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ÉCOLE MATIONALE DES ARTS DÉCORATIFS

On sait avec quelle intelligence, avec quelle activité et quelle haute compétence, cette école est dirigée depuis deux ans par M. Louvrier de Lajolais. Les récompenses obtenues par les élèves à l'exposition universelle de 1878, le nombre toujours croissant de ces derniers, les réformes administratives opérées récemment ont donné une vie nourelie à cet établissement qui est un véritable institut industriel et devient un modèle pour les écoles analogues qu'on

cherche à fonder à l'étranger. A la cérémonie de la distribution des prix qui eut lieu le 3 août, M. de Lajolais prononça un discours dont nous extrayons les passages suivants:

« Monsieur le sous-secrélaire d'État, la Chambre des députés, en vous accordant les importants crédits que vous demandez pour renseignement du dessin, a donné la plus sérieuse sanction à Tentreprise de vos prédécesseurs, et répondu au désir ardent que vous ne cessez de manifester, de la mener rapidement au but qu'ils avaient entrevu et désigné. Il vous appartient aujourd'hui de réaliser dans la pratique les espérances conçues par les directeurs qui ont occupé le poste que vous avez en ce moment. Ceux qui ont l'honneur de vous connaUre ne sauraient douter de la persistante énergie que vous mettrez à Taccomplissement de l'œuvre que vous avez si heureusement défendue devant le Parlement.

« De purement élevé qu'il prétendait'ètre^en ne poursuivant qu'un but unique, l'enseignement du dessin, empruntant sa logique à toutes les destinées auxquelles il est appelé à répondre dans un grand milieu populaire, deviendra, nous l'espérons, un élément de connaissances générales, préalables à la condition d'artiste, et qui permettra à tous ceux qui le suivent d'en obtenir des résultats certains...

« La préoccupation de restituer à l'enseignement du dessin cette part un peu négligée d'études techniques est puisée à des considérations que l'assemblée des professeurs de l'École a trop en vue pour que nous n'applaudissions pas tous aux décisions qui pourront. la satisfaire, et déjà, à l'École, nous avons resserré le lien d'étendue qui, dès l'origine, unissait les différentes sortes d'études, de façon qu'en ce moment les programmes tracés dans les arrêtés dont la commission déûnit le détail, sont appliqués et donnent des résultats appréciables. »

M. de Lajolais, passant rapidement, avec une modestie remarquée de tous les auditeurs, sur les résultats véritablement extraordinaires obtenus par sa direction, termine en rendant hommage aux protecteurs de TÉcoIe qui, cette année, ont envoyé aux jeunes lauréats des prix de toute nature.

M. Turquet a répondu en excellents termes à cette chaude harangue. Il a loué d'abord l'énergie et la fermeté du directeur de l'école, en qui, dit-il, le gouTernement a une confiance entière, a Le gouvernement s'intéresse trop aux progrès de l'industrie et à l'enseignement du dessin pour ne pas vouloir que l'École des arts décoratifs, par les méthodes et les procédés, serve de modèle. £h bien, pour 'répondre à des craintes exprimées par quelques esprits nous avons fait faire une enquête par une commission aussi sévère que compétente. L'enquête a démontré que rÉcole des arts décoratifs était dans une voie excellente et qu'il était à peu près impossible d'avoir une direction meilleure. »

Le sous-secrétaire d'État a terminé en disant que deux conférences seraient instituées à l'École les dimanches : Tune sur les procédés de reproduction des œuvres d'art, l'autre sur les législations comparées dans leurs rapports avec l'industrie. La cérémonie s'est achevée par la lecture de récompenses décernées aux élèves.

Immédiatement après, fut inaugurée dans les salles de l'École l'exposition des travaux des élèves durant l'année, et les résultats des divers concours, exposition extrêmement brillante et qui a témoigné de l'excellence des procédés d'enseignement à l'École des arts décoratifs.

ÉCOLE SPÉCIALE d'aRCHITECTOBE.

