L'Art, 20 et 27 octobre
rivaliser ayec les sites enchanteurs de la forêt ; il y avait, enfin, les portraits fastidieux de toutes les royales dynasties, toiqours dans des assiettes, ou faisant des efforts de clowns pour se tenir en équilibre sur le ventre rebondi d'un vase à forme vulgaire... dette manufacture manquait d'esprit, parce que l'esprit de suite en était banni. Au lieu de demander un motif sorti tout d'un jet du cerveau de l'artiste, on prenait une forme, la première venue ; puis l'un copiait un tableau, le suivant y apportait des fleurs, le troisième les ornements, et c'était un tout décousu, farci d'idées diverses, sans ensemble préconçu, sans lien possible ; enfin venaient, brochant sur le tout, les essais de grand feu de four dirigés par le savant M. Begnault, période d'un enfantement difficile, mauvais débuts de couleurs malaîdes, période pendant laquelle le blanc fut irrévocablement chassé de la manufacture... Aujourd'hui tout est changé. Dieu merci. Tout est rentré dans l'ordre par les soins du Comité de perfectionnement réclamé par M. Robert, créé et nommé par M. Jules Simon, alors ministre des beaux-arts. On s'est souvenu à temps que Sèvres devait être un modèle de très belle fabrication, un Conservatoire de porcelaine parfaite... Avec M. Robert, directeur convaincu du bien qu'il peut faire, administrateur zélé de la manufacture, que de progrès accomplis depuis trois ans ! depuis que M. Regnault, homme éminent d'ailleurs, et regretté à plus d'un titre, n'est plus là pour traiter la maladie du blanc de la porcelaine par les médecines noires de l'ancien temps, sous prétexte d'essais de grands feux de four, depuis que la copie des tableaux est bannie des surfaces rondes et même des surfaces planes, depuis que l'orne-
ment se fait avec goût, parce qu'on l'adapte aux formes qu'il doit enlacer I »
Le grand feu, dont les essais furent d'abord si difficiles, était devenu nécessaire du moment où l'on voulait réaliser à Sèvres les vraies conditions de l'art décoFatif : il fallait employer les couleurs du déopr, celles qui se marient intimement avec la nature du vase, c'est-à-dire les couleurs de grand feu. Auparavant, la méthode ordinaire consistait dans l'emploi des couleurs dites de moufle, qui s'appliquaient sur la pièce déjà cuite, et qui, ne s'y incorporant pas, formaient des parties mates sur une surface brillante. Avec le grand feu tout fait corps. Mais la difficulté était d'obtenir, en usant de ce procédé, les diverses colorations ; c'était une palette à créer, et l'on n'obtint d'abord que des teintes sombres. Enfin M. Salvetat, l'éminent chimiste de la manufacture, résolut le problème. « Oui, tout est changé, continue M, Dubouché, parce que M. Salvetat a su combiner les oxydes métalliques de façon à trouver la gamme gaie, la gamme presque complète de toutes les couleurs; parce que MM. Dieterle, Carrier-Belleuse et Lameire apportent avec autorité l'appoint important de leur science et de leur art ; parce que M"*, Escalier fait des compositions originales et magistrales, remarquablement exécutées par M. Célos ; parce que M. Barriat a le respect des marges blanches et pures sur lesquelles rayonnent ses élégantes et mystiques compositions. » Que dire encore à la louange des progrès de Sèvres? Qu'il faut presque tout admirer: les couleurs au demi grand feu de four, procédé découvert par M. Richard, et employé par MM. Caban, Bulot et Brunel ; les figures en pâte blanche sur fond coloré
composées et exécutées par M. Gobert; les pâtes rapportées de M. Taxile Doat ; les pâtes tendres de M. Froment et de M*« Apoil, une grande artiste ; les pâtes colorées, les ornements et les fleurs de MM. Gély, Avisse, Renard et Lambert ; les ors modelés, les ors chinois trouvés par M. Réjoux et continués par MM. Derichsweiler et Bonnuit. Puis, dans les vitrines, les objets précieux : des téte-à-téte, des yases et des bols à grains de riz, des fonds jaunes avec des fleurs, des fonds blancs avec de For, des statuettes élégantes, des tasses finement découpées, de la dentelle, des bijoux, de Porfèvrerie, des merveilles... Et .M. Adrien Dubouché conclut: « Nous proclamons cet ensemble superbe. »
