‹ L'année 1817Chapitre 25 sur 33 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Le poète Chênedollé. Manibus date lilia plenis. — Le mouvement intellectuel sous la Restauration. — Aladin ou la lampe merveilleuse. La France et la princesse Badroulboudour.

J'ai fini... J'arrête ici ces pages, qui n'auront peutêtre guère intéressé le lecteur, mais qu'il m'a été doux d'écrire. Il m'en coûte, je l'avoue, de m'arracher aux souvenirs de cette époque, qui, au milieu de ses faiblesses et de ses misères, eut du moins l'honneur de se passionner pour de nobles causes. J'ai peine à m'éloigner de ces rives où je me sentais retenu par un invincible attrait, celui des causes vaincues, des grandeurs tombées et des splendeurs évanouies, — ripœ ulterioris amore.

Parmi les épisodes qui marquèrent, au mois d'août 1830, le douloureux itinéraire du roi Charles X, de Rambouillet à Cherbourg, il en est un qui m'a toujours vivement ému. Le cortège royal, en traversant le val de Vire, passa non loin de la maison de Chênedollé, l'ami de Chateaubriand et de Joubert, l'auteur du Génie de Chomme et des Etudes poétiques. Chênedollé était sur la route, entouré de tous les siens,

426 l'année 1817

tenant à la main des branches de lis qu'ils offrirent au vieux roi prêt à quitter, pour ne plus les revoir, les rivages de la patrie ' : noble et touchante inspiration ! Adieux de la Poésie à la Royauté sur le chemin de l'exil ! Traduction vraiment française du vers de Virgile : Manibus date lilia plenis !

Certes, je ne suis pas de ceux qui méconnaissent les grandeurs du premier Empire et qui sont insensibles à ses gloires. Mais je ne puis oublier de quels sacrifices et de quels désastres il nous les a fallu payer. Je ne saurais oublier surtout que sous Napoléon la gloire militaire a tout absorbé. On cherche vainement à côté d'elle la liberté, l'âme, la poésie, l'éloquence, les lettres — les lettres, que l'Antiquité appelait d'un si beau nom : humaniores litterœ. Or, toutes ces choses, la Restauration nous les a données. Sous Louis XVIII et sous Charles X, en même temps qu'elle jouissait d'une prospérité incomparable et d'un bonheur hautement reconnu depuis par les adversaires les plus implacables du gouvernement royal 2, la France a été témoin d'une admirable épanouissement littéraire, d'une véritable renaissance intellectuelle.

« La Révolution, a dit Victor Hugo lui-même dans

i Louis Blanc, Histoire de dix ans, T. i, p. 488. Sainte-Beuve. Articles sur Chènedollé, Revue des deux Mondes, 1 et 15 juin

2 « Il faudra peut-être des siècles à la plupart des peuples de l'Europe pour atteindre au degré de bonheur dont la France jouit sous Charles X. » Promenades dans Rome, par Stendhal (Henri Beyle), lr8 série, p. 27.

