‹ L'ANNÉE ARTISTIQUE (volume 2)Chapitre 102 sur 218 · décembre · texte numérisé non relu

décembre

Alfred Sensier, qui est mort le 7 janvier 1877, fut une physionomie originale et distinguée. Fils d'un notaire qui avait toujours aimé les livres et qui est même un des fondateurs de la Société des Bibliophiles, il entendit parler, dès sa jeunesse, de gravures, de tableaux; et, tout en faisant son droit, il s'occupa beaucoup plus des grandes luttes des peintres romantiques, avec lesquels il se lia, que du Code et de la procédure. Attaché à l'administration des musées, il se composa, dans son modeste appartement de la rue Chaptal, une galerie vraiment intéressante au milieu de laquelle il écrivit avec bonheur quelques ouvrages d'art qui, pleins de souvenirs perisonnels sur les peintres qu'il fréquentait, sont fort justement estimés. Son opuscule sur Olivier de Serres, paru en 1858, qui a pour frontispice une des plus précieuses lithographies de Millet, est déjà très rare. Il n'y a rien à dire du Journal de Rosalba Carriera, dont la traduction n'était guère indispensable, et qui est un bouquin fort ennuyeux ; mais ses Souvenirs sur Théodore Rousseau, sur Georges Michel; ses articles écrits dans VÉpoque sous le pseudonyme de Jean Ravenel, feront vivre sa mémoire, ainsi que le volume sur Jean-Prançois Millet, qu'il laisse presque achevé. Le catalogue de sa collection, qui comprenait 150 tableaux, plus de 400 dessins, aquarelles, etc., des autographes, des médailles, était précédé d'une Notice par M. Paul Mantz, dont nous citerons ces lignes : « Les annéss pourront désormais s'enfuir dans l'oubli, le nom de Sensier se trouve associé

pour toujours au nom de Théodore Rousseau, de Diaz, de Millet. Sensier leur est resté fidèle jusqu*à la fin. Les maîtres ayant disparu, il les a suivis dans la tombe. » La vente a eu lieu par le ministère de M* Charles Pillet. Elle avait attiré une grande foule de curieux^ et d'amateurs qui connaissaient le goût délicat de Sensier et savaient qu'il possédait des chefs-d'œuvre. Parmi les tableaux, il faut mentionner surtout : Un Coucher de soleil dans la forêt, par Diaz, vendu 4,500 francs, à M. Cottier ; une Mare sous bois, de Jules Dupré, 5,300 fr., à M. Gauchez ; un Millet splendide, montrant dans tout son éclat le talent du « poète austère et charmant à qui la gloire est venue si tard », le Retour à la ferme, 5,000 francs, à M. Guérin ; les Vignerons, 9,000 fra^ncs, à M. Legrand ; un Berger et son Troupeau, 7,900 francs, à M. Vince ; Berger au soleil couchant, 3,900 francs ; Troupeau de moutons sur la lisière d'un bois, 2,500 francs ; Départ pour les champs, 9,080 francs; la Gardeuse d*oies, 4,855 francs, à M. Templier; te Soir, 5,850 francs, à M. Legrand ; etc. — Deux Rousseau ont été spécialement disputés avec furie, parmi les vingt-cinq toiles du maître: le Monticule de Jean-de^Paris , 8,050 francs, à . M. Durand-Ruel, et Soleil couchant sur les hauteurs de /(Wm-cte-Pam, 4,120 fr. à M. Gonpil ; Une Mare sous bois, de Jules Dupré, s'est élevée à 5,300 francs, adjugée à M. Gauchez; un magnifique Troyon, Paysage de Hollande, à 4,000 francs, adjugé à M. Pinard. — Parmi les dessins, les plus intéressants peutrêtre pour les amateurs vraiment délicats étaient ceux de Rousseau et de Millet. Avec le Torrent dans le Jura, on açsistait aux débuts de Rousseau» début de maître, à en juger par la manière

dont est établi ie sujet de ce vaste croquis. Dans Vlntèrieur de bois dans la vallée de la Noue, on voyait s'affirmer lartiste dont le dessin élégant et savant est exempt de toute pédanterie. Les Gorges d'Àpremmit, croquis pour le beau tableau appartenant à M. Soulzner, révèlent les efforts que, dans la dernière période de sa vie, Rousseau faisait pour arriver au fini qu'il rêvait, efiTorts le plus souvent funestes et qui gâtèrent beaucoup de ses tableaux, au jugement de ceux qui eurent le bonheur de les voir inachevés dans râtelier de Partiste. Millet n'a point connu ces inquiétudes fatales en ses jours suprêmes. Les dessins et pastels de ce maître que la vente a montrés le font connaître dans toutes les périodes de son talent. La collection de M. Sensier, sur laquelle nous voudrions pouvoir insister davantage, tant elle peut fournir d'enseignements féconds, a produit la somme de 219,281 francs pour les tableaux, dessins et pastels seulement.

