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et pénètre. Observez ce front dénudé ; restant silencieux, vous croiriez percevoir le battement des tempes ravinées de ce peintre immortel. Très belles aussi, dans leur simplicité, sont les plaquettes et les médailles de M. Osakar Spaniel, dont la vision sereine et correcte doit beaucoup à Roty et à Patey. Il y a cependant en ses ouvrages une fière tendance à la simplification; ce qui est particulier à cet artiste admirable, c'est la couleur qui éclate en ses compositions. Il a une prunelle de peintre. Contemplez pour en acquérir la certitude, avec toute l’attention qu’il mérite, le Portrait de jeune fille, d’un dessin si hormonieux et d’un intimisme si captivant. En somme, on peut le constater, la direction de la sculpture moderniste, à en juger d’après l’ensemble réuni à la Libre Esthétique, n’a rien des excès ni des extravagances de sa sœur la peinture. On pourrait même croire qu’elle se raccroche à des traditions fort lointaines qui n’ont rien d'impressionniste, dans le sens qu’on accorde à ce mot dans les milieux où l’on tient la palette et le ciseau.
À LA SALLE BOUTE o o SALONNET DE JEUNES
Lundi 12 mars.
Une dizaine de tout jeunes artistes ont pris possession de la Salle Boute, rue Royale. Nulle théorie, cependant, ne rapproche ces différents peintres, et c’est précisément la diversité de leurs talents qui fait l’attrait de leur charmante exposition. Quelques-uns des membres de ce groupe éphémère sacrifient aux tendances de l’art nouveau, certains mêmes en sont encore à pratiquer le système pointilliste, qui est déjà démodé, et que la plupart de ses adhérents de la première heure ont abandonné depuis. Pour « pointiller » aujourd’hui, il faut presque plus de courage que n’en montraient, il y a vingt ans, Seurat et ses disciples. C’est pourquoi il faut admirer M. P.-N. de Kessel, qui nous montre des compositions d’une harmonie de tons extrêmement délicate, dont les personnages s’estompent tellement dans l'ambiance qu'ils semblent fantasmagoriques. Ce procédé permet d’escamoter le dessin; et pourtant l'artiste a de l’acquis. Sa Fillette blonde et sa grande figure de femme sont d’attitudes heureuses; tout cela est d'un doux visionnaire, qui recherche les nuances exquisement fondues.
Avec quelle fougue éclatent, à côté de ces toiles pâles et laiteuses, les ouvrages de M. Jean Le Mayeur, que nous avons découvert l’autre jour à la Libre Esthétique! Voilà un peintre de race, de trempe merveilleuse, et quiiraloin; la santé plantureuse respire en ses tableaux, où les couleurs sont puissantes et pures, mais s'accordent si prestigieusement dans l’atmosphère vibrante. C’est là du luminisme dans la vraie acception du terme, du luminisme qui n’est point basé sur des raisonnements scientifiques, du luminisme tout simple, du luminisme, enfin, qui est l'expression d'un œil qui voit clair et qui pénètre la splendeur de la
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nature. Les quinze cadres que nous montre M. Jean Le Mayeur ne sont point supérieurs à ceux qui le représentent en ce moment à l’Ancienne Cour; ils sont même moins poussés, ont des allures d’esquisse et de pochade. Mais combien on peut examiner à l’aise le tempérament de saine exubérance de ce chantre emballé du soleil... Tout vibre, tout bouge, tout est actif en ces toiles brossées avec emportement, comme si le peintre était inquiet de ne pouvoir exprimer assez vite l'impression qui vient de l’étreindre devant le site choisi. Quel degré de transparence mauve dans la petite marine au ciel fluide! Et la rutilance presque intime de l’Impasse, et l’exquise fraicheur du Printemps, qui est joyeux comme une musique aux notes de cristal...
