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CHAPITRE I

La vingt-deuxième année du règne de Louis XVIII et I'Ode a Louis XVII. — Le baron Bignon, M. Thiers et Cesare Cantu — Le pont d'Iéna et le pont d'Austerlitz. L'auteur de tous les mots de la Restauration. — Louis XVIII paré des plumes de Beugnot, Fable en prose. Mémoires du chancelier Pasquier et du prince de Talleyrand. — L'arrêté du 4 avril 1814 et ses auteurs. — Les Mémoires de M. Fleury de Chaboulon et les Lettres champenoises.

« 1817 est l'année que Louis XVIII, avec un certain » aplomb royal qui ne manquait pas de fierté, quali- » fiait la vingt-deuxième de son règne ' ». Victor Hugo a eu la main heureuse pour commencer : le premier grief qu'il relève contre la Restauration est un de ceux

1 Les Misérables, première partie. Livre III, chapitre I.

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qui ont été le plus souvent réédités par l'opposition de quinze ans. Vainement un écrivain franchement libéral, M. Comte, avait établi, dès le mois de juillet 1814, dans le second numéro du Censeur, que la date donnée par Louis XVIII à son règne ne blessait en rien les droits et les intérêts légitimes de la nation. Vainement un bonapartiste avéré, le baron Bignon, avait dit dans son Exposé comparatif, publié en décembre 1814 : « Fille du temps, la légitimité ne s'établit véritablement que par la durée. D'après ce principe, si Napoléon a été, pendant son règne, l'administrateur, le régent légal de la France, il n'en était pas encore le souverain légitime. Le souverain légitime en était toujours un Bourbon, et c'est d'après ce principe que Louis XVIII place avec raison la date du commencement de son règne au jour où lui échurent ses droits héréditaires * ». Les ennemis des Bourbons n'en affectèrent pas moins do voir dans cette date une menace et une insulte ; elle fut, de leur part, l'objet d'incessantes moqueries plus ou moins piquantes dont la phrase des Misérables n'est que l'écho posthume.

Le crime de Louis XVIII est-il si grand, et devait- il ne dater son règne que du jour où il aurait prêté serment à la Constitution votée par le Sénat, reconnaissant ainsi qu'il tenait sa couronne, non de ses droits et du principe monarchique, mais du prince de Talleyrand et de M. Lambrechts ?

1 Exposé comparatif de l'état financier, militaire, politique et moral de la France et des principales puissances de l'Europe, par le baron Bignon.

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Parmi ceux qui critiquent sa conduite en cette circonstance, beaucoup peut-être ignorent qu'ils ne font que suivre l'opinion du czar Alexandre.

Le 1er mai 1814, Alexandre se rendit au devant de Louis XVIII jusqu'à Compiègne, dans le but d'obtenir de lui une ahésion entière aux actes du Sénat. L'entretien dura près d'une heure. L'empereur de Russie représenta au roi de France qu'il n'affaiblirait point son titre en consentant à tenir sa couronne des mains des représentants du pays. « Ils demandent, dit-il en terminant, que vous datiez votre règne du jour où ils vous auront proclamé roi des Français. Cette complaisance leur suffit. »

Louis XVIII répondit :

« Sire, il m'est pénible de ne pouvoir accueillir que par un refus la première demande qui m'est faite par Votre Majesté ; mais l'honneur de ma maison et le mien me défendent impérieusement de céder à ce vœu du Sénat. Les membres de ce Sénat n'ont, à aucun titre, le droit de disposer de la couronne de France, et ce n'est point à moi qu'ils l'auraient offerte, s'ils avaient été réellement les maîtres de la décerner selon leur bon plaisir. Le droit, que l'esprit religieux de nos père a nommé divin, n'est que la conséquence naturelle de la loi du pays. Cette loi, qui a déjà donné à la monarchie française plus de huit cents ans d'une glorieuse existence, veut que, pour le bien général de la société, et non dans un intérêt individuel, la royauté se perpétue dans une famille comme un héritage, sans qu'il soit permis à aucun de ses membres d'aliéner la moindre partie de ce dépôt sacré. C'est en vertu de cette loi que je suis roi de France depuis la mort de Louis XVII. Si mon droit au trône n'était pas tout entier dans cette loi, quel serait mon titre pour y prétendre ? hors de ce droit, que suis-je ? Un vieillard infirme, un malheureux proscrit, réduit à mendier, loin de sa patrie, un asile et du pain. Tel j'étais encore il y a peu de