l'année 1817 427

une des meilleures pages des Misérables, avait eu la parole sous Robespierre ; le canon avait eu la parole sous Bonaparte ; c'est sous Louis XVIII et Charles X que vint le tour de parole de l'intelligence. Le vent cessa, le flambeau se ralluma. On vit frissonner sur les cimes sereines la pure lumière des esprits. Spectacle magnifique, utile et charmant *. » A l'appui de ces paroles, que de belles et grandes œuvres, que de noms illustres nous aurions à citer ! Que d'orateurs, de poètes, de philosophes, d'historiens, de publicistes ! Rappelons les noms des principaux : Royer-Collard, de Serre, Laine, Camille Jordan, Foy, Benjamin Constant, Casimir Périer, Villèle, Martignac, le duc de Broglie, Berryer, Dupin, Guizot, Villemain, Cousin, Théodore Jouffroy, La Mennais, Chateaubriand, Joseph de Maistre, Paul-Louis Courier, de Bonald, Armand Carrel, Genoude, Augustin Thierry, de Barante, Philippe de Ségur, Thiers, Mignet, Laurentie, l'abbé Gerbet, Lebrun, Sylvestre de Sacy, Charles Nodier, Ancelot, Théodore Leclercq, Stendhal, H. de Latouche, Alexandre Soumet, Eugène Scribe, Etienne, Feletz, Charles Magnin , Champollion , Eugène Burnouf, Nisard, Saint-Marc Girardin, Vitet, Philarète Chasles, Mérimée, Sainte-Beuve, Charles de Rémusat, Alfred de Vigny, Béranger, Casimir Delavigne, et, à la dernière heure, Balzac, Jules Janin, Alexandre Dumas et Alfred de Musset. Et je n'ai pas nommé les deux plus grands de tous, Victor Hugo — et Lamartine, par lequel j'aurais dû peut-être commencer : Ab Jove 1 Les Misérables, quatrième partie, Livre I, chapitre i.

428 l'année 1817

princîpium '. Les artistes ne sont point inférieurs aux poètes. A côté des glorieux représentants de l'école de David, Gros et Gérard, Guérin et Girodet, à côté de Prud'hon, s'élèvent Eugène Delacroix et Géricault, Ingres et Ary Scheffer, Heim et Granet, Schnetz et Léopold Robert, Horace Vernet et Paul Delaroche. N'oublions ni les sculpteurs comme Bosio et Cartelier, Houdon et Cortot, David d'Angers et Pradier ; ni les musiciens comme Rossini et Boïeldieu, Berton et Cherubini, Hérold et Nicolo, Auber et Halévy ; ni les savants comme Georges Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire, Ampère et Gay-Lussac, Biot et Thénard, Arago et Cauchy, Poisson et Fourier.

Et maintenant, que le lecteur veuille bien compléter lui-même cette énnmération, qu'il revoie par la pensée toutes les œuvres que ces noms rappellent, qu'il les replace dans le cadre où elles se sont produites, et qu'il dise si Lamartine n'avait pas raison d'appeler ce réveil des âmes, cette mêlée des esprits sous la Restauration « le plus beau comme le plus hardi mouvement intellectuel qu'aucun de nos siècles eût encore vu 2 ». — Ces quinze années seront une date glorieuse dans les fastes de l'esprit humain, et le Paris de Charles X prendra place non loin du Paris de Louis XIV, de la Rome de Léon X et de l'Athènes de Périclès.

i Lamartine avait mis ces mots comme épigraphe en tête de la première édition des Méditations poétiques. 2 Des destinées de la poésie.

l'année 1817 429

A la tête des nations européennes dans l'ordre littéraire, artistique et scientifique, la France était aussi la première de toutes, l'Angleterre exceptée, au point de vue des institutions et de la pratique de la liberté. «. Sous la Restauration, c'est un de ses adversaires qui lui rend ce témoignage, la nation s'était habituée à la discussion dans le calme, ce qui avait manqué à la République, et à la grandeur dans la paix, ce qui avait manqué à l'Empire. La France lib?'e et forte avait été un spectacle encourageant pour les autres peuples de l'Europe... On vit travailler pendant quinze ans, en pleine paix, en pleine place publique, ces grands principes , si vieux pour le penseur, si nouveaux pour l'homme d'Etat : l'égalité devant la loi, la liberté de la conscience, la liberté de la parole, la liberté de la presse, l'accessibilité de toutes les aptitudes à toutes les fonctions. Cela alla ainsi jusqu'en 1830 • ».