M. Mlliwuyt est celui des fabricants français de porcelaine qui a marché le plus résolument à la suite de Sèvres dans l'emploi des couleurs de grand feu. Ses vases bleu gris à branches d'olivier, ses coupes vetles à pointes de diamant, sa buire Renaissance, ses portebouquets de couleur rose tendre, tout était d'un goût excellent. MM. Hache et Pépin-Lehalleur, dont la fabrique est dans le Berry comme celle de M. Pilliwuyt, nous ont montré un surtout blanc, turquoise et or, qui leur fait grand honneur, des tasses lobées et réticulées à bandes de couleurs diverses, des assiettes d'un rose tout à fait réussi, des vases importants au grand feu. La maison Haviland aborde toutes les sortes de fabrication, la porcelaine dure, la porcelaine tendre, les faïences, et son exposition formait, suivant l'expression de M. Paul Dalloz, comme un catalogue de tous les procédés en usage dans la céramique française. Pour la porcelaine, ses décors, exécutés sous la direction d^n artiste bien
connu, M, Bracquemond, obtiennent des effets inattendus par un procédé complètement nouveau, qui consiste dans remploi des couleurs au grand feu posées indifféremment sur ou sous rémail. Elle exposait aussi des services de porcelaines décorées par la chromolithographie, moyen qui, bien traité, peut soutenir la comparaison avec les porcelaines les mieux peintes, Il faut citer encore, parmi les produits des fabriques limousines, la belle porcelaine courante de MM. Gibus et Redon, la porcelaine blanche de M. Pouyat, les services et les tasses de MM. Demartial et Talandier, les émaux translucides de M. Peyrusson. N'oublions pas non plus Télégante exposition de M. Dammouse, que M. Dubouché appelle « le virtuose des grands feux de four », ni la bonne fabrication de M. Monnier de Foëcy, ni la porcelaine coulée de M. Thomas, ni les spirituelles statuettes de MM. Vion et Baury, ni les saints de MM. Mauger et Letu, ni les saintes si élégantes de M. Ghampigneulle, ni les fleurs de M"» Pinot, de M. Giraud, de MM. Woodkook et Dartout, ni les pâtes tendres de MM. Daubron, Levy, Macheron et Barreau, ni les imitations si bien réussies de M. Samson, ni les recherches de MM. Rousseau, Pannier et Lahoche.
Parmi les faïenciers français, nous devons d'abord nommer à part MM. Deck, Lœibnitz, Parvillée et Boulenger, ne fût-ce que pour avoir montré quel puissant concours la céramique peut prêter à l'architecture. « M. Parvillée, appelé autrefois à Gonstantinople pour restaurer d'anciens monuments, paraît s'en tenir à l'art oriental ; il en a étudié les lois à fond... M. Lœibnitz s'est associé à un architecte, M. Paul Sédille, qui prêche la
croisade d'un nouvel art monumental dans lequel la terre cuite et la terre émaiUée joueraient un rôle important. Une des grandes portes de l'Exposition, confiée à H. Lœibnitz, montre le résultat de cette association.. . Ilm'a paru toutefois que les troisfaçades des Beaux-Arts décorées d'après un même programme, l'une par M. Boulenger, les deux autres par M. Deck, témoignaient plus nettement encore des hautes destinées de la céramique. Plus qu'aucun autre, H. Deck était propre à ces grands travaux ^ » L'éloge de M. Deck est dans la bouche de tout le monde-; il a été fait par M. Dubouché avec un véritable enthousiasme : « Deck, dit-il, est le maître souverain. Les succès et lés triomphes ne grisent pas cette nature fortement trempée, on le trouve toujours au travail. En 187/|, c'étaient ses recherches d'émaux cloisonnés présentées à l'Union centrale en une frise célèbre. Aujourd'hui, ce sont les premiers essais de l'application des fonds d*or sous couverte... La transparence de ces émaux est d'un effet pénétrant. »
Le décor à la barbotine, si habilement mis en pratique il y a déjà plusieurs années par M. Laurin, de Bourg-la-Reine, se retrouve aujourd'hui chez tous les céramistes français, dans la manufacture de Gien, dans celles de Greil et Montereau, comme chez MM. Gille, Schopin, Mîlet, Huvelin, Blot, Thierry, etc. a Tous s'engagent dans la voie désastreuse de cette fausse peinture à Fhuile sur faïence, dit M. Paul Dalloz*. C'est plus qu'une mode ; c'est une manie contagieuse. Mais, lorsque ce procédé est employé par des artistes comme M"* Moreau,
i. M. Ghampfleury, dans le Rappel, 2. Moniteur universel.
