‹ L'Année artistiqueChapitre 179 sur 352 · Dans le Siècle, 19 octobre · texte numérisé non relu

Dans le Siècle, 19 octobre

L'ADHIiXISTRATION (ÉCOLES). 35

c La modiGcatioD adoptée, bien que laissant aux professeurs toute initiative à cet égard, dit le rapport de M. Paul Dubois, permet d'établir entre les ateliers de sections différentes un roulement qui donnerait aux élèves les notions indispensables des branches de Fart auxquelles ils sont étrangers. Outre l'avantage que trouveraient les peintres à se rendre compte, au moyen de figurines en relief, de l'exactitude d'un mouvement ou de l'effet d'ensemble d'une composition, la pratique de la sculpture leur donnerait une connaissance plus complète de la science d'exprimer le relief. L'architecture leur rendrait plus facile l'invention d'un motif d'encadrement et la disposition d'un sujet destiné, à un emplacement d'une configuration déterminée. Par le dessin, les sculpteurs apprendront à serrer les contours, à noter d'une façon prompte et sûro les impressions, les scènes qui les auront frappés dans la nature et qui sont la source intarissable où les artistes doivent toujours puiser; la fréquentation des architectes leur enseignera quelles formes peut affecter un fragment d'architecture destiné à recevoir une statue et par quelles rel«itions les deux morceaux peuvent se lier l'un à l'autre. Enfin les architectes, en étudiant avec les peintres et les sculpteurs, acquerront la souplesse dans le dessin, comprendront mieux les saillies et les effets, et pourront au besoin compléter un projet par l'indication de la tournure qu'ils désireraient voir aux figures faisant partie de leur décoration. »

AÛD de faire porter tous ses fruits à une réforme aussi importante dans notre enseignement académique, M. Paul Dubois a demandé que tous les élèves des sections de peinture et de sculpture fussent obligés de dessiner et de modeler. Il a proposé en outre que des concours fussent organisés pour donner une sanction à cette obligation. L'éminent artiste, qui, lui, cultive avec tant de supériorité la sculpture et la peinture à la fois, a manifesté encore dans son dernier rapport (1879-1880) Tintention de familiariser les élèves avec le travail du marbre, en mettant à leur disposition de petits blocs dans lesquels ils pourraient s'exercera sculpter. « Ce travail du marbre, dit M. Paul

Dubois, qu'on abandonne aujourd'hui trop souvent au praticien, a toujours été en honneur aux belles époques de l'art. Non seulement il est indispensable pour l'expression de la forme, mais il doit imprimer à toute l'éducation artistique une direction salutaire. Je suis persuadé que l'obligation de procéder par grands plans, bien plus impérieuse avec le ciseau qu'avec Tébauchoir, ferait mieux comprendre aux jeunes gens l'interprétation large de là nature et leur donnerait le goût d'un style plus élevé. » On ne saurait, en vérité, mieux dire.

Les collections de moulages se sont accrues cette année des plâtres de la mission de M. Dumont, et de nombreux moulages de sculptures d'Olympie venant de Berlin et réunis dans une salle spéciale, des moulages d'architecture portugaise offerts par M. Pascal, des moulages d'architecture espagnole offerts par M. Jareno, professeur à l'École des beaux-artsde Madrid, enfin de quelques reproductions d'armes de VArmeria reale.

Malheureusement une partie de ces dons ne peut trouver place dans les galeries trop étroites de l'École. Le manque d'espace est tel que non seulement on est obligé de laisser dépérir dans les caves des modèles de plâtre qui seraient précieux pour l'enseignement, mais qu'on abandonne aux inondations souterraines les beaux moules qui seraient cependant un excellent produit pour le trésor de l'État. Quelques lignes du rapport de M. Paul Dubois sont à cet égard très édifiantes :

« Vous connaissez tous, dit-il, l'insuffisance des loges des amphithéâtres de cours, des salles de collections. A chaque concours important, le nombre des loges est inférieur à celui des concurrents; si bien que nous sommes obligés de réunir deux, quatre et quelquefois dix jeunes gens dans une même loge, sans pouvoir les empêcher

de s'aider ou de se nuire mutuellement et d'altérer la sincérité du concours. Les ateliers ne peuvent pas même contenir la moitié des élèves inscrits chez chaque professeur, et, de plus, ils sont pour la bibliothèque et les collections, près desquelles ils sont placés, une menace perpétuelle d'incendie, sans qu'aucun réservoir ni aucune conduite d'eau voisine nous rassurent contre une telle éventualité« »

On voit par ces exemples à quel point est devenu nécessaire l'agrandissement de rÉcole des beaux-arts dont on parle vainement depuis si longtemps, et que chaque nouveau ministre promet de faire exécuter. Puisse l'année 1880 ne pas s'écouler sans que le projet élaboré par M. de Ghoiseul, au sein de la commission supérieure des bâtiments civils, soit proposé aux Chambres et enûn exécuté!