Passionné pour toutes les idées généreuses et pour toutes les nobles causes ; mêlant aux progrès de l'industrie et du commerce l'éclat de la poésie et des lettres ; servi par des ministres intègres ; avec des finances excellentes et de gros excédents de recettes sur de petits budgets ; libre à l'intérieur et respecté au dehors ; à la fois pacifique et victorieux ; associant aux succès de son drapeau les intérêts de la civilisation, affranchissant la Grèce de la domination des Turcs, et, par la conquête d'Alger, délivrant la Méditerranée des

1 Victor Hugo, Les Misérables, loc. cit.

430 l'année 1817

pirates qui l'infestaient ; préparant enfin par sa diplomatie l'extension de nos frontières jusqu'au Rhin ! : tel était, avec les imperfections, les défaillances et les misères inséparables de toutes les choses humaines, tel était notre pays sous ce gouvernement réparateur et honnête qui a reçu des contemporains et qui gardera dans l'histoire ce beau nom : la Restauration ; — sous ces princes qui ont relevé la France tombée mourante sur le dernier champ de bataille de l'Empire, qui ont fermé ses plaies, cicatrisé ses blessures et qui ont acquis le droit de dire de ce grand et cher pays sauvé par eux, ce que disait, dans son vieux et noble langage, Ambroise Paré : Je le pansay, Dieu le guarlt.

Toutes ces choses sont passées Comme Tonde et comme le vent.

Comment cela s'est-il fait? Comment cet édifice, si brillant et si solide en apparence, a-t il pu s'écrouler subitement, pareil à ce palais des contes arabes disparu en une nuit & de manière qu'il n'en restait pas le moindre vestige ? »

Je n'ai point ici à le rechercher, ni à faire la part des fautes de tous, car tous en commirent, le parti royaliste comme le parti libéral, les ministres comme les chambres, la presse comme la royauté. Mais puisque je vois, sur mes vieux journaux, (va-t-il donc falloir les quitter ?) que le conte d'Aladin ou la lampe merveil-

1 L. Blanc, Histoire de dix ans, I, 149.

l'année 1817 431

leuse a été mis deux fois à la scène avec succès sous la Restauration, la première fois au théâtre de la Gaîté, dans l'année même qui nous a si longtemps retenus, en 1817, et la seconde fois, à l'Académie royale de Musique en 1822 ', je demande à tirer de ce conte, en terminant, une petite moralité.

Aladin et sa femme, la belle Badroulboudour, étaient parvenus au comble de la félicité ; leur palais était magnifique et faisait envie à tous les princes étrangers. Certain magicien africain, ennemi d' Aladin et jaloux de son bonheur, se rend dans la ville où il habitait, achète une douzaine de lampes de cuivre toutes neuves, propres et bien polies, et se met à crier sous les fenêtres du palais : Qui veut changer de vieilles lampes pour des neuves ? Aladin, qui était parti pour la chasse, avait laissé sur une corniche la lampe merveilleuse, source de son prestige et de ses succès; vieille lampe, d'ailleurs, pleine de rouille et passée de mode. Et à ce propos, l'auteur fait une réflexion bien sage : « On dira qu'Aladin aurait dû enfermer la lampe. Cela est bien vrai ; mais on a fait de semblables fautes de tout temps, on en fait encore aujourd'hui et l'on ne cessera d'en faire. » Quoi qu'il en soit, une esclave aperçoit la lampe et l'apporte à sa maîtresse, la princesse Badroulboudour, qui l'échange aussitôt contre une lampe neuve, tout heurense et toute fière de son marché.

1 C'est dans l'opéra d' Aladin, paroles d'Etienne, musique de Nicolo, que le gaz fit ses débuts au théâtre (6 février 1822) ; il prêta ses clartés à la lampe merveilleuse, et des quinquets éteints remplaça le flambeau.

432 l'année 1817

Le lendemain matin, le palais d'Aladin avait disparu.

Le jour où la France, dédaignant la tradition, parce qu'elle était trop vieille et couverte de poussière, l'a échangée contre une belle révolution toute neuve, n'aurait-elle point, par hasard, commis la même faute que la princesse Badroulboudour?

Préface 1

Page 1