Fondée, il y a quatorze ans, par l'initiative courageuse de M. Emile Trélat, cette école reçoit du gouvernement une subvention qui, bien que modique, n'en atteste pas moins la grande estime qu'on doit faire de cet établissement. Voici ce que disait. - dans un article publié à l'occa-

4i L'ANNÉE ARTISTIQUE.

sioD de la réouverture de ses cours» le 10 novembre 1879, un critique que nous avons souvent Poccasion de citer^ M. Ph. Burty r

« On espérait, à roriglDe, qu'elle deviendrait un contrepoids à rÉcoIe des beaux-arts, que renseignement pratique, tout national, que distribuaient les YioUet-le-Duc, les Boutmy, les Trélat, y attirerait des écoliers qui, à leur tour, iraient semer sur la surface de la , France la nouvelle et bonne doctrine. Après des effbrts^ généreux, sans cesse renouvelés, on touchait au succès lorsque la débâcle impériale vint tout entraîner. Le coup le plus dur fut qu'il fallait rendre à un propriétaire le terrain sur lequel on avait élevé des constructions coûteuses et que l'on ne possédait qu'à bail. On se réorganisa comme Ton put, au boulevard Montparnasse, dans un vaste jardin. Mais il a fallu depuis lutter contre l'École des beaux^arts, dont les directeurs des Beaux-Arts s'appliquèrent à renforcer les privilèges, et qui, si l'on n'y prend garde, en supprimant toute concurrence d'enseignement, en fermant toutes les avenues de la carrière aux dissidents, aura bientôt consommé la ruine définitive de l'originalité et de l'indépendance chez tous les artistes français. »

L'École spéciale d'architecture ne borne pas son rôle à la formation du personnel qui pourvoit aux besoins généraux de la profession. Elle unit son action à Tœuvre de l'École nationale des beaux-arts, essentiellement aménagée pour les longues éducations artistiques et pour la préparation aux prix académiqaes.

Les manufactures nationales de Sèvres et des Gobelins.

Quelques changements assez importants dans le personnel de la manufacture de Sèvres» voilà à peu près tout ce qu'il y a à signaler dans cet établissement, pour Tannée

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1879. Dès le mois de mars, M. Robert, raocien directeur de la manufacture de Sèvres, qui depuis trente ans était attaché à cette maison où il avait rendu d'éminents services, était mis à la retraite et remplacé par un conseiller municipal de la ville de Paris, M. Lauth, chimiste. Doux, affable, d'un caractère un peu indécis peut-être, ignorant des procédés administratifs, mais homme de devoir et d'honneur, M. Robert se faisait aimer et estimer de tous ceux qui l'approchaient. Possédant admirablement les traditions de la manufacture, ayant puisé aux côtés de Riocreux et de Tillustre Brongniart les bons exemples et les principes du goût, il avait pu réaliser en très peu de temps des progrès extraordinaires à Sèvres. C'est sous son inspiration, notamment, que M. Jules Simon, alors ministre des beaux-arts, avait nommé un Comité de perfectionnement. Pour tout dire, en un mot, c'est lui qui obtenait du grand juge en matière céramique, M. Adrien Dubouché, cet éloge que nous citions dans notre précédent volume : a Avec M. Robert, directeur convaincu du bien qu'il peut faire, administrateur zélé de la manufacture, que de progrès accomplis depuis trois ans! » La nomination de

M. Lauth, comme successeur d'un tel homme, fut donc généralement considérée avant tout comme une mesure politique. Pour qu'on ne s'y trompât point, celui-ci, d'ailleurs, après avoir affirmé ses opinions dans un discours de bienvenue au personnel réuni pour la circonstance, se livra à une rapide enquête terminée au bout de peu de jours par la révocation inattendue de 17 employés parmi lesquels on remarqua des hommes d'une véritable valeur. Telles sont les réformes les plus dignes de mention. II faut noter aussi le départ de la manufacture de l'atelier des mosaïstes italiens dirigé par M. Poggesi, dont on espérait tant de

bons résultats et auquel on n'a pas su faire rendre tout ce qu'on était en droit d'attendre. M. Poggesi a été installé, avec ses ouvriers, au Panthéon, où il doit exécuter une mosaïque d'après une composition de M. Hébert. Ce travail durera, dit-on, de longues années; ainsi, voilà ce que devient l'école projetée des mosaïstes de Sèvres. Elle exécute de loin en loin une œuvre quelconque et ne forme point d'élèves. Bien maigre récompense, comme on voit, poui' de coûteux efforts î

Lé concours annuel de Sèvres, qui donne lieu, comme on sait, à un prix de 2,000 francs a été très brillanten 1879. Le sujet était un « Vase commémoratif du Passage de Vénus sur le Soleil observé en 1874. » Un grand nombre de concurrents prirent part à la première épreuve, et les trois artistes désignés, suivant le règlement, par le jury furent MM. Avisse, Chéretet Mayeux, qui présentèrent le 6 décembre l'exécution de leurs projets à un verdict définitif. M. Chéret a obtenu le prix. Son vase a la forme ovoïdale; plus massif peut-être que celui de ses rivaux, avec des anses en forme de volutes appuyées sur deux cariatides d'une belle allure, il gagne peut-être aux dépens de l'élégance un effet de puissance augmenté encore parla décoration en relief blanc sur fond gris. Les vases de MM. Avisse et Mayeux n'étaient pas moins remarquables. L'œuvre de M. Chéret a été placée sur un socle dans la galerie Mazarine de la Bibliothèque nationale, destination qui avait été indiquée par le règlement.

