Voy. TAppendice, page
42 L'ANNÉE ARTISTIQUK.
mentionner la création faite au Collège de France d'une chaire d'esthétique. M. Charles Blanc, ancien directeur des Beaux-Arts, a été nommé, le 27 mars, professeur, et a ouvert son cours, le 29 avril, au milieu d'une assistance aussi nombreuse que sympathique. Les leçons de l'éminent écrivain, qui possède, on le sait, à un haut degré, l'art de bien dire ont porté en général sur l'idée abstraite du beau. Nous regrettons vivement la résolution qu'il a prise de ne point réunir en volume l'ensemble de son cours.
l'école des beaux-arts.
L'enseignement artistique que dispense l'État se Termine dans les divers établissements qui viennent d'être indiqués. Il commence à l'École des Beaux-Arts. C'est là que se forme cette armée de peintres, de sculpteurs, d'architectes, qui donnent à notre pays sa supériorité et sa gloire. Dans le dernier rapport officiel présenté par le directeur de cette école, nous trouvons que le nombre des élèves y est de 994, dont 274 peintres, 146 sculpteurs et 574 architectes. Le niveau des études se maintient à peu près également ; le public en juge seulement par les grands concours des prix de Rome qui donnent lieu à des expositions généralement beaucoup visitées. Ceux de cette année n'ont été ni plus ni moins brillants que d'habitude et nous devons en parler brièvement. Les sujets donnés aux concurrents ne varient guère et les éloquentes critiques que Montalembert faisait entendre, à cet égard, il y a plus de quarante ans, conservent aujourd'hui encore toute leur force. « La publicité fera jus-
tice », disait i'éminent académicien, « des ébats du classicisme expirant, qui seraient si grotesques s'ils n'étaient encore plus funestes. Les concours de Rome le tueront. Nous ne subirons pas toujours le règne d'hommes qui ont l'à-propos'de donner pour sujet aux élèves, en l'an de grâce 1837, ApoUon gardant les troupeaux chez Admète et Marius méditant sur les ruines de Carthage,
Concours de Rome. — Peinture. — Le sujet donné cette année était le suivant : Auguste fit ouvrir le tombeau d Alexandre et en fit tirer le corps. Pour plus amples détails sur cet événement, ce passage de Suétone a été livré à la méditation des élèves. « Après l'avoir considéré, il lui mit une couronne d'or sur la tête, le couvrit de fleurs et lui rendit toutes sortes d'hommages. » La portée philosophique d'un tel sujet n'a pas paru avoir été bien comprise par les concurrents, ils s'en sont ténus àr la lettre et ont représenté en diverses postures, avec un manteau dans les différentes nuances, du blanc et surtout du rouge, un Auguste banal, ayant l'air de s'attacher à résoudre l'important problème de mettre une couronne sur la tête d'un cadavre tout en restant lui-même debout. Plusieurs des compositions témoignaient néanmoins de qualités sérieuses, notamment celles de MM. Dagnan, Courtois et Schommer. Celle de ce dernier aurait été remarquable si le personnage d'Auguste, d'une belle couleur d'ailleurs, n'avait point affecté des allures mélodramatiques peu convenables. C'est M. Schommer qui a obtenu le prix.
Sculpture. — Voici quel était le sujet : les Derniers moments de Caton dVtique.' « Caton d'Utique, désespérant du salut de la République, avait pris la résolution de se
donner la mort. Saisissant son épée, il regarda si elle était en bon état, et voyant que la pointe en était bien acérée et le tranchant bien aiguisé : « Je suis mainte- « nant mon maître, s'écria-t-il. » Et mettant Fépée auprès de lui, il reprit la lecture du dialogue de Platon sur Timmortalité de Pâme. » On voit, d'après ce programme, que la scène fort pathétique, à la vérité, et féconde en développements littéraires n'était pas sans difficulté pour la sculpture, car il s'agissait d'exprimer non pas simplement teUe ou telle action de Caton d'Utique, mais toute une succession de pensées. Aussi parmi les dix concurrents, bien peu avaient su comprendre véritablement le programme. La plupart montrèrent Caton debout, brandissant un glaive, ou bien en essayant la pointe sur sa poitrine. Une œuvre pourtant se distinguait par la beauté sculpturale de la ligne et du mouvement, par la largeur de la conception. C'était celle de M. Labatut, qui, déjà, en 1877, avait failli obtenir le grand prix. Malheureusement M. Labatut avait modifié en loçe son esquisse primitive ; il avait changé le mouvement du bras droit de Caton pour en substituer un autre qui, de l'aveu de tous, était infiniment préférable. Mais l'Académie, qui juge les concours, est, paraît-il, inflexible sur ce point ; on n'a pas le droit de rien changer à l'esquisse. M. Labatut a donc été mis hors concours. Cruelle alternative pour un artiste qui, dans le silence de sa loge, se sent tout à coup frappé par un trait de lumière : ou renoncer au prix, en obéissant à l'inspiration qui surgit, ou achever une œuvre de mauvais cœur en se guidant sur l'esquisse ébauchée en un moment. N'y a-t-il pas là, comme on l'a fait remarquer, une réforme à introduire? Ne
peut-on pas adoucir un règlement à ce point féroce?