Le meilleur éloge à faire de M. François Verheyden, c’est de constater qu’il « tient » malgré le terrible voisinage de M. Le Mayeur. La palette du fils du célèbre paysagiste s’est éclaircie depuis sa dernière exposition du Cercle; et c'est dans le Midi que le peintre est allé se laver définitivement les yeux. Il a déchiré la gaze qui drapait sa vision et engrisaillait, enténébrait un peu le pays qu’il interprétait autrefois. Cette fois ses vues de la côte d'Azur, ses coins des côtes méditerranéennes sont enveloppées dans la pleine lumière; une évolution radicale s’est opérée et, bien que les tableaux que nous rapporte M. Verheyden soient plutôt des esquisses, voire des pochades, des annotations hâtives, il nous est permis d’en augurer des résultats plus définitifs et plus profonds. Encore un impressionniste : M. Jean Parmentier, dont les cinq études faites à Knocke révèlent un caractère chercheur, bien que le métier ne soit nullement original. Beaucoup d’autres avant M. Parmentier ont pratiqué cette facture par petites touches longues et maigres... et en sont revenus. Lui aussi reviendra à un métier moins voulu, qui ne lui permettra plus de laisser transpercer le champ vierge de la toile plus qu’il ne convient.
Avec M"° $. Catz-Enthoven nous retombons dans la matière, mais une matière solide et ragoûtante; cette paintress possède une patte — qu’elle nous passe cette expression d’atelier — habile et vive, bien que parfois
bien lourde pour une femme; elle travaille avec une ivresse irraisonnée, se contentant de ses facultés de coloriste pour établir le charme de ses tableaux. Elle arrive ainsi à de curieux résultats : son coin de canal, sur lequel est jeté un pont rustique, rappelle Breitner par sa mise en page et son exécution; plus loin, nous admirons des têtes de Zélandaises, très observées, des intérieurs dans le genre de ceux qu’affectionne Jules Potvin, des natures-mortes, tout cela un peu rude, un peu hâtif, mais réalisé par un peintre singulièrement bien doué pour faire davantage. Le pastel est manié avec assurance par M. E. Tillmans; toutefois, ses nombreuses effigies sont froides et compassées ; on dirait que les modèles, en posant devant l'artiste, s'interrompent de respirer, s’immobilisent totalement, pour permettre qu'on saisisse plus facilement toute leur ressemblance. En général, la facture est laborieuse et fouillée avec maniérisme; cependant, le profil de femme n° rg est vivant dans les traits, aisé dans l’expression et harmonieux dans la couleur.
Le plein air et l’intérieur requièrent à des titres pareils l'attention de M. Dolf Van Roy; ces deux genres, il les pratique avec la même adresse, la même sûreté de main. Mais, d'habitude, le contour des choses est trop arrêté, trop sec; quand il se débarrasse de ses défauts, le peintre atteint à de l'ampleur et au sentiment. Lorsqu'il exécute Loin du monde, un béguinage recueilli, il a des nuances mauves de la plus délicate transparence; même transparence fluide dans les ombres bleues de sa Tranquille demeure. Sa Nature-morte est délicieuse d'harmonie pure; et une singulière et captivante poésie monte de cette vétuste maison drapée dans le soir et que précède, à gauche, un christ en croix, plongée dans l’ombre qui doucement tombe sur la terre endormie. M. Willy Thiriar débute de façon magistrale; c’est un dessinateur d’une habileté extrême et d’un talent sûr. Ce talent n’est guère teinté d'émotion; il est surtout fait d'adresse et de facilité. Mais quelle joliesse, quelle grâce dans ses portraits nerveusement campés sur des fonds diaphanes et légers, si en harmonie, suppose-t-on, avec l’âme fine et un peu futile des modèles. La Baigneuse a l’élégance du style, la lim-
pidité d'ambiance d’une composition d’Auguste Donnay; il arrive que la vision de M. Willy Thiriar se fasse plus grave, plus solide, plus ferme, comme le prouve ce simple Croquis (n° 48) dont les noirs ont la saveur nerveuse et grasse d’une eau-forte. Pour finir l’examen de ce ravissant salonnet, signalons l'envoi de M. Paul Vanderlinden, le moins personnel des neuf exposants de la rue Royale; il est assez terne et ses travaux sont encore tout imprégnés de l'influence de l’Ecole. Il lui reste à trouver sa voie, mois il marchera victorieusement quand il l’aura trouvée, car il sait comprendre le poétique et pittoresque langage de la nature.
AU CERCLE ARTISTIQUE ÉMILE VAN DOREN o o ET ALBERT SOHIE o o
Lundi 12 mars.
