‹ L'année 1817Chapitre 24 sur 33 · LE COMTE · texte numérisé non relu

LE COMTE

Et ta demeure, étourdi ?

FIGARO revient.

Ah ! réellement, je suis frappé ! — Ma boutique à quatre pas d'ici, peinte en bleu, vitrage en plomb, trois palettes en l'air, l'œil dans la main. Consilio manuque, Figaro.

Ce petit croquis est du mois de février 1775. Les barbiers, on doit leur rendre cette justice, traversèrent successivement le règne de Louis XVI, la République, le Consulat, l'Empire et la Restauration sans jamais changer de couleurs : celui de Robespierre lui-même resta fidèle, en pleine Terreur, à sa devanture bleue.

Après 1814 et 1815, un certain nombre de perruquiers firent peindre sur leur champ d'azur des fleurs de lis jaunes. Ces braves gens avaient sans doute peu d'enthousiasme pour la coiffure à la Titus, qui leur

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rapportait de minces profits et les condamnait trop souvent à se dire le soir : J'ai perdu ma journée ! peutêtre même quelques-uns espéraient-ils qu'avec la Restauration l'oiseau royal allait renaître de ses cendres et sortir de la poudre. Ce qui est certain, c'est que plusieurs professaient pour les Bourbons un dévouement sincère et un enthousiasme désintéressé. J. Reboul a retracé, d'après nature, dans une des meilleures pièces de ses Traditionnelles, le Barbier de mon père, le type aujourd'hui disparu de ces Figaros royalistes :

Où sont les barbiers fantastiques ï Figaro comme Almaviva, Les châteaux comme les boutiques Prennent le monde comme il va.

Oie sont les barbiers fanatiques ? Où sont, dirai-je à mon tour, les poètes comme Reboul, simples de cœur et de génie, sans haine, mais non sans amour, convaincus dans un siècle de doute, inébranlables dans un temps de révolutions, demeurés fidèles jusqu'à la fin aux même autels, aux mêmes principes, aux mêmes inspirations, dignes, en un mot, que l'on inscrive sur leur oeuvre et sur leur tombe cette devise : Una fîdes, unus spiritus ?

N'insistons pas : n'exposons pas Reboul à être traité de perruque, — après Racine et CorneiHe, et revenons à notre sujet.

En 1817, le règne des perruquiers était fini ; l'ère des coiffeurs commençait. Les plus célèbres étaient

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Armand, rue du Helder ; Plaisir, rue de Richelieu ; Michalon de Saint-Etienne, rue Feydeau. Plaisir avait créé les cache-folies, mais Michalon avait inventé Yoranomètre et le compas à huit pointes. C'est aussi à l'année 1817 qu'appartient une autre invention plus fameuse, celle de V huile de Macassar, immortalisée par Balzac dans César Birotteau. On se souvient qu'elle empêchait de dormir le célèbre parfumeur de la rue Saint-Honoré, et l'on sait les péripéties du duel qu'il soutint contre elle en l'an de grâce 1819. Rien n'est plus intéressant que cette campagne de César si bien décrite par l'auteur des Commentaires sur la grandeur et la décadence de l'Adjoint au Maire du deuxième arrondissement de la ville de Paris.

« Popinot, est-tu homme de cœur ? dit César en regardant son commis ; te sens-tu le courage de lutter avec plus fort que toi, de te battre corps à corps ?...

— Oui, monsieur.

— De soutenir un combat long, dangereux ?...

— De quoi s'agit-il ?

— De couler l'huile de Macassar ! Ne nous abusons pas, l'ennemi est fort, bien campé, redoutable. L'huile de Macassar a été rondement menée... Elle est spécieuse, elle a un nom séduisant, on la présente comme une importation étrangère, et nous avons le malheur d'être de notre pays * ».

Birotteau avait raison, l'huile de Macassar avait été rondement menée, au moment de son apparition, en 1817 ! je n'en veux pour preuve que l'article suivant publié par le Constitutionnel, le lcs décembre 1817, et

1 Grandeur et décadence de César Birotteau, p. 90.

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qui dut mettre aux champs l'honnête César, s'il y jeta les yeux ce jour-là chez son oncle Claude-Joseph Pillerault ' :

t Le Traité philosophique et pratique sur les cheveux, traduit de l'anglais par MM. Nacquet et Cie, indique d'une manière précise toutes les vertus d'une essence appelée Yhuile de Macassar, et il fait savoir de quelle manière il faut employer cette huile merveilleuse. Avez-vous des cheveux gris, blancs, rouges, etc. ? frottez votre chef avec de l'huile de Macassar, et en quelques heures vos cheveux reprendront leur couleur primitive. Étes-voug chauve ? prenez, au lieu de perruque, quelques fioles d'huile de Macassar, et bientôt vous aurez la plus belle chevelure. Je soupçonne que Samson eut jadis à sa disposition une fiole de l'huile de Macassar. — Je vois d'ici les Michalon, les Armand, les Plaisir et autres célèbres fabricants de perruques crier au scandale, à la trahison ; pour mon compte, je me moque d'eux, car j'ai fait ma provision d'huile de Macassar. Je conseille à chacun de ne pas perdre de temps pour suivre mon exemple. Si les jurandes et les maîtrises dont nous sommes menacés par M. Le vacher- Duplessis et par la Quotidienne ont une fois le dessus, adieu toutes les découvertes modernes ; il faudra remonter à la pommade, à la frangipane, et peut-être même, voyant proscrire les faux-toupets et les perruques élastiques, serons-nous contraints de reprendre la perruque à marteaux des petits-maîtres de la cour de Louis XIV »

