois pas qu'il y ait une ville plus agréable. J'y ai des parents... Tourcoing, est-ce une très grande ville ?
— Une ville de quarante mille habitants environ, monseigneur. Une ville manufacturière.
— Je sais, je sais. M. Duclou me dià Rome, qu'il ne connaissait à ses admini qu'un seul tort: celui de boire de la bi
Il me disait : « S'ils buvaient du petit vin d'Orléans, ils seraient des chrétiens accomplis. Mais le houblon leur donne de la tristesse. »
— Monseigneur Duclou plaisantait beaucoup d'esprit.
— Il n'aimait pas la bière. El je
pris extrêmement en lui disant que le goût de cette boisson était aujourd'hui for!
nidu en Italie. Il y a allemandes très achalai Rome, à Naples utea I» a
Aimez-vous la bière, monsieur Guiti
— Je ne la crains point, monseigneur.
Le nonce donna son anneau à baiser au
prêtre qui prit congé respectueusement.
Le nonce sonna :
— Faites entrer M. Lantaigne.
Le directeur du grand séminaire, ayant baisé l'anneau du nonce, fut invité à s'asseoir et à parler.
Il dit:
— Monseigneur, j'ai fait au pape et à la nécessité le sacrifice des amitiés qui m'attachaient à la famille de mes rois. J'ai refoulé dans mon cœur de chères espérances. Je le devais au chef des fidèles, pour l'unité de l'Église. Si Sa Sainteté m'élève au siège de Tourcoing, j'y gouvernerai pour elle et pour la France chrétienne. Un évêché est un gouvernement. Je vous réponds de ma fermeté.
Monseigneur Cima, ayant lentement incliné la tête en signe d'approbation, demanda à l'abbé Lantaigne s'il avait connu le défunt évêque de Tourcoing, M. Duclou.
— Je ne l'ai connu que peu, répondit M. Lantaigne, et bien avant son élévation à l'épiscopat. Il me souvient de lui avoir d< des sermons, quand j'en avais trop.
— Il n'était plus jeune lorsque nous l'a perdu. De quelle maladie est-il mort?
— Je ne sais.
— J'ai connu M. Duclou à Rome ; il faisait mon whist. Vous n'êtes jamais al Rome, monsieur Lantaigne?
— Jamais, monseigneur.
— Il faut y aller. Le pape sera hein de vous voir. Il aime la France. Mais garde, le climat de Rome est ru<!
gers. Durant l'été, la ma lai' campagne et même dan de la ville. La saison |
ur à Rome est le printen de ]
ou à Bruxelles qu'à Ron ville fort agi J'y ai d<
moi, Tourcoing.
— Monseigneur, c'est un des plus antiques évêchés de la Gaule septentrionale. Ce siège fut illustré par une longue suite de saints évêques depuis le bienheureux Loup jusqu'à monseigneur de la Thrumellière, prédécesseur immédiat de monseigneur Duclou.
— Quelle population, dites-moi, est celle de Tourcoing?
— ■ La foi y est vive, monseigneur. Et la doctrine y tient plus de l'esprit de la Belgique catholique que de l'esprit français.
— Je sais, je sais. M. Duclou, le regretté évêque de Tourcoing, me disait un jour, à Rome, qu'il ne connaissait à ses administrés qu'un seul tort impardonnable : celui de boire de la bière. Il me disait : « S'ils buvaient du petit vin d'Orléans, ils seraient les meilleurs chrétiens du monde. Malheureusement le houblon leur communique son amertume et sa tristesse » .
— Monseigneur, souffrez que je vous le dise : monseigneur Duclou avait l'esprit
pauvre et le caractère faible. Il n'a pas utilisé l'énergie de ces fortes populations du Nord. Ce n'était pas un mauvais homme, mais il avait une haine médiocre du mal. Il faut que l'université catholique de Tourcoing rayonne sur la catholicité tout entière. Si Sa Sainteté me juge digne de monter dans la chaire de saint Loup, je veux, en dix ans, prendre tous les cœurs par la sainte violence des œu\ voler toutes les âmes à l'ennemi, rétablitout mon territoire l'unité de créance. E; profondeurs secrètes, la France est chrétienne. Ce qui manque aux catholiques de notre pays, ce sont des chefs énergiques. Nous mourons de faiblesse.
Monseigneur Gima se ! lit à l'abbé
Lantaigne son anneau d'or et dit :
— Il faut aller à Rome, monsieur l'abbé, il faut aller à Rome.
Dans les grises Batignolles, le salon était humble, orné seulement de gravures provenant de la chalcographie du Louvre et de figurines, de vases, de coupes, de plats de Sèvres, ornements d'un effet médiocre, qui attestaient les liens de la maîtresse de la maison avec les fonctionnaires de la République. Madame Cheiral, née Loyer, était la sœur du ministre de la justice et des cultes. Veuve d'un commissionnaire de la rue d'Hauteville, qui ne lui avait rien laissé, elle s'était attachée à son frère par besoin de vivre et
par ambition maternelle, et elle gouvernait ce vieux garçon qui gouvernait le pays. rJle l'avait obligé à prendre pour chef de cabinet son fils Maurice, à qui il n'était pas facile de trouver un emploi et qui ne réussissait que dans les fonctions publiques.
L'oncle Loyer avait sa chambre dans le petit appartement de l'avenue de Clichy et il venait l'habiter chaque fois qu'il était pris d'étourdissements et de somnolences, comme il lui arrivait de l'être à chaque printemps, car il se faisait vieux. Mais, dès qu'il se tait la tête et le pied sûrs, il retournait le grenier qu'il habitait depuis un d siècle, d'où il voyait les arbres du Luv bourg et où les policiers de l'Empire venus deux fois l'arrêter. Il y c pipe de Jules Gr<
C'était là, peut-être, le plus :
de ce bonhomme (jui avait tr;i\
lement l'âge de l'éloquence <•! '" affaires, manié à l'Intérieur 1
de trois exercices, acheté pour le parti beaucoup de consciences, corrupteur incorruptible, infiniment indulgent aux prévarications de ses amis, mais jaloux de garder dans le pouvoir l'avantage de sa pauvreté presque narquoise, un peu cynique, têtue, invétérée, honorable.
L'oeil éteint maintenant et l'esprit paresseux, retrouvant par intervalles son antique adresse et son esprit de décision, il appliquait ses dernières forces au billard et à la concentration. D'une intelligence bornée et d'une habileté médiocre, madame Cheiral conduisait à son gré ce vieillard rusé, tranquille, morose et grivois, qui, ministre pour la sixième fois dans le cabinet qui succéda au cabinet clérical, voyait avec résignation son neveu Maurice remplir sans esprit de conduite ni sens moral les fonctions indéterminées de chef de cabinet. Loyer était sans doute un peu surpris de découvrir chez son neveu des inclinations réactionnaires et clé-
ricales. Mais il était trop sujet à l'apoplexie pour contrarier sa sœur.
