LOUIS
« A mon cousin le Prince de Talleyrand. 2 »
A côté de la lettre du Roi au prince de Talleyrand, relative au pont d'Iéna, il convient de placer un autre document qui, de même que cette lettre, n'a vu le jour que dans ces dernières années. Au mois de février 1877 a eu lieu, par les soins de M. Etienne Charavay, la vente d'une importante collection d'autographes, celle de M. Benjamin Fillon. L'une des pièces principales était l'original d'une protestation du roi Louis XVIII, en date du 21 juillet 1815, contre les
1 Le duc de Wellington.
2 Le fac-similé de cette lettre a été reproduit au tome I des Mémoires, à la suite de la Préface de M. le duc de Broglie, qui l'accompagne de cette note : « La pièce autographe dont nous donnons ci-contre le fac-similé se trouve dans les papiers de M. de Talleyrand qui avait mis d'autant plus de soin à la conserver que ce trait généreux de Louis XV111, déjà rapporté dans les écrits du temps, a été souvent contesté. »
violences exercées en France par les Alliés. En voici le texte :
t La conduite des armées alliées réduirait incessamment mon peuple à s'armer en masse contre elles, à l'exemple des Espagnols. Plus jeune, je me mettrais à leur tête, mais si l'âge et les infirmités ne le permettent, du moins je ne veux pas sembler conniver aux violences dont je gémis. Je suis résolu, si je ne puis obtenir justice, à me retirer de mon Royaume et à demander asyle au roi d'Espagne. Si ceux qui, même après la capture de l'homme (ici une rature : le Roi avait d'abord écrit : de celui) auquel seul ils avaient déclaré la guerre, continuent de traiter mes sujets en ennemis, et qui doivent, par conséquent, me regarder comme tel, veulent attenter à ma liberté, ils en sont les maîtres ; j'aime mieux être dans une prison qu'aux Tuileries, témoin passif du malheur de mes enfants. — Siyné Louis • »
Se peut-il lire une page plus indignée, plus émue, plus généreuse et, pour tout dire d'un mot, plus royale ?
« Le pont d'A.usterlitz, continue Victor Hugo, abdiquait et s'intitulait pont du Jardin du Roi, double énigme qui déguisait à la fois le pont d'Austerlitz et le Jardin des Plantes. »
11 n'y avait là aucune énigme et aucun déguisement. Le nom de Jardin du Roi, sous lequel le Jardin des Plantes avait été connu pendant plus d'un siècle et demi, depuis sa création, en 1626, jusqu'en 1793,
1 Inventaire des Autographes et Documents historiques composant la collection de M. Benjamin Fillon, par M. Etienne Charavay, archiviste-paléographe, deuxième série.
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était familier en 1815 à tous ceux dont l'enfance avait précédé l'époque de la Terreur.
Ce titre n'était point, au reste, un titre usurpé. C'est le roi Louis XIII qui établit à ses frais le Jardin Botanique. De vastes développements y furent apportés sous Louis XIV, qui institua des cours publics de botanique, de chimie, d'anatomie et de chirurgie. Mais l'importance sans rivale de ce magnifique établissement date surtout des règnes de Louis XV et Louis XVI. Tandis que Laurent de Jussieu y professait la botanique, Buffon, qui en fut le directeur pendant près de cinquante ans, de 1739 à 1788, en doublait l'étendue et augmentait considérablement les collections d'histoire naturelle, placées sous la surveillance de Daubenton.
La Convention ne pouvait s'accommoder du titre de Jardin du Roi ; elle le supprima en 1793, et cela était assez naturel, on doit l'avouer ; il ne l'était pas moins que ce nom, aboli avec la royauté, reparût avec elle, et l'on ne saurait accepter comme fondé le reproche adressé à Louis XVIII par Victor Hugo, surtout si l'on réfléchit que Louis XVIII n'a point substitué le nom de Jardin du Roi à celui de Jardin des Plantes, changeant ainsi une appellation devenue populaire.
Sous la République et sous l'Empire, l'ancien Jardin Royal n'a jamais eu d'autre désignation officielle que celle de Muséum d'histoire naturelle *, désignation
1 Voir le Muséum d'histoire naturelle, par Ch. Rohault de Fleury. Paris 184i.
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renouvelée des Grecs et que le peuple, guidé par son bon sens, a toujours refusé d'accepter. C'est ce nom pseudo-français de Muséum et ce nom seul que la Restauration a effacé pour mettre à sa place celui de Jardin du Roi, si bien justifié par l'origine de cet établissement et par toute son histoire.
L'origine du pont d'Austerlitz, commencé sous le Consulat et terminé en 1806, exigeait au contraire qu'on lui conservât ce nom ; je suis le premier à le reconnaître. Aussi la première Restauration n'avaitelle pas songé à le lui enlever. Louis XVIII dut se résigner à le faire après les Cent-Jours et la seconde invasion : le 9 juillet 1815, ainsi que nous avons eu occasion de le rappeler tout à l'heure, dans l'espoir de prévenir la destruction du pont d'Iéna en donnant une satisfaction aux susceptibilités de l'armée prussienne et de l'armée russe, campées dans Paris, il, signa une ordonnance aux termes de laquelle le pont d'Iéna devait prendre le nom de pont des Invalides et le pont d'Austerlitz celui de pont du Jardin du Roi.
Victor Hugo est donc dans l'erreur lorsqu'il met ce dernier changement de nom au compte de l'année 1817, et cette petite rectification a son importance : prise en 1817, une semblable mesure eût été un acte de mesquine vengeance ; prise en 1815, elle n'a été et on n'y peut voir qu'un acte impérieusement commandé par la situation désastreuse que les Cent-Jours avaient léguée à la seconde Restauration.
Ce qui prouve bien que le gouvernement royal n'était point animé, en pareille matière, de sentiments
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étroits et jaloux, c'est qu'il a respecté, autant que cela était possible, les noms des places et des rues créées sous la République, le Consulat et l'Empire. Sur un plan de Paris, qui porte précisément la date de 1817, je trouve la place et la rue de Rivoli, les rues de Castiglione, d'Erfurt, de Fleurus, de Lubeck, de Mondovi» de Mont-Thabor, du Pont-de Lodi, d'Ulm. Les rues destinées à rappeler, non plus des victoires, mais la mémoire d'un certain nombre de généraux des armées de la République et de l'empire, avaient également conservé leurs noms. Je citerai les rues Cafarelli, Desaix, Duphot, Kléber, Lacuée, Richepanse. Enfin, à côté même du ci-devant pont d'Austérlitz, entre ce pont et le Jardin du Roi, je rencontre la place "Walubert : Walubert était un officier mort glorieusement à Àusterlitz '.
Les souvenirs de cette victoire n'étaient point pour offusquer les Bourbons, qui étaient eux-mêmes, ce semble, d'assez bonne maison militaire ; et puisque Victor Hugo recueillait, dans son livre, les petits faits de l'année 1817, il aurait pu admettre le suivant : Le tableau de Gérard représentant F Entrée de Henri 1 V à Paris eut les honneurs du Salon de peinture de 1817. Quelques jours avant qu'il ne fût exposé, Monsieur, frère du Roi, alla le voir dans l'atelier du grand artiste, et, après avoir exprimé à Gérard toute sa satisfaction, il ajouta : « Vous avez déjà accoutumé la France à des chefs-d'œuvre dont il serait injuste de la priver.
1 Voy. Dictionnaire des rue* de Paris, par J. de Latynna, 1817.
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J'espère bien que votre bataille d'Austerlitz reparaîtra un jour. Ce tableau nous appartient à plus d'un titre : le souvenir d'une victoire française et un bel ouvrage sont deux choses bonnes à conserver '. »
Les princes qui parlaient de la sorte n'étaient point des iconoclastes, et je ne crois pas qu'il faille attacher beaucoup d'importance au nouveau reproche que leur adresse Victor Hugo : « On grattait les N au Louvre. »
La Restauration ne pouvait pas plus conserveries insignes et les chiffres placés par Napoléon sur tous les murs du Louvre, dans les endroits les plus apparents 2, que la République n'avait pu conserveries emblèmes de la royauté et l'Empire ceux de la République 3. Ily aurait même lieu de s'étonner que l'on eîit attendu trois ans pour cela ; aussi n'en fut-il rien et doit-on reporter à l'année 1814 le fait dont parle ici Victor Hugo : il eut lieu, non en vertu d'un ordre de Louis XVIII, mais en exécution d'un arrêté rendu par le gouvernement provisoire, le 4 avril 1814, un mois avant la rentrée du Roi, et ainsi conçu : « Tous les emblèmes, chiffres et armoiries qui ont caractérisé le gouvernement de Ronaparte seront supprimés et effacés partout où ils pourront exister. »
Des cinq membres qui signèrent cet arrêté, un seul, l'abbé de Montesquiou, était royaliste ; les autres
i Journal des Débats, 20 juillet 1817. — Le Conservateur, 1, 360. 2 Dulaure, Histoire de Paris, t. vi, 432. s Id., vi, 463.