Que vous en semble, et ne trouvez- vous pas que cette spirituelle réclame exhale un parfum que n'ont plus nos annonces d'aujourd'hui ? J'ai tenu à la reproduire et à en faire honneur au Constitutionel .'j'ai trop rarement l'occasion de le louer pour ne point, quand elle se présente, la saisir aux cheveux.

* « Birotteau monta lentement. Il trouva son oncle lisant le Constitutionnel au coin de son feu, devant la petite table ronde où était son frugal déjeuner. » Id, p. 254.

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Commencé au salon de la baronne de T..., rue Férou, ce chapitre finira au café Lemblin.

« Le café Lemblin tenait pour l'Empereur contre le café Valois qui tenait pour les Bourbons *. » — Le café Valois et le café Lemblin étaient situés tous les deux au Palais-Royal, dans la galerie de pierre, le premier aux nos 170-173, le second aux numéros 100-101.

Il serait difficile aujourd'hui de se faire une idée de l'animation qu'ils présentaient, de l'intérêt passionné avec lequel étaient commentés les plus petits articles de journaux, de la vivacité avec laquelle étaient jugés les orateurs de la veille, les hommes du jour ou les événements du matin. A chaque instant naissait une discussion nouvelle et s'élevait un nouvel orage, une tempête dans un verre de liqueur.

Le café Lemblin était le quartier-général des officiers à demi-solde. Au temps de leur triomphe, pendant les Cent-Jours, en avril et mai 1815, ils se réunissaient dans la salle Montansier, l'ancienne salle des Variétés, qui n'était plus qu'un café 2. Un écrivain officieux, M. de Jouy, l'auteur alors célèbre de VHermite de la Chaussée-d'Antin, assurait, dans un article de la Gazette de France, rentrée, ainsi que tous les autres journaux, aux mains de la police, que le fond du caractère français, mélange de gaieté, de bravoure et de turbulence,

1 Victor Hugo, l'Année 1817.

2 Aujourd'hui la salle du théâtre du Palais-Royal.

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trouvait son expression la plus vraie dans les soirées du café Montansier. « La beauté, ajoutait l'indulgent Hermite, ne perd point ses droits au café de Montansier ; les femmes, à quelque classe qu'elles appartiennent, y sont entourées de soins et d'hommages ; si la protection des braves qui les admettent à leurs jeux ne peut appeler sur elles une considération que la plupart de ces dames n'ambitionnent pas, du moins leur assure-t elle les égards qu'on doit à leur sexe '. »

Au mois de juillet 1815, le café Montansier fut fermé, et les braves, chantés par M. de Jouy, passèrent au café Lemblin, qui devint pour tous les officiers à demi-solde, restés à Paris, une sorte de Champ d'Asile :

Le Champ d'AsiJe est consacré ;

Élevez-vous, salle nouvelle ;

Soyez-nous un port assuré

Contre la fortune infidèle 2.

Balzac, dans l'un de ses meilleurs romans, Un ménage de garçon, a donné du café Lemblin, sous la Restauration, une définition pleine de justesse ; il l'appelle « une véritable Béotie constitutionnelle. »

J'ai cité tout à l'heure M. de Jouy. J'emprunte à un autre article, du même écrivain, quelques lignes sur les cafés de Paris au commencement de 1817. « Le Café des mille Colonnes a pour le moment l'avantage particulier d'offrir le mélange des différentes classes

i Gazette de France, 22 avril 1815.

2 Béranger.

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de la société que se partagent les autres cafés de la capitale. Le Café de la Régence est, depuis soixante ans, l'asile des paisibles joueurs d'échecs ; les rentiers vont au Café de Foi ; les politiques au Caveau ; les officiers à demi-solde au Café Lernblin ; les agents de change au Café Tortoni ; les hommes de lettres au Café Chéron l. » Comme le café Valois et le café Lernblin, ceux des Mille-Colonnes, de Foi et du Caveau étaient situés dans la galerie de pierre, au Palais- Royal ; le café de la Régence, au n° 243 de la rue Saint-Honoré ; le café Tortoni sur le boulevard des Italiens, n° 14, et le café Chéron rue Feydeau, 3.

1 L'Hermite de la Guiane, 1817, tome ni, p. 132.

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