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jours ; mais ce vieillard, ce proscrit était le roi de France. Ce titre seul a suffi pour que la nation entière, éclairée enfin sur ses véritables intérêts, le rappelât avec amour au trône de ses pères. Je reviens à sa voix ; mais je reviens roi de France... J •>

1 Seize ans sous les Bourbons, par Edouard Mennechet, r, p. 117 et s. — Dans son Histoire du Gouvernement parlementaire en France, M. Duvergier de Hauranne conteste l'authenticité de la conversation entre Alexandre et Louis XVIII. « Quelques historiens, dit-il, t. ii, p. 129, ont supposé entre les deux princes une conversation impossible, et que des contemporains bien instruits, M. de Vitrolles notamment, déclarent inexacte de tout point. » M. de Vitrolles n'était pas à Compiègne le 1er mai 1814, et il avoue, dans ses Mémoires, que Monsieur ne lui dit rien de ce qui s'y passa : son témoignage est donc ici de peu de valeur. M. Duvergier de Hauranne reconnaît d'ailleurs, à la page 130, qu'il y a eu une conversation entre les deux souverains ; et si ce fait est certain, comme il l'est en effet, celle que rapporte M. Mennechet cesse d'être impossible. A-t-elle porté sur les points indiqués par l'auteur de Seize ans sous les Bourbons ? C'est ce qu'il est bien difficile de contester, en présence du témoignage de M. de Lafayette, lequel raconte, au tome v de ses Mémoires, que l'empereur Alexandre lui disait un mois après, dans le salon de Mme de Staël : « Que voulez-vous que je lasse ? Je voulais que, au lieu de donner eux-mêmes une Constitution, les Bourbons en reçussent une de la nation, et j'étais allé à Compiègne avec l'espoir d'obtenir du roi qu'il renoncerait à ses dix-neuf ans de règne et autres prétentions de ce genre ; la députation du Corps législatif y était avant moi, pour le reconnaître sans conditions. Contre le roi et le Corps législatif réunis, j'étais impuissant. » La réalité de la conversation et son objet sont donc établis ; restent les termes. Ceux que rapporte M. Mennechet présentent tous les caractères de la vraisemblance : « En effet, dit M. Alfred Nettement (Histoire de la Restauration, t. i, p. 315), l'empereur Alexandre dut dire ce qu'il y avait de plus propre à décider Louis XVIII à accepter la Constitution du Sénat, et Louis XVIII dut motiver son refus de manière à le justifier. 11 est remarquable que les idées d'Alexandre dans cette conversation sont analogues à celles qu'il avait développées devant M. de Vitrolles, quand il s'agissait de décider le comte d'Artois à accepter la Constitution. » Ajoutons que M. Mennechet s'exprime ainsi, avant de reproduire la conversation de Louis XVIII et

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Sans doute, le mieux eût été pour Louis XVIII de dater la Charte constitutionnelle de la dix-neuvième année de son avènement et de la première de son règne, ce qui aurait fait disparaître la principale objection de l'empereur Alexandre sur l'impossibilité de changer l'histoire ; mais cependant, une fois cette réserve faite, comment ne pas reconnaître que la réponse du Roi était pleine de noblesse et en même temps de vérité ? Il n'avait point d'autre titre, en effet, pour occuper le trône, que d'être le descendant de Louis XIV, le frère de Louis XVI, le successeur de Louis XVII. — Le successeur de Louis XVII, ai -je dit ; Louis XVII avait-il donc régné ? Y avait-il eu, entre le 21 janvier 1793 et le 8 juin 1795, un jour, une heure, où l'orphelin du Temple avait porté la couronne et le sceptre ? Non. Mais alors pourquoi l'appeler Louis XVII ? Pourquoi lui décerner ce titre royal auquel il n'a aucun droit, pas plus que Louis XVIII à ces dix-neuf années de règne que lui marchandait le Sénat ? Soyez logique et conséquent avec votre système ; effacez de notre poésie ces beaux vers :