I1 y a une différence de métier et de vision essentielle entre les deux peintres dont les œuvres ornent en ce moment la cimaise de la petite salle du Cercle; ces deux paysagistes sont aussi opposés qu’on peut l’être et cependant ce qui les rapproche, c’est une adoration pareille pour le pays où ils travaillent de préférence et qui les inspire. Ils ne s'expriment pas avec la même intensité, car leurs talents n’ont point la même profondeur; et pourtant chacun a des qualités que son voisin n’a pas, tout comme chacun a des défauts qu’on ne découvre pas chez l’autre... Albert Sohie a un faire large, primesautier, d’une ampleur toute décorative, d’une couleur souvent savoureuse, bien que violente et manquant de fondu, d'accord. Il peint par plans étendus ; ses impressions principales, il les obtient au moyen d’une brosse habile qui ne s’arrête qu'aux effets généraux, bien qu’elle ne dédaigne pas de pénétrer le détail des choses, des eaux notamment et des vieux murs. Pourtant, jamais le détail n’est dommageable au tout.
Il arrive que l’exécution de telle toile soit d'une habileté trop satisfaite d'elle-même, d’une adresse dont l’artiste ne devrait point se contenter de tirer un parti si facile; toutefois, c’est d'ordinaire vu par un œil de peintre, et d’un peintre coloriste. Nous n’en voulons pour preuve que le Quai, où règne une belle lumière blonde, enveloppant les maisons, la barque et l’onde, et qui rend plus profond le bleu du ciel. Une simple esquisse, Journée de vent, peinte avec une verve aisée, est d’une atmosphère réussie et d’une heureuse mise en page. C’est là, d’ailleurs, un des bons apanages de M. Albert Sohie; ce choix favorable du sujet, on le constate aussi dans le Soleil d'automne, qui
est d’un éclat doré et d’un charme chaud et recueilli. De cette œuvre, cependant assez matérielle, émane une poésie indéfinie. Les dons décoratifs de ce talent qui évolue sont marqués particulièrement en deux tableaux africains : Rue tunisienne et le Marabout, d’une évocation vraiment pittoresque. Nous aimons moins les sous-bois de M. Albert Sohie; ils sont peints avec une conscience, avec une observation extrêmement sincères.Mais, en plantant son chevalet devant ces sites sylvestres d’'Ardenne, le peintre semble avoir bridé son âme : rien du mystère émouvant, de l'inconnu fiévreux des futaies lointaines et attirantes ne vibre parmi ses frondaisons peut-être justes de tonalités, mais sans vibration et sans grand émoi.
Plus méticuleux que son compagnon de salle, est Emile Van Doren; malheureusement, il a un métier énervant, pour ne pas dire crispant. Cet admirable artiste a adopté une facture qu'il devrait amortir, noyer, pour donner à ses œuvres le prestigieux caractère qu’elles auraient incontestablement sans cela. Pourquoi ces petits traits parallèles et presque identiques à l’aide desquels le pinceau attentif de l’artiste prétend exprimer la nature diverse des choses? Ce procédé dégage de la monotonie et porte un préjudice au sentiment délicat qu'Emile Van Doren parvient à mettre en toutes ses productions. Car, moins violent, plus attendri qu’'Albert Sohie, il est aussi plus poétique. Avec un rare bonheur, il saisit le charme intime du paysage et enregistre, dirait-on, la voix des eaux et le murmure des arbres; il exprime si finement, si nostalgiquement les hautes herbes que l’automne a dorées autour des étangs et des mares désolées de la Campine ou du littoral flamand. Si le Chemin de l'Abbaye des Dunes à Coxyde est plutôt d’un rendu assez fantaisiste, il faut goûter sans réserves la désolation intense des Lueurs crépusculaires, une noble page où la lune d’or pâle se réfléchit si mélancoliquement dans une eau sans ride.
La Mare aux chênes n’est pas moins troublante, avec l’échappée sur une étendue vaste et attirante. Dans de petits tableaux même, M. Emile Van Doren sait mettre quelque chose à lui : le Moulin dans les Dunes se profile au fond d’un coin de pays singulier, où le vent, au premier
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ILAXS BALUSCHEK : La gare
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lileuses de lin
à Waren, Hollande
MERE MAINAUX IS À.
