CHAPITRE IV
U SAISON DES VENTES. — Ce qu'était le commerce des objets d'art au xvm* siècle et ce qu'il est à présent ; la littérature des catalogues; les experts et les commissaires-priseurs les plus célèbres; MM. Pillet et Escribe. — Les principales ventes delà saison.
A. partir du mois de novembre jusqu'au mois de juin, chaque année, Phôtel Drouot est le théâtre le plus bruyant et le plus animé où se rencontre le monde artistique : quiconque prétend se. tenir au courant de ce que fait ou de ce que dit ce monde du prix des tableaux et de leur roulement à travers les collections européennes, doit s'astreindre à braver les cris et les cahotements de la foule pour épier dans ses évolutions le marteau des commissaires priseurs. Le spectacle est pittoresque et rempli de surprises. Commissaires, amateurs, experts sont les acteurs principaux de cette maison où se jouent tant de pièces bizarres, comédies, drames ou vaudevilles ; et les rôles sont si joliment distribués, les imbroglios si prestement conduits, que la plupart du temps le public, ne connaissant pas les coulisses-et n'ayant pas vu apprêter les décors, s'extasie avec candeur sur l'imprévu des événements.
Un écrivain spirituel a tenté d'expliquer les secrets du 'temple en publiant les Mystères de Vhàtel des YeriUs. Mais, outre que ces mystères ne sont pas plus difficiles à connaître que ceux de la Bourse, où les fluctuations du 3 pour cent ruinent plus de gens qu'elles n'en enrichissent, ils n'ont de raison d'être que dans la finesse, le goût et le savoir de ceux qui les mettent en œ^vre, c'est-à-dire qu'ils varient in<;essamment. L'hôtel Drouot, pour l'observateur, est un miroir où se réfléchissent librement les plus singulières passions, Molière y eût trouvé des types variés, et l'histoire contemporaine, pour le Bachaumont qui en racontera les anecdotes, y sera exprimée par d'instructifs et intéressants épisodes. N'est-ce pas dans ce bazar que viennent échouer les épaves des existences riches ou pauvres? La collection somptueuse d'un millionnaire, les dentelles d'une actrice, les dernières toiles du peintre qui meurt, les précieuses reliques du vieil amateur, les chefs-d'œuvre du génie humain comme les défroques souillées qui n'ont- de prix que par le souvenir, tous ces témoins muets de tant de choses, après des fortunes diverses, viennent là, partent et reviennent encore pour reprepdre; avec de nouveaux maîtres, de nouvelles- destinées.
L'hôtel Drouot n'existe que depuis 1854 ; en ces vingtcinq ans, que d'objets d'art n'a-t-il pas vus dont.il serait curieux dénoter tour à tour la hausse et la baisse? Sans vouloir ici essayer ce travail, on trouvera peut-être inté-
ressante la comparaison des ventes actuelles avec les ventes anciennes, dont l'origine est peu «connue. Au siècle dernier, le commerce des tableaux et de ce que Ton appelait la curiosité était déjà florissant, mais les ventes
se faisaient à domicile. C'est, je crois, la comtesse de Verrue qui ouvre à cette époque la liste des grandes ventes. Cette Pompadour transalpine, comme Ta dit un écrivain, reportait sur les tableaux de Bon Boullongne et sur les maîtres des Pays-Bas une partie de la tendresse que lui dispensait son ducal amant. Parmi les célèbres collectionneurs, on comptait le prince de Conti, la duchesse de Mazarin, les ducs de La Vallière, de Broglie, de Ghoiseul, les maréchaux d'Estrées et de Noailles, les marquis de Beringhem; de Vence, le cardinal de La Fare, Tabbé Leblanc, Tabbé Fleury. La bourgeoisie elle^ même avait les siens qui s'appelaient les Lorengère, les Mariette, les Gersaint, les Lebrun, le bijoutier Langraff, dont les magnifiques tableaux ont enrichi le Louvre ; les Randon de Boisset, JuUienne, Gaignal, Nattier, Lancret, Paroccel, Lebas, Largillière, Drouiet, etc.