d'Alexandre : « L'entretien a duré près d'une heure. Je n'ai point la prétention d'en savoir tous les détails. Mais un homme que le Roi honorait à juste titre de sa confiance, et pour qui cette entrevue n'a eu rien de secret, a bien voulu m'initier dans la confidence qu'on lui a faite à cet égard. » Les relations personnelles de M. Edouard Mennechet avec M. de Blacas et avec le duc de Duras, premier gentilhomme de la Chambre, dont il fut le secrétaire et l'ami, et son titre de lecteur du Roi, sous Louis XVIII et sous Charles X, donnent, dans cette circonstance, à sa parole, une autorité qui, rapprochée des observations et des faits qui précèdent, ne nous permet pas de nous ranger à l'opinion de M. Duvergier de Hauranne.

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On entendit des voix qui disaient dans la nue : — « Jeune ange, Dieu sourit à ta gloire ingénue ; » Viens, rentre dans ses bras pour ne plus en sortir ; » Et vous, qui du Très-Haut racontez les louanges,

» Séraphins, Prophètes, Archanges, i Courbez-vous, c'est un Roi ; chantez, c'est un martyr 1 »

Effacez toute cette ode admirable et jusqu'à son titre : Louis XVII ! Le vieux Conventionnel que Victor Hugo a mis en scène, au livre i des Misérables, appelle par trois fois le fils de Louis XVI Louis XVII. Si les Jacobins les plus endurcis ne croyaient pas pouvoir se dispenser d'accepter cette fiction monarchique, Louis XVIII était peut-être excusable de ne pas la rejeter et de tenir pour fondamentale l'antique maxime qui avait garanti, pendant tant de siècles, le repos et la grandeur de la France : Le Roi est mort ! Vive le Roi !

Cette maxime venait, il est vrai, d'avoir contre elle, durant vingt années, les faits les plus prodigieux de l'histoire, les événements les plus terribles, les plus sanglants et les plus glorieux. Louis XVIII entendait-il donc les nier et les considérer comme non avenus ? En aucune façon, et tous ses actes témoignent que, s'il était l'homme de la tradition, il était aussi l'homme de son temps. Que l'on compare sa conduite en 1814 avec celle de Napoléon en 1815 : Louis XVIII, conservant le Corps législatif et presque tous les fonctionnaires du régime déchu ; demandant à ceux qui l'engageaient à rétablir l'ordre ancien, où étaient les éléments des Etats généraux : le clergé, la noblesse, le tiers-état ; où étaient les privilèges des provinces ; où étaient les

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parlements, et comment on s'y prendrait pour leur rendre la vie ' ; faisant enfin aux idées nouvelles, dans la Charte et dans son gouvernement, une place aussi large que légitime, et reconnaissant avant toute chose les droits publics des Français 2 ; — Napoléon, déclarant, dans sa proclamation du 1er mars> 1815, que tout ce qui avait été fait depuis la rentrée des Bourbons était illégitime ; décrétant, le 13 mars, à Lyon, que « toutes les promotions faites dans la Légion d'honneur par tout autre grand-maître que lui, et tous brevets signés par d'autres personnes que le comte Lacépède, grand chancelier inamovible de la Légion d'honneur, étaient nuls et non avenus ; » rétablissant, malgré tous ses conseillers, l'odieuse peine de la confiscation abolie en 1814 ; ne consentant à donner un acte constitutionnel qu'autant qu'il serait une simple addition aux Constitutions impériales. « Napoléon, dit M. Duvergier de Hauranne, n'admettait pas qu'un autre

' Duvergier de Hauranne, n, 130

2 Le premier chapitre de la Charte de 1814 est consacré aux Droits publics des Français. M. le comte Beugnot, l'un des commissaires chargés par le Roi de préparer la rédaction de la Charte, fait à cette occasion, dans ses Mémoires (n, p. 165), la remarque suivante : t II avait paru dans l'ordre des idées et des convenances de commencer par définir les droits des Fiançais avant que de s'occuper de la forme du gouvernement, parce que ces droits en étaient indépendants. On n'a pas aperçu tout ce qu'il y avait de sérieux et même de libéral dans la distribution des chapitres de cet acte important ; on n'y voit pas figurer de déclaration des droits de l'homme, parce qu'une pareille déclation n'était autre chose qu'un appel à la révolte, auquel la France avait trop souvent répondu, mais les droits des Français y sont avant tout reconnus et déclarés. »