VENTE DE M. LE PRINCE SOUTZO 17-19 décembre 1877.

Cette collection était formée de quelques remarquables tableaux modernes, parmi lesquels se signalaient surtout néiif tableaux de Diaz, quatre tableaux très intéressants de Guardi et une cinquantaine d'objets d'art, meubles, bronzes, tapisseries, etc.

Voici les prix auxquels ont été vendus les Diaz :

Chemin dans la forêt,'3,950tTSLncs, à M. Goupil; Bouquet

d!arhres près aune mure, 3,050 francs, à M. Varbrouch ;

Bords de rivière, effet d'automne, 1,900 francs, également

à xM. Varbrouck ; iVi/m;?/ie e« imowr,datéde 1853, 3,220 fr.

Étude de hêtres dans la forêt, 3,550 francs, à M. Varbrouck; Chêne au milieu de la plaine, 1,300 francs, à M. Goupil; Châtelaine avec son page et deux lévriers, 1,010 francs, à M. Gourtin ; Faust et Marguente dans le jardin, effet de lune, peinture à l'essence, 1,100 francs; Sentier en forêt peinture à l'essence, 150 francs, à M. Goupil.

Deux délicieuses toiles de Guardi (hauteur 37 ceptimètres, largeur 50 centimètres) le Pont du Rialto, à Venise, et une autre Vue de Venise, représentant, à gauche, la douane et le dôme de l'église de la Salute, à droite, la mer couverte de gondoles ont été vendues 7,100 francs;

.Nous citerons aussi : Troupeau de moutons dans la campagne, par Troyon, 2,300 francs, à M. Hollandes; Étang horde d'arbres, effet du matin, par Corot, 2,700 fr. à M. de Saint-Albin : une Étude, par Troyon, Troupeau de moutons au repos, 500 francs ; Mobile en tenue de campagne, par de Neuville, 1,190 francs, à M. Desloirèau; Gentilhomme de V époque de Louis XIII, par Roybet, 1,270 francs,* à M. de Saint-Albin ; etc.

VENTE G. BRION 20-22 décembre 1877.

Les ventes des peintres réunissent d'habitude les œuvres restées dans l'atelier de l'artiste. Il n'en a point été ainsi pour celle de G. Brion. En dehors du Réveil,

campement de pèlerins sur le mont Sainte-Odile, du Salon de 1877, et de quelques autres toiles de moindre importance, ce qui présentait de l'intérêt, c'étaient les ébauches en grand nombre, les croquis, puis de nombreux objets ,

d'art. Gustave Brion, mort en novembre 1877, étaitd'origine alsacienne et n'avait pas encore cinquante-cinq ans. « C'était, a dit M. Burty, un homme plein de droiture, réservé, sauvage même, à ce point que pendant ses dernières années il ne sortait littéralement plus de la modeste et commode maison qu'il s'était fait construire sur le boulevard Arago, presque sous les murs de la prison de la Santé. Tout à son œuvre, il peignait, il dessinait, il étudiait sans relâche, faisant acte de présence à tous les Salons, allant de temps à autre se retremper dans sa chère Alsace. » Il s'était arrangé à son gré un nid charmant orné d'objets d'art nombreux, surtout ceux que l'Orient excelle à recouvrir d'une si savante polychromie. Il avait des tapisseries curieuses, des majoliques, des porcelaines, des faïences dignes des grandes collections, tout cela m'élé d'émaux, d'objets de la Renaissance, d'instruments de musique, d'armes, contenus dans des meubles rares de toutes les époques. ►Des livres précieux, traitant surtout de l'histoire des costumes et de la décoration, des ouvrages d'architecture de VioUet-le-Duc, des dictionnaires utiles pour son art, montraient quelles furent ses sérieuses études. Il n'a pas laissé beaucoup de tableaux, mais un nombre considérable d'ébauches, de dessins indiquant» sa pensée, et ses recherches. Beaucoup d'amateurs et surtout beaucoup d'artistes assistaient à cette vente funèbre, qui retraçait la vie de Brion. La toile la plus importante, le Réveil, campement de pèlerins sur le mont Sainte-^dile, qu'on avait pu voir au Salon de 1877, a été achetée 4,200 francs par le musée de Strasbourg. Un autre tableau, non terminé, la Lecture de la Bible, a été. ad-