Madame Cheiral restait chez elle ce j ourla. Elle reçut très affectueusement madame Worms-Clavelin, qui vint la voir un peu tard, quand il n'y avait plus à attendre d'autres visites.
On se fit de petits adieux. La femme du préfet retournait le lendemain à sa préfecture.
— Déjà, ma mignonne!
— Il le faut, répondit madame Worm — Clavelin, très douce, l'air ingénu sous les plumes noires de son chapeau.
C'était sa tenue de visites, ce qu'elle aj lait se mettre en cheval de corbillard.
— Vous dînez avec nous, mignonne; on ne vous voit pas déjà si souvent à Par
Ce sera tout à fait dans l'intimité. Je ne pense pas que mon frère vienne II es occupé, si absorbé dans ce moment!
nous aurons probablement Mann
jeunes gens sont rangés à présent : ce n'est plus comme autrefois. Maurice passe des soirées entières avec moi.
Elle mit à persuader madame Worms- Clavelin l'onction pénétrante d'une âme sociable.
— Ce sera sans cérémonie. Vous serez bien comme vous êtes. Puisque je vous dis que nous serons en famille!
Madame Worms-Clavelin avait obtenu, du ministre de l'intérieur, la croix d'officier pour son mari ; et du ministre de la justice et des cultes, Loyer, la promesse que l'abbé Guitrel serait présenté au pape comme candidat à l'évêché de Tourcoing sur une liste comprenant les ecclésiastiques désignés aux sixévêchés ou archevêchés vacants. Rien ne la retenait plus à Paris. Son intention était de partir le soir même pour la préfecture.
Elle s'excusa sur « un tas d'affaires », mais madame Gheiral fut pressante. Quand la résistance de la préfète se prolongea, madame
33i l'anneau d'améthyste
Cheiral prit une voix aigre et des \i minces qui montraient sa contrariété. Madame Worms-Clavelin ne voulait pas la fâcher. Elle accepta.
— A la bonne heure! Et, je vous le répète, ce sera sans cérémonie.
Ce fut sans cérémonie. Loyer ne vint point. Maurice attendu ne vint point, on eut une dame à bureau de tabac el vieillard assez considérable dans IV:
ment primaire. La conversation fut Madame Cheiral, qui ne s'intéi ment qu'à ses propres affaires et n'avait de malveillance que pour ses amies inti désigna les hommes qui lui sembi du Sénat, de la Chambre non qu'elle s'occupât de politiquni de lettres, mais parce qu'elle se crc obligée, comme
tr tout ce qui i intellectuelle et morale du pa;
Clayelia écoutait avec une dou
l'anneau d'améthyste 33o
charmante. Elle garda constamment cet air d'innocence qu'elle prenait dans les compagnies qui ne l'amusaient pas. Elle avait pour le monde une manière de baisser les yeux qui excitait les vieux messieurs et dont Fadnistrateur chenu de la grammaire et de la gymnastique nationales fut troublé. Il la cherchait du pied sous la table. Cependant elle méditait déjà de prendre le tramway qui la porterait de l'avenue de Clichy à l'Arc-de-Triomphe où, dans ce rayonnement d'avenues, semblable à une immense croix d'honneur, était son family-house.
Mais en rentrant dans le salon au bras du vieux monsieur qui avait rendu de signalés services à l'instruction primaire, elle y trouva le jeune Maurice Cheiral, qui, retenu tard, après la séance, au ministère, avait dîné au cabaret et était venu s'habiller pour finir sa soirée au théâtre. 11 regarda madame Worms-Glavelin avec intérêt et s'assit près d'elle, sur le vieux divan maternel, au-des-
sous d'un grand plat de Sèvres, décoré dans un style néo-chinois et pendu au mur dans un cadre de peluche bleue.
— Madame Glavelin!... Justement j'avais à vous parler.
Madame Worms-Glavelin avait été brune et maigre. Et, de la sorte, elle n'avait pas trop déplu aux hommes. Avec le temps, elle était devenue grasse et blonde. Sous cette nouvelle forme, elle ne déplaisait pas aux hommes.
— Vous avez vu mon oncle, hier.
— Oui. Et il a été charmant pour moi. 1) va bien aujourd'hui ?
— Fatigué, très fatigué... Il m'a remis le dossier.
— Quel dossier?
— Le dossier dos candidatures aux évêchés vacants. Vous désirez beaucoup l'abbé Guitrel soit nommé, hein?
— C'est mon mari qui le dé>iiv. Votre oncle m'a dit que l'affaire était dans le
— Mon oncle... si vous vous en rapportez à ce que dit mon oncle... Il est ministre, il ne peut pas savoir. On le trompe. Et puis il ne dit que ce qu'il veut dire. Pourquoi ne ; vous adressez-vous pas à moi ?
Avec une pudeur charmante , madame Worms-Clavelin répondit à voix basse :
— Eh bien , je m'adresse à vous !
— Vous faites bien, répondit le chef de cabinet. Vous faites d'autant mieux que votre affaire ne marche pas du tout et qu'il dépend de moi qu'elle marche ou ne marche pas. Mon oncle vous a dit qu'il allait faire les six présentations au pape?
— Oui.
— Eh bien I elles ont été faites. Je le sais bien. C'est moi qui les ai faites. Je m'intéresse particulièrement aux affaires ecclésiastiques. Mon oncle est de la vieille école ; il ne comprend pas l'importance de la religion. Moi, j'en suis pénétré. Voici la situation : les six candidats ont été présentés au pape.
Le Saint-Père n'en a accepté que quatre. Pour les deux autres, M. Guitrel et M. Morrue, sans les refuser absolument, il se déclare encore mal informé.
Maurice Gheiral secoua la tête.
— Il est mal informé. Et quand il le sera mieux, je ne sais pas trop ce qu'il dira. Entre nous, chère madame, Guitrel m'a l'air d'une fripouille. Et l'on ne saurait donner trop de soin au choix des évéques. Le corps épiscopal est une force sur laq
un gouvernement sage doit pouvoir s' puyer. C'est ce qu'on commence à comprendre.
— Vous parlez bien, dit madame Woi Clavelin.
— D'un autre côté, reprit le chef cabinet, votre candidat paraît inf instruit, d'un esprit ouvert.
— Alors ? ... dit madameWorms-Clavelin, avec un sourire x :
— C'est délicat! dit <
Gheiral n'était pas très intelligent. Il ne considérait jamais qu'un petit nombre de choses et il se déterminait par des raisons que leur futilité rendait difficiles à démêler. Aussi croyait-on qu'il avait, dans un âge encore tendre, des idées personnelles. Pour l'instant, il venait de lire un livre de M. Imbert de Saint-Amand sur les Tuileries pendant le second Empire ; il avait été frappé, à cette lecture, de l'éclat d'une cour brillante et il en avait conçu l'idée d'un genre de vie où, comme le duc de Morny, il associerait les plaisirs à la politique et jouirait du pouvoir de toutes les manières. Il regarda madame Worms-Clavelin d'un certain air dont elle comprit fort bien l'intention. Elle resta silène? et tint les yeux baissés.