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eût été le souverain légitime de la France, et il prétendait avoir régné pendant ses onze mois de séjour à l'île d'Elbe l. » C'est ce que reconnaît le secrétaire de son cabinet et son confident pendant la tragédie des Cent-Jours, M. Fleury de Chaboulon, qui dit, au tome ii de ses Mémoires : « Napoléon fut encore déterminé (à l'Acte additionnel) par une autre considération : il regardait les Constitutions de l'Empire comme les titres de propriété de sa couronne, et il aurait craint, en les annulant, d'opérer une espèce de novation, qui lui aurait donné l'air de recommencer un nouveau règne. Car Napoléon, après avoir voué au ridicule les prétentions du « roi d'Hartwell, » était enclin lui-même à se persuader que son règne n'avait point été interrompu par son séjour à l'île d'Elbe. 2 » Napoléon avait cependant, le 11 Avril 1814, renoncé solennellement au trône pour lui et ses héritiers. Louis XVIII, au contraire, avait toujours conservé intact le principe dont il était le représentant, et l'on connaît sa réponse au président de la régence de Varsovie, M. Meyer, que le cabinet de Berlin, sur les instances du premier Consul, avait chargé de lui faire la proposition de transiger sur ses droits :

« J'ignore quels sont les desseins de Dieu sur ma race et

sur moi ; mais je connais les obligations qu'il m'a imposées par le rang où il lui a plu de me faire naître. Chrétien, je remplirai

« Op. cit., p. 501.

8 Mémoires pour servir à l'histoire de Napoléon en 1815, par M. Fleury de Chaboulon, ex-secrétaire de l'empereur Napoléon et de son cabinet. Londres, 1820, u, 45.

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ces obligations jusqu'à mon dernier soupir ; fils de saint Louis, je saurai, à son exemple, me respecter jusque dans les fers ; successeur de François Ier, je veux du moins pouvoir dire comme lui : Nous avons tout perdu, hors l'honneur ! ' »

Que le sentiment de son droit, qui animait à un si haut degré Louis XVIII et qui ne l'abandonna pas, pendant vingt-cinq ans d'exil, l'ait suivi sur le trône,

1 L'entrevue entre Louis. XVIII et l'envoyé prussien eut lieu à Varsovie le 26 Février 1803. Le roi remit le surlendemain, par écrit, à M. Meyer, la réponse qu'il lui a\ait adressée d'abord verbalement, et, le 2 Mars, il écrivit à Monsieur, comte d'Artois, alors en Angleterre, ce qui venait de se passer, et lui manda d'en donner connaissance aux princes de son sang qui se trouvaient sur le territoire de la Grande-Bretagne. Monsieur rassembla les princes, qui tous adhérèrent à la réponse du Roi par un acte daté de VVansted-House, résidence du prince de Condé, le 23 Avril, et signé par le comte d'Artois, le duc de Berry, le duc d'Orléans, le prince de Condé et le duc de Bourbon. Le duc d'Enghien, qui était en Allemagne, envoya son adhésion particulière. L'effet produit en Europe fut considérable, et tous les historiens, à l'exception d'un seul que nous nommerons tout à l'heure, l'ont reconnu. Tous ont proclamé que la réponse de Louis XVIII était pleine de noblesse. '< Celte lettre, dit M. Bignon, qui, dans son Histoire de France depuis te 18 brumaire, écrite pour obéir à une des dernières volontés de l'Empereur, n'a pas consacré à cet épisode moins de treize pages (t. in, pp. 278-291), cette lettre porte un grand caractère, celui du courage supérieur à l'infortune. » Napoléon lui-même avoue que c cette belle lettre de Louis XVIII, à laquelle adhérèrent avec éclat tous les membres de sa famille, fut fort admirée. » (Mémorial de Saint-Hélène, 28 Octobre 1815.) Il s'est cependant trouvé un historien, M. Thiers, qui n'a pas cru devoir accorder une ligne à cet incident : omission étrange au premier abord, mais qui s'explique très bien, pour peu que l'on y réfléchisse. Un roi fugitif, sans soldats, sans ressources, osant parler de haut à un conquérant auquel rien ne résiste, à un tout-puissant qui a la France dans sa main et l'Europe à ses pieds ; cette scène où la victoire, désertant les gros bataillons, passe du coté du plus faible, n'était pas pour trouver place dans l'œuvre que l'illustre historien de l'Italie, Cesare Cantu, a si bien définie: L'inesorablie

