L'année artistique 1906
Les articles dont l’ensemble constitue ce livre ont paru au jour le jour dans l'Indépendance belge. On voudra donc leur reconnaître le seul mérite que je réclame pour eux : ils ont été écrits sincèrement, sous l'impression vive et immédiate que les œuvres dont j'étais chargé de parler faisaient et sur mon esprit et sur mon cœur. Ils résument le mouvement de l’art belge durant l’année révolue et disent les efforts les plus remarquables accomplis par les artistes jeunes et âgés dans les différents domaines de notre activité esthétique. C'est en me pénétrant de cette pensée que j'ai cru bien agir en réunissant ces chroniques ; quand je donne cet ouvrage, je n'ai point la témérité de prétendre, avec un grand philosophe français, que le critique peut marcher de pair à compagnon avec l'artiste. A vrai dire, il est arrivé à des critiques de juger avec une telle rectitude clairvoyante les œuvres des peintres et des sculpteurs de leurs temps, qu’il semble, à les lire aujourd’'hui, qu'ils aient eu le don de prophétie.
Ces écrivains ont rendu un utile hommage à l'Art, puisqu'ils ont vengé ses plus fidèles et plus courageux adeptes de l’incompréhension ou de la partialité de leurs contemporains. C’est là assurément une façon admirable de servir l'Art, bien que la meilleure manière, après tout, soit encore d'aimer la Beauté avec tant d’ardeur que de ce mariage naissent des œuvres... Le rôle du critique est de signaler ces œuvres, d'essayer de les faire comprendre aux autres en exprimant avec conviction, avec enthousiasme, tout l’'émoi que devant elles il a savouré en les découvrant. Ce rôle salutaire, Diderot l’a rempli le premier avec une intelligence et un caractère qui font de lui
le père véritable des Salonniers modernes; son système a plus ou moins inspiré admirable compréhension des beaux-arts dont témoignèrent notamment Théophile Gautier, Charles Baudelaire et Thoré-Burger. Celui-ci fut, parmi mes prédécesseurs à l'Indépendance belge, le plus illustre et un des plus écoutés. Son exemple excuse ma résolution de publier en volume mes modestes critiques. En lisant ses si spirituels et si pénétrants Salons, je me transporte en pensée, grâce à la chaleur du style et à la fermeté de l’argumentation, à l'époque où il était le titulaire de la critique d'art du grand journal auquel j'ai l'honneur d’appartenir.
Ces pages-là sont tout animées encore de la fièvre que mettait en l'esprit de leur auteur le combat qu'il menait pour amener le triomphe des talents dont il proclamait l'originalité et la puissance. Ses livres reflètent, ainsi qu'un clair miroir, les luttes esthétiques de son temps et enregistrent l’évolution alors accomplie; ils restent des documents qu’on consulte avec fruit, car ils nous renseignent sur l’état des beaux-arts à l’époque de leur publication. Ils ont donc, ces volumes, leur raison d’être. Mon Année Artistique ne? prétend pas les égaler en érudition, ni en style. Elle n’est que le tableau du mouvement esthétique belge, consciencieusement tracé par un critique familiarisé lui-même avec la technique de l'art ; le lecteur voudra bien, par conséquent, reconnaître à ce critique, initié à la difficulté matérielle de réaliser une œuvre, quelque compétence à discourir d’une matière dont les profanes parlent d'habitude avec désinvolture et détachement; ces derniers démontrent assez qu'ils n’ont jamais trouvé dans l’affectueux commerce de l'Art une joie profonde et une émotion réfléchie.
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LA PREMIÈRE EXPOSITION DU CERCLE ARTISTIQUE o
Jeudi 4 janvier 1906.
Elle n’est guère sensationnelle, l'exposition inaugurale de l’année au Cercle artistique et littéraire. Est-ce parce que, au cours de ces journées, peu de gens ont le temps de venir voir des tableaux que l’on se contente de réunir des ouvrages en général si peu remarquables? Ce serait une excuse. Il est cependant, parmi les trois artistes dont le nom figure au catalogue de cette semaine initiale, un homme au talent sûr et honnête : Armand Jamar. L’ensemble de son envoi vaut une visite et rachète l’impression ennuyeuse que procurent les productions voisines. Cet artiste chercheur a une facture adroite, trop habile même, car elle a pour résultat de confondre la matière des choses et de brouiller la ligne des objets animés ou inanimés, si elle ne va pas jusqu’à compromettre la justesse de l’atmosphère. Voyez plutôt, à ce sujet, l'Intérieur breton. C’est d’ailleurs dans ces intérieurs qu'Armand Jamar excelle; il est, pourrait-on dire, le chantre de la pénombre; il se plaît à rendre avec certain charme l'intimité des logis rustiques, où la flamme de l’âtre met des lueurs tendres, dorées et caressantes sur les profils des meubles et des gens; les Propos g'alants en témoignent de façon particulière. Ces qualités se retrouvent en des toiles qui nous présentent des logis moins rustiques, mais tout aussi pittoresques, tout aussi enténébrés, mais où la clarté du ciel pénètre timidement, discrètement, par des croisées à moitié fermées par des rideaux discrets. Nous aimons de regarder à ce propos : la Lettre, Indécision, l'Heure du goûter et surtout la Famille du Pêcheur, d’une tonalité si chaude, d’une ambiance si placide et si agréable.
Dans la plupart de ces œuvres règne une harmonie puissante, aux ombres rouges, aux glacis pourprés, qui reflète
la vision du peintre, comme le bleu est inséparable de l'interprétation esthétique de beaucoup de maîtres modernes. En ce sens, on est enclin à penser que M.Armand Jamar voit en rouge, car il n’y a dans cette vision rien de cruel, ni de terrible... C’est même plutôt un artiste aux préférences sentimentales qui se laisse aller, en face de la nature, à abandonner son cœur aux sensations les plus attirantes, les plus vives. Il recherche les spectacles qui l'émeuvent, qui le transportent et l’éloignent du positivisme trop prononcé malgré tout de ses sujets habituels. C’est alors, de préférence, vers le large qu’il tourne son regard. Et ce large, il parvient parfois à en exprimer avec fougue la mélancolie immense, la navrance désolée, la terrible impétuosité : l’Eclaircie, l'Océan sont de belles pages, d’une impression élevée, d’une facture serrée et étudiée. Et si vous voulez vous assurer de la manière heureuse dont le peintre saisit l’ambiance d’un coin de paysage et en ren le charme coloré dans une simple annotation, il faut examiner cette petite esquisse intitulée Le Vieux Pont, qui est un petit poème tout imprégné de la vie des arbres et du ciel qui les drape dans son bleu profond.
On ne retrouve pas de qualités semblables dans les sept cadres de M. A. Demol. Celui-ci est un excellent peintre céramiste, dont la technique atteint à la maîtrise. Mais dans ses toiles il reste céramiste, car il ne change point de palette. Les tons sont crus, le dessin rigide, l'émotion plutôt relative. Encore une fois, il est de ces tempéraments qui se prêtent excellemment aux applications des arts mineurs et industriels et qui ne devraient jamais franchir les bornes de ce domaine, où les victoires sont aussi honorables que dans un autre. Cette pensée serait de nature à consoler M. Herman Boulenger, s’il avait une conscience bien nette de l’infériorité des choses qu’il nous montre et dont les titres seuls sont de nature à faire rêver; car ce ne sont pas ses travaux qui nous inspireront de délicieuses songeries. Vraiment, il faut avoir une confiance illimitée en soi pour montrer les paysages peints : La Rivière, Le Ruisseau. Un apprenti des ateliers de Spa exécute avec plus de goût, avec plus de savoir aussi, les couvercles de ses boîtes en bois.
Que dire des dessins? Taisons-nous plutôt après avoir constaté que l’Allégorie des Beaux-Arts est d’une prétention qui n’a d’égale que la naïveté du dessinateur, et que l’'Harmonie spirituelle (pauvre harmonie) est comme un très médiocre Delville réalisé par un très mauvais Fabry. Ce qu’il y a de mieux, c’est l'œil un peu attendri et la bouche sérieuse et tranquille de la Jeune Femme, qui, en vous regardant, paraît s’excuser d’être en si peu flatteuse compagnie...
I1 faut regretter,après cela, la décision de la commission administrative du Cercle, laquelle a refusé l’envoi de M. Maurice Pirenne, le jeune et original artiste verviétois, qui devait compléter le catalogue de ce Salonnet. Nous ignorons quelle est la raison péremptoire qui l’a fait agir; nous nous contentons de dire qu’il est dommage de ne point voir dans la salle, à la cimaise, les dernières productions de cet artiste au talent si poétique et dont les moindres études témoignent d’une recherche qui est loin d'animer les deux derniers artistes dont nous venons de parler.
AU CERCLE ARTISTIQUE QUATRE PEINTRES o o
Mercredi 10 janvier.
