L'anneau du Nibelung de Richard Wagner
L'Anneau du Nibelung esl un seul grand drame musical qui se compose de quatre parties ou, comme dit le Maître au litre de son œuvre : « un solennel spectacle scénique en trois journées et une soirée de prologue. Projeté avec confiance dans l'esprit allemand et achevé à la gloire de son auguste bienfaiteur le roi Louis II de Bavière, par Richard Wagner. »
Le compositeur s’adresse donc d’abord au sentiment allemand, carie poète-musicien a emprunté la matière de son drame au vieux cycle légendaire de l’Allemagne du Nord. Celui qui connaît l’admirable beauté de ces légendes sait que leurs poèmes si hautement poétiques, si chaudement sentis et pourtant si vigoureux, reposent d’une part sur une abondante symbolique et d’autre part sur une profonde signification morale. Richard Wagner n’était pas seulement musicien et poète, mais aussi philosophe; il a donc pu ainsi, sur les piliers de ces superbes légendes, en s’appuyant sur elles tantôt plus strictement, tantôt
POCHHAMMER.
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plus librement, tantôt recréant à nouveau en toute indépendance selon les exigences de scs intentions, produire une œuvre d’art qui montre, non seulement dans les formes artistiques, mais dans la construction de scs pensées, une articulation interne si harmonieuse qu’on pourrait difficilement la dépasser.
Les quatre parties de cette Tétralogie (c’est-à-dire quatre œuvres d’art, en rapport les unes avec les autres et qui doivent être exécutées successivement) ou Trilogie (c’est-à-dire trois œuvres ^’art de cette sorte, si l’on s'attache au nombre des soirées, sans compter le prologue), s’appellent l’Or du Rhin , la Walkyrie, Siegfriedei\e Crépuscule des dieux. Quant à la pensée fondamentale qui lie en une seule ces quatre œuvres d’art, elle peut s’exprimer brièvement par ces mots qui terminent la Fiancée de Messine de Schiller: « La vie n’est pas le plus haut des biens, — mais le plus grand des maux est la faute ».
Une faute divine, scs suites et son expiation, voilà ce que ce drame puissant fait défiler devant nous dans ses quatre parties dont chacune forme, jusqu’à un certain point, un tout fermé. Et il nous saisit d’autant plus qu’à l'image des dieux, l’homme est entraîné dans la tragédie qui, par suite de cette faute, se déroule : ces hommes, d’un côté, touchent notre sympathie par la pureté de leurs sentiments naturels, humains, tandis que, de l'autre côté ,figurés comme des demi-dieux, ils forcent toute notre admiration et élèvent notre conscience par la comparaison avec eux ; car ce sont des hommes par qui s’accomplit l’expiation de la faute divine, expiation qui ne pouvait s’accomplir que par lie
INTRODUCTION
pouvoir tout-puissant qui relie les hommes et les dieux : le pouvoir cfel l’amour.
Nous suivrons donc l’auteur, à travers la puissance et la détresse, la joie et la douleur, la vie, l’amour et la chute du monde divin et humain.
Pour favoriser un jugement exact et une juste compréhension de l’œuvre wagnérien, remarquons ici que l’oreille de l’auditeur ne doit pas rester attachée exclusivement au chant d’un soliste quelconque. Si c’est déjà, dans beaucoup de nos opéras substantiels, un péché d’omission, puisque seuls le chant et la composition instrumentale ensemble forment un tout, la considération superficielle de l’orchestre dans le drame musical est de plus de conséquence. Car, à côté de la musique vocale, la musique instrumentale et à côté de toutes deux les arts frères, la poésie et les arts plastiques doivent se donner la main ; tous doivent s’unir en même temps pour former un seul tout harmonieux. On doit même faire particulièrement remarquer que Wagner relègue les formations thématiques dans les parties d’orchestre et que la plupart des motifs cités doivent être cherchés dans l’orchestre 1 .
Cette interpénétration de facteurs équivalents est très propre à rendre malaisée au profane l’initiation à l’œuvre d’art qu’est le drame musical, et l'auditeur doit se rendre compte dans ce cas avec une clarté particulière qu’il est assez inconcevable que l’on
1. On appelle motifs conducteurs ( leit-motiv) les motifs qui, caractéristiques (le personnes ou de situations déterminées — faits ou Impressions, — s’attachent aux pas de celles-là et, par leur apparition, éveillent le souvenir de ces personnes ou do ces situations.
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puisse saisir dans tous ses détails et toutes ses finesses, après n’en avoir subi qu’une fois l’impression, une œuvre d’art de cette profondeur ; c'est chose impossible au spécialiste lui-même. Puissele présent ouvrage aider l’amateur à trouver, en suivant l’action et les exemples notés pourvus d’indications instrumentales, un guide dans l'empire de ce magnifique poème musical : la Tétralogie des Nibelungen.