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on ne peut ni s'en étonner, ni surtout s'en plaindre, lorsqu'on voit comment, appuyé sur ce sentiment qui se confondait dans sa pensée avec celui de la grandeur française, il a su montrer, dans ses rapports avec les rois coalisés, au milieu des circonstances les plus malheureuses, ce que c'était qu'un roi de France. Ainsi, en 1814, un jour qu'il était sur le balcon des Tuileries avec les souverains étrangers pour voir défiler les troupes, il fit placer un fauteuil pour lui et des chaises pour eux. Une autre fois, donnant à dîner à l'empereur de Russie, à l'empereur d'Autriche et au roi de Prusse, il passa le premier pour se mettre à table '. « Louis XVIII, dit M. Beugnot, gardait toute la dignité du trône parmi cotte cohue de souverains qui se trouvaient alors à Paris, et tous escortés de soldats par milliers, et quoique lui-même fût désarmé et à peu près impotent, il était si rempli de la supériorité du roi de France sur les autres rois, qu'il était parvenu à les en persuader eux-mêmes 2. » Notre dignité nationale, affligée par tant de désastres, ne se trouvait-elle pas relevée et consolée par cette attitude d'un monarque qui savait encore, dans sa capitale envahie, imposer aux chefs de la coalition européenne et maintenir la prééminence de la maison de France ? et dans cette façon de traiter des vainqueurs, n'y

panegirico di Napoleone e délia forza, che or publica M. Thiers col titolo di Histoire du Consulat et de l'Empire. (Storia di cento anni, n, 129.)

1 Mémoire* du duc de Raguse, vu, 48.

2 Mémoires du comte Beugnot, u, 131.

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avait-il pas, en effet, un certain aplomb royal qui ne manquait point de fierté ?

Si une fierté vraiment royale, si la sagesse et la modération, l'esprit et le bon sens étaient les principales qualités de Louis XVIII, l'énergie ne lui faisait pas non plus défaut, .et il en donna plus d'une preuve. Victor Hugo va me fournir l'occasion d'en rappeler une.

« On pouvait, écrit-il, distinguer encore à sa blancheur, sous la troisième arche du Pont d'Iéna, la pierre neuve avec laquelle, deux ans auparavant, on avait bouché le trou de mine pratiqué par Bliicher pour faire sauter le pont. »

Le vendredi 7 juillet 1815, les Prussiens étaient entrés à Paris par les barrières de l'Ecole Militaire et de Grenelle, le Champ-de-Mars et le Pont d'Iéna. Bliicher éleva aussitôt la prétention de détruire ce monument, se flattant sans doute d'abolir avec lui le souvenir de la défaite de 1806. Dès le samedi 8, il fit tarauder trois des piles du pont pour y ménager des fougasses. C'était précisément le jour où Louis XVIII rentrait à Paris. A peine informé de ce qui se passait, le Roi écrivit une lettre de protestation ; il y déclarait, en terminant, que, si l'on persistait dans une détermination à laquelle il ne pouvait s'opposer par la force, il était résolu à aller se placer de sa personne sur le pont menacé. Lorsque les souverains coalisés arrivèrent, deux jours après, dans la capitale, le 10 juillet au soir,

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le roi de Prusse comprit qu'il était impossible de pousser les choses plus avant, et Bliicher dut renoncer à mettre son projet à exécution.

M. Duvergier de Hauranne conteste l'authenticité de la lettre de Louis XVIII, et il s'appuie pour cela sur les Mémoires du comte Beugnot, encore inédits à l'époque où écrivait M. Duvergier de Hauranne, mais publiés depuis, en 1866 *.