jugé 2,140 francs. L'ensemble de la vente a produit 14,500 francs.

VENTE BULOZ 8 janvier 1878.

Le célèbre directeur de la Revue des Deux Mondes était trop absorbé par les soins minutieux dont- il entourait son recueil pour consacrer le temps le plus minime au plaisir de collectionner des œuvres d'art. Sa succession n'a trouvé à vendre chez lui que deux tableaux, mais deux tableaux intéressants. L'un, un souvenir d'Orient de Fromentin, leSimoun, aétéadjugé au prix de 6,000 fr. ; l'autre, qui est un Portrait de George Sand, par Eugène Delacroix, a été acquis par M. Buloz fils pour 8,000 fr.

VENTE LÉON BELLY 11-12 février 1878.

Quoique nombreuses, les œuvres de Léon Belly étaient peu connues du public. Elles passaient rarement à l'hôtel Drouot, et, quand cela arrivait, elles ne s'élevaient qu'à des prix modiques. Aussi cette vente après décès a-t-elle servi à montrer le talent de l'artiste sous un jour complètement nouveau et inattendu. Non seulement Léon Belly méritait le titre d'un de nos meilleurs peintres orientalistes par la façon personnelle et originale avec laquelle, après Marilhat, après Fromentin il avait ^ représenter les sites de l'Afrique ou de l'Egypte, mais il se trouvait encore avoir reproduit excellemment le paysage français.

Outre les grands tableaux, tels que : Dabich engravée. Abords de Dgiseh, Femmes fellahs au bord du Nil, etc., la

ente comprenait une suite de pochades enlevées en uelques minutes, montrant le chameau, par exemple, [ans toutes ses postures pittoresques, de face, de dos •u de profil, debout ou couché, en marche ou au repos ; les séries de petites figures de fellahs, de Nubiens, ['Égyptiens, de fakirs et de derviches, saisis comme par urprise dans une action passagère, sur le fait d'un aouvement ou d'une attitude caractéristique. Quant aux oiles représentant des Paysages français, quant aux essins, il s'en trouvait d'extrêmement remarquables, es lisières obstruées par les herbages drus, ses allées !e forêt bordées de bruyères et d'épines, ses dessous de ►ois, ses épais rideaux d'arbres séculaires encadrant le liroir des mares, pouvaient provoquer la comparaison vec les paysagistes les plus renommés. On remarquait urtout: Bords de la Seine à Fontainebleau, Effets d'auymne à Mont-Boulan (Sologne), la Chaussée de Vètang, la %aumière normande, la Femme aux coquillages, etc.

La veuve de l'artiste avait donné à l'expert et au ommissaire-priseur (M* Charles Pillet) des prix iUimiâs pour les principaux tableaux, ce qui fait qu'elle a acheté la majeure partie des œuvres qui étaient en ente et par cela même les a fait monter à 'des prix qu'ils 'avaient jamais atteints. Nous citerons seulement parmi îs toiles les plus importantes iDabich engravée, 12,000 fr.j M. Brame; Femmes fellahs au bord du Nil, 12,000 francs; ue de la basse Egypte, 2,550 francs ; Bords du Nil, 2^900 fr., M. Berchère. — Parmi les études : rAllée de Choubrah, ,020 francs, à M. Berchère; Beyrouth, 1,200 francs, à \. Berchère ; une rue du Caire, 1,400 francs, à M. Loysel; hameaux montés, 2,700 francs, à M. Brame ;*etc., etc. Les

acquéreurs ont été invités à vouloir bien prêter les tableaux vendus pour l'exposition des œuvres de Belly, ^uî fut organisée à PÉcole des Beaux-Arts * immédiatement après la vente.

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