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étaient des serviteurs du gouvernement impérial : deux, le comte de Jaucourt et le comte de Beurnonville, siégeaient depuis dix années sur les bancs du Sénat ; un troisième, le prince de Bénévent, était vice-grand électeur ; le quatrième, Joseph de Dalberg, membre du Conseil d'Etat et duc par la grâce de Napoléon, qui lui avait constitué une dotation de quatre millions, était le mari de l'une des dames du palais de l'Impératrice. Mais si les bonapartistes de la veille témoignaient un si grand empressement à effacer jusqu'au dernier vestige de la domination qu'ils avaient encensée, le gouvernement de Louis XVIII ne montra pas tant de hâte d'en finir, et il exécuta très-mollement le décret du 4 avril 1814. J'en trouve la preuve dans la conversation que Napoléon eut avec le secrétaire de son cabinet, Fleury de Chaboulon, le 10 mars 1815, le soir même de son arrivée à Lyon :
« Qu'a t-on fait des Tuileries ? — On n'y a rien changé, Sire, on n'a même point encore ôté les aigles. — (En riant). Ils ont dû trouver que je les avais bien fait arranger. — Je le présume, Sire : on a dit que le comte d'Artois, aussitôt son arrivée, avait été parcourir les appartements et qu'il ne se lassait point de les admirer. — Je le crois bien. Qu'ont-ils fait de mes tableaux? — On en a fait enlever quelques-uns, mais celui de la bataille d'Austerlitz est encore dans la salle du Conseil. — Et le spectacle ? — On n'y a point touché *. »
Le décret du gouvernement provisoire en 1314 continua à rester à peu près lettre morte, même après les événements de 1815, ainsi que l'attestent les récri-
1 Mémoires de Fleury de Chaboulon, i, 206.
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minations que faisaient entendre, plusieurs années après, certaines feuilles ultra-royalistes, les Lettres champenoises ', par exemple, qui, dans un article du mois d'octobre 1820, signalaient l'existence, sur un grand nombre de nos monuments, des emblèmes de l'Empire. « Ici, s'écriait l'auteur, c'est l'aigle de Bonaparte qui arrête mes pas à la porte du Louvre. Pour qu'on puisse le voir à toutes les heures du jour, cette porte triomphale est constamment fermée ; on dirait qu'elle ne doit s'ouvrir que pour celui dont elle porte les armes... « Cet aigle est un chef-d'œuvre, me dit un homme à grandes moustaches et en habit bourgeois ; ce serait dommage de le détruire. » Misérable subterfuge ! A qui fera-t-on accroire que c'est par amour pour les arts que l'on conserve les aigles du Louvre (car l'intérieur en recèle une fourmilière) ? Sont-ce des chefs-d'œuvre aussi que l'on voit au-dessus de la fontaine de la rue du Regard et sur celle de la rue des Vieilles- Tuileries ? Ils sont' hideux, ils sont mal faits, et cependant on les conserve aussi religieusement que les aigles en bronze qui se trouvent au Louvre ! »
Le rédacteur des Lettres champenoises ne parle pas d'autres aigles que le gouvernement royal avait eu le bon esprit de conserver également, ceux de la colonne Vendôme, à laquelle un grand poëte, en 1827, sous le roi Charles X, disait dans une ode demeurée célèbre :
Les Bourbons ont toujours adopté des victoires. 1 Rédigées par Mély-Janin, Laurentie, de Feletz, de Valori, etc.
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Nos Roi t'ont défendu d'un ennemi tremblant, 0 trophée ! A leurs pieds tes palmes se déposent ;
Et si tes quatre aigles reposent,
C'est à l'ombre du drapeau blanc ! '
Au mouvement de ces vers, à leur sonorité et à leur éclat, on a reconnu Victor Hugo.
< Odes et Ballades, livre m.
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