D'après M. Beugnot, M. de Talleyrand et lui obtinrent du Roi qu'il signât une ordonnance changeant le nom du pont et lui imposant celui de Pont des Invalides. C'était le 9 juillet. L'ordonnance à peine signée, Talleyrand le presse de la porter à Bliicher. « Annoncez-vous, lui dit-il, de la part du Roi de France et comme son ministre : Dites les choses les plus fortes sur le chagrin qu'il éprouve. » — « Voulez-vous que je dise que le Roi va se faire porter de sa personne sur le pont, pour sauter de compagnie, si le maréchal ne se rend pas ?» — « Non, pas précisément ; on ne nous croit pas faits pour un tel héroïsme ; mais quelque chose de bon et de fort ; vous entendez bien, quelque chose de fort. »

M. Beugnot court à l'hôtel du maréchal, lui arrache l'ordre de mettre fin aux opérations commencées, suit

1 Edouard Fournier, dans son savant et curieux volume, YEsprit dans l'histoire, p. 424, adopte également le récit de Beugnot. « On n'avait pas attendu, dit-il, l'agonie de Louis XVIII pour lui prêter de l'esprit et du courage. Ce qu'il passe pour avoir dit à propos du pont d'Iéna, que Blûcher voulait faire sauter, est une invention du comte Beugnot, qui l'avoue dans ses Mémoires. »

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l'officier qui en était porteur, ne quitte la place qu'après avoir vu les ouvriers se retirer avec leurs outils, et revient auprès de Talleyrand rendre compte de sa mission.

« Puisque les choses se sont passées de la sorte, dit le prince, on pourrait tirer parti de votre idée de ce matin, que le Roi avait menacé de se faire porter sur le pont pour sauter de compagnie. Il y a là matière à un bon article de journal. Arrangez cela. » — « Je l'arrangeai, en effet, continue M. Beugnot ; l'article parut dans les feuilles du surlendemain. » Et il termine en disant : « Louis XVIII dut être bien effrayé d'un pareil coup de tête de sa part ; mais ensuite il en accepta de bonne grâce la renommée. Je l'ai entendu complimenter de cet admirable trait de courage et il répondait avec une assurance parfaite. ' »

Je n'hésite pas à décliner, pour plusieurs motifs, l'autorité de ce témoignage.

Le fait qu'il tendrait à infirmer est attesté par tous les contemporains. — En second lieu, le très spirituel M. Beugnot avait une petite manie contre laquelle il importe de se tenir en garde : il voulait être l'auteur de tous les mots historiques de l'époque. Si nous en croyons ses Mémoires, ce n'est pas le comte d'Artois, c'est lui qui a dit en 1814 : Rien n'est changé en France, il n'y a qu'un F?tançais déplus. Ce n'est pas M. de Lally- Tolendal, c'est lui qui a fait mettre sur le piédestal de la statue de Henri IV cette inscription : Ludovico reduce

1 Mémoires du comte Beugnot, T. II, p. 311-313.

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Henricus rediv'wus. Il fallait bien dès lors que le billet sur le pont d'Iéna fût, non pas de Louis XVIII, mais du comte Beugnot.

Malheureusement, son récit est en contradiction formelle avec les dates les plus précises et les faits les plus constants.

Selon lui, ce serait le jour même où fut signée l'ordonnance qui changeait le nom du pont d'Iéna, c'est-à-dire le 9 juillet, que les travaux entrepris pour faire sauter le pont auraient cessé, grâce à son intervention personnelle auprès du généralissime prussien. Mais, s'il en est ainsi, comment expliquer que le duc de Wellington qui, dès le 9 au matin, averti par les ministres du Roi, s'était rendu chez Bliicher pour appuyer leurs réclamations, ait été obligé de lui écrire, le soir même, la lettre suivante :

« La destruction du pont d'Iéna est au dernier point désagréable au Roi et à la population et deviendra l'occasion de troubles dans la ville... Je prendrai la liberté de vous faire observer que sa destruction immédiate ne saurait se concilier avec la promesse faite aux commissaires de l'armée française pendant la négociation de la convention, qu'il en serait référé aux souverains alliés qui prononceraient sur le sort des monuments et des musées ; je demande qu'il soit sursis à l'exécution des ordres donnés pour la destruction du pont jusqu'à l'arrivée des souverains ; ils décideront. * »

Le 10 juillet, le généralissime anglais renouvelle par deux fois ses instances écrites, dans la matinée et

1 Letters and dispatches of the dake of Wellington, T. XII. Voy. aussi Journal des Débats du 13 juillet 1815.

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dans l'après-midi ; il se plaint que le génie prussien continue ses préparatifs ' : c'est donc que la veille les choses ne s'étaient point passées comme le raconte M. Beugnot.