Avant de passer à l'examen sommaire des concours pour le prix de Rome, nous devons dire qu'aux fondations déjà nombreuses en faveur des jeunes gens de l'École, s'est jointe cette année une fondation très importante de M"« V^« Daupeley-Gonvents, suivant les volontés de son mari, M. Daupeley, architecte. Ces généreux donateurs ont fait présent à l'École d'une rente annuelle de 5,000 francs destinée à former cinq prix de 1,000 francs chacun pour les élèves-architectes. D'un autre côté. M"** Lecou, en souvenir de son frère, M. Godebœuf, architecte récemment décédé, a donné à l'École un capital de 20,000 francs, dont le revenu est destiné à fonder un prix qui portera le nom de « Prix Godebœuf».

Enfin la bibliothèque, par une mesure excellente due à la fois au directeur de l'École, M. Paul Dubois, et au savant bibliothécaire, M. Eug. Muntz, a été ouverte au public le soir, à partir du 25 novembre, de 7 heures et demie à 1 0 heures. Un système d'éclairage a été installé, et fonctionne

parfaitement. Celte bibliothèque, qui est déjà fort complète, s'est enrichie d'un don très important fait par M. Victor Schœlcher, sénateur, et comprenant environ cinq cents ouvrages relatifs à l'histoire de l'art et à l'archéologie. H faut citer d'abord une dizaine de volumes grand in-folio contenant chacun plusieurs centaines de gravures propres à illustrer les sites, les monuments, les mœurs et les costumes des principaux pays de l'Europe. Cette partie est complétée par 60 ou 80 catalogues de musées ou de collections particulières de la France, de la Belgique, de l'Angleterre, de l'Espagne, etc., par des Guides artistiques de toute sorte, et par un très grand choix de biographies des maîtres italiens. L'histoire de la gravure, qui était extrêmement pauvre à la bibliothèque de l'École, se trouve représentée maintenant, grâce à M. Schœlcher, par plus de soixante-dix ouvrages. Signalons encore la série des livres illustrés depuis les éditions hollandaises du xvn' siècle jusqu'au Faust de Delacroix ; les recueils de l'œuvre de plusieurs maîtres célèbres, notamment de Hogarth et de Goya; de très curieux albums de caricatures de George Cruikshank, de Gavarni, etc.

Concours de Rome. — Peinture. — Le programme donné par l'Académie était le récit de la mort de Démosthène, tiré de Plutarque, traduction Ricard, tome VII :

« En disant ces mots, Démosthène entra dans rintérieur du

temple de Neptune, et, prenant ses tablettes, comme pour écrire, il porta le poinçon à sa bouche et le mordit, ce qu'il faisait ordinairement quand il méditait ou composait quelque discours. Après Ty avoir tenu pendant quelque temps, il se couvrit de sa robe et pencha la tête. Les soldats qui se tenaient à la porte du temple se moquaient de lui de craindre ainsi la mort, et le traitaient de lâche et de mou.

a Le rhéteur Archias, s^étant rapproché de lui, rengageait à se

lever, et, lui répétant les mômes propos, il lui promettait de le récoDcîlier avec Antipater. Démosthène, qui sentait que le poison avait fait son effet, se découvrit, et fixant son regard sur Archias qui avait été tragédien : « Tu peux maintenant, lui dit-il, jouer le rôle de Gréon a dans la tragédie et faire jeter ce corps où tu voudras, sans luiac- « corder les honneurs de la sépulture. G Neptune, ajouta-t^il,jo sors a vivant de ton temple, maisAntipater et les Uacédoniens ne l'auront a pas moins souillé par ma mort. 9

« Il finissait à peine ces mots qu'il se sentit trembler et chanceler. Il demanda qu'on le soutint pour marcher, et comme il passait devant Tautel du dieu, il tomba et mourut en poussant un profond soupir. »

AJDsi qa'oD le voit, c'était yraiment^ — non pas un épisode — mais une tragédie en trois actes que J'Académie, suivant ses habitudes surprenantes, demandait aux concurrents de représenter en une seule scène : l"" Démosthène mordant un poinçon, 2"* parlant, 3** mourant. Les toiles les plus remarquées ont été celles de MM. Doucet, Fritel et Bramtôt. Le jugement de la section de peinture, à TAcadémie, attribua d'abord les récompenses de la façon suivante: grand prix, M. Doucet; 1'' second grand prix : M. Bramtôt; 2* second grand prix : M. Pichot.

Mais ce verdict, malgré les plus vives réclamations, fut cassé par les autres sections de l'Académie qui, toutes réunies, et après dix tours de scrutin, donnèrent le grand prix de Rome à M. Alfred-Henri Bramtôt. Le l'^' second grand prix échut à M. Buland.le 2' second grand prix à M. Pichot.

Sculpture, — Le sujet était le suivant et devait être traité en haut-relief :

a Apprenant l'arrivée de son fils, le père de Tobie, quoique aveugle, se leva et, donnant la main à son serviteur, il alla au-devant de son fils que Tange accompagnait. Et, en l'accueillant, il l'embrassa, et sa mère en fit de môme, et ils commencèrent tous deux à pleurer de joie. Puis, ayant adoré Dieu et lui ayant rendu grâces, ils s'as-

sirent. Alors Tobie, prenant le fiel du poisson, en mit sur les yeux de son père, qui recouvra immédiatement la vue. »

La plupart des compositions de ce concours étaient remarquables. Deux surtout se signalaient à l'attention de tous les connaisseurs et semblaient devoir se disputer la récompense suprême : celles de M. Labatut et de H. Boucher. Le premier est ce jeune sculpteur qui, Tan dernier, eût obtenu le Prix de Rome avec son Caton dVtique, s'il n'eût changé un geste à son esquisse. Il a fait un véritable tableau, d'une émotion saisissante, d'une vérité pleine de noblesse et de couleur. L'expression du vieux père Tobie, celle de sa femme, étaient remarquables, quoique moins heureuses que dans la composition de M. Boucher. La scène était coupée par des lignes d'une harmonie douce et tranquille. Un ange, qui regardait le drame de cette petite famille, était vraiment exquis.

La décision du jury ne paraissait donc pas douteuse. Que se passa-t-il cependant ? De même que pour le concours de peinture, le verdict de la section de sculpture fut cassé par l'Académie, et ordre fut donné de garder secrète la délibération qui eut lieu. On parla de discussions sans fin, d'une délibération qui n'aboutit pas à moins de cinquante-six scrutins I Quoi qu'il en soit, le grand prix de Rome fut décerné à M. Fagel qui méritait d'être classé, de l'aveu de tous, le quatrième ou cinquième. Ce fut une surprise, nous allions dire un scandale.

Architecture, — Un conservatoire de musique et de déclamation pour une grande capitale, avec un théâtre public, une bibliothèque, des salles pour les classes et des bâtiments pour l'administration. Tel était le sujet. Mais il était écrit que, cette année, l'Académie n'aurait pas de chance

ayec ses concours de Rome» et qa'elle rédigerait mal ses programmes ou bien jugerait injustement. En effet, immédiatement après le jugement, prononcé le 5 août, la direction de l'école fit afficher l'extrait du procës-Terbal que nous transcrivons :

« Le n<* 7 [M. Henri-Jules Saladin, né à Bolbec (Seine-Inférieure), le 24 novembre 4857, élève de M. Dumel], a été mis hors concours pour avoir apporté des changements notables dans le plan et la façade.

c Après le scrutin et conformément à la proposition faite par la commission du jugement préparatoire, TÂcadémie exprime Je regret qu'elle éprouve à voir la façon irrationnelle dont plusieurs des concurrents ont compris le programme qu'ils avaient à traiter.

a Ce programme était celui d'un conservatoire, c'est-à-dire d'un établissement particulièrement destiné aux études et qui ne pouvait présenter qu'à tort des aspects aussi splendides.

c Si l'attention des concurrents avait, aux termes mômes du programme, été appelée sur les parties les plus importantes de la composition générale, ce n'était pas une raison pour que ces parties fussent traitées par eux avec une telle exagération de richesse. »

Le jury toutefois a décerné à M. Victor-Auguste Blavette le grand prix de Rome; — le 1*' second grand prix à M. Gh.-L. Giraud -, le 2" second grand prix à M. Genuys.

Page 1