L'œuvre de M. Labatut forcément écartée, le rapporteur du concours, M. le vicomte de Labordefut d'avis de ne point décerner de grand prix. Le jury en décida autrement ; après une délibération de près de quatre heures, il accorda, le 3 août, les récompenses suivantes : l*»" grand prix, M. Ed. Grasset, né le 26 juin 1852, à Preuilly (Indre-et-Loire) ; — 2» grand prix, M. Camille Lefèvre, né en 1853, à Issy (Seine).
Gravure. — Cet art si français et dont notre École a tiré tant de gloire, semble définitivement abandonné. Tandis que les ateliers de peinture, de sculpture et d'architecture s'augmentent chaque année de nouveaux élèves, le vide se fait et devient de plus en plus sensible dans les ateliers de gravure. Cette année, quoique le règlement admette dix concurrents pour tous les grands prix de Rome, on n'a pu réunir que quatre logistes pour le concours de gravure en médailles et sur pierres fines, et cinq pour celui de gravure en taille-douce. Encore si les œuvres exposées eussent montré quelques qualités accentuées! Le concours consistait pour la gravure en taille douce : 1° en une figure dessinée d'après l'antique, une Amazone tirée de la collection de l'École ; 2<> en une figure dessinée d'après le modèle vivant ; 3» en une exécution de gravure en taille douce de cette figure. — Le grand prix a été attribué à M. Antoine Deblois, le deuxième à M. Ed. Rabouille.
Architecture. — C'est, avec la sculpture, la partie la mieux cultivée à l'École et qui donne lieu aux compositions les plus fortes. Le sujet était une Cathédrale. Ce monument à élever dans un important diocèse, devait
comprendre des nefs, un chœur et des chapelles. Quant au style, il était entièrement laissé au choix des concurrents. Ceux-ci en ont profité pour combiner toutes les formes connues, mêlant le roman et le byzantin, mariant les traditions grecques avec les fantaisies de la Renais* sance : travail curieux et savant qui montre la tendance de nos architectes à devenir des archéologues. Le grand prix a été décerné, le 5 août» à M. Alex. Laloux, né à Tours le 15 novembre 1850. Les seconds prix ont été décernés à MM. L. Dauphin et Blavette«
Prix divers. — La cérémonie de la distribution des récompenses a été retardée cette année, à TÉcoIe, jusqu'au 23 novembre. Le discours prononcé à cette occa^a par le ministre, a été, comme d'ordinaire, rempli d'éloges à l'adresse des élèves et des professeurs : compliments officiels et en quelque sorte de tradition. Il faut noter pourtant les paroles de M. Bardoux relatives à la publication prochaine du règlement tant de fois demandé, ainsi que quelques promesses de réformes dans l'enseignement. « On pourrait craindre, a dit le ministre, que chaque enseignement restât renfermé dans une spécialité trop absolue ; le règlement qui doit être publié dans quelques jours donnera satisfaction à ce besoin de sortir des cadres jusqu'à ce jour trop étroits. Les élèves pourront désormais fréquenter, s'ils le désirent, les ateliers des diverses sections. Les peintres s'initieront à la technique de la sculpture et à la connaissance de l'architecture ; les architectes, à leur tour, acquerront les notions des arts plastiques et les conditions du pittoresque... »
Voici les principaux lauréats des grands concours de l'année :
Prix Huguier, fondé en 1874 : M. Bailly. — Mentions : MM. Guyot, Leroy, Roy (Joseph).
Prix Fortin dlvry, fondé en 1877, 600 francs: M. Munier (Florimond) . — Mention: M. Bagnio.
Prix Jay, fondé en faveur de Télève qui a obtenu la première médaille au concours de construction générale : M. Paul Renaud.
Prix Muller-Soenée : M. Lindsley, de New-Haven (Amérique).
Prix Jean Leclaire, fondé en 1873 : M. Dans.
Prix Rougevin, fondé en 1857, 1" prix, 600 francs: M. Geiïuys. — 2« prix, 400 francs : M. Monteiro.
Prix de la Société centrale des architectes : M. Girault.
Prix Abel Blonel, 1000 francs: M. Chancel (Adrien).
Grandes médailles d'émulation : MM. Doucet, peintre; Lefèvre, sculpteur ; Ruy, architecte.
Diplômes d'architectes: MM. Dauphin, Rousse, Carrive, Ernest Thibeau, G. Parent, Gauthier, Lalonn.
Diplômes de professeurs pour l'enseignement du dessin scientifique: MM. Corrède, Lalonne, Foucault- Roger, Dauphin, Chancel (Abel), Tarlet, Chéret, Ruy, Barbet, Renouville.
Il faut ajouter à cette liste le résultat du concours des deux prix Jauvin d'Attainville. Le premier. Peinture historique ' {25Q0 francs), a été décerné à M. Dùmont, élève de MM. Delaunay et Puvis de Chavannes ; le second. Paysage (2500 francs), à M. Paul Sain, élève- de M. Gérôme.