En terminant, nous devons accorder une rapide mention au musée céramique de la manufacture, dont M. Champfleury est le conservateur, et qui s'est enrichi, cette année, en plus des acquisitions habituelles peu considérables, d'un certain nombre de dons. En voici la liste :

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L'empereur du Brésil : douze anciennes poteries brésiliennes. — Le ministre du commerce de Prusse : quatre grès allemands des seizième et dix-septième siècles. — M. le baron de Witle : quinze fragments de porcelaines antiques (Grèce). — M. le comte de Valencia : une faïence espagnole émaillée. — M. G. Gouellain : une terre cuite; un vase de compagnonnage à inscription. — M. G. Lecocq : un plat à inscription. — Le musée de Dieppe : deux fragments de carreaux. — M. B. Fillon : vingt-deux pièces, terre cuite, poterie vernissée, faïence, porcelaine. — Al^** G. Fillon : une terre cuite du château d'Oiron. — M. Barbel de Jouy : un groupe en terre de Lorraine. — La famille du comte de Chazelles-Chusclan : dix pièces de porcelaine tendre de Sèvres. — M. Auscher : une slatue en biscuit. — M. le baron Ch. Daviller : une porcelaine tendre espagnole. — M. Carrier-Belleuse : une porcelaine tendre de Sèvres. — M. Albert Goupil : plusieurs carreaux de faïence de Perse. — M, GhampQeury : une pièce de faïence flne. — M. le docteur Piogey : une pièce de faïence de Rouen. — M. Perrenot-Gonord : sept pièces de porcelaines décorées par impression. — Enfin une série do volumes relatifs à la céramique et offerts par diverses personnes.

La manufacture des Gobelins doit retenir plus longtemps notre attention, ayant été dans notre précédent volume quelque peu négligée. On connaît ses origines. Après avoir été installée au faubourg Saint-Antoine (159/i), au Louvre (1603), aufaubourgSaint-MarceU sur les bords de la Bièvre, la manufacture royale des tapisseries de haute lisse se fixa définitivement dans cette dernière résidence, en 1662, sous la direction de Golbert, qui réunit tous les tapissiers italiens et flamands dans la maison des Gobelins, dont l'aménagement coûta 90,000 livres, ce qui équivaudrait aujourd'hui à une dépense de 550,000 fr.

La manufacture des Gobelins, qui est inscrite au budget pour une somme de 208,000 francs, et dont le savant M. Darcel est l'administrateur, ne possède plus, à l'heure qu'il est, que cinquante-trois ouvriers, dont trente et un

seulement trayaillent aux tapisseries de haute lisse ; les vingt-deux autres sont employés à Tatelier des tapis de la Savonnerie, qui jusqu'ici n'a fabriqué que des tapis de pied.

L'atelier des tapisseries de haute lisse est dirigé actuellementparun chef payé2,700 fr. par an; c'estM.Gollin, conseiller municipal. Deux sous-chefs, travaillant d*ailleurs euxmêmes, reçoivent 2,300 et 2,100 fr. Puis viennentdix ouvriers à 2,000 fr., qui n'ont obtenu ce traitement qu'après une vingtaine d'années de service. Sept ouvriers touchent de 1,700 à 1,900 fr. ; quatre, de 1,200 à 1,400 fr., et les sept autres, de 500 à 1,000 fr.

L'atelier des tapis de la Savonnerie a deux sous-chefs à 2,100 fr., dont l'un, M. Besson, dirige l'atelier ; cinq ouvriers à 2,000 fr., cinq à 1,900 fr., cinq de 16 à 1,800 fr., trois de 1,000 à 1,400 fr., et les trois derniers de 500 à 900 fr.

Les apprentis sont définitivement reçus et classés comme élèves après examen, au bout d'une année d'essai. On peut leur donner, à titre de récompense, une gratification de 100 fr., et ils restent ensuite deux ou trois ans à l'école de tapisserie, avec une indemnité annuelle de 400 fr., pour débuter enfin comme ouvriers ou plutôt comme artistes tapissiers à 500 fr.

Afin d'encourager parmi les artistes les études de l'art décoratif en vue de la tapisserie, dont les exigences sont très spéciales, M. Jules Ferry, sur l'avis de la Commission de perfectionnement, a institué, en 1879, un prