MUSÉES DE VERSAILLES ET DE CLUNY
Le musée de Versailles, consacré aux portraits nationaux et aux œuvres de l'histoire, ainsi que celui de Saint-Germain, qui contient les monuments de l'archéologie, n'ont guère éprouvé de changements dignes d'être mentionnés. A Versailles, on continuée envoyer des bustes d'hommes célèbres, musiciens, littérateurs ou généraux, qui ont rarement une véritable valeur artistique. Cependant la notice que le conservateur, M. Clément de Ris, a publiée au mois de juillet 1 878, et qui contient les acquisitions dont s'est enrichi ce musée depuis qu'il est à sa tête, comprend un assez grand nombre d'œuvres intéressantes.
Le musée de Cluny est peut-être celui de nos Musées où ont été exécutés dans ces derniers temps les plus importants travaux. Dans les premiers mois de Tannée, M. du Sommerard a rendu publiques de nouvelles galeries dans lesquelles ont été placées les récentes acquisitions, dont plusieurs oût un intérêt <le prenliièr ordre. Ces galeries sont au nombre de trois ou quatre: d'abord la petite salle romaine contiguë au boulevard Saint-Michel ; elle avait souffert du voisinage des bâtiments dans lesquels elle se trouvait enclavée et dont la conservation est maintenant assurée.
Puis la grande salle prenant jour sur la rue du Sommerard dont on vient d'achever la construction, celle qui a été établie au-dessus de la salle des carrosses anciens ; enfin, les deux ingénieuses passerelles installées da^ns la salle des tapisseries et la salle des tombeaux, qui ont permis à l'actif conservateur du Musée d'exposer les nombreuses collections léguées par divers donateurs depuis 1874.
Sur la passerelle de la salle des tapisseries, M. du Sommerard a fait placer une vingtaine d'armoires anciennes, de ces solides et belles armoires normandes, aux sculptures si originales, dans lesquelles il a disposé, après en avoir fait évider les portes, les legs suivant leur nature et leurs caractères. Ici l'on voit les magnifiques coffrets en fer des xv" et xvi* siècles, les meubles en bois sculpté, les armes et les faïences données par M. Girard, greffier au tribunal de la Seine. Plus loin, c'est la série des armes anciennes léguées par M. P.-A. Labouchère, les meubles du xvi« siècle légués par M"* veuve Grillon et par M. Lafine, la collection Cottenot, comprenant plus de cinquante pièces d'armes de tout- premier ordre et de la plus précieuse valeur. Voici l'armoire réservée au legs de M. Jauvin d'AttainvîUe, ce généreux ami des arts, mort l'année dernière, et qui contient d'admirables pièces de céramique italienne,, des bijoux anciens, des émaux, des ivoires, des coffrets, de merveilleuses tapisseries parmi lesqueUes il en est une du xvi® siècle représentant Y Adoration des Mages, qui est véritablement éblouissante. Voici encore les dons faits par M"« veuve Humbert de Molard, comprenant une grande et belle coupe en émail de Limoges, de Pierre Courtoys, des
bijoux en or, des pièces d'étoffe, des broderies anciennes, ainsi que de nombreux objets intéressants des xiv«, xv« et XVI** siècles, donnés par le comte E. Batthyani, le baron Davillier, MM. Dreyfus, Guichard, Mathieu-Meusnier, la baronne Dornier, M™' de Brebisson, MM. Bosredon, Thomas Charton, Billard, Arthur Poussier, etc. L'histoire de la vie civile des Français, comme celle du livre, est représentée dans ces vitrines de forme nouvelle. Telle armoire nous montre les premiers livres qui aient été imprimés, des traités rarissimes de mécanique ou d'astronomie, des manuscrits à miniatures, des livres de plain-chant; telle autre offre des jetons relatifs à l'histoire de Paris, pièces du plus haut intérêt et d'une valeur immense ; une autre encore contient tous les instruments de poids et mesures en usage dans les diverses villes de France pendant le moyen âge ; une autre, la vaisselle vulgaire employée jadis par 4e peuple, des gobelets, des assiettes, etc.
La passerelle qui vient ensuite, et qui se trouve dans la salle des tombeaux, est réservée entièrement à la collection des faïences de Rhodes que M. du Sommerard a acquise au prix de mille soins, collection magnifique, d'un aspect imposant et sans rivale dans tous les Musées de l'Europe. Les vases, les aiguières, les plats et les coupes, plus de six cents pièces de toute beauté, dont quelquesunes valent à elles seules des milliers d^ francs, rayonnent sur les murs, dans les caprices d'une coloration éclatante, dans la grâce et le pittoresque de leur forme infiniment variée, dans la richesse et la liberté de leur décor. Il faudrait un volume pour décrire toutes ces merveilles et en montrer l'importance historique.
C'est dans la salle au haut de laquelle ont été placées ces belles faïences que l'on a mis les fragments des cinq tombes des grands maîtres français de l'ordre de Saint- Jean de Jérusalem acquis à l'île de Rhodes, sur l'avis de la commission des monuments historiques. Ces tombes, d'un intérêt considérable, après avoir été retenues pendant quatre mois sur les quais de Rhodes, par les autorités locales, ont enfin, grâce à l'intervention de la diplomatie française à Constantinople, été livrées à notre agent consulaire. Elles portent toutes des inscriptions. Au milieu de la salle, sur un fût de colonne, un splendide fanal de galère vénitienne, en cuivre repoussé et richement sculpté, semble éclairer ces mémorables et solennels monuments de pierre.
D'autres acquisitions, d'une importance non moindre, ont eu pour eflfet de sauver les fragments encore debout d'édifices des siècles passés aujourd'hui réduits en ruine ; tels sont les fonts baptismaux de l'église de Betton, en granit sculpté, monument d'art breton du xvi*^ siècle, les vitraux de la chapelle de Saint-Gilles, du même édifice, la porte du chœur de l'ancienne église de Guérande, etc. La série des étoffes, des ornements brodés et des tissus, s'est également accrue. Une grande partie de ces acquisitions trouvera place dans la galerie nouvelle qui vient d'être établie au-dessus de la salle des carrosses, dont l'accès n'est pas encore permis.
LE MUSÉE d'artillerie.
Nous ne parlerons point ici de divers autres musées, comme le musée céramique de Sèvres, le musée des
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arts décoratifs, qui a été ouvert cette année arec éclat, le musée des copies, de l'École des Beaux-Arts, non plus que des nombreux musées de la province. On trouvera, dans d'autres parties de ce volume, les renseignements qui les concernent. Mais nous devons dire quelques mots du musée d'artillerie, qui s'est augmenté, dans les premiers mois de 1878, de quatre nouvelles salles, grâce au zèle et. à l'actiyîté de son habile conservateur, le colonel Leclerc. Depuis qu'il a été transporté des bâtiments du couvent de Saint-Thomas-d'Aquin à l'Hôtel des Invalides, qui est son cadre et son emplacement naturel, ce musée a pris une importance considérable. En prenant pour guide l'excellent catalogue de M. Penguilly-Lharidon, l'ancien et regrettable conservateur, on peut y apprendre complètement Thistoire des armes depuis l'âge de la pierre, jusqu'au dernier fusil adopté, non seulement en France, mais encore dans tous les pays du monde. Cette précieuse collection oflfre encore un autre intérêt d'enseignement avec les nouvelles salles ethnographiques qui ont été ajoutées cette année. Celles-ci, en eflfet, comprennent soixante-douze personnages représentant les principaux types guerriers de l'Afrique , de l'Océanie, de l'Amérique et de l'Asie : mannequins aux allures vivantes qui enseignent par leurs gestes rendus savamment redoutables, l'usage des armes dont on les a revêtus.
La première salle est consacrée aux peuples africains. Voici le Kabyle, avec son fusil et son flissa ; voici le Mezab, le Marocain, lé Touareg avec son épée droite, son poignard attaché au bras par un anneau, sa lance e^ le terrible lacet, que, par un mouvement de rotation, il jette en avant pour couper les jambes au cheval de son ennemi.
Puis les Arabes, les Nubiens, les Sénégalais, les nègres du GabonI de Guinée, de Madagascar défilent sous les yeux. La plupart des armes et des costumes portés par ces étranges personnages, ont été donnés par le général Chanzy, le maréchal Randon, le sultan de Zanzibar, M. Aubry-le-Comte, M. Grandidier, etc. La seconde salle est réservée à TOcéanie ; la troisième à TAmérique. Dans la quatrième on voit les costumes et les armes des Asiatiques; un Coréen, armé d'une grande lance etd'un sabre, un Annamite, quatre Japonais, dont les armures sont fabriquées avec un art merveilleux ; cinq Chinois, avec les armures données par M. le commandant Giquel ; quatre Indiens, dont les armes en' damas ont une incroyable variété de forme et de décor, etc. « C'est moins à un arsenal qu'à un écrin, moins à un trophée qu'à une énorme parure, que ressemble l'éblouissante armoire des armes blanches orientales; dit M. Paul de Saint-Victor *. Là sont ces sabres turcs qui couperaient au vol les oreillers de plume, comme le cimeterre de Saladin. Leurs lames de damas noires, historiées de caractères arabes, poussent le cri de guerre de la fatalité musulmane : Macha-Allah ! « Ce que Dieu a voulu ! » Les Kandjars aux manches de pierreries, dont l'acier bleuâtre jette des éclairs livides, font songer aux vengeances nocturnes des harems. Les Grecs de la Perse se reconnaissent aux ondes pressées et brillantes qui tissent le plat de leurs lames. L'Inde fait de purs bijoux de ses armes. On n'imagine pas que le sang puisse souiller ces sabres aux poignées de jade incrustées de pierres fines, serties d'un
i. M. Paul de Saint-Victor a consacré un article au musée d'artillerie, dans la Revue de France du 15 décembre 1878.
fil d'or, et qui roulent de petites perles dans la rainure de leurs lames; ces cottes démailles pareilles à des toiles d'acier moirées d'or; ces épées dont la garde délicate paraît faite pour des mains d'enfant ou de femme ; ces poignards à pommeau de cristal de roche, brodés de fleurs d'or. Une bataille livrée avec de pareilles armes ressemblerait au bal de la mort.
Ces nouvelles galeries du musée d'Artillerie, avec leur cortège de types et de costumes minutieusement exacts, seront, on le comprend, d'un secours unique aussi bien aux peintres qu'aux savants. Vous aimez les pays lointains qui sont aujourd'hui à la mode, peut-on dire aux premiers; vous voulez peupler vos toiles de costumes bizarres, inconnus du public et qui offrent à sa curiosité un piment exotique ? Choisissez parmi ces mannequins vos types préférés... Que d'anachronismes vont être dorénavant évités, grâce au colonel Leclerc, si les artistes savent tirer parti du précieux musée qu'il a organisé !
L'Académie des Beaux-Arts. — Les Écoles de Rome! et d^Athènes. — L'École des Beiaux-Arts. — L'École nationale des arts décoratifs. — L'École de dessin pour les jeunes filles.
Ce serait assurément une exagération de dire que l'Académie des Beaux-Arts soumet actuellement à l'influence autoritaire de ses doctrines, l'enseignement des diverses écoles d'art subventitionnées par l'État. Mais on ne peut, d'un autre côté, nier que sur l'École des Beaux- Arts tout au moins cette influence ne soit à peu près absolue; car, s'il n'y a plus en France de « religion
d'État », il y en a toujours hélas ! un « art d'État ». Il est donc naturel qu'au moment de parler des études et de l'enseignement artistique pendant l'année, nous commencions par consacrer quelques lignes à l'Académie des Beaux-Arts.
Sur le budget annuel de 698,275 francs accordé aux cinq sections de l'Institut, cette Académie a un crédit de 5,000 francs pour les membres de la commission du Dictionnaire (ies iBeaux-Arts, et un autre de 10,000 francs pour frais de cette publication ^ EUe dispose en outre de 6,000 francs pour frais des médailles données aux grands prix de Rome et pour l'exécution des cantates. Nous ne parlons pas des 6,000 francs d'appointements alloués au secrétaire perpétuel, ni des indemnités an- Jiuelles accordées aux quarante membres qui la composent (1,500 francs chacun), soit 60,000 francs, ainsi qu'aux membres libres (300 francs chacun). Comme élections de nouveaux membres faites cette année, nous avons à enregistrer cellede M. Blanchard, nommé membre titulaire, le 9 février, en remplacement dii graveur Martinet ; celle de M. Massenet, nommé membre titulaire, au mois de novembre, en remplacement de M. F. Bazin, musicien ; celles de sir Richard Wallace, nommé membre libre, celle de M. Révoil, architecte, et de M. NielsGade, musicien, de Copenhague, nommés correspondants.
