LES PEINTRES
Dimanche 14 janvier.
Quatorze ans. C’est d'ordinaire, pour une société artistique, l’âge mûr; et même combien en est-il qui sont mortes avant cet âge? Le Pour l’Art donne un orgueilleux démenti à la tradition qui veut que, dès la dixième snnée, un cercle de peintres et de sculpteurs a dit ce qu’il devait dire et n’a plus qu’à se taire désormais, s’il ne veut point se répéter. Il aura, lui, bientôt trois lustres, et cette fois encore il s’offre à nous dans la plénitude d’une jeunesse ardente, fougueuse et débordante. Et ce qu’il y a d'admirable dans cette jeunesse, c’est qu’elle puise son essence dans le double caractère de notre race, car les expressions wallonnes voisinent avec les expressions flamandes et se différencientéloquemment les unes des autres. Les peintres sont naturellement en majorité et leurs tempéraments sont d’une diversité peu commune. Parmi eux il est un groupe de ttrois hommes dont la vision est pleine de splendeur ; deux sont universellement connus : Albert Ciamberlani et Emile Fabry. Le troisième ne l’était point; il surgit de l'ombre par un coup d’éclat d'autant plus surprenant, d'autant plus joyeux à enregistrer, qu’il est imprévu. C’est de Prosper Colmant que nous voulons parler. Longtemps il hésita, longtemps il piétina sur place, à telles enseignes qu’on n’espérait presque plus qu’il retrouvât le large chemin qu'il avait suivi à ses débuts et qu’il avait volontairement quittié. Mais on se trompait, sans doute : Colmant tâtonnait, mais n’était pas égaré, puisqu’aujourd’hui il se retrouve ett se présente à nous dans l’altière fierté d’une originalité extraordinaire.
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Cette originalité n’est pas encore de parfait aloi, elle devra se dépouiller encore de certaines attaches ; mais un artiste qui sait exécuter ce que Prosper Colmant appelle les Travaux d’'Hercule est tout prêt à conquérir la maîtrise. Il y a là douze petites toiles, formant suite, et qui représentent le fils de Jupiter dans chacun de ses légendaires exploits. Sur des fonds d’or, en des attitudes osées, le héros thébaïin se cambre; ses poses ont une majesté imposante, une force tranquille et énorme; ses gestes sont puissants et aisés. La coloration est chaude et rappelle Eugène Delacroix, avec lequel, d’ailleurs, l'artiste s’apparente par son dessin, lequel est fougueux et serré. Ces tableaux sont d’une facture peu laborieuse; c’est peint par frottis, et çà et là des touches plus grasses mettent de la vigueur dans les clairs et de la transparence dans les clairs-obscurs. Tous ces groupes impressionnent presque également.
Quelle délicatesse raffinée n’y a-til pas dans la silhouette du vainqueur de la Biche aux pieds d’airain, figuré à la facon d’un Bon-Pasteur? Et la grandeur sûre de l’Hydre de Lerne aux prises avec Hercule, ou le corps à corps tragique de celui-ci avec le géant Géryon, ou bien encore le charme grave du Thésée délivré que guide devant lui son sauveur! Dans toutes ces compositions la nature participe à l’action ; c’est, croirait-on, du paysage psychologique, car par le ton, par la ligne, par l’harmonie, il est en total accord avec les héros qui s’y meuvent. Un seul reproche : certains groupes sont légèrement confus, ce qui ne signifie nullement qüe leur émotion soit inférieure à celle des autres.
Combien les vastes compositions d'Albert Ciamberlani forment avec cet ensemble une antithèse paisible et sereine. Après Hésiode, c’est Horace. Ici, c’est le style qui attire et captive, car il y a dans ces œuvres une noblesse dont nous avons déjà essayé plusieurs fois d’exprimer la poétique profondeur. Ciamberlani chante la vie sur un ton bucolique et ses ouvrages sont toujours remplis d’un clair et haut symbole. Cette fois-ci, à côté d’une série d’esquisses délicates et éthérées, il expose un vaste panneau : Honorons la Terre. Sur le fond d’un paysage synthétique, un groupe au premier plan se voit : c’est un vieil-
PROSPER COLMANT : Enlèvement de Déjanire
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lard auquel une jeune femme aux cheveux noirs tend un breuvage; à côté de cette dernière est une seconde femme, blonde. Au second plan, un moissonneur, armé du piquet, fauche le blé mür; au fond, le Temps arrive, guidé par la Jeunesse... Et là, devant nous, sur le sol, au milieu d’un linge blane, les fruits de la terre : des pommes, des raisins, du pain fait de ce froment qui nourrit l’univers... Le tout, en cette toile, se tient et concourt à proclamer la beauté de la Vie; les corps de femmes sont d’une extrême pureté de lignes, que le modelé savant et observé de leurs souples chairs nacrées accentue. N'est-ce point l’incarnation même du rythme et de la mélodie auxquels atteint le maître, en vérité un des grands créateurs de ce temps?
Tout autre est le tempérament d'Emile Fabry. Bien qu’il se plaise aussi à exprimer la vie en des compositions puissantes, il est plus analyste que Colmant et plus coloré que Ciamberlani. Sa palette recèle des harmonies anciennes; on croirait qu’il a beaucoup regardé des tapisseries patinées et qu’il a leur délicatesse de tons dans les yeux. Mais il a un sens merveilleux de la décoration et les deux purs panneaux qu’il a exécutés pour la villa de Philippe Wolfers « orneront », dans la vraie acception du terme, avec un éclat tranquille cette jolie maison de La Hulpe.
Il est un autre membre du Pour l’Art qui consacre à ce qu’on est convenu d'appeler la grande peinture : Henri Ottevaere. S'il possède des qualités, nous n’aimons pas cependant son triptyque Pacifiques labeurs. L'artiste à forcé son talent, qui ne se prête pas à ces sortes d’ouvrages; cela manque d’ampleur; les figures semblent perdues dans le paysage énorme et ne participent pas de l’identique symbole. Il ne suffit pas de faire de vastes toiles pour exprimer des choses vastes aussi. Prosper Colmant le démontre à l’évidence. Cependant, dans le volet intitulé : Le Départ pour la pêche, combien est belle d’attitude et de sentiment, en un cadre océanique très fluide, l’exquis corps d’éphèbe qui pose le genou sur une rame et vous regarde d’un œil langoureux. Par bonheur, Henri Ottevaere prend sa revanche dans son Vieux Cimetière, où il laisse parler son âme; dans ses marines, où le temps et l’air sont saisis de façon si subtile; et dans ses deux
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remarquables aquarelles, superbes symphonies en bleu, imprégnées de mystère et de séduction : la Maison de Desdémone et Nuit à Venise.
Parmi les paysagistes, nous citerons tout d’abord François Dehaspe, dont l’évolution s’accentue, lente mais certaine; ses sites sont rendus avec une certæine sécheresse métallique, qui ne permet pas aux lointainis de se fondre. Mais la ligne de ces paysages est singulièrement expressive. Ainsi, dans son Orage, nous contemplons la perspective d’un bouquet d’arbres qui est véritablement « vécu ». Nous aimons beaucoup le triptyque de l’Ardenne belge, qui exprime avec justesse et mélancolie la sauvagerie farouche du pays, son silence absolu où ne chantent que les oiseaux, et les pins dans la rafale. Dehaspe s’est surpassé dans sa Boutique du « ver à soie », un petit intérieur’ qui fait de lui un Braekeleer wallon. D'une tonalité un peu pâle, mais si observée, cette boutique a une âme; elle semble vivre avec tous ses objets futiles, toutes ses marchamdises rangées dans les rayons et dont la lumière extérieure: vient caresser la matière extrêmement suggérée. Firmin Baes, lui aussi, est sec; pourtant il excelle à choisir ses coims rustiques et à y mettre du sentiment. Le charme de son Soir est indéniable, et Sainte Anne ter Muijden, derrière le rideau de ses saules tortueux, est comme transfiguré, sous le ciel bleu, avec ses toits rouges et ses façades blanches qui éclatent dans le silence et le recueillement. Le portrait du père de l’artiste est une superbe effigie, d’une vie pénétrante qui s'accorde si fidèlement avec la jpose familière. Et quelle troublante attirance règne dans cet admirable dessin, interprétant, sur un mode moderne réussi, le Retour de l'Enfant prodigue. Certaines toiles d’'Omer Coppens conquièrent avec la même simplicité; qu'il drape une façade d'église dans le froid vêtement de la meige nouvelle, qu’il enveloppe les rues de Bruges dans le manteau des ombres nocturnes, qu'il répande le soleil en tons tamisés sur les murs des béguinages vétustes, qu’il peigne ou qu’il pastelise, l’artiste chante ses coins préférés sur un ton attendri et les reproduit d’une touche méticruleuse.