Toutes ces ventes produisirent une littérature spéciale, celle des Catalogues, dont le nombre s'éleva, au xvffl* siècle, au chiffre de 2,158, et qu'il faut consulter pour savoir l'idée exacte que l'on se faisait alors de la valeur mercantile des œuvres d'art, ainsi que bon nombre de détails que l'on ne pourrait trouver autre part. Certes, tous ne sont pas rédigés avec cette autorité magistrale que l'on admire dans lé catalogue de M. de MaroUes. — le premier catalogue fait en France, daté de 1666. Plusieurs, à la vérité, écorchent par une orthographe impossible le nom des artistes, comme celui que l'on fit pour la collection du prince de Carignan,. dans lequel les peintres sont ainsi défigurés : Gouarchin, André del Salte, Vato, Nancré, Olbens, Medessus, Morillos... Mais les ^catalogues modernes sont-ils tous à
Pabri de ce reproche, et ne pourrions-nous pas citer tel expert, très affaire d'ailleurs, qui sait, mieux que per- ' sonne émailler ses* catalogues d'orthographes surprenantes? Autrefois, la littérature des catalogues eut ses hommes éminents, Mariette ou Gersaint, comme aussi ses Vadius et ses Trissotin, représentés par Remy et Glany, deux experts qui, dans leurs préfaces, se molestaient de la belle manière. Gersaint avait eu Toccasion, dans ses voyages, d'étudier le système de vente hollandais, et il l'introduisit chez nous: Il fit école. Après lui, on peut citer Basan, « le maréchal de Saxe de la curiosité », comme l'appelait le duc de Ghoiseul; JouUain père et fils ; Helle, qui a laissé un très grand nombre de catalogues annotés de sa main ; Julliot, Langlier, Paillet
l'ancien, Regnault-Delalande, les Lebrun, etc. Les catalogues rédigés par ces érudits sont une mine de renseignements précieux; souvent ils sont précédés d'une notice sur le collectionneur ; ils décrivent minutieusement les œuvres, font retrouver la trace de certains artistes et contribuent à répandre une lumière utile sur l'histoire de l'art. Les ventes s'opéraient par les soins des experts et sous le contrôle des commissaires-priseurs, qui n'avaient que la charge d'enregistrer les résultats. A la fin du xviii* siècle, les principales ventes . de tableaux se faisaient en deux endroits, soit à la salle Lebrun, située rue de Gléry, soit à l'hôtel Bullion, rue Jean-Jacques-Rousseau ; on prononçait « hOtel Bouillon », paraît-il, et c'est delà que serait venue la célèbre expression boire un bouillon, quand on faisait une mauvaise spéculation. Après la loi de ventôse an IX (1801), qui établit à Paris quatre-vingts commissaires-priseurs, la
nouvelle Compagnie s'installa à l'ancien hôtel des Fermes ; elle émigra ensuite place de la Bourse, et se décida enfin à faire construire à ses frais rétablissement connu sous le nom d'hôtel Drouot.
De nos jours, la vente des objets d'art n'a pas cessé de s'augmenter. Elle fait éclore chaque année à peu. près 650 catalogues. Les chiffrer officiels de pavant-dernière saison, du 7 octobre 1876 au 27 juin 1877, constataient 244 catalogues de tableaux, 127 de livres d'estampes. 12 de monnaies et d'antiques, 11 d'autographes, 19 de faïences, 235 d'armes et autres curiosités. Beaucoup de ces inventaires sont rédigés avec science par des experts érudits comme MM. Ferai, feu Petit et Mannheim; beaucoup sont précédés de notices par des écrivains comme MM. Charles Blanc, Paul de Saint-Victor, Paul Mantz, et sont ornés d'eaux-fortes ou. de gravures qui en doublent la valeur. Mais un grand nombre, il faut le dire, tombent dans la réclame déguisée sous de pompeuses paroles. Les amateurs n'ont pas oublié — pour ne citer qu'un exemple, — les amères déceptions éprouvées, il y a deux ans, à la fameuse vente Schneider, lorsque, sur la foi d'un ca-
logue trop dithyrambique, ils s'étaient laissé attirer par certaines attributions effrontément apocryphes. Ce n'est pas en couvrant de leur nom des tableaux douteux qu'ils ont coiîquis leur réputation de science et d'honneur les experts qui se nommaient Mariette, Gersaint, Henry, Pérignon, Lafontaine, Paillet et George.
On sait que chaque expert est choisi par le commissaire-priseur. C'est de ce dernier, en effet, que toute vente dépend. Il est le maître absolu de l'accepter et de la diriger ; mais, mie fois qu'il s'en est chargé, il a l'en-
tière responsabilité des objets ; la vente faite, qu'il ait été ou non payé, c'est lui qui est le débiteur envers son client. On cite comme exemple l'aventure arrivée de nos jours à l'un des plus connus parmi ces magistrats. Un jour se présente chez lui un homme aux manières distinguées, qui le prie de vouloir bien vendre un Vêlasquez, qu'il affirme être de toute beauté.