Chaque année, l'Académie distribue dans une séance solennelle, au mois de novembre, un certain nombre de prix créés par de généreux donateurs, et qui sont mis au concours. Ce sont pour la plupart des élèves de
1. Tels sont les chifi^es résultant du budget de 1879. Hs ne varient du reste que très rarement.
l'École des Beaux-Arts qui obtiennent ces récompenses. La cérémonie de distribution est invariablement réglée; elle comprend Texécution des cantates des grands prix de Rome et la lecture, par le secrétaire perpétuel, d'une notice sur quelque artiste défunt. Cette année, dans la séance solennelle présidée par M. Hébert, le 19 octobre 1878, le secrétaire perpétuel, M. Henri de Laborde, a consacré sa notice à Tarchitecte Labrouste. Une lecture analogue est faite également par un des membres de FAcàdémie des Beaux-Arts à la séance solennelle des cinq sections de l'Institut, qui a lieu tous les ans. Seulement le sujet n'est pas limité à une oraison funèbre, et peut s'étendre à toute espèce de question. M. Emile Perrin, administrateur de la Comédie française, qui a porté la parole dans cette solennité, en 1878, au nom de la section des Beaux-Arts, a obtenu le plus grand et le plus légitime succès avec un mémoire sur M. de Cailleux, ancien directeur des musées. La physionomie de cet homme singulier, mal connue et mal jugée jusqu'à ce jour, a été mise excellemment en relief par M. Perrin, qui a montré en cette occasion un talent supérieur de savant et d'écrivain.
Voici maintenant la liste des principaux prix accordés cette année par l'Académie :
Prix de M"»' veuve Leprince. — Il est de 3,000 francs qui sont répartis entre les lauréats des grands prix de Rome de peinture, de sculpture, d'architecture et de
gravure. Il a été décerné en 1878, à MM. Schommer pour la peinture, Grasset pour la sculpture, Laloux pour l'architecture, Deblois et Bottée pour la gravure. Prix de M. le baron de Trémont.— Il est de 2, 000 francs
et est décerné à divers artistes à titre d'encouragement» L'Académie Ta donné à MM. Courtois, peintre; Lefebvre^ statuaire; Deflfès, compositeur de musique.
Prix de M"" Georges Lambert, décerné à des artistes ou veuves d'artistes, comme marque d'estime. L'Academie Fa partagé entre M"»" veuves Caron et Lanno,. MM. Chambard, statuaire^, etVigier, peintre.
Prix AchiUe Leclère. — II est de 1000 francs et est destiné à l'auteur du meilleur projet d'architecture, sur un sujet mis au concours par l'Académie. Le sujet de l'année était une Salle pour les séances du Sénat. Seize projets^ ont été présentés ; M. Maillard (Norbert) a été le lauréat.
Prix Chaudesaignes. — Il est de 2,000 francs. Lauréat :; M.Jouve (Bruno), né à Saint-Étienne le 20 décembrel851^ architecte.
Prix Delannoy. — 1,000 francs. — Lauréat: M. Laloux,. architecte.
Fondation Jary. — Lauréat : M. Lambert, architecte.
Prix Duc. — Il est de 4,000 francs, et est destiné aux hautes études architectoniques. L'Académie l'a décerné à 1\I. Boitte, auteur, pour la partie architecturale du tombeau du général Lamoricière, à Nantes.
L'Académie des Beaux-Arts dispose encore de divers autres prix, comme le prix Troyon pour les études de paysage; il est bisannuel et sera décerné en 1879. Elle a accepté, au mois de décembre 1878, la généreuse proposition faite par la veuve du littérateur Jean Reynaud, et consistant dans la fondation d'un prix annuel de 10,000 francs, à décerner à tour de rôle par les cinq sections de l'Institut, à une œuvre originale et neuve,, ou, à son défaut, à quelque grande infortune artistique