— Mon oncle, poursuivit Gheiral, me laisse toute latitude dans cettb affaire qui ne l'intéresse pas. Je puis procéder de deux façons. Ou bien proposer, dès à présent,
les quatre candidats agréables à Rome... ou bien déclarer au nonce qu'aucun mouvement épiscopal ne sera soumis à la signature du président de la République tant que le Saint-Siège n'aura pas agréé les six candidats. Je ne suis pas encore décidé. Mais je serais charmé de m'en tendre avec vous à ce sujet. Je vous attendrai après -demain, à cinq heures, dans une voiture fermée, devant la grille du parc Monceau, au coin de la rue Vigny.
« Le risque n'est pas grand, » pensa madame Worms-Clavelin. Et elle ne répondit que par un léger battement de ses longues paupières.
Madame de Bonmont n'eut point de peine à réunir chez elle Raoul Marcien et M. l'abbé Guitrel. La rencontre fut telle qu'on pouvait l'espérer. M. l'abbé Guitrel avait de l'onction. Raoul avait du monde et savait ce qu'on doit à l'Église.
— Monsieur l'abbé, dit-il, je suis d'une famille de prêtres et de soldats. Moi-même j'ai servi; c'est vous dire...
Il n'acheva pas. M. Guitrel lui tendit la main et répliqua en souriant :
— Je crois bien que nous faisons ici l'alliance du sabre et du goupillon...
Et reprenant aussitôt sa gravité sacerdotale:
— Alliance heureuse entre toutes, et 1 naturelle. Nous sommes aussi des soldats. Pour ma part, j'aime beaucoup les militaires.
Madame de Bon mont regarda d'un œil sympathique l'abbé qui poursuivit :
— Dans le diocèse auquel j'apparti.
nous avons ouvert des cercles où les jeunes soldats peuvent lire de bons livres en fumant leur cigare. Ces œuvres, que monseigneur Chariot protège, sont prospères lent de grands services. Ne soyons pas inj . pour le siècle où nous vivons : il beaucoup de mal et beaucoii;
sommes engagés dans une .
Gela vaut mieux, j ►eut-être, qu
g qu'un grand \ en même temps du p
Raoul approuva ce discours, répondit point. 11 n'y répondit point p
qu'il manquait d'idées à ce sujet et aussi parce que son esprit était tout entier occupé par la considération des trois plaintes en escroquerie qui avaient été déposées contre lui dans la semaine, et que cette considération lui ôtait la faculté de suivre des pensées abstraites et générales.
Madame de Bonmont ne connaissait pas précisément la cause de ce silence, et M. Guitrel l'ignorait tout à fait. Croyant bien faire et pensant ranimer la conversation, il demanda à M. Marcien s'il ne connaissait pas le colonel Gandouin :
— C'est un homme admirable à tous égards, ajouta le prêtre, un bel exemplaire du chrétien et du soldat, et qui jouit dans notre diocèse de l'estime unanime des honnêtes gens.
— Si je le connais, le colonel Gandouin I s'écria Raoul. Je ne le connais que trop. J'en ai soupe ! En voilà un à qui je garde un chien de ma chienne I
Cette parole affligea madame de Bonmont et surprit M. l'abbé Guitrel, qui ne savaient ni l'un ni l'autre que le colonel Gandouin avait, quatre ans en ça, prononcé, avec six autres officiers , la mise en réforme du capitaine Marcien pour inconduite habituelle. C'est le motif que le conseil avait choisi entre plusieurs autres.
A compter de ce moment, la douce Elisabeth n'espéra plus un grand bien de cette entrevue qu'elle avait ménagée pour apaiser son Raoul, le détourner des pensées violentes et le ramener à des désirs d'amour. Pourtant elle ouvrit son cœur et dit d'une voix mouillée :
— N'est-ce pas, monsieur l'abbé, quand on est jeune, quand on a un bel avenir, il ne faut pas se laisser aller an
ment, à la tristesse? N'est-ce pas qu" au contraire, chasser les idées o
— Sans doute, madame la baron doute, répondit M. l'ai. h.'- Gruitrel. 11 ne faut
jamais céder au découragement, s'abandonner aux tristesses sans cause. Un bon chrétien ne nourrit point d'idées noires, madame la baronne, assurément.
— Vous entendez, monsieur Marcien ? dit madame de Bonmont.
Mais Raoul n'entendait pas et la conversation tomba.
Madame de Bonmont, qui était bienveillante, pensa, du fond de- sa douleur, à faire un petit plaisir à M. Guitrel.
— Alors, monsieur l'abbé, lui dit-elle, votre pierre préférée, c'est l'améthyste?
Le prêtre, devinant le dessein qu'elle avait, lui répondit sévèrement et même avec quelque dureté :
— Laissons cela, madame, je vous prie, laissons cela...
S'étant levé de bon matin, M. Bergt professeur de littérature latine, sortit d ville avec Riquct. Ils s'aimaient chèreme ne se quittaient guère. Ils goûts, menant tous deux d vie tranquille égale et simj
Dans leurs promenades, Ri<; attentivement de ;tre. Il :
gnail de I»1 perdre d parce qu'il n'avait aucoup
et qu'il n'aurait pu le sui Mais ce beau regard fidèle
pathique. Il trottait au côté de M. Bergeret avec un air d'importance qui n'était pas déplaisant. Le professeur de littérature \ latine marchait d'un pas tantôt rapide et tantôt lent, au gré de sa pensée capricieuse.
Riquet, lorsqu'il l'avait dépassé d'un jet de pierre, se retournait et l'attendait, le museau en l'air, une patte de devant soulevée et repliée, dans une attitude d'attention et de vigilance. Un rien les amusait l'un et l'autre. Riquet entrait impétueusement dans les allées et dans les boutiques et il en sortait aussitôt. Ce jour-là, comme il franchissait d'un bond le pas du charbonnier, il se trouva face à face avec un pigeon d'une grosseur énorme et d'une blancheur éclatante. Le pigeon souleva ses ailes radieuses dans l'ombre et Riquet s'enfuit épouvanté.
Il vint, selon son habitude, conter des yeux, des pattes et de la queue, son aven-
ture à M. Bergeret, qui lui dit par moquerie :
— Oui, mon pauvre Riquet, voilà une terrible rencontre et nous avons échappé aux griffes et au bec d'un monstre ailé. Ce pigeon était effroyable.
Et M. Bergeret sourit. Riquet connaissait e sourire. Il vit fort bien que son maître se moquait de lui. C'est ce qu'il n'aimait il cessa d'agiter sa queue et se mit à mar* cher la tête basse, le dos rond et les pa écartées en signe de mécontentement.
Et M. Bergeret lui dit encore :
— Mon pauvre Riquet, cet oiseau, tes ancêtres auraient croqué vif, f Tu n'as pas faim comm<
pas d'audace comme eux. Une culture raffinée t'a rendu poltron. C question de savoir si la < i\ blit pas chez les hommes le cou même temps que la férocité. M; 10m-
mes cultivés affectent 1< i -pect
humain, et ils se font une vertu artificielle plus belle peut-être que la naturelle. Toi, tu montres ta peur sans honte.
Le mécontentement de Riquet, à vrai dire, était léger. Il dura peu. Tout était oublié quand l'homme et le chien entrèrent dans le bois de Josde à l'heure où l'herbe est humide de rosée et où des vapeurs légères traînent au flanc des ravins.
M. Bergeret aimait les bois. Devant un brin d'herbe, il s'abîmait dans des rêveries infinies. Riquet aimait aussi les bois. Il goûtait à flairer les feuilles mortes un plaisir mystérieux. Songeant tous deux, ils suivaient le chemin couvert qui mène au carrefour des Demoiselles, quand ils rencontrèrent un cavalier qui rentrait à la ville. C'était M. de Terremondre, conseiller général.
— Bonjour, monsieur Bergeret, dit -il en arrêtant son cheval. Eh bien ! avez- vous réfléchi aux raisons que je vous ai données hier?
M. de Terremondre avait expliqué la veille chez Paillot, libraire, les raisons pour lesquelles il était antisémite.
M. de Terremondre était antisémite en province, particulièrement dans la saison des chasses. L'hiver, à Paris, il dînait chez des financiers juifs qu'il aimait assez pour leur faire acheter avantageusement d aux.
Il était nationaliste et antisémite au co. général, en considération des sentiments qui régnaient dans le chef-lieu. Mais, a n'y avait pas de juifs dans la ville, l'an mitisme y consistait principale! atta-
quer les protestants qui formaient m société austère et fermée.
— Nous voilà donc adversai prH
M. de Terremondre : j'en suis un homme d'esprit, ma dehors du mouvem
ublique. Si comme moi la main a la pâle. VOU antisémite,
l'anneau d'améthyste 3oi
— Vous me flattez, dit M. Bergeret. Les Sémites qui couvraient autrefois la Chaldée, l'Assyrie, la Phénicie, et qui fondèrent des villes sur tout le littoral de la Méditerranée, se composent aujourd'hui des juifs épars dans le monde et des innombrables peuplades arabes de l'Asie et de l'Afrique. Je n'ai pas le cœur assez grand pour renfermer tant de haines. Le vieux Cadmus était j Sémite. Je ne peux pourtant pas être l'ennemi du vieux "'Cadmus.
— Vous plaisantez, dit M. de Terremondre en retenant son cheval qui mordait les branches des arbustes. Vous savez bien que l'antisémitisme est .uniquement dirigé contre les juifs établis en France.
— Il me faudra donc haïr quatre-vingt i mille personnes, dit M. Bergeret. C'est trop encore et je ne m'en sens pas la force.
— On ne vous demande pas de haïr, dit M. de Terremondre. Mais il y a incompatibilité entre les Français et les juifs. L'anta-
gonisme est irréductible. C'est une affaire de race.
— Je crois au contraire, dit M. Berg< que les juifs sont extraordinairement assimilables et l'espèce d'hommes la plus plastique et malléable qui soit au monde. Aussi volontiers qu'autrefois la nièce de Mardochée entra dans le harem d'Assuérus, filles de nos financiers juifs épousent aujourd'hui les héritiers des plus grands noms de la France chrétienne. Il est tard, après ces unions, de parler de l'incompatibilité des deux races. Et puis je tiens pour mau qu'on fasse dans un pays des disl tions de races. Ce n'es! pas la fait la patrie. Il n'y a pas de en Europe qui ne soit formé d'une multitude de races confondu.- <l .La Gaule, quand César y entra, était de Celtes, de Gaulois, d'Ibèr uns des antres d'origine ei tribus qui plantaient des d<
pas du même sang que les nations qui honoraient les bardes et les druides. Dans ce mélange humain les invasions versèrent des Germains, des Romains, des Sarrasins, et cela fit un peuple, un peuple héroïque et charmant, la France qui naguère encore enseignait la justice, la liberté, la philosophie à l'Europe et au monde. Rappelez- vous la belle parole de Renan ; je voudrais pouvoir la citer exactement : « Ce qui fait que des hommes forment un peuple, c'est le souvenir des grandes choses qu'ils ont faites ensemble et la volonté d'en accomplir de nouvelles. »
— Fort bien, dit M. de Terremondre; mais, n'ayant pas la volonté d'accomplir de grandes choses avec les juifs, je reste antisémite.
— Êtes -vous bien sûr de pouvoir l'être tout à fait ? demanda M. Bergeret.
— Je ne vous comprends pas, dit M. de Terremondre.
— Je m'expliquerai donc, dit M. Bergeret.
Il y a un fait constant : chaque fois qu'on attaque les juifs, on en a un bon nombre pour soi. C'est précisément ce qui arriva à Titus.
A ce point de la conversation, Riquet s'assit sur son derrière au milieu du chemin et regarda son maître avec r on.
— Vous reconnaîtrez, poi If. Ber-
t, que Titus fut assez antisémite e.
les années 67 et 70 de notre ère. Il prit Jotapate et en extermina les habitants. Il s'empara de Jérusalem, brûi de la ville un amas de cendi om-
bres qui, n'ayant plus de nom, r quelques années plus tar tolina. Il fit porter à Ro.
de son triomphe, le chandel!
. Je crois, sans vous que
ià pousser l'antisémite
>ous nY Titus destructeur d
fut tendrement attachée et vous savez qu'il la quitta malgré lui et malgré elle. Flavius Josèphe se donna à lui, et Flavius n'était pas un des5 moindres de sa nation. Il descendait des rois asmonéens; il vivait en pharisien austère et écrivait assez correctement le grec. Après la ruine du temple et de la cité sainte, il suivit Titus à Rome et se glissa dans la familiarité de l'empereur. Il reçut le droit de cité, le titre de chevalier romain et une pension. Et ne croyez pas, monsieur, qu'il crût ainsi trahir le judaïsme. Au contraire, il restait attaché à la loi et il s'appliquait à recueillir ses antiquités nationales. Enfin il était bon juif à sa façon et ami de Titus. Or il y eut de tout temps des Flavius en Israël. Comme vous le dites, je vis fort retiré du monde et étranger aux personnes qui s'y agitent. Mais je serais bien surpris que les juifs, cette fois encore, ne fussent point divisés et qu'on n'en comptât pas un grand nombre dans votre parti.
— Quelques-uns, en effet, sont avec n< dit M. de Terremondre. Ils y ont du mérite.
— Je le pensais bien, dit M. Bergn Et je pense qu'il s'en trouve *parmi de fort habiles qui réussiront dans l'an' mitisme. On rapportait, il y a une trentaine d'années, le mot d'un sénateur, homme d'esprit, qui admirait, chez les juifs, la faculté de réussir et qui donnait pour exempi certain aumônier de cour, Israélite d'om «Voyez, disait-il, un juif s'est mis dans les curés, et il est devenu monsignor. »
» Ne restaurons point les préjuL Ne recherchons pas si un homme est juif ou chrétien, mais s'il est honnôi ! 9e
rend utile à son paj
Le cheval de M. dciVrremond:
çait à s'ébrouer e1 liiquet, s'étant de son maître, l'invita d'an regard sup] et doux à. reprendre la promeu mencée.
— Ne croyez pas du moins, dit M.
remondre, que j'enveloppe tous les juifs dans un sentiment d'aveugle réprobation.
J'ai parmi eux d'excellents amis. Mais je suis antisémite par patriotisme.
11 tendit la main à M. Bergeret et porta son cheval en avant. Il avait repris tranquillement sa route, quand le professeur à la Faculté des lettres le rappela :
— Eh ! cher monsieur de Terremondre, un conseil : puisque la paille est rompue, puisque, vous et vos amis, vous êtes brouillés avec les juifs, faites en sorte de ne rien leur devoir et rendez-leur le dieu que vous leur avez pris. Car vous leur avez pris leur
dieu!
— Jehovah ? demanda M. de Terremondre.
— Jehovah ! A votre place, je me méfierais de lui. Il était juif dans l'âme. Qui sait s'il ne l'est pas resté? Qui sait s'il ne venge pas son peuple en ce moment ? Tout ce que nous voyons, ces aveux éclatant comme le tonnerre, cette gorge ouverte, ces révélations
sortant de toutes parts, cett»
de robes rouges, que vous n'av cher, quand vous pouviez tout, ce n'est pas lui qui a frappé ton-
nants? Ils sont assez dans sa manière biblique. Je crois l'y reconnaître.
Déjà le cheval de M. de T.
paraissait derrière les bram du chemin, et Riquet s'en a; :tent
dans l'herbe
— Méfiez-vous, répéta M. 1> ne
gardez pas leur dieu.
Madame Worms-Clavelin s'avançait dans l'ombre et la pluie, sous son parapluie, de ce pas ferme et décidé qui, par extraordinaire, ne s'était pas amolli sur le pavé des villes de province. La portière du fiacre qui attendait devant la grille du parc Monceau s'entre-bàilla, puis s'ouvrit tout entière. Et madame Worms-Glavelin s'empaqueta tranquillement dans le sapin à côté du jeune chef de cabinet, qui lui demanda comment elle allait. A quoi elle répondit :
— Moi, je vais toujours bien.
Et elle ajouta :
— Quel temps !
Les vitres du fiacre ruisselaient. Tous les bruits de la ville étaient noyés dans humide et Ton entendait seulement le bruit léger des gouttes d'eau.
Comme le fiacre commençait de rouler sur les pavés assourdis, elle demanda :
— Où allons-nous?
— Où vous voudrez.
— Ça m'est égal... Du côté de Neuilly plutôt.
Ayant donné des ordres au cocher, Maurice Gheiral dit à la femme du
— Je suis heureux de vous annoncer que la nomination de l'abbé Guitrel (Joaci
à l'évèché de Tourcoing parait i
l'Officiel. Ce n'est pas pour me vant
je vous assure qu'il n'a pa>
lever L'affaire. Le Dono
les moyens dilatoires. I
force d'inertie prodL En tin. <
— Tant mieux! répondit madame Wormi»- Clavelin ; je suis sûre que vous avez rendu service au oarti républicain progressiste et que les modérés n'auront qu'à se louer du nouvel évêque.
— Enfin, dit Maurice Cheiral, vous êtes contente.
Et après un long silence il reprit :
— Imaginez-vous que je n'ai pas dormi de la nuit. Je pensais à vous. J'étais impatient de vous voir.
Ce qu'il y a d'étrange, c'est qu'il disait la vérité et que l'attente de cette simpk aventure l'avait agité. Mais il parlait sur un ton goguenard et d'une voix traînant* et il avait l'air' de mentir. Déplus, il manquait d'assurance et de décision.
Madame Worms-Glavelin pensait sortir indemne de ce fiacre. Elle prit un air grave et doux et d'une voix sympathique :
— Merci, cher monsieur. Arrêtez-moi là, si vous voulez bien. Mes amitiés à votre mer».
362 l'anneau û'améthyste
Et elle lui tendit la main, sa petite main courte, dans des gants très sales, îa retint. Il se fit pressant et tendre, plein à la fois d'amour- propre et de sensu;. Elle s'attendit dès lors à ce qui devait arriver.
— Je suis crottée comme un lui
dit-elle au moment où il faisait le nécessaire pour s'en apercevoir de lui-même.
Tandis qu'il poursuivait son idée à tfiài les obstacles du lieu et des circon elfe montra du bon goût et de la simpli* Avec un tact parfait, elle évita tout ce qu'il y aurait eu de choquant dans une r>
prolun-ïv ou dans in <>n trop
rapide. De môme, qua Maurice furent devenus soû&fïfles elle se garda de toute expression i indiffëreùcfc ironiqu a inf.T [fe fut j
•. vaiî d'ailleurs ai^un nia; ali-
ment envers le petit jeune h<
candide quand il se croyait pervers; et même elle regretta, dans son cœur, de n'avoir pas assez surveillé ses dessous pour la circonstance, Elle avait toujours été peu soigneuse de son linge. Mais depuis quelques années sa négligence devenait vraiment excessive. Son grand mérite fut de se garder de toute emphase et de- toute exagération.
Au bout d'un certain temps, Maurice se montra soudain tranquille, indifférent, un peu ennuyé. Il parlait de choses tout à fait étrangères à leur situation présente, et regardait par la vitre la rue indistincte. Il semblait que le nacre roulât au fond d'un aquarium. On ne voyait, dans l'eau, que las becs de gaz et, par endroits, les bocaux d'un pharmacien.
— Quelle pluie ! soupira madame Worms- Glaveiin.
— Le temps est gâté depuis huit jours, répondit Maurice Cheiral. Il est pourri. Est-ce que c'est la même chose là-bas, chez vous?
— Notre département est le plus pluvii de France, répondit madame Worms-Clàvelin avec une douceur charmante. Mais il n'y a jamais de boue dans les grand sablées du jardin de la préfecture. Et puis, nous autres provinciales, nous portons des socques.
— Figurez- vous, dit Gheiral, que je connais pas votre' ville.
— Les promenades sont charmant répondit madame Worms-Glavelin.
peut faire des excursions très agréables les environs. Venez donc nous voir, mari sera enchanté.
— Est-ce qu'il se plaît dans son ment ?
— Oui, il s'y plaît. Il y a A son tour, elle essaya, I
vitres, de percer l'ombi ■, plein
lueurs fuyantes.
— Où sommes-nous? dit-elle.
— ;v loin de tout, i
Cheiral avec empressement. Où voulez- vous que je vous mette?
Elle demanda qu'il la mît à une station. Il ne cacha plus son envie de la quitter.
— Il faut , dit-il , que je passe à la Chambre ; je ne sais pas ce qu'ils ont fait aujourd'hui.
— Ah ! dit-elle, il y avait séance?
— Oui, fit-il, rien d'important, je crois. Un relèvement de tarif. Mais on ne sait jamais. Je vais faire un tour par là.
Ils se quittèrent de bonne grâce, avec facilité. Gomme madame Worms-Gîavelin prenait un fiacre sur le boulevard de Courcelles, près des fortifications, elle entendit crier les journaux du soir, et des camelots empressés passèrent près d'elle, leur feuille déployée. Le journal portait une manchette énorme. Elle lut ces mots : « Chute du ministère ».
Madame Worms-Clavelin suivit un moment du regard ces hommes et ces voix qui
allaient se perdre dans l'ombre humide elle songea que, si vraiment Loyer portait ce soir sa démission au président de la R» blique, probablement il ne ferait pas par; le lendemain à Y Officiel le mouvement épiscopal. Elle songea que la croix d'officier son mari ne serait peut-être pas comj dans le testament du ministre de l'intérieur et que dès lors il était vain qu'elle eût j une demi-heure entre les rideaux bleus d'un fiacre. Ce n'est pas qu'elle regrettât ce qui s'était passé, mais elle n'aimait rien faire d'inutile.
— A Neuilly, dit-elle au cocher, boute* Bineau, au couvent des dames du Saint- Sang.
Et elle s'assit p wli-
taire. Les cris des camelots I les
vitres Flic «e disait que peu!
la nouvelle était Pourtant ell
tait point le Journal, par défiam ni ce Qui >'iui pri ma 1 1 d
et par une sorte de point d'honneur qu'elle se faisait de n'être pas volée, fût-ce d'un sou. Elle songeait que si vraiment le ministère tombait au moment même où elle était aimable pour lui, c'était un exemple assez frappant de l'ironie des choses et de cette malignité qui flotte sans cesse autour de nous comme un air subtil. Elle se demanda si le chef du cabinet de Loyer ne savait pas, dès la grille du para, la nouvelle portée maintenant par les aboyeurs. A ce soupçon, le sang lui monta aux joues, comme si sa pudeur avait été trahie et sa foi surprise. Car alors Maurice Gheiral se serait moqué d'elle. Et c'est ce qu'elle n'acceptait pas. Mais sa ferme raison et son expérience des affaires l'assurèrent bientôt dans cette idée, qu'il ne faut pas s'inquiéter de ce que disent les journaux. Elle pensa sans alarmes à M. l'abbé Guifcrel et elle se félicita d'avoir contribué selon son pouvoir à l'élévation de cet excellent prêtre au siège du bienheureux Loup. Cependant
elle rajustait sa toilette afin de paraître avec convenance dans le parloir des dames du Saint-Sang, qui faisaient l'éducation de sa fille.
La brume était plus pâle et plus blonde dans les avenues désertes, sur les terres kumides et basses de Neuilly. Et, sous la pluie plus claire, les grands arbres dépouillés dressaient leurs formes élégantes et robustes. Madame Worms-Clavelin vit des peupliers, et il lui souvint de la campagne qu'elle aimait chaque jour d'un amour plus cher.
Elle sonna à la porte grillée que surmontait, sur un écusson de pierre, le gant dans lequel Joseph d'Arimathie recueillit Le saint sang du Sauveur. A sa demande, la sœur tourière fit appeler mademoiselle de Clavelin. Et madame Worms-Clavelin pénétra dans parloir clair, aux chaises «le cri n. Là, dei la Vierge Manche et bleue qui ouvrait mains pleines de grâces, la femme du pi se senti! pénétrée d'un sentiment i
très fort et très doux. Pour être chrétienne, il lui manquait encore le baptême. Mais elle avait fait baptiser sa fille et elle rélevait dans la religion catholique. Elle inclinait avec la République à la piété bourgeoise. Dans un élan sincère de son coeur, elle salua dévotement cette bonne Vierge à l'écharpe d'azur, qu'invoquent, en leurs nécessités, les dames comme il faut. Avec une mystique ardeur, que le judaïsme n'avait jamais contentée, elle remercia la Providence, devant cette Marie aux bras ouverts, des avantages qu'elle avait recueillis dans l'existence. Elle était reconnaissante à Dieu de ce que, née dans la misère de Montmartre, ayant, en son enfance, battu de ses semelles percées le pavé ^ras des boulevards extérieurs, elle vivait maintenant dans la bonne société, appartenait aux classes dirigeantes, participait à la haute administration du pays, et de ce que, dans toutes les transactions (puisque enfin la vie est difficile et qu'on a souvent besoin des
autres), du moins elle n'avait affaire qu'a gens du monde.
— Bonjour, maman !
Madame Worms-Clavelin poussa d'abord sa fi lie sous la lampe pour lui examiner les dents. C'était toujours son premier soin. Elle regarda ensuite si le bord des pauj ri n'était pas d'un blanc d'anémie, si la taille ne déviait pas, si les ongles n'étaient point rongés. Et quand elle fut rassurée sur tous ces points, elle s'informa du travail et de la conduite. Sa sollicitude s'inspirait d'un sens juste et d'une science supérieure d< vie. El c'était une excellente mère.
Et quand, enfin, il fallut se séparer au tintement fle la cloche qui sonnai! IV <!ii soir, madame Worm^CJawlin lira de sa poche une boite d< pastilles de chocol boîlc était lout sée,
terriblement aplatie.
■ iavelin la prit éfl <ji!
'piant :
— Oh ! maman, elle a l'air de sortir d'une bataille.
— Par un si sale temps ! dit madame Wcrms-Clavelin en haussant les épaules.
Ce soir-là, après dîner, dans le salon du family-housey elle trouva sur la table un grand journal du soir, dont les informations sont dignes de confiance. Elle y apprit que le ministère n'était ni renversé ni seulement ébranlé. Il est vrai qu'il avait été mis en minorité au début de la séance, mais c'était sur la fixation de l'ordre du jour. Et il avait obtenu ensuite, sur le fond môme de la question, une majorité décent cinq voix.
Elle en fut contente et, pensant à son mari, elle se dit: « Lucien sera heureux d'apprendre que Guitrel est nommé évêque ».
— Faites entrer M. Guitrel, dit Loyer.
Dans son cabinet, derrière les dossiers amassés sur son bureau, le ministre était visible à peine, petit vieux à lunettes et à moustache grise, enchiffrenc, larmoyant, goguenard et bourru, brave homme, ayant gardé dans les honneurs et la puissance, les laçons d'un répétiteur de droit. Il tira ses lunettes pour les essuyer. Il était curieus de voir cet abbé Guitrel, candidat à Pépisoopat, qui lui venait précédé d'un brillant cortège de femin
La jolie provinciale, madame de Gromance, était venue la première, dans les derniers jours de décembre. Elle lui avait dit sans détours qu'il fallait nommer M. l'abbé Guitrel évêque de Tourcoing. Le vieux ministre, qui aimait encore l'odeur de la femme, avait gardé longtemps entre ses deux mains la petite main de madame de Gromance et caressé du doigt, entre le gant et la manche, l'endroit du poignet où la peau est plus douce sur le réseau bleu des veines. Mais il n'avait point entrepris davantage, parce qu'avec l'âge tout lui devenait difficile, et aussi de peur de paraître ridicule, car il avait de l'amour-propre. Du moins, il demeurait erotique en paroles. Il avait demandé, selon sa coutume, à madame de Gromance des nouvelles du « vieux chouan » . C'est ainsi qu'il nommait familièrement M. de Gromance. Ses yeux en avaient larmoyé en riant par tous leurs petits plis, sous les verres bleuâtres de ses lunettes.
L'idée que le « vieux chouan » était cocu causait au ministre de la justice et des cultes une joie vraiment démesurée. En s sentant cette idée, il regardait madam* Gromance avec plus de curiosité, d'intérêt et de plaisir qu'il n'y avait lieu, peut-être, de le faire. Mais sur les débris de sa complexion amoureuse il se construisait maintenant des amusements spirituels dont le plus vif était de considérer la disgrâce de M. de Gromance dans le moment m qu'il en contemplait la voluptueuse 0
Durant les six mois qu'il avait passés à l'intérieur, dans un précédent cabinet radical, il s'était fait adresser, par le prélel Wer Clavelin> des notes confident ici les su: nu'' nage Gromance. en sorte qu'il était fort instruit des amants de I à tait
le contentement <1» ràr nonftn
Enfin, il avait l'ait Je ineilî belle solliciteuse, et il In d'étudier
l'anneau d'améthyste 37o
sans toutefois s'engager plus avant, étant bon républicain et ne soumettant pas les affaires de l'État aux caprices des femmes.
Puis c'avait été la baronne Bonmont, les plus belles épaules de Paris, qui l'avait sollicité, aux soirées de l'Elysée, en faveur de l'abbé Guitrel. Enfin madame Worms- Clavelin, la femme du préfet, était venue, très gentille, lui couler à l'oreille un mot de recommandation pour le bon abbé Guitrel.
Loyer était curieux de voir de ses yeux ce prêtre qui avait mis tant de jupes en mouvement. Il se demandait s'il n'allait pas se trouver en présence d'un de ces grands gars en soutane que l'Église jette depuis quelques années dans les réunions publiques et jusque dans la Chambre des députés, jeunes gaillards forts en couleurs et forts en bouche; pieux tribuns rustiques, violents et madrés, puissants sur les simples et sur les femmes.
M. l'abbé Guitrel entra dans le cabinet du ministre, la tète penchée sur l'épaule droite,
et tenant, les mains jointes, son chapeau sur le ventre. Il n'avait pas mauvais air, maî> le «iésir de plaire et le respect des pouvoirs établis rendait moins sensible le soin qu'il prenait de soutenir sa dignité sacerdotale.
Loyer vit qu'il avait trois mentons et la tête en pointe, du ventre et pas d'épaules et qu'il était onctueux. Uu vieillard, d'ailleurs.
« Que lui veulent les femmes?» pensa- t-il.
L'entretien fut d'abord insignifiant de part et d'autre. Mais, après avoir interrogé M. Guitrel sur quelques points d'administration ecclésiastique et entendu les du prêtre, Loyer s'aperçut que ce homme parlait clairement et avait l'esprit
Il se rappelait que le directeur des cul
M. Mostart, n'était pas opposé a la nomination de l'abbé Guitrel à l'éi Tourcoing. M. M pas beaucoup éclairé. Depuis que le- minis-
tères cléricaux alternaient avec les ministères anticléricaux, le directeur des cultes ne se mêlait plus guère de faire des évêques. Ces sortes d'affaires devenaient trop délicates. Il avait une maison à Joinville, il était amateur de jardins et pêcheur à la ligne. Sa pensée la plus chère était d'écrire l'histoire anecdotique du théâtre Bobino, dont il avtit connûtes beaux jours. Il se faisait vieux , et il était sage. Il ne soutenait pas ses propres avis avec ténacité. Il avait dit la veille à son ministre en propres termes : « Je propose l'abbé Guitrel, mais l'abbé Guitrel ou l'abbé Lantaigne, c'est bonnet blanc et blanc bonnet, ou, comme dirait notre oncle, c'est kif kif bourricot 1 » Ainsi s'était exprimé II. le directeur des cultes. Mais Loyer, vieux légiste, distinguait toujours.
Il lui parut que M. Guitrel avait quelque bon sens et n'était point trop fanatique.
— Vous n'ignorez point, monsieur l'abbé, lui dit- il, que le défunt évêque de Tour-
coing, M. Duclou, avait donné sur le tard dans l'intolérance et fourni, plus qui raison, du travail au Conseil d'État. Q pensez-vous ?
— Héias ! répondit en soupirant M. l'aLU- Guitrel, il est vrai que monseigneur Duclou, au déclin de ses jours et de ses forces, tandis qu'il se hâtait vers les noces éternelles, a fait entendre des protestations peut-être malheureuses. Mais la situation était difficile alors. Elle est bien changée, et son su pourra travailler utilement à la des esprits. Ce qu'il faut atteindre, c'est la paix sincère. La voie est toute tracée. 11 convient d'y entrer résolumem la parcourir jusqu'au bout. En t'ait, ta lois laires et les lois militaires ne soulèvent plu.de difficultés. Il ne subsiste, monininishv, que la question d du fisc Kl <•('!!. • question, il tant le reconnaître, est siuLnilu'iviiinit impo un dioo
l'akneau d'améthyste 379
de Tourcoing, d'instituts religieux de toutes sortes. Aussi l'ai-je examinée de très près, et je puis, si vous le désirez, vous faire part des fruits de cet examen.
— Les moines, dit Loyer, n'aiment point payer. Yoilà la vérité.
— Personne n'aime payer, monsieur le ministre, répliqua l'abbé Guitrel. Et Votre Excellence, si compétente en matière de finances, sait qu'il y a pourtant un art de tondre le contribuable sans le faire crier. Pourquoi ne point user de cet art envers nos pauvre religieux qui sont trop bons Français pour n'être pas bons contribuables?
Remarquez, monsieur le ministre, qu'ils sont soumis : 4° aux impôts de droit commun.
— Naturellement, dit Loyer.
— 2° A la mainmorte, poursuivit l'abbé.
— Et vous vous en plaignez? demanda le ministre.
— Nullement, répondit l'abbé. Je fais le compte. Les bons comptes font les bons
amis. 3° A l'impôt de quatre pour cent sur le revenu de leurs biens meubles et immeubles. Et 4° au droit d'accroissement établi par les lois des 28 décembre 18H0 et 21 cembre 1884. C'est ce dernier impôt, seul, vous le savez, monsieur le ministre, dont le principe a été contesté par diverses congrégations qui ont protesté, d'accord, en tains diocèses, avec leur pasteur. L'agitation n'est point calmée partout. C'est sur ce point, monsieur le ministre, que je prends lalil de vous exposer les idées qui din ma conduite si j'avais l'honneur de m'ass dans le siège de saint Loup.
Le ministre, en signe d'attention, tourna son fauteuil vers l'abbé Guitrel qui poursuivit en ces termes :
— En principe, monsieur le ministre, je réprouve l'esprit de révolte, je \>\âme les indications tumultueuses el systématiques. Je u«' fais es cela que me conformer à l'EncycKque Diuturnum illud, par laquelle
Léon XIII, à l'exemple de saint Paul, recommande l'obéissance aux pouvoirs civils. Voilà pour le principe. Abordons le fait. En fait, je découvre que les religieux du diocèse de Tourcoing sont placés, au regard du fisc, dans des situations très diverses, qui leur rendent une action commune très difficile . En effet, il se trouve, dans cette circonscription ecclésiastique, des congrégations autorisées et des congrégations non reconnues, des congrégations vouées à des œuvres d'assistance gratuite en faveur des pauvres, des vieillards ou des orphelins, et des congrégations qui ont pour objet une vie toute spirituelle et contemplative. Elles sont imposées diversement, en raison de leurs natures diverses. J'estime que la contrariété de leurs intérêts brise la résistance si leur évêque ne forme lui-même le faisceau de leurs revendications, ce que, pour ma part, je me garderais de faire, si j'étais leur chef spirituel. Je laisserais, monsieur le Ministre, les régu-
liers démon diocèse incertains et divise-, afin d'assurer la paix de l'L ifig la R«
blique. Quant à mon clergé séculier, aj le prêtre d'une voix ferme, j'en répond comme un général répond de ses troup'
Ayant ainsi parlé, M. Guitrel s'excusa d'avoir si longuement développé sa pe et abusé des instants précieux d'un, lertee.
Le vieux Loyer ne répondit pas. Mais il inclina la tête en signe d'approbation. 11 trouvait que Guitrel, pour un calotin un trop mauvais esprit.
XXIÏ
Ayant renvoyé sa voiture, madame dt Bonmont se fit conduire en fiacre à la rue du quartier de l'Europe où elle aimait Rara dans le bruit des camions, au sifflet des machines. Elle aurait préféré des jardins; mais l'amour ne se fait pas toujours sous les myrtes, au murmure des fontaines. Par les rues où les lumières s'allumaient dans la brume du soir, madame de Bonmont menait, des pensées tristes. A la vérité, M. Guitrel était nommé évêque de Tourcoing. Elle s'en réjouissait, Pourtant cette joie ne remplissait
pas toute son âme. Rara, par son h un sombre et ses appétits féroces, la désespérai t. Elle n'allait plus qu'en tremblant aux dez-vous dont jadis elle appelait avec tant d'ardeur l'heure délicieuse. Naturellement confiante et tranquille, elle craignait maintenant pour lui, pour elle-même, des dangers, une catastrophe, un scandale. L'état moral de son ami , qui n'avait jamais été satisfaisant, s'était aggravé tout à coup. * Depuis le suicide du colonel Henry, i était devenu effrayant. Un sang comme du vitriol, mordu sa peau, marque son front, ses paupières, ses joues, de fu de souffre et de feu. Pour des eaunues, dont elle ne perçait point l'obscurité, ce cher ami, depuis quinze jour- titrait
plus au domicile qu'il avait élu en face du Moulin-Rouge, et qui était son domicile ! Il se taisait eni
ses visites dans le petit entresol ' madame de Bonmonl pour un auti
l'anneau d'améthyste 38o
Elle monta lentement, tristement l'escalier. Mais sur le seuil de la porte l'espoir se glissa dans son cœur de retrouver le Rara délicieux des premiers jours. Hélas ! cet espoir la trompait. Elle fut accueillie par des paroles amères:
— Pourquoi viens-tu ? Toi aussi tu me méprises.
Elle protesta.
Et il est vrai qu'elle ne le méprisait pas, qu'elle l'admirait dans son âme de biche amoureuse. Elle posa sur les moustaches de l'ami des lèvres peintes et pourtant fraîches, elle l'embrassa avec des sanglots, mais il la repoussa et se mit à marcher furieusement dans les deux chambres bleues.
Elle délia sans bruit le petit paquel de gâteaux qu'elle avait apporté, et dit d'une voix pâle où ne luisait plus aucune espérance :
— Veux-tu un baba? Il est au kirsch, comme tu les aimes.
Et elle lui tendit le baba entre deux doigts fins et sucrés.
Mais ne daignant rien voir ni rien entendre, il poursuivit sa marche monotone et féroce.
Elle alors, les yeux brillants de larmes, le sein gonflé de soupirs, releva sa voilette épaisse et noire qui, comme un loup, lui masqua le haut du visage, et se manger un ée^ lir au chocolat, dans le silence et l'immobilité.
Puis, ne sachan' que dire ni que fa elle tira de sa poche un écrin venait de prendre ch3z son bij l'c:ivrit et, montrant à Rai., d'é êque qui était dedans, dit (fane voix timide.
— Regarde l'anneau de M. Gui ht i*o est jolie, n'est-ce pas?
ii de Hongrie. Crois-tu que M.
sera content ?
— J<' m'en f. .. un |
Désolée elle posa l'écrin sur la table de toilette.
Cependant il avait repris le cours de ses idées ordinaires, car il s'écria :
— Il n'y a pas d'erreur I J'en crèverai un ! Elle le regarda d'un air de doute, ayant
observé qu'il promettait de tuer tout le monde et qu'il ne tuait personne, il pénétra cette pensée. Ce fut terrible.
— Je savais bien que tu me méprisais.
ïl fut près de la battre. Elle pleura beaucoup. Il s'adoucit et lui fit un tableau affreux de ses embarras financiers.
Elle s'émut, mais ne lui promit point une forte somme, d'abord parce qu'il n'était pas dans ses principes de donner de l'argent à un amant, et puis parce qu'elle craignait qu'il ne s'en allât si on facilitait son départ.
Elle sortit si bouleversée du petit entresol bleu, qu'elle oublia l'anneau d'améthyste sur la table de toilette.
— Vous travaillez, cher maître, je \ dérange? dit M. Goubin en entrant dans le cabinet de M. Bergeret.
— Nullement, répondit le professeur de littérature latine. Je m'amusais. .!< tr
un texte grec de l'époque alexandrin»
ment découvert à Philàe, dans un tomb
— Je vous serais reconnaissant de faire connaître votre traduction, v\n>v ma lit M. Goubin.
— bien vol t.
Et il commença de lire :