« J'en veux 20,000 francs au moins, ajoute-t-il, ou rien. » -,
Le commissaire accepte, et le. tableau, mis à prix à 20,000 francs, est adjugé 25,000 francs à un amateur, qui l'emporte après avoir simplement donné son nom pour qu'on vienne toucher l'argent chez lui. Le commissaire-priseur va trouver son client :
« J'ai vendu votre Velasquez, dit-il, et vous avez du bonheur, car... Huml Enfin il était douteux.
— Combien?
. — Vingt-cinq mille francs.
— Alors, donnez-les-moi, car je pars ce soir même en voyage. »
Le magistrat s'exécuta. Quant à l'acheteur aux 25,000 rancs, il ne le revit pas : c'était un aimable compère qui avait profité de sa crédulité.
Pouf se faire une idée de l'importance du rôle d'un commissaire-priseiir dans les grandes ventes artistiques, il faut aller à Drouot les jours où quelque fameuse collection attire à l'hôtel les fins équipages, les rares connaisseurs qui peuvent en deux heures dépenser sur une ou deux toiles plusieurs centaines de mille francs. Devant une assemblée d'élite rompue à toutes les ruses du métier et dont les convoitises ardentes décuplent la
finesse, le moindre détail a son importance. Par son geste, par son regard, par la manière lente, sèche ou vive de brandir le petit marteau d'ivoire, le commissairepriseur exerce une action d'une puissance incroyable. Et avec quelle curiosité perspicace cent yeux braqués sur lui scrutent sa pensée ! comme on le guette, comme on Tentoure, comme les amateurs l'assiègent sur sa tribune, et comme on brigue la faveur de se tenir caché derrière lui pour voir de plus près les tableaux qui défilent ou pour lancer au moment décisif de victorieuses surenchères ! Ouelques monosyllabes partent seulement de sa bouche, nan, oui, vu, si, on n'en veut plm.,. Mais quelle éloquence dans ces seuls mots I Tantôt la voix traîne mollement; on est au premier acte, et les œuvres en vente sont données comme appât. Tantôt elle est brève, dédaigneuse ; le commissaire-priseur est indigné évidemment des sommes misérables qu'on oflfre. Puis la voix s'échauflfe, à mesure que l'assemblée s'anime ; elle court, vole, ayant l'air de suivre docilement les disputes qui s'engagent, tandis qu'en réalité c'est elle qui les encourage. Les enchères s'arrêtént-elles brusquement en pleine violence , d'un mot le commissaire-priseur en rallume la flamme, et les chiffres s'élèvent, rapides, ardents, résolus à la conquête de l'œuvre. Cent, deux cents, cinq cents, deux millet Les amateurs se taisent ; ils feignent l'indifférence pour ce qu'ils brûlent d'acquérir ; ils prennent un visage composé et enchérissent comme à regret de quelques francs l'œuvre sur laquelle tout à l'heure les louis pleuvaient. Il semble que tout soit fini; mais le commissaire-priseur connaît ce moment psychologique. A la voix.il ajoute le geste, ses courtes interjections,
suivies d'un mouyement du marteau, font tressaillir rassemblée, et les enchères grandissent de plus belle. Enfin, la yoix du magistrat se détend peu à peu ; Texpert ne présente plus que les tableaux de troisième ordre. La bataille est finie.
Deux commissaires-priseurs ont actuellement la réputation de conduire avec un brio incomparable et une profondé habileté les ventes artistiques. Le plus connu est M« Charles Pillet, qui débuta en 1855 comme successeur de Bonnefonds, lequel fut aussi une des gloires de rhôtel des ventes ; il a vu depuis vingt ans passer entre ses mains d'innombrables collections de tableaux. De taille assez petite, Tœil brillant et fin, la tête encadrée de favoris courts, il exerce sur son public spécial, par l'intégrité de son caractère et la sûreté de ses connaissances, un ascendant légitime. Il excelle à déterminer les esprits indécis par sa vivacité un peu hautaine, à précipiter le mouvement des enchères par la précision de sa mimique, enfin à arracher la victoire par son entrain toujours grave et incisif. Amateur passionné lui-même, il connaît la manière de toucher des amateurs ; il passe pour avoir une galerie de tableaux exclusivement composée de pièces de premier choix. M* Escrîbe, son rival, a' moins d'éclat peut-être, une parole moins brusque ; il se laisse aller à vanter les objets qu'il met en vente^ faute grave parfois, car les objets ne devraient avoir pour leur beauté d'autres avocats qu'eux-mêmes. Mais ses manières insinuantes, sa facile 'obligeance, sa lenteur calculée lui procurent souvent des triomphes inattendus.
Parlons maintenant des principales ventes de la saison.