LÉON FRÉDERIC : Le paysan mort (musée de Bruxelles)
FERNAND KINOPFF : Une jeune femme anglaise (marbre
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plan, à creusé bizarrement le sable recouvert d’une végétation rabougrie et tenace. Pour peindre Mars en Campine, l'artiste a adopté une technique plus pleine, plus grasse, plus truculente aussi, moins précieuse. Cela ne l’a pas empêché de l’imprégner de son âme et de sa ferveur. C’est une belle page, sobre et tranquille, où l’on ne pourrait reprocher qu’un peu de sécheresse dans la ligne extrêmement et radicalement horizontale des lointains mystérieux. Et voici le Cabaret en Flandre, délicieuse oasis perdue parmi les labours; nous y savourerons une minute de frais repos, à l'ombre des tilleuls, dont les feuillages enténèbrent délicatement le pignon de l’avenante auberge, contre le mur de laquelle un vieux banc de bois peint en vert semble nous tendre des bras amis... Mais ce repos est éphémère et, reprenant notre chemin, nous goûtons une impression nouvelle : le Soleil d'hiver nous ramène aux bords des eaux désolées et désolantes qu'Emile Van Doren préfère, parce qu'il les comprend mieux que toutes les autres pour avoir souvent lu en leurs pages confidentielles.. Une fois de plus il parvient, en ce morceau réussi, à nous impressionner par le charme mélancolique et le caractère reposé de sa vision pénétrante et pleine de tendresse.
AU CERCLE ARTISTIQUE ET LITTÉRAIRE EXPOSITION MAURICE BLIECK 0 0 o o
Samedi 17 mars.
L'exposition des œuvres de Maurice Blieck continue la série de salonnets remarquables qui se sont succédé cet hiver dans les locaux du Cercle artistique et littéraire. Elle est même une des plus attrayantes de celles qu’il nous a été donné d’admirer durant ces derniers mois. Maurice Blieck est, en effet, parmi les jeunes peintres d’aujourd’hui, un des mieux doués. Fidèle à la tradition de santé et de vigueur de nos maîtres nationaux, il se rattache au glorieux passé par sa vision pittoresque, plantureuse et puissante ; il s'exprime de façon personnelle en recherchant d’intenses vibrations d’atmosphère dans des sites d’un pittoresque bien moderne. Comme la plupart de ses collègues, Maurice Blieck a eu des commencements timides, mais jamais incohérents; très inquiet, il savait cependant discerner son but. Ce but, il le poursuit toujours, mais le travail de ces dernières années le montre marchant sur le beau chemin qui y mène directement. Il se rapproche de son idéal et l’époque n’est pas lointaine où Maurice Blieck aura acquis tous les moyens de le conquérir.
Attiré par le spectacle varié et imposant des sites maritimes, l'artiste s’est fait le chantre des ports flamands; il les traduit aux différentes heures du jour. La fumée des cheminées poussives, la sueur des marins etdes débardeurs, la vapeur qui monte de l’eau copieuse, toute cette atmosphère humide et fiévreuse qui drape les choses et les êtres, Maurice Blieck l’exprime avec intensité. La toile la plus complète est en l’espèce le Navire dans les brumes; un steamer monstrueux, amarré à un quai, nous montre l’'éperon formidable d’une carène peinte en noir et en rouge. Cette masse écrasante s'enfonce et se reflète dans une eau profonde et transparente; au loin, c’estlasilhouette
indéfinie, estompée du havre vers lequel la brise emporte, dans un ciel nuageux, le panache fuligineux qui s’exhale de la cheminée jaune. Et le bruit de cette cheminée est comme le souffle de ce monstre de fer qu’on charge et qu’on emplit... Dans le Nocturne, le paysage aquatique se modifie; ici, le transatlantique profile son ossature noire effarante sur le ciel ténébreux, sur les eaux d’encre. Et, antithèse éclatante, sur le pont, les feux vacillants qui illuminent la manœuvre éclairent les agrès. Le caractère maritime, l’air mouillé, d'ordinaire tout saturé d’effluves salins, est rendu aussi prestigieusement en des pages plus reposées, dont les éléments sont empruntés à des coins moins formidables et, pourrait-on dire, plus intimes : le Chenal à marée basse, l'Entrepôt à Bruxelles, Dans les Bassins à Anvers.
Ces œuvres-là sont bien de notre sol, avec leur ambiance grise et mélancolique et un peu froide. Cela est peint avec fougue, avec une sorte d'ivresse heureuse, qui évoque la matière et proclame sa ragoûtante solidité. La touche est grasse, parfois un peu pesante, un peu appuyée, mais il découle de la brosse une si vigoureuse et si saine harmonie qu’on passe volontiers sur la lourdeur de l’exécution, car on devine que le jeune maître s’en corrigera et donnera bientôt plus de légèreté à sa facture. Pour se convaincre de la solidité de cette touche et de la puissance de là palette, admirez les Vieilles bicoques. Le métier est truculent, la couleur d’une force singulière, bien qu’un peu bitumeuse par eudroits; une inobservance des plans confond les objets. Nous préférons à ce morceau, l’Impasse, tableau plus solide encore, mais plus juste, d’un dessin ferme, d’une perspective sentie qui met les murs, les pavés, les eaux, le quai, le ciel à leur place véritable. La vision de Maurice Blieck s’éclaire complètement dans le Canal zélandais, où chantent les verts, les jaunes, les bruns, les gris, les blancs, les roses des quilles des bateaux, des voiles, de la rivière, des maisons sur les rives, dans l’écrin bleu du ciel mouvant. Même joie, même robustesse vive Dans les Dunes, où le sable et les herbes malingres, les vallonnements et les chaumières paraissent frissonner tendrement sous une caresse qui s’étend jusqu'aux lointains, plongés dans une lumière blonde ensoleillée.
Maurice Blieck peint la figure avec moins de succès que le paysage. Son tempérament n’est point celui d’un portraitiste. Il faut, pour exprimer un visage, un œil plus scrutateur, une psychologie plus pénétrante et aussi un métier plus attentif aux subtiles nuances de la chair et au langage mobile des traits. Les étoffes cependant sont traitées avec une ampleur toute décorative, car Maurice Blieck comprend le sobre agencement, le drapage souple du costume, comme il comprend le pittoresque des sites rustiques ou maritimes. Et sa brosse, pour les exprimer, à la même nervosité, la même fermeté grasse et large, ce qui est peutêtre un défaut, car, selon nous, à chaque genre doit s'adapter un métier particulier, nourri ou délicat selon le sujet que l’on traite. La Dame en gris a des tonalités d’une saveur tamisée, d’une harmonie amortie et discrète dont la note vibrante du parasol rouge accentue encore l’atmosphère tranquille. Mais, répétons-le, bien que ces portraits soient brossés par un artiste convaincu et sincère, ils attestent que leur auteur sait mieux lire dans la nature que dans le cœur, qu'il saisit mieux le caractère pittoresque que le caractère moral et que la terre, le ciel et les eaux sont plus familiers à cet œil que le corps humain, sa chair frissonnante et sa beauté active. Ne les analyse-t-il pas depuis plus longtemps, puisqu'il en à fait son domaine essentiel ? A force de travailler, il peut cependant arriver à donner de ses modèles des interprétations émues et attachantes : à preuve le Portrait de Madame Giroux, dont la pose est naturelle, la physionomie vivante et ouverte et le corps bien dessiné sous un vêtement noir dont l’étoffe est enlevée avec un brio somptueux. Pourtant, Maurice Blieck est avant tout un paysagiste de race, un des beaux paysagistes de notre pays, si riche en peintres de talent.
LES ŒUVRES RÉCENTES DE JULES POTVIN o o
Samedi 24 mars.
