‹ L'Année archéologiqueChapitre 99 sur 132 · RAPPORT DB YIOLLET-LE-DUC · texte numérisé non relu

RAPPORT DB YIOLLET-LE-DUC

{Journal officiel, 30 juin.)

Il y a vingt-quatre ans que, par une leltre en date du 30 juin 1855, adressée à M. le ministre d'État, char^'é du département des beaux-arts, nous proposions à l'administration de fournir gratuitement des moulages de statuaire et de sculpture d'ornement, faits sur les plus beaux monuments français du'xii® au XVI" siècle.

Alors, l'Angleterre avait obtenu de faire exécuter ces moulages pour ses écoles et ses collections, et les architectes attachés à la Commission des monuments historiques avaient stipulé que ces autorisations ne seraient accordées qu'à la condition de laisser un double de chaque estampage à nos agences.

Il ne fut fait aucune réponse officielle à cette offre de la Commission; or, ces estampages en double, réservés par quelques chantiers, se perdirent ou furent détruits, faute d'emplacement pour les recevoir : c'est ainsi qu'on a laissé disparaître l'admirable collection de moulages que nous possédions dans les ateliers de Notre-Dame de Paris.

L'administration s'était contentée de faire savoir à la Commission que les musées ne disposaient pas de locaux propres à recevoir ces collections.

L'Angleterre avait consacré à ce travail une somme d'environ 4,000 livres sterling; or la partie de cette somme qui devait profiter h notre enseignement fut perdue pour elle comme pour nous, grâce à rindifiTérence de l'administration des beaux-arts et, il faut le dire aussi, à l'opposition des musées et de l'Académie des beauxarts, opposition dont nous n'avons pas ici à rechercher les motifs, mais qui fut assez puissante pour réduire à néant les propositions de la Commission des monuments historiques.

Cependant des collections de cette nature étaient établies aa SùUih-Kemington et au Cristal-Palace^ et les artistes français

pouvaient passer la Manche poar alier étudier les exemples de notre sculpture française classés dans ces collections.

Toutefois la classification des sculptures déposées au Cristal* Palace ou au SùulhrKensingtùn est k>in d'être complète et méthodique, et si nous parvenons enfin à réunir les documents de cet onlre propres à l'étude, il faudra procéder suivant une critique plus sévère.

Le musée de sculpture comparée doit se composer d'éléments choisis avec grand soin et classés de telle sorte que la marche de l'art soit facile à suivre dans chaque centre de développement, mais aussi que la comparaison entre ces centres puisse se faire par l'examen des objets classés, d'après un ordre méthodique.

Ce programme comporte trois divisions :

40 Relations entre les sculptures appartenant à différentes époques et civilisations;

t<> Pour la France , division par écoles aux différentes époques;

3<> Application de la sculpture suivant le système d'architecture employé.

Chez les peuples qui ont atteint un haut degré de civilisation, l'art de la sculpture se divise en trois périodes :

Imitation de la nature suivant une interprétation plus ou moins délicate et intelligente. Époque archaïque pendant laquelle on prétend fixer les types. Époque d'émancipation et de recherche du vrai dans le détail, et perfectionnement des moyens d'observation et d'exécution.

Tous les peuples ne remplissent pas la totalité de ce programme. Les uns parcourent les trois phases de ce développement de l'art, d'autres n'accomplissent que les deux premières et ne dépassent pas la période hiératique. Tels ont été la plupart des peuples orientaux, les Égyptiens de l'antiquité et les Byzantins.

Mais, où que l'on prenne la civilisation à laquelle appartient l'art de la sculpture, il y a une analogie frappante entre les produits de chacune de ces périodes.

Ainsi, l'époque dite éginélique, art archaïque chez les Grecs, présente, avec l'époque archaïque du xii^ siècle en France, les rapports les plus intimes. De même, entre le développement de

Fart sculptural chez les Grecs de Tantiquité à dater de Périclès et en France à dater du xiii« siècle, Irouve-l-on des analogies très intéressantes à constater.

Donc, des moulages empruntés à des sculptures égyptiennes de l'époque sincèrement archaïque, c*est-à*dire comprise entre les VI'' et xviii'' dynasties, ou à des sculptures grecques éginétiques, ou à des œuvres de la statuaire française du xu« siècle, mises en regard avec méthode, montreraient comment ces trois expressions de Fart si éloignées qu'elles soient entre elles par le temps et les conditions sociales, procèdent d*un même principe et produisent des résultats à peu près identiques.

Il est telle statue du portail royal de la cathédrale de Chartres qui, placée près de certaines figures hiératiques grecques, semblerait se rattacher à une môme école par la façon d'interpréter la nature, de concevoir les types, et par le faire. Il en serait de môme pour les sculptures datant de Taffranchissement de l'hiératisme, entre Fart grec depuis Phidias et Fart français des xiii^ et XIV* siècles.

Ces grands principes mis en lumière et rendus intelligibles pour tous, au moyen d'un choix assez restreint de moulages, il s'agirait de donner une idée complète de notre sculpture française.

Nous sommes à peu près les seuls en Europe qui ne connaissions pas la sculpture française.

Nos jeunes artistes vont en Italie admirer certaines œuvres des maîtres primitifs de cette contrée, des Pisans, par exemple, lesquelles datent du xiv* siècle, ne se doutant pas que nous possédons en France des exemples antérieurs de plus d'un siècle à ces œuvres et infiniment meilleurs au point de vue du style et de Fexécution.