Bibliothèque et musées de l'Ecole. — La bibliothèque qui est ouverte non seulement aux élèves de l'École des beaux-arts, mais à toute personne munie d'une carte, a
perdu, cette année, son conservateur, M. Vinet *. Un arrêté du 12 février a désigné comme son successeur M. Eugène Muntz, ancien élève de l'école française à Rome, qui remplissait auparavant les fonctions de sousbibliothécaire, et dont la précoce érudition, le zèle et Fobligeance, le rendent pour les travailleurs un guide aussi empressé qu'aimable et précieux. Un arrêté du même jour a créé à l'École, l'emploi d'archiviste qui a été donné à M. Etienne Arago avec les appointements de 6,000 francs par an. Il n'y a point d'archives à l'École des beaux-arts, et le premier soin du nouveau titulaire doit donc consister à en créer. Un avenir prochain nous apprendra s'il a réussi dans cette tâche.
Depuis le 3 décembre 1876, un musée des études est ouvert au public dans une belle galerie vitrée ; il avait été projeté, il y a plus de quarante ans, par M. Thiers, qui avait chargé alors M. Ravaisson et divers autres érudîts de recueillir en Italie ou ailleurs des moulages d'après les œuvres antiques les plus précieuses. Faute d'argent, on n'avait pu l'aménager. Il comprend aujourd'hui environ 4,000 reproductions, — plâtres, marbres, dessins ou peintures, — qui sont d'un enseignement * inestimable pour les artistes. Mais il reste dans les diverses parties de l'École plusieurs collections très intéressantes, notamment celle des prix de Rome,' qui, mal placées ou éparpillées sans ordre, sont à peu près invisisibles ou se- détériorent. Dans son rapport sur le budget de 1878, M. Tirard disait à ce propos : « Il est vraiment regrettable que de pareilles richesses artistiques ne
1. Voy. page 530 la notice nécrologique qui lui est consacrée.
soient pas, faute d'espace, convenablement exposées à la vue des amateurs et à Tétude des artistes. »
On a pu faire droit à ces réclamations, dans une cerr taine mesure, en accordant à FÉcole un supplément de crédit pour Tannée 1878 (300,510 francs, au lieu de ^71,800 francs). Le nouveau musée de la Renaissance, inauguré par le ministre, le 30 septembre, à été installé dans l'ancienne chapelle du couvent des Augustins, qui depuis de longues années ne servait plus que de magasin. On y avait placé la grande copie du Jugement dernier de Michel- Ange, par Sigalon, laquelle s'y trouvait dans uii abandon dangereux, avec Tles monceaux de plâtres, fragments de monuments et de statues, qui s'effritaient sous les pénétrations de l'humidité quand. les heurts des passants qui par hasard enjambaient ces obstacles pour arriver jusqu'à la copie de Sigalon, n'en précipitaient pas la ruine. Cette salle a été aménagée par l'architecte de l'École, M. Coquart, qui a pratiqué des jours dans la toiture, a réchauffé de couleurs favorables la froideur des murailles, a fait rapprocher par les mouleurs les membres depuis si longtemps disjoints des statues. Maintenant les portes du château d'Anet, qui servent d'entrée au nouveau musée, s'ouvrent enfin d'une façon honorable devant les élèves et le public.
Mais, il faut le dire tout de suite, cette collection ne doit être considérée que comme un heureux quoique tardif début ; si l'on veut lui demander, au point de vue de l'enseignement, des services féconds, il est urgent de la compléter. Pour représenter le moyen âge tant en France qu'en Angleterre ou en Espagne, le musée de l'École possède quelques chapiteaux du cïoîtrdLde Moissac, deux
50 L*ANNÉ£ ARTISTIQUE.
figures du portail nord de Chartres, une figure de Vierge et quelques bas-reliefs de Notre-Dame de Paris, des colonnes de la cathédrale de Bourges, et puis c'est tout ou à peu près. « Quoi ! cela sera assez, s'écrie M. Charles Timbal S pour rappeler aux élèves le génie de ces admirables maîtres qui ont couvert de leurs chefsd'œuvre les églises de Reims, d'Amiens, de Rouen, de Chartres, de Vezelay ? quoi l pour leur parler de l'art de Nuremberg, de Cologne, de Strasbourg, les quelques figures de la Châsse de saint Sebald suffiront, et quand on rassemblé sous leurs yeux, avec une sorte de piété, tous les débris exhumés des ruines de la Grèce et de l'Italie, une demi-douzaine de statues, et non pas des plus belles, devront leur apprendre tout ce qu'ils ont besoin de savoir pour apprécier le génie de leurs véritables ancêtres? » Il faut au plus vite, conclut M. Timbel, montrer aux jeunes artistes ce que valait l'art français, qui, au point de vue de l'émotion, de la grâce, de l'invention et de l'allure, peut aussi bien, sinon mieux que l'éternelle antiquité, guider les imaginations et réchauffer l'enthousiasme. Il faut partout recueillir les modèles de cette belle époque de la Renaissance et les offrir en exemple. Ajoutons que les projets d'agrandissement des bâtiments de l'École qui sont à l'étude, dit-on, pourront permettre de combler une lacune dont s'affligent les sincères amis de l'art national.