Il n’est rien de plus agréable pour le critique que de pouvoir enregistrer l’évolution d’un artiste de mérite qui, tout en ayant beaucoup travaillé, n’était cependant pas arrivé à sortir d’une ornière profonde. Tel est le cas de M. Jules Potvin. Après de longs mois d’inaction apparente, mais remplis d’un labeur au fond duquel il a tenté de trouver la consolation d’un double deuil affreux, il nous revient transformé. On se rappelle les productions bitumeuses et lourdes de ce peintre, d’une facture pesante et trop libre que rachetaient par bonheur de hautes qualités de coloriste et de metteur en page. Aujourd’hui, sa palette s’est éclaircie; c’est là le résultat remarquable de longues et laborieuses études scrupuleusement entreprises devant la nature, en ce pittoresque village brabançon de Saventhem, que le fils du chantre généreux de Satires et Poésies préfère à tout autre pour sa clarté blonde et ses venelles bordées de chaumières anciennes.
On sait que Jules Potvin se plaisait autrefois aux effets de lumière artificiels ; il n’a point tout à fait abandonné ce besoin jadis impérieux de les traduire. Mais, en sacrifiant à cette manière, il s’applique à montrer que ce n’est pas uniquement en pénétrant le paysage du pays natal que son œil s’est purifié. L’Eau-forte est de la famille de la Photographe, vue au Cercle il y a quelques années; à la lueur d’une lampe, une jeune femme regarde une épreuve dont le verso fait un carré ténébreux dans la chaude atmosphère. Sur la scèneest le titre d’un simple portrait féminin présenté de face ; le modèle a des cheveux d’or et des yeux bruns un peu langoureux. Le corsage de soie rose, l’her-
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mine blanche du manteau de théâtre, la dentelle grise du col, le fond vert où se découpe l'effigie, tout cela constitue un mariage somptueux et riche, comme sorti du pinceau d’un Gustave Moreau plus matériel. Voici encore la Liseuse, dont le menton et la main droite où il se pose sont caressés par la lueur de la lampe à abat-jour vert. Ces morceaux sont encore pleins de certains des défauts qu’on reprochait naguère à l’artiste; mais ils sont déjà plus observés, plus fouillés aussi, sans cependant se distinguer par une légèreté de métier bien indiquée.
Cette légèreté, Jules Potvin l'indique déjà nettement dans une série de cadres qui constituent, pourrait-on dire, le fruit d’une significative période de transition. Çà et là, c’est encore assez lourd; mais les bruns artificiels s’éliminent de la palette, la forme des choses perd son aspect anguleux, l’air commence à circuler plus librement. Le Petit Pont, jeté sur la fantasque et poétique Woluwe, oppose les pierres vétustes de son arche en plein-cintre aux eaux transparentes où elle se prolonge en se reflétant, au mur blanc d’une maisonnette transriveraine, aux herbes tendres d’une berge en pente. Enregistrons une nouvelle étape dans le Village de Saventhem, traité à la façon du vieux Wauwerman, quand il donne pour fond à ses belliqueux personnages quelque bourg délicieusement éthéré. A droite, une saulaie devant une digue; à gauche, des bouleaux bordent la Kleinbeek. Au premier plan, un marais; plus loin, des pacages; tout là-bas, la charmante agglomération aux toits rouges, parmi des arbres, qui se découpent sous un ciel délicatement bleu et mauve.
Ces tons subtils et fins, si particuliers à nos atmosphères brabançonnes légèrement humides, nous les retrouverons désormais dans toutes les toiles du peintre, en beaucoup de nuances et de valeurs diverses, mais sans cesse utilisées avec un sens charmant, avec une observation intense des heures du jour et du crépuscule. Elles mettent comme une imperceptible gaze sur le mur savoureusement blanc de l’Ecurie et tissent une sorte de séduisante poésie autour du village de Saventhem, pris cette fois des hauteurs de la chaussée de Louvain, et dont le ciel très bleu est animé par des nuages neigeux qui moutonnent. Dans cette œuvre,
Jules Potvin est en parfaite possession de sa manière nouvelle; c’est la complète purification d’une vision hier encore opaque et lourde et qui s’est muée en une sérénité prometteuse. N'y a-t-il pas un abîme entre les tableaux qu'il brossait dans le temps et cette éclatante Cour de ferme, qui chante par toute la joie de ses murailles chaulées, de son toit vermillon dont la masse, sous un ciel d'azur limpide, projette des ombres bleues transparentes? Même preuve d’une transformation progressive dans l’Hiver; les blancs de la neige recouvrant les labours à l’orée d’un bosquet, les blancs lointains des demeures champêtres, les blancs diaphanes des nuages, tous sont de tonalités diverses et harmonieuses et sont peints avec une nervosité puissante et sûre. Ici, les tendres couleurs mauves du ciel lointain sont du plus joli effet, tout comme en ce coin de ciel que laisse apercevoir l’Abside de l’église de Saventhem, une page des plus pittoresquement établies.
