Le Temps, septembre
xvi« siècle, tout accidentées de godrons droits ou courbes, s'enchevêtrant les uns dans les autres, se chevauchant et s'étageant pour présenter partout leurs gibbosités qui ne laissent aucune surface en repos, ces pièces ne sont pas dans le goût français, mais elles sont très appréciées de l'autre côté du Rhin. Si bien que M. Lobmej r, voulant offrir un chef-d'œuvre à Thôtel de ville de Vienne, n'a pas cru pouvoir mieux faire que d'exécuter, sur les dessins de M. F. Schmidt, un grand broc et un gobelet, dans ce genre allemand, garnis d'orfèvrerie et destinés à offrir le vin d'honneur... M. L. Lobmeyr orne de quelques perles d'émail blanc, accompagnées de filets d'or très discrets, les verres irisés qui ont fait, depuis une année environ, leur apparition dans les magasins de Paris, et que l'on fabrique partout aujourd'hui. C'est d'une verrerie de la Bohème qu'ils sont sortis pour la première fois, et il y a vingt ans déjà qu'un accident a mis sur la trace de leur fabrication. Une fête avait été donnée dans cette verrerie, et des pièces d'artifice avaient été introduites sous l'arche des fours à réchauffer, afin d'en éclairer l'intérieur à leurs lueurs fantastiques. Le lendemain, on s'aperçut que plusieurs des verres qui y étaient enfermés s'étaient en partie irisés. On rechercha la cause de ce phénomène ; on n'eut probablement pas de peine à la trouver dans les oxydes qui coloraient les flammes des pièces d'artifice, mais il a fallu vingt ans de travaux afin de rendre le procédé industriel. »
Les verres de Bohême sont à base de potasse. Toutefois, on commence à y mélanger les oxydes de plomb de façon à former un demi-cristal ; c'est avec cette ma-
tière plus transparente et plus fusible qu'ont été fabriquées les plus belles pièces de l'exposition de M. Lobmeyr. En Angleterre, c'est le cristal qui est la matière exclusive de la verrerie. Le plomb à l'état d'oxyde y remplace dans une certaine proportion la potasse pour former un silicate triple de potasse, de plomb et de chaux.
En 1867, les Anglais étaient à peu près seuls à produire des cristaux gravés qui fussent des œuvres d'art. S'ils ne sont plus seuls aujourd'hui, ils sont encore les premiers par l'importance des pièces qu'ils nous montrent. Les prix en sont excessifs, mais n'effrayent pas les acheteurs anglais. C'est le vase de Portland, au British Muséum, qui a exercé la plus grande influence sur les verreries dé l'Angleterre; il a été souvent reproduit ou imité. La plus importante des pièces exposées par MM. Webb était une grande urne à anses, à couvercle et à deux couches, comme le vase de Portland. Les autres pièces d'apparat de cette maison étaient une bouteille à anse, une aiguière et une flasque, parfaitement gravées. Des envois remarquables avaient été faits également par MM. Hodgetts, Richardson, James Green, Jenkinson, Miller, Powell, etc.
En France, nous avons Baccarat. « Sans doute. Baccarat fabrique de fort belles choses et d'un grand goût; mais on y devine un manque de direction ferme dans la voie de l'art, et un certain éclectisme indifférent qui semble attacher une égale importance aux choses les plus discutables comme aux plus exquises. Nous regrettons, pour l'honneur du goût françois, les nombreuses erreurs que l'on peut signaler dans l'exposition de Bac-
carat, et que, pour montrer la puissance de sa production en ébaliissant les badauds, on y ait imaginé le templp circulaire entouré d'une balustrade qui protège une statue, en bronze argenté, de Mercure, le dieu du commerce. Les pièces nombreuses qui entrent dans la composition de ce monument ont beau être toute de la même eau, cela pourra prouver une fabrication très régulière, mais l'ensemble ne sera jamais une preuve de goût. Il vaut mieux oublier cela et d'autres choses encore, comme la cave à liqueurs en forme d'éléphant, pour ne considérer que le contenu d'une vitrine consacrée aux pièces d'un goût plus pur et qui ne méritent que des éloges. La Grèce et la Perse ont inspiré la plupart de ces cristaux, dont la forme est accentuée par quelques gravures discrètes. »
La cristallerie de Glichy, à côté de services de table recommandables par la forme, le décor et la ténuité, exposait des cristaux rendus opaques par divers émaux colorants, des urnes gris vert, revêtues de pourpre craquelé. On remarquait dans l'exposition de la cristallerie de Pantin quelques blocs d'aventurine d'une belle réussite, au milieu de pièces en cristal coloré à surface craquelée semée d'or, et de vases bleus égayés par le même pailleté d'or. Les cristalleries de Planchotte et de Portrieux avaient exposé des services de tahl^ en demi-cristal, légèrement taillé, de formes assez étudiées.