Parmi les quatre artistes dont les dernières productions sont réunies en ce moment dans la petite salle du Cercle, il faut citer en premier lieu M. Aimé Stevens. Ce jeune, animé de beaucoup de vaillance, peint la figure, ce qui, déjà, est un acte courageux en un pays où le paysage requiert de préférence nos artistes; il peint la figure avec un brio extrême, avec une sûreté de main singulière, une habileté de brosse dont il devrait même souvent se méfier, car le métier trop facile fait du tort d'habitude au sentiment. La couleur de ses toiles est vigoureuse et chaude, mais dépourvue de transparence, en certains cas absolument opaque. Pourtant, combien les robes des modèles sont jolimentplissées, drapées avec élégance, sur des corps auxquels on pourrait toutefois reprocher des attitudes trop voulues, trop dépourvues de naturel. Il manque à ces poses l’imprévu de l’abandon, car l’arrangement ne donne jamais l'illusion du mouvement dégagé et instinctif. La palette de M. Aimé Stevens trouve des harmonies puissantes, qui opposent les unes aux autres des tons larges et strictement limités, rarement fondus. Le côté faible du jeune professeur à l’Académie de Bruxelles, ce sont les mains : bien que dessinateur scrupuleux, il ne sait exprimer la légèreté des doigts féminins, et sous sa brosse ils semblent de plâtre ou de poudre rose... Constatons ses qualités d’observateur et remarquons que non seulement il rend le physique de ses personnages, mais parfois leur caractère intérieur. Ainsi, dans les yeux du portrait de Mre Stevens il y a le reflet d’une vie profonde. C’est aussi le regard qui captive dans la calme et avenante effigie de M'e Cazantzis, toute de blanc habillée. Et il n’est pas jusqu’à cet exquis paysage d'automne : Le Vieux Pont, quine
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révèle le don pénétrant et poétique de ce portraitiste chercheur.
Bien que moins original, le faire de M. Edgard Rombout est également souple et large; lui aussi, en ses aquarelles attirantes, blaireaute avec une rare assurance. Quand il exécute ses jolis paysages, il s’attache à la masse, 1 l’ensemble, à l'harmonie du tout plutôt qu’à l’observation des détails et de l’accord régnant entre eux. Il adore les colorations die l’arrière-saison moirées ou les froides étendues de l'hiver; il se plaît à exprimer la désolation mélancolique des arbres défeuillés ou encore drapés dans le suprême manteau d’or des feuilles prêtes à tourbillonner dans le premier @oup de vent impétueux... Dans le Hagseland ou dans le Limbourg, que ce soit à Testelt ou à Zonhoven, il cherche les coins les plus typiques, ceux où de veilles demeures: s’aperçoivent de l’autre côté des prés, des labours oudes chemins, dans l’échappée d’un vallon ou dans l'echancrure d’ume clairière. L’Ancienne Campagne est une page au charme vraiment poétique et dans les Grands Ormes il y a un re@ueillement, une désolation que la figure de femme drapée imtensifie encore dans sa marche silencieuse, en venant vers nous. La vigueur de certaines aquarelles fait songer à la solidité de la peinture à l’huile, par exemple la Cour dle Ferme, exécutée à larges tons plats, dans un style sobre. Le morceau le plus remarquable est le Crépuscule, où les verts variés des herbes et des frondaisons éclatent dans un paysage où les lointains s’illuminert des dernières: lueurs du couchant. Il y a dans ces tonalités smaragdines des vigueurs à la Bartlett. Et après ces impressions pluttôt vives, on se sent heureux aussi de goûter la séduction plus calme, plus ralentie, que dégagent certains cadres où, au bord de rivières tranquilles, qu'enjambent des ponts rustiques ou que caressent les palettes de moulins vétustes, le peintre a laissé son âme se mêler à son métier hæbile pour lui faire comme une trame sentimentale.
François Verheyden est un tout jeune paysagiste.lIltient de famillle et on constate que, en digne fils du regretté directeur: de l'Académie des Beaux-Arts de Bruxelles, il voue à la nature un culte attendri. Il a une vision délcate,
pâle, ciaphane. On dirait que devant ses yeux il y a une gaze qui tamise les choses, les voile, même quand les anime et les éclaire le soleil ardent de l’été. Cela accentue le charme du pays flamand interprété, le rend intime et un peu langoureux. Malheureusement, les verts deviennent uniformes, les ciels gris, bien que restant profonds. La toile, la meilleure, selon nous, des six qui constituent l’ensemble de l’envoi, délicatement intitulée : L'heure des grandes ombres, est imprégnée d’une émotion communicative; une subtile harmonie règne entre ce toit rouge éteint, le mauve effacé de la tour familière et aimée de l’église de Lisseweghe dominant la maisonnette rustique et recueillie, et les verdures estompées de la prairie devançant cet ermitage d’artiste au talent prometteur.
Avant de quitter cette exposition, jetons un coup d'œil sur les envois maritimes de M. L. Valckenaere ; ces morceaux, sans prétention, d’ailleurs, ont pour eux la gaucherie du débutant et la franchise de l’inexpérience. Il est possible qu'avec de la persévérance, et, le temps aidant, l'élève en question puisse trouver un jour quelque chose à dire. En attendant, c’est de l’absolue incohérence. Mais parmi ces tableaux uniformes, nous trouvons une petite toile où le peintre a réalisé un effort énorme dans l’exécution d’un joli effet lunaire qui fait vaguement songer à Binard, le chantre merveilleux des nuits où veille Phœbé attentive.
LE SALON DU CERCLE POUR L'ART Mo" 0"0o 10