LES MONUMENTS HISTORIQUES DE LA FRANCE, LEUR CLASSEMENT
nAPPORT DE VIOLLET-LE'DDC.
{Journal officiel, 30 juin.)
Les études faites depuis un demi-siècle sur les monumenls historiques qui couvrent encore le sol de la France, permettent aujourd'hui de classer ces monuments en raison :
i* Des écoles qui les ont élevés et sous la direction desquelles ils ont étendu plus ou moins leur influence comme types admis dans une province ; 2* de leur importance ou valeur relative, au point de vue de l'art.
En effet, il faut tenir compte, dans un classement de cette nature, de l'état où se trouvait le territoire compris aujourd'hui dans le périmètre des limites de la France actuelle.
Sur ce vaste territoire, dès l'époque carlovingienne, il s'est formé plusieurs écoles d'art qui ont eu leur existence propre jusqu'au moment où elles se sont à peu près confondues sous l'influence prépondérante du pouvoir suzerain, vers le commencement du xiii^ siècle.
Il convient d'abord de signaler les points de la France actuelle où l'influence romaine s'était fait sentir avec plus de puissance, et où elle a laissé, par suite, des traces assez appréciables pour se manifester pendant plusieurs siècles.
Si la Gaule s'était romanisée au point de vue des institutions civiles et militaires, si même elle avait adopté, en grande majorité, la langue latine, elle avait conservé beaucoup des anciens usages nationaux, et ses provinces étaient loin de présenter l'unité qui n'a pu être établie que beaucoup plus tard, sous les cff'orls de la royauté et par le développement successif de l'esprit national.
Pour ne parler que de la partie des Gaules qui forme, à très peu près, la France actuelle, elle était divisée, sous l'empire, en cinq provinces dont quatre étaient subdivisées.
Il y avait la Narbonnaise, l'Aquitaine, la Lyonnaise, la Belgique et la province des Séquanes.
La Narbonnaîso comprenait : 4® la Narbonnaise !'• ; 2° la Narbonnaise Uf; 3° les Alpes-Maritimes ; 4® la Viennoise. L'Aquitaine comprenait la I*^, la II« Aquitaine et la Novempopulanie. La Lyonnaise était subdivisée en quatre parties : I*-*, !!«, IIP et IV«; la Belgique, en Belgique I'« et Il«; puis, la grande province dos Séquanes.
Bien entendu, Tempire romain n'avait pas établi cette délimitation arbitrairement. Les Narbonnaisos comprenaient les provinces qui, déjà sous la république, étaient annexées à Rome ; l'Aquitaine, les territoires occupés par les Celtes.
Les divisions lyonnaises et la Séquanie composaient la Gaule proprement dite, y compris les Armoricains. La Belgique avait emprunté son nom aux Belges Kimris qui Toccupaient en grande partie dès l'époque de César.
A travers les siècles, et malgré la domination romaine, ces contrées conservèrent longtemps, pendant le moyen âge, une sorte d'autonomie, qui résista aux fluctuations de la politique, à Tanarchie féodale et aux tentatives d'unification de la royauté.
L'art , Ten ce qui touche au moins l'architecture , même sous la domination romaine, ne revêtait pas une forme identique dans toutes ces contrées. L'architecture gallo-romaine de la Narbonnaise (ancienne Province romaine sous la république) et celle de la Lyonnaise présentent des différences sensibles, ce qui permet d'admettre l'influence d'un goût local préexistant.
Quant aux édifices gallo-romains dont on trouve des vestiges dans les autres provinces, ils sont malheureusement trop rares et trop ruinés pour qu'on puisse rien affirmer touchant leurs styles et le caractère que ces styles affectaient.
Mais il est probable que les populations de ces provinces romaines ne cessèrent pas de posséder un génie particulier, puisque nous les voyons accuser des caractères distincts dès la première renaissance des arts sous les Carlovingiens.
Alors, l'architecture sur la rive gauche du Rhin, comme le long du Rhône, introduit un élément byzantin dans ses productions, tandis qu'elle ne fait que reproduire, sur le reste du territoire des Gaules, les derniers types gallo-romains de la décadence, mêlés à quelques éléments locaux qui font supposer que ces provinces, môme sous l'empire,' avaient cohssrvé une certaine orginalitc dans l'expression de leurs arts.
Toutefois, les exemples sont rares, les restes qui datent de celle épo(îue sont généralement enclavés dans des constructions plus récentes, et on ne saurait préciser des écoles tranchées en dehors de celles des bords du Rhin et des rives du Rhône, qui ont, entre elles deux, des rapports inlimes.
Il faut atteindre le xi° siècle pour sortir du chaos et distinguer l'origine de certaines écoles d'art.
La première qui mérite ce nom est certainement celle de Cluny. L'abbaye de Cluny, fondée vers 909, devint, en moins d'un siècle, un centre actif d'études dans les lettres et dans les ar.ts, et la puissance de cette école, en ce qui concerne l'architecture et la sculpture, se fît sentir jusque vers la moitié du xii" siècle. Mais, alors, on était en pleines croisades et les relations de l'Oc-^ cident avec l'Orient développèrent, dans la plupart de nos provinces, un mouvement d'art qui ne produisit pas partout les mômes résultats, ce qui prouve que chacune de ces provinces possédait des traditions locales vivaces, datant d'une époque trèsancienne.
La carte n^ â, publiée par les soins des Monuments historiques, donne la délimitation de ces écoles de la fin du xr siècle à la seconde moitié du xii". On voit, sur cette carte, l'importance qu'a prise alors Técole de Cluny qui comprend toute la Bourgogne et s'étend au nord jusqu'à Auxerre , Bar-sur-Seine, Châtillon-sur-Seine, Langres, Épinal, longe le Doubs, atteint la rive nord du lac Léman , englobe partie de la Savoie pour descendre jusqu'à Lyon et suivre le cours de la Loire jusqu'au delà de Nevers. ^
Cette école est la plus ancienne et aussi la plus étendue, celle dont les produits ont le plus de puissance.
A côté de cette école, on peut considérer comme la plus ancienne celle de la Provence, qui suit les bords du Rhône, de Lyon à la mer, qui s'étend à Test jusqu'à Grenoble, Gap, Digne, Fréjus, et à l'ouest de Lyon, le long du Rhône, jusqu'à Nîmes et Agde.
Une circonstance locale avait constitué un centre d'école à Périgueux, dès le xi'' siècle. Par suite des relations commerciales de cette contrée avec les Vénitiens (Lombards), qui avaient établi des comptoirs à Limoges et sur les bords de la rivière d'isie, les abbés de Saint-Front firent construire une église abbatiale à l'instar de Tégiise de Saint-Marc de Venise, au
moment même où cet édifice 8'achevait. Cette église Saint-Front servit de type et de point de déport à quantité d'édiûces religieux do la contrée et exerça même une influence marquée sur certaines colislructions du Poitou, de la Saintonge et de l'Auvergne méridionale.
Mais le Languedoc ne demeurait pas en arrière. Dès le miiieudu x" siècle, il posait les premiers jalons d'une belle école d'architecture et de sculpture qui, suivant les bords du Gers, remonte jusqu'au-dessus de Moissac pour descendre à Toulouse, englober Albi, Mendc, joindre la mer à Béziers et s'étendre au delà des Pyréçées dans TAragon.
L'école auvergnate se développait en même temps. Elle suit le cours de l'Allier, comprend la haute Loire, descend le fleuve jusqu'à Nevers ; puis, vers le nord-est, longe le massif montagneux sur les deux rives de la Dordogne, se mélange à Souillac et Cahors avec l'école périgourdine, pousse une pointe jusqu'à Toulouse pour remonter l'Aveyron et le Lot.
Vers la fin du xi« siècle, une école singulièrement fertile se formait dans le Poitou, et c'est une'de celles qui présentent le plus d'analogie avec les édifices que les premiers croisés trouvèrent dans la Syrie centrale, lesquels datent du v° au vu* siècle, édifices d'une haute valeur comme art. Cette charmante école poitevine, des Sables-d'Olonne , va joindre la Loire à Fonte vrault, pour remonter le Cher, côtoyer les écoles auvergnate et périgourdine, en laissant se développer, sur les bords de la Charente, une petite école (l'école de la Saintonge), qui est comme une sœur cadette attachée à ses flancs.
L'école de l'IIe-dc-Franc?, que nous voyons naître également vers la seconde moitié du xi*^ siècle, est une des plus remarquables par son originalilé, et, pendant le xii*" siècle, elle prend un essor merveilleux. Elle touche la cote à Eu, descend près de Rouen, remonte la Seine, se fait sentir à Chartres, à Orléans, à Bourges, se dirige vers Sens pour remonter au nord à Soissons, descendre l'Aisne et l'Oise et longer l'école picarde.
Parallèlement à l'école de l'Ile-de-France et môme un peu avant elle se développe, en rivalisant de splendeur avec sa voisine, l'école champenoise. Elle se fait sentir à Metz, àMouzon, à Rethel, joint rile-de-France à Soissons, pour descendre presque en ligne droite à Sens, puis, laissant une enclave de TIle-de-France à
Troyes, elle s'accuse à Bar-sur-Aube, à Chaùmont, se fond à Langres avec l'école bourguignonne qu'elle borde jusqu'à Moyen- Moutier, pour longer l'école rhénane.
C'est aussi au milieu du xi* siècle que l'écolo normande se développe ; elle? comprend toute la Normandie, le.Cotentin, et se fond avec l'école de la Mayenne, qui longe la Loire jusqu'à la mer.
Reste l'école picarde, dont malheureusement il ne subsiste que peu de fragments, tant à cause de l'a friabilité des matériaux employés que par suite des guerres qui n'ont cessé de désoler cette contrée pendant les xi® et xii" siècles. Cependant cette école est bien distincte de ses voisines, et, avec l'école poitevine, est une de celles qui dénotent une influence marquée des monuments de la Syrie centrale.
Jusque vers 4460, ces écoles sont parfaitement distinctes et conservent leur autonomie. Elles dérivent de quatre éléments, dont trois ont évidemment une origine commune :
i"" Des traditions gallo-romaines locales, très puissantes dans les Narbonnaises et dans les Lyonnaises; 2° de la renaissance carlovingienne, qui, elle-môme, n'était qu'une dérivation roraanobyzantine; 3° de l'institut clunisien, qui alla chercher ses éléments (surtout en ce qui concerne la sculpture) en Orient; 4<* du mouvement des croisades qui mit en communication directe et suivie les Occidentaux avec les arts si remarquables de la Syrie centrale, et réciproquement. Les Cisterciens bâtirent à leur tour, en Syrie, des édifices absolument semblables à ceux qu'ils élevaient dans le nord-est de la Frdnce.
Si l'influence des monunients gréco-romains de la Syrie centrale est plus ou moins accusée dans nos écoles françaises dites romanes et romano-byzantines, elle l'est à un haut degré dans notre architecture militaire à dater du xii'' siècle. On ne saurait douter que les fortifications des villes de la Syrie, comme celles de Byzance même, n'aient été pour les croisés un grand enseignement. On sait jusqu'où les Grecs Byzantins avaient poussé Fart d'attaquer et de défendre les places; ceux-ci furent les instructeurs des Francs qui, bientôt, bâtirent en Syrie et en Palestine des forteresses formidables pour assurer leur domination et rapportèrent ces méthodes en Occident.
Mais, au commencement du xii« siècle encore, il n'y avait d*éeoles d'art que dans les monastères, et il paraîtrait que les an-
ciennes corporations laïques de méliers, qui n'avaient cessé d'exister depuis l'époque gallo-romaine, n eurent plus une existence propre à côté des abbayes. 11 semblerait que les abbayes avaient réuni près d'elles, pour les protéger autant que pour en tirer proGti les débris de ces corporations.
Quoi qu'il en soit, vers le milieu du xii'' siècle, il se manifeste dans rile-de-France, en Champagne, en Picardie, en Normandie et môme en Bourgogne, à côté des puissantes abbayes de Cluny et de Vézelay, dans les écoles d'architecture et de sculpture de ces contrées, un mouvement tout nouveau. Les monuments sont là pour nous en montrer l'importance. Non seulement les grands édifices qu'on élève alors sont confiés à des artistes laïques, mais l'art de r<architecture subit une transformation complète, part de principes absolument nouveaux qui ne se rattachent en aucune façon aux traditions existantes. Le style roman, ou romano-byzaotin, dans les provinces que nous venons dénommer, est brusquement abandonné pour faire place à un autre art qui, dans sa forme sipparente, ne ressemble en quoi que ce soit à ce qui l'a précédé, et dont le système de construction s'appuie sur des données toutes nouvelles.
De même, dans la sculpture, l'hiératisme byzantin est laissé de côté, les artistes ont recours à la nature aussi bien pour la reproduction de la figure que dans la composition de l'ornementation.
Cet art stupidement appelé gothique est français, puisqu^il naît et se développe tout d'abord dans les contrées indiquées ci» dessus, pour se répandre bientôt sur presque toute la surface de l'Europe.
Toutefois, bien que les principes dont émane cet art français soient également observés dans ces cinq provinces, ses expressions sont quelque peu différentes.
L'art de l'architecture et de la sculpture françaises peut se dis^* tinguer, de 1160 à 1300, par écoles : de T Ile-de-France, de la Champagne, de la Picardie de la Normandie et de la Bourgogne.
Si, sur une carte de France, on tire une ligne de Lyon à la baie du Mont-Saint-Michel, toute la partie située .au nord-est de celte ligne comprend le territoire où ces cinq écoles travaillent avec une singulière activité pendant plus d'un siècle à perfection-
ner Tart qu'elles ont inauguré, à pousser les principes admis aux dernières limites et à construire une quantité prodigieuse d'édifices religieux, civils et militaires.
Le succès de ces écoles fut tel que, dès le milieu du xiii* siècle, sur l'autre partie du territoire français, comme en Angleterre, en Allemagne, en Danemark, en Espagne et jusqu'en Bohême, en Hongrie et en Pologne, chaque cité voulut rebâtir ses édifices sur ces nouvelles données: Des écoles dérivées se formèrent promptement en Angleterre et en Allemagne.
Les maîtres de ces écoles furent appelés partout, mais ils ne trouvèrent pas toujours des exécutants capables de traduire leurs conceptions; c'est pourquoi en France, notamment dans les provinces situées au sud-ouest de la ligne que nous venons de tracer, sauf de rares exceptions, les édifices datant de cette époque présentent des imperfections nombreuses et accusent souvent une complète ignorance des principes qui devaient tout d'abord présider à leur construction.
A dater de la fin du xiii« siècle, cependant, telle fut l'influence des écoles françaises du nord-est qu'on no songea plus à bâtir autrement. Les derniers produits de l'architecture romane avaient cessé de se montrer dès 1250, môme dans les provinces du Midi, comme dans la Provence et le Languedoc, qui n'acceptèrent que très tardivement l'architecture nouvelle.
D'ailleurs le Languedoc était ruiné par les croisades contre les Albigeois, et les seuls monuments do nouveau style qu'on y rencontre datent des xv« et xvi* siècles, et sont dus à des maîtres du Nord, comme la cathédrale de Narbonne et le chœur de l'ancienne cathédrale de la cité de Carcassonne.
Au xiv" siècle, ces écoles tendent à se fondre; cependant celles de l'Ile- de-France, de la Normandie et de la Champagne conservent leur originalité, tandis que celles de la Bourgogne et de la Picardie perdent la leur en cherchant à se rapprocher soit de l'école de l'Ile-de-France, soit de celle de la Champagne.
Après cette extinction absolue des écoles des xi" etxii" siècles et cette survivance, depuis l'inauguration d'un art nouveau, des seules écoles de l'Ile-de-France, de la Champagne et de la Normandie, il nous serait difficile de dire comment et pourquoi, au xvi« siècle, nous retrouvons une division de Farchiteclure française en écoles : de l'Ile-de-France, de la Champagne, de la Nor-
mandie, de la Bourgogne, du Languedoc et de la basse Loire à partir d'Orléans.
Le fait est constant, nous ne pouvons que le signaler sans nous bien rendre compte des causes qui ont amené la formation de ces six écoles, très distinctes dès 1460.
Le mouvement de la Renaissance ne se fait pas sentir d'ailleurs à la même date dans ces provinces. S'il est hâtif sur les bords de la Loire et en Normandie, il est en retard en Bourgogne, dans le Languedoc et môme en Champagne et dans TIle-de-France. D'autre part, TIle-de-France a bientôt repris la tête du mouvement et la Renaissance de cette province, vers 1530, est en avance sur ses voisines.
Dans cet exposé, nous ne pouvions indiquer que d'une man^re très sommaire les bases sur lesquelles un classement de nos monuments historiques devra être établi.
En effet, dans ce classement, il faut tenir compte, ainsi que nous l'avons dit en commençant, de ces deux éléments :
V Des écoles auxquelles les édifices appartiennent; 2"^ de l'importance ou valeur de ces édifices au point de vue de Tart, comme types ayant servi de point de départ. «
De plus, il faut nécessairement que ce classement divise les édifices en édifices religieux, civils et militaires.
Il nous a semblé que des tableaux par écoles permettraient de présenter d'une manière claire et facile à saisir un classement méthodique, après ce qui vient d'être dit, et c'est sous celte forme que nous résumons le travail de la sous-commission.
Cet exposé rapide suffit à démontrer combien il importe que nos monuments historiques soient entretenus et restaurés, quand cela est nécessaire, avec une parfaite connaissance des conditions dans lesquelles ils ont été élevés et du rang qu'ils occupent dans l'histoire de notre architecture nationale. ^
Il ne dépend pas de la Commission d'enseigner les éléments de cette histoire : elle ne peut qu'apporter un esprit scrupuleux dans le choix des architectes chargés de ces travaux, tout en regrettant que l'enseignement donné par l'État à l'École des beauxarts éloigne systématiquement les jeunes architectes d'une étude qui, outre le développement intellectuel qu'elle peut provoquer chez eux, aurait cet avantage de leur faire connaître les monuments dus à nos écoles anciennes et de leur permettre de les
réparer, quand besoin est, sans risquer d'en altérer le caractère.