qui sait se garer des empâtements boueux ; lorsque la vitrification assez énergique Tient lui donner la transparence indispensable à toute œuvre de céramique, il procure des vigueurs et une franchie de coloris qui révèlent la commodité de ses ressources... M. Haviland se sert heureusement de la barbotine à l'état mat, pour obtenir des fonds nuageux sur lesquels se détachent des figurines en relief, sculptures non traitées avec le sérieux du grand art, mais avec une désinvolture pleine de fantaisie, n Nous avons encore à nommer d'habiles céramistes français : M. Gaidon, qui imite avec succès les faïences de satzuma ; H. Ulysse, de Blois, qui a donné une physionomie particulière au décor céramique, en multipliant les couleurs à reflets métalliques; MM. Vieillard et Collinot, qui s'appliquent Tun et l'autre à l'imitation de l'art des Arabes; M. d'Huart, qui imite tantôt la Perse, tantôt la Chine; M. Montagnon, qui reprend les divers genres cultivés au xvii« siècle dans les ateliers nivernais.
Si de la France nous passons en Angleterre, nous y trouvons d'abord un fabricant hors ligne par la multiplicité et la bonne qualité de ses produits, M. Minton, lequel, pour mieux rivaliser avec la céramique frahçaîse, nous a pris un de nos meilleurs artistes de Sèvres, M. Solon. Et, à ce propos, nous trouvons une exceUente remarque de H. Dubouché : a Quand les Anglais restent Anglais, dit-il, tout va bien. Chez eux, les vases de toutes sortes sont bien appropriés au confortable de leur destination, les décors imprimés toujours orignaux et extrêmement soignés; leur platerie un peu massive, mais toujours d'une ampleur cossue, témoigne de la belle tenue
à table de nos chers voisins ; enfin PAngleterre a son génie que nous ne saurions méconnaître, auquel nous applaudissons de tout notre cœur. On peut se fier à eux pour tous les objets dits d'usage ; pour les choses de Fart, c'est une autre affaire. Non pas qu'ils manquent de sentiment et d'audace, mais parce que les artistes qu'ils appellent près d'eux tournent fatalement à la mélancolie; leur imagination devient moins viVe et leur talent plus lourd. Le goût français et le goût anglais se greffent mal l'un sur l'autre, c'est un mariage sans amour. A ce croisement de race, l'Anglais perd sa puissance, et le Français, sa grâce. » Il faut ajouter que les charmantes compositions de M. Solon, ne trouvent pas, .quoique bien exécutées, dans les ateliers de M. Minton, le flou et la transparence de la pâte de Sèvres. La grande maison Gopeland n'avait pas soigné son exposition ; sa vitrine n'était pas ce qu'on en attendait. Celle de la maison Weedgwood et celle de la fabrique de Maw étaient au contraire des plus remarquables. La Compagnie royale de Worcester avait également une exposition très belle, tout à fait anglaise, où l'on admirait surtout les porcelaines ivoire assaisonnées d'une pointe d'or. Une mçntion spéciale est due à M. Dotilton, qui a réalisé depuis 1867 des progrès considérables. « M. Doulton a fait la cour à l'art et au bon goût, et l'art et le i)ou goût ont visité sa demeure. Il y a dans cette éminente fabrique un cachet de loyauté imprimé jusque sur les tuyaux de drainage, jusque sur les cent mille objets qui viennent en aide à l'industrie, à l'agriculture et â tous les besoins de l'humanité. Ses grès artistiques gravés et émaillés sont superbes. »
En Belgique, MM. Boch, dont la fabrique est inté-