Une mention spéciale est due à M. Brocard, qui a été l'initiateur et qui est resté le maître du verre émaillé. « Déjà en 1867, dit M. Henry Havard*, et aux expositions
1, Le siècle, 30 juillet 1878.
de rUnion centrale, M. Brocard nous avait montré de merveilleuses lampes mauresques, des coupes, des vasques, des bassins arabes ou persans, copiés sur ce que la verrerie orientale nous a laissé de plus magnifique. On s^était extasié sur ces imitations plus parfaites que les originaux... Cette année, M. Brocard nous montre une réunion de pièces d'un choix ex-quis et réussies à miracle. Son exposition toutefois brille moins par la nouveauté des formes et par l'invention du décor que parla richesse de la palette. Les tons les plus vifs etlesplus^^ difficiles à obtenir, rose de Chine, vert d'eau, bleu de roi^ bleu turquin, lui sont devenus familiers. Seul, le rouge sombre est demeuré rebelle et conserve son opacité- Mais, par contre, il semble que la création de l'artiste soit rivée aux dessins orientaux et qu'il perde toute supériorité dès qu'il cesse d'iniiter les décors persans ou arabes. » Jetons maintenant un coup d'œil sur la verrerie vénitienne, que plusieurs critiques mettent au-dessus de toutes les autres. Au xvu** siècle, l'industrie verrière de Murano comptait trois cents fabriques; au com^ mencement de notre siècle, il n'en restait plus une seule, et bientôt l'art de la mosaïque de verre s'éteignit au point que, vers 1830, l'Académie des beaùx-arts de Venise constata officiellement qu'on ne savait plus produire les vieilles mosaïques. Cet art fut retrouvé par Lorenzo Trani, qui, de 1840 à 1866, se livra obscurément à de patientes recherches. On lui doit la rénovation de l'industrie verrière de Venise, ainsi qu'à M. Salviati, qui organisa en 1 866 la Société des verreries de Venise et Murano. Aujourd'hui, cette société est dirigée par le docteur Castellani, et M. Salviati a fondé une société rivale. Leurs
deux expositions n'étaient séparées au Champ de Mars^ que par une mince cloison de bois. « La Compagnie de Venise et Murano, dit M. Darcel, s'est plu à faire de son exposition comme un musée de Part de la verrerie depuis l'antiquité jusqu'à la fin du xvr siècle... Les verres grecs ou romains, formés soit de rubans étendus en rayons ou roulés en spirales, soit de rognons composés eux-mêmes de couches de verre imitant l'agate ou la calcédoine, le tout noyé dans une pâte semi-translucide, et produisant les dessins les plus imprévus et les plus variés, s'y trouvent en nombre et parfaitement imités, dans leur harmonie discrète, des monuments antiques les plus célèbres. Plusieurs sont annoncés c jmme étant des reproductions des célèbres vases murrhins dont parle Pline. Mais il faudrait d'abord savoir ce que sont ces vases sur la nature desquels on a beaucoup discuté sans arriver à rien de concluant. » Viennent ensuite lés imitations des verres chrétiens à pâte verdâtre ; les verres byzantins à décor émaillé et doré ; les verres bleus de Venise, que décorent dès le xv« siècle des rondes d'enfants ou des bustes en émail blanc dans des couronnes de feuillage d'émail vert; puis les verreries du XVI* siècle, où des baguettes de verre réunies et composées elles-mêmes de fils diversement colorés forment parfois des réseaux de la plus singulière complication. M. Darcel nous a paru bien sévère pour M. Salviati, lorsque, comparant son exposition à celle de la Compagnie de Venise et Murano, il a dit : a Toutes les pièces de cette Compagnie ont un doux éclat que fait mieux valoir le contraste tapageur de l'exposition de M. Salviati, qui a noyé quelques bonnes pièces au milieu d'un
tas de verreries aux tons violents et criards. » Nous dirons plus volontiers, avec M. Paul Dalloz^ : « Il y aurait ingratitude, pour nous qui nous rappelons les premiers ' succès de M. Salviati en 1867, à ne pas rjendre hommage à la patience, toujours pleine d'enthousiasme, avec laquelle il triompha des difficultés qui se multiplient sous les pas de Tinventeur ou du rénovateur. » M. Paul Dalloz ajoute : « Malgré les soins de l'organisation de sa nouvelle fabrique, M. Salviati a découvert — progrès à noter dans son exposition — un procédé de vitrification sur or que ses devanciers avaient vainement cherché... Dans ses verres chrétiens, il emprisonne non seulement ses dessins d'or dans le verre, mais il peint sur l'or même et fait subir au tout l'épreuve du feu, de telle sorte que verre, or et couleurs ne forment qu'un seul et même corps à l'abri des injures du temps. »
Un mot maintenant sur les nouveaux mosaïstes vénitiens, qui, après avoir restauré les vieilles mosaïques de Saint-Marc et de Ravenne, ont orné en Angleterre la basilique de Saint-Paul, l'abbaye de Westminster et le musée de Kensington, puis à Berlin le palais Pringsheim, et à Paris le grand Opéra. Les tableaux en mosaïque exposés par les Sociétés vénitiennes au Champ de Mars étaient fort remarquables ; mais la mosaïque étant destinée à jouer son rôle dans un ensemble réglé par l'architecte, c'est dans cet ensemble qu'il faut la juger. « Elle doit, dit un critique, être traitée largement, et donner des impressions fortes. En variant trop les couleurs, en les nuançant plus que de raison, en éteignant