Cette indifférence, cette ignorance peut^on dire, a été soigneusement entretenue dans l'enseignement officiel donné à FÉcole des beaux-arts par l'Académie qui tient cet enseignement sous sa main,. F Académie n'entendant point que les études pour Fart sortent du champ qu'elle a délimité à une époque où les connaissances critiques sur les arts étaient très bornées.

Un musée de moulages de la sculpture française devrait être

chronologiqaement classé en raison des écoles dnerses qui ont dominé sur le territoire réuni aujourd'hui en un seul Taisceau.

Au point de vue de l'architecture, tes écoles Trançaises se divisent, au xii' siècle, en écoles : clunisienne ou bourguignonne, provençale, périgourdine, languedocienne, auvergnate, poitevine et sainlongeaise, de l'Ile-de-Fraiice, champenoise, normande el picarde. En tout onze écoles parfaitement distinctes en ce qui louche le système de construction adopté, la manière de remplir le» programmes donné?', la forme apparente et l'omementalioD.

Il n'en est pas tout à fait ainsi de la sculplure statuaire.

Certaines, parmi ces écoles, dominent sur plusieurs contrées. La statuaire du xii° siècle do l'Ile-de- France, de la Champagne, est supérieure comme style et faire à celles des autres provinces, et compose un groupe très puissant. Celle deCluny ou bourguignonne s'étend fort loin et fuit sentir son inQuence jusqu'en Auvergne, dans la lUulo-Marne et sur les bords du Rhône, jusqu'à la hnuleur de Vienne.

L'école provençale se confond souvent avec celle dn Languedoc, qui jette un vif éclat au xii' siècle, el s'étend aux bords de la Gironde et dans le Périgord.

Sous le rapport de la statuaire, l'école poitevine et saintongeoise est la moins remarquable comme siyle et copime exécution, bien qu'elle ait énormément produit.

Quand l'hiératisme est abandonné, vers la Bn du xir siècle, par suite du développement que prennent les écoles laïques en France, et quand l'archilecturo délaisse les traditions romanes monastiques pour inaugurer un art établi sur des principes nouveaux, de même les sculpteurs laissent de côté l'archaTsme qui dominait dans les œuvres antérieures, pour recourir -à l'étude de la nature et procéder comme, avant eux, avaient procédé- les Grecs.

Ces écoles disséminées tendent à se fondre; ou, pour parler plus exactement, les provinces qui se mettent â la tète du mouvement architeclonique installent des écoles do statuaire qui éloufTent les derniers restes des écoles romanes, et qui même pourraient être confondues en une seule. Toutefois, on distingue 3 trois noyaux qui sont : l'Ile-de-France, la Champagne et la ogne.

partir du xiv° siècle, il n'y a plus guère que deux écoles de

statuaire en France, Técole bourguignonne, pénétrée d'éléments flamands, et l'école française proprement dite.

l$Tais au xyi*" sièc'e se développent de nouveau trois écoles de statuaire : l'école de TIle-de-France, l'école bourguignonne et l'école languedocienne, lesquelles oi^t produit, chacune, des œuvres vraiment originales et d'une valeur incontestable.

Il convient donc de classer, comme nous l'avons dit, les œuvres de la statuaire française par écoles, en suivant un ordre chronologique. De cette classification, on peut affirmer qu'il naîtra un enseignement des plus fructueux; car il n^est nullement indifférent pour les artistes de savoir comment se sonl développées les belles écoles, quelle voie elles ont suivie, en abandonnant l'hiératisme pour s'attacher à l'observation attentive de la nature, et quelle influence les traditions archaïques ont pu avoir sur ce développement.

lîï.

Il restera à composer le musée de la sculpture d'ornement ou décorative appliquée aux divers styles d'architecture, et ces collections ne seront ni les moins instructives ni les moins intéressantes.

Savoir pourquoi et comment tel procédé de sculpture d'ornement a été appliqué à telle architecture, est certainement une connaissance qui nous fait défaut.

L'enseignement dédaignant de s'occuper de ces matières ou du moins de les expliquer, nos architectes appliquent un peu au hasard, et suivant leur sentiment, la décoration sculptée aux édifices qu'ils composent.

Constater dans quels cas, par exemple, la sculpture fait pour ainsi dire corps avec l'architecture, dans quels cas elle semble une décoration d'emprunt appliquée, pour ne parler que des principes très généraux, c'est certainement posséder les éléments de l'art décoratif sculptural.

Mais, dans un musée de sculpture d'ornement comparée, nos artistes trouveraient bien d'autres enseignements. Ils y verraient comment la sculpture décorative passe de même par la période hiératique à certaines époques, et comment elle s'en afi'ranchit, comment la flore et la faune ont été interprétées d'une façon conventionnelle pendant cette période d'hiératisme, et comment, de

leur élude atleotive sur I> nature, datent les belles époques de l'art, auBSi bien pendanl l'aotiquilé que pendant le moyen âge et la Renaissance.

Biais pour qu'un semblable musée fût complet et réellement installé pour l'étude, il faudrait que des vues ou relevés partiels des monumenls à'fjix seraieat tirées ces sculptures Tussent exposés près d'elles; ce qui serait facile, grioe- aux archives des monuroenls historiques et à la possibilité de se procurer des photographies de ces édifices on portions d'édiûces.

Ces trois sections distinctes du musée' de la sculpture comparée demanderaient, pour être convenablement exposées, d'assez vastea locaux; loulefoiseD se limitant, par suite d'un choix très sérieux des types, aux seuls exemples qui peuvent Aire considérés comme des documents nécessaires h l'éLude, nous ne pensons pas que celle exhibition dût occuper une plaCe telle qu'on ne pât la trouver sans trop de peine, si on veut réellement obtenir cette installation.

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