Mais voici qui est plus décisif encore. Si son récit est vrai, si les choses se sont passées comme il le dit, on doit retrouver dans les journaux du 11 juillet l'article rédigé par lui sur le conseil de Talleyrand et mettant dans la bouche de Louis XVIII la menace de se porter de sa personne sur le pont pour sauter de compagnie. Que cet article ait paru, M. Duvergier de Hauranne le tient pour constant. « L'article du journal fut fait, dit-il, et Louis XVIII, bien qu'un peu surpris du trait d'héroïsme qu'on lui prêtait, en accepta de bonne grâce la renommée 2. » L'éminent historien a eu tort de s'en rapporter aux Mémoires de M. Beugnot. Ni dans les journaux du 11 juillet, ni dans ceux des jours qui précèdent ou qui suivent, on ne rencontre le fameux article, lequel n'a jamais existé.

Le spirituel auteur des Mémoires s'est calomnié en se déclarant l'auteur de tous les mots de la Restauration :

Beugnot se trompe : il n'est pas si coupable.

Son récit et la revendication à laquelle il sert de base une fois écartés, force est bien de restituer le mot du pont d'Iéna à son véritable auteur et de rendre à Louis XVIII ce qui appartient à Louis XVIII.

1 Ibidem.

2 Duvergier de Hauranne, T. III, p. 189.

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Depuis le moment où j'ai écrit, et fait imprimer, pour la première fois, les pages qui précèdent, les Mémoires du prince de Talleyrand ont paru, ainsi que ceux du chancelier Pasquier. Si quelques doutes avaient pu subsister encore, ces deux publications les auraient entièrement levés.

Voici le témoignage de M. Pasquier, mêlé de très près, on le sait, à tous les événements de cette époque :

« A l'extrémité de Paris, le beau pont récemment construit en face de l'Ecole militaire était menacé d'une prochaine destruction. Il avait le tort de s'appeler pont d'Iéna, de consacrer ainsi la mémoire d'une des plus mémorables défaites de l'armée prussienne. Déjà la mine était creusée sous deux de ses piles ; il devait être renversé le lendemain, lorsque Louis XVIII autorisa M. de Talleyrand à déclarer qu'il irait de sa personne se placer au-dessus de cette mine ; qu'on pourrait ainsi, si on le jugeait à propos, le faire sauter avec le pont *. *

Le prince de Talleyrand dit, de son côté : « A peine arrivés à Paris, nous ne rencontrâmes que des difficultés. Nous eûmes d'abord à lutter contre les violences et les déprédations des Prussiens, qui, pleins d'une vieille fureur, qu'ils n'avaient pu assouvir l'année précédente, se dédommagèrent de la contrainte dans laquelle on les avait tenus. Nous ne pûmes préserver beaucoup de dépôts qu'ils pillèrent, mais nous sauvâmes le pont d'Iéna qu'ils voulaient détruire à cause de son nom. Une lettre admirable du Roi nous le conserva 2 » . Et ici M. de Talleyrand donne le texte de cette lettre,

1 Mémoires du chancelier Pasquier, t. III, p. 344.

2 Mémoires du prince de Talleyrand, t. III, p. 235.

qui fut écrite dans la soirée même du samedi 8 juillet, jour de la rentrée du Roi. En voici les termes exacts :

« J'apprends dans l'instant que les Prussiens ont miné le pont d'Iéna et que vraisemblablement ils veulent le faire sauter cette nuit même. Le duc d'Otrante dit au général Maison de l'empêcher par tous les moyens. Mais vous savez bien qu'il n'en a aucun ; faites tout ce qui est en votre pouvoir, soit par vous-même, soit par le duc, * soit par lord Castlereagh, etc. Quant à moi, s'il le faut, je me portei'ai sur le pont, on me fera sauter, si l'on veut.

« J'ai été fort content des deux lords pour la contribution.

« Samedi à dix heures.

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