Pourtant, c’est dans le Saint du chemin que le jeune artiste a réalisé le plus grand effort et mis le plus fervent souci de l’idéal qui le préoccupe. En son revêtement de briques disjointes et usées, une chapelle rustique se dresse au bord de la route; un béquillard, la casquette entre les doigts, debout devant le petit monument, s’appuie sur ses deux bâtons. Il baisse sa tête nue et il semble qu’on perçcoive, se mêlant aux murmures de sa prière, les sons lointains de la cloche sonnant l’angelus à l’église, dont la tour pointe là-bas parmi les toits roses et les arbres émeraudes... Le paysage est rendu avec style; son dessin a une ampleur qui s'accorde bien avec la couleur très claire, très sentie des herbes, des labours, de la haïe vive, du chemin jaune qui se perd dans la perpective distante. M. Jules Potvin, sans s’en douter, par le hasard de son inspiration et le choix de son site, s'apparente, grâce à cette toile superbe, à deux maîtres illustres : Bastien Lepage et Théodore Verstraeten. 11 commence à se rendre compte qu'il n’y à pas que des silhouettes et des effets passagers dans la nature, mais que les éléments animés et inanimés s'entendent à exprimer des sentiments, des états d'âme, oserions-nous dire. Et c’est en les transposant
sur toile au moyen de lignes, de formes et de couleurs, que les artistes atteignent à la génialité. Constater un progrès dans ce sens chez un jeune artiste qui semblait ne point se préoccuper jusqu'ici de ces problèmes, n'est-ce point indiquer une orientation qui peut être abondante en résultats heureux?
ISIDORE OPSOMER : Zatérieur
2 LEA MALNAUX2E A:
CARI LANGHAMMER : Soir Ù
EMILE CLAUS : HMalinée de juin
ANDRÉ CLUYSENAAR : Portrait de Madame C..….
AU CERCLE ARTISTIQUE ET LITTÉRAIRE PAUL MATHIEU ET JACQUES MARIN o o
Lundi 26 mars.
Paul Mathieu est le poète de l'étendue ; il a besoin, pour s'inspirer, de plonger les yeux dans la distance, de ne point y rencontrer d'obstacles, de laisser sa pensée errer au loin, parmi la rêverie qui monte des prés, des labours et des hameaux. Il recherche de préférence les pays plats, aux perspectives énormes; et il les aime surtout quand la clarté plénière les enveloppe, les nimbe, car alors rien ne s'oppose à ce qu’il les embrasse d’un seul regard attentif et ému. C’est par exception que, rompant avec cette habitude, il dresse au deuxième plan de son tableau : En Brabant, merveilleuse synthèse de notre province, une digue un peu paresseuse barrant le paysage; mais encore y ménagerat-il une échancrure au delà de laquelle il pourra apercevoir des côtes plus lointaines et diaphanes, dominant la masse éthérée de l’agglomération rustique. Rarement aussi, et logique avec lui-même, Paul Mathieu estompe les arrièreplans de ses sites ; dans sa Tombée du jour, la brume gaze les fonds et les idéalise profondément.
Toutefois, pour que Paul Mathieu atteigne à l'expression supérieure, il a besoin de la totale lumière du jour. Alors sa vision s’épanouit ; il rend le Brabant et la Flandre non pas en vigueur, en force, mais en tendresse, en charme tranquille, ce qui est une façon sincère et compréhensible d’interpréter des contrées où les pluies rendent la verdure plus tendre qu'ailleurs, les ciels plus vaporeux et où descend une fine mélancolie sur les bourgs, sur les champs, sur les bois et dans le cœur des hommes. Paul Mathieu exclut cependant ceux-ci de ses œuvres, où la nature est plus parlante parce qu’elle s'offre nue et solitaire; il saisit la physionomie du pays, ses sites donnent la sensation de la saine nature et de la nature vécue. Et ces sites, il les