Les toiles d'Adolphe Hamesse sont toujours un peu craieuses, bien que très lumineuses; il saït donner aux
sites qui le requièrent un aspect avenant, tout en respectant leur caractitère, leur ligne, leur beauté spéciale. C’est riant, c’est pleïn de gaîté, et c’est travaillé avec une bien rare conscience et un désir constant d'atteindre au difficile idéal. Me Clémence Lacroix truelle toujours avec la même fougue ses marines et ses villages; Richard Viandier continue à hanter les mélancoliques frondaisons de la forêt de Soigne, domaine où il règne en seigneur ombrageux; Emmanuel Viérin nous séduit par la grave mélancolie de ses soirs et de ses matins rustiques. Voilà certes un merveilleux poète, qui ne voit pas dans la nature que des lignes et des couleurs, mais qui y découvre des voix, qui y perçoit des sons. Cela chante, cela captive; ce sont des pages sur lesquelles on est tenté de revenir, comme on reprend un beau livre qui vous a ému et qui, à chaque lecture nouvelle, vous étonne um peu davantage. Viérin nous enchante, nous transporte, car il touche nos fibres intimes et précise en nous certaines impressions fugitives que nous avons connues sans pouwoir bien les définir... Et combien pour cela il est supérieur à Emile Claus, qui est plus insaisissable, plus diaphane:, plus lumineux, sans doute, mais qui est moins ému. Il y a aussi de la poésie, mais plus véhémente, dans les œuvres d’Isidore Opsomer; sa couleur est vive, plaquée en larges taches solides, d’une matérialité toute flamande. Le (Calvaire, si pittoresquement établi ; l'Heure des vépres, se recommandent surtout par leur vigoureuse harmonie, leur solidité extrême et leur dessin tenace. Citons encore les paysages, les uns excellents, les autres plus faibles, de Georges Fichefet, de Léon Dardenne et de Hyacinthe-Pascal Smits et disons la beauté de l’envoi d’Eugène Laermans. D’entre ses trois tableaux, nous mettons hors pair son Cimetière de campagne. Au premier plan, une mare aux eaux livides et profondes; plus loin, des croix penchées et irrégulièrement mises en terre, dans les herbes hautes; derrière, une église villageoise, avec son clocher pointu. Une ligne lumineuse coupe obliquement la contrée désolée. Ce rayon de soleil trace sa vive traînée sur le toit de chaume, sur les murs de la nef laiteuse, sur le tertre gazonné et remd plus sombre, plus tragique, l’ensemble de ce paysage tout endeuillé, tout frissonnant de mystère, et
dont les lointains sont d’une insondable mélancolie. Nul être n’anime cette nature navrante et troublante. Par contre, les deux autres toiles voisines sont peuplées de personnages chers au peintre brabançon; dans l’une d'elles, les Foins, le crépuscule enveloppe tendrement, mystiquement, l’amoncellement des herbages qui s’estompent dans le soir tombant. Combien les travaux trop voulus, trop laborieux de François Beauck semblent d’un effarement superficiel, d’une pauvreté de facture indéniable, à côté de ces œuvres vivaces et sincères. C’est souvent gauche et trop méticuleux, ce qui n'exclut cependant pas toute émotion. Ce qu’il y à de meilleur dans l'envoi de celui qu’on appelle un peu excessivement le « maître de l’horreur », c’est son dessin du Penseur, très fouillé, très bizarre et très significatif.
Le Pour l’Art compte plusieurs portraitistes; le plus personnel est peut-être Charles Michel, le peintre élégant de la distinction mondaine. Il est maniéré avec style, exquis avec charme, d’une joliesse toute décadente, mais pleine d’esprit et de nuances. Il sait dessiner avec fermeté, saisir le caractère de ses modèles avec verve, souligner leurs attitudes avec vérité, avec familiarité, avancerionsnous, puisque ses figures sont si naturelles. Sa couleur est d’un Latin, sans vigueur, mais sans désaccord; elle se contente d’accuser la fermeté de la ligne. Et il y a une véritable maîtrise dansla perception des nuances multiplement fines qui particularisent le portrait en pied de M"° de B..., posée dans un salon où tout est plongé dans l’ombre, dans la demi-teinte. C’est dans cette demi-teinte, dans ces valeurs tendres et suaves, que Charles Michel trouve ses inspirations les plus captivantes. Et est-il rien de plus raffiné que ces Laques japonaises amoncelées sur un fond d’un carminé exquis et transparent? À côté de cet envoi, les tableaux de Franz Van Holder paraissent pesants, bien que la facture en soit alerte et brillante. La couleur est ragoûütante, avec des tons purs à la Besnard, que nul mélange n’alourdit. Mais le défaut de ces portraits est un manque de psychologie; cela est souvent superficiel. Le dessin, l’habileté de la mise en scène rachètent ces défauts, et la fermeté des noirs est d’une saveur intense. Huijb Luns,
tout en étant en progrès, manque encore de distinction ; nous entendons par là que le jeune peintre ne sait pas différencier la matière des choses. Chez lui, cheveux, chairs, accessoires, choses animées ou choses inanimées paraissent de même essence, ce qui compromet la signification de ses toiles, où les visages manquent d'expression intime. Luns a cependant un métier adfoit, mais qu'il devrait mieux assujettir à sa volonté; et il a des dons incontestables de coloriste. Quant à Joseph Dierickx, il montre des portraits tout remplis des qualités hardies qui constituent la base de l'originalité de cet artiste très convaincu.
L’intimisme de René Janssens est nimbé d’attirance, ses coins de salons et ses coins de boutiques dégagent le même charme tranquille. C'est le repos des choses et c’est la quiétude de l’air. Mais il règne en ces intérieurs une confusion qui provient d’un défaut fondamental, bien que subtil : il manque à l’artiste la réelle perception des objets, ou plutôt de leur composition. Un mur, un fauteuil de bois doré, un vase, un tapis, une glace, un bronze sont de compositions opposées et multiples, et pour rendre leur diversité il faut aussi adopter un métier divers. Chez René Janssens ce métier est inchangeant, est identique. Il en résulte un manque de vérité, une confusion, disions-nous plus haut, qui font du tort au sentiment délicat qui anime cet artiste, foncièrement épris de son art, et foncièrement accessible à la critique. Caractère sincère et vaillant, il la comprend, et c’est pourquoi nous n’hésitons pas à lui avouer cette vérité, selon nous incontestable. Nous nous empresserons, par la même occasion, de constater que cette qualité que Janssens devra conquérir pour être tout à fait un maître, on la découvre amplement chez Charles Mertens, dont le Savetier hollandais se meut en un logis pittoresque, où tout frissonne d’une vie intense, dans l'harmonie audacieuse de tons verts veloutés et chantants. Tout ici s’enveloppe de cette ambiance frissonnante que seuls les tempéraments très réceptibles savent saisir, sentir et rendre.
Examinons, pour finir cette étude de la section de peinture, les œuvres d'Amédée Lynen. Mais tout d’abord,
l’illustrateur de Thyl Ulenspieg'el est-il bien un peintre? Non; c’est, dans toute la signification du terme, un dessinateur, un enlumineur. Au moyen âge, et même au début de la Renaissance, il aurait fait un merveilleux moine miniaturiste; et si l'existence sévère et claustrale ne lui eût que relativement plu, il se serait trouvé dans sa véritable atmosphère, car toute la vérité de cette franche vie d'autrefois, qu’il traduit et chante à ravir, l’aurait entouré, aurait encadré son existence contemplative et active à la fois. Lynen, c’est toute notre race, tout notre humour, toute notre bonté, et aussi toute notre facétie. Il a une vision moderne et une âme rétrospective; il transpose dans des cités et des bourgs d’une autre époque des sentiments de tous les temps, mais qui animent des êtres dont l’allure et le costume sont aussi de jadis. De là un archaïsme délicieux,un anachronismeravissantquicharme, qui amuse, parce que nous y retrouvons tout ce qui constitue le fonds de notre race, avec ses mœurs, ses vices, ses vertus et sa bonhomie. N'est-ce point un tableau authentique que cette Veille de Fête, où les gens d’un village font les préparatifs de la kermesse prochaine et où règne encore un calme que demain les chants, les cris et les tintamarres briseront jusqu’à la nuit amoureuse et peut-être violente? Et quelle évocation chevaleresque et en même temps exquisement bourgeoise ne produit point le Salut à la Belle, un dessin rehaussé qui est comme une scène de roman à panache qu'aurait écrit un Cyrano flamand... Cela semble futile, mais cela est délicieux et l’on ne se fatigue pas de suivre tous les personnages et de se mêler à eux par la pensée et par le cœur, car tous nous sommes un peu leurs parents.
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