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ressante, dont les poteries sont sonores et d'un bel émail, ont le tort d'imiter servilement la faïence de Delft et de lasser la patience par la répétition de ces vieux décors. Ils oublient trop que la céramique, comme les étoffes, les meublés, les tapis, est faite pour décorer, c'est-à-dire pour produire « des taches de couleur, des taches harmonieuses qui égayent, des feux d'artifice qui illuminent les habitations. » En Portugal, M. Pinto Basto a un talent incontestable, qui est compromis par la matière sur laquelle il l'emploie. L'Espagne n'a qu'une fabrication ordinaire, mais d'une agréable naïveté. « Les casseroles d'argile, les cruches de Tafala, les jarres à rafraîchir l'eau, les faïences de Pontevedra, lés carreaux de Fary Nadal, les poteries d'Ortega, de Cucurny, de Munoz, de Sambola et de Malafré, sont bariolés d'une manière drôle. Les faîtages de M. Fita sont d'une amusante fabrique. Les carreaux métalliques et les porcelaines de Chine opaques et transparentes de MM. Pîcmann et €•• leur ont valu une belle récompense. Autrefois la Suisse avait des poteries grossières, naïves et très amusantes, que les spéculateurs lui ont fait perdre, en voulant imiter les œuvres d'art. La Société industrielle de la principauté de Monaco a exposé de jolis vases clisses, qui promettent pour l'avenir. En Russie, nous ne trouvons à louer que les poteries usuelles, pures de formes et d'une élégance antique.
L'Autriche-Hongrie avait une belle exposition céramique. En première ligne venait la Société de constructions et tuileries de Wienerberg, dont tous les produits sont excellents, depuis les sculptures nionumentales jusqu'aux carreaux de grès, jusqu'aux faïences émaillées.
On remarquait ensuite les majoliques de M-. Alois Klamert ;la porcelaine blanche de MM. Fischer et Mieg, dont toutes les pièces sont irréprochables, mais d'un décor trop parisien; les imitations de vieux sèvres et surtout de vieux saxe par M. Samuel Fischer, imitations si parfaites quil faut retourner la pièce pour en rechercher la marque. En Suède, la première place appartient à la Compagnie de Rorstrand : ses majoliques se recommandent par Pémail et la forme; ses décors sont distingués; ses objets usuels sont solides et à bon marché; ses grès Henri II sont traités artistiquement. La Compagnie de Gustafsberg a les mêmes qualités, mais à un degré un peu inférieur.
Terminons par Tltalie cette revue rapide de la céramique européenne. Le marquis Ginori, dans sa fabrique de Doccia, produit tout : « des porcelaines dures à dessins imprimés, des porcelaines en relief riches, curieuses et originales, des majoliques remarquables de formes avec des dessins persans à reflets métalliques dignes de tout éloge ». Torquato Castellani est un artiste à la fois érudit et original; « ses dessus sont bizarres, d'une saveur étrange; les bleus profonds, les jaunes paille et les jaunes d'or s'amalgament si bien à l'émail que tout prend une tournure élégante et savante qui provoque l'attention, qui s'impose à la curiosité. »
Le Japon était représenté en céramique par des exposants très nombreux, de plus de dix provinces. « Sentiment, pondération, ingéniosité harmonique, couleurs, richesse, ils ont tout, disait M. Dubouché; et la note qu'ils jettent est joyeuse, le chant est juste; leur graphique toujours malicieuse et fine nous montre combien
ce sentiment initial de la décoration est naturel en eux.» Un autre écrivain a apprécié diflféremment Texposition japonaise. Suivant lui, les Japonais ne nous avaient oflfert aucun de ces décors, aucune de ces merveilles de peinture sur émail qu'on est habitué à leur attribuer, mais seulement le décor bleu sous couverte; et, à peu d'exceptions près, ce décor était composé de scènes très compliquées, ne rappelant en rien l'élégante sobriété et le sincère accent de la nature que nous voyons sur la plupart des albums japonais. Quant à la Chine, elle est plus que jamais le pays de l'immobilité. « Ses porcelaines anciennes et magnifiques, mêlées à ses nouveaux produits, par trop ordinaires, nous montraient l'état de santé de ce pays malade. Beaucoup de bruit et peu de besogne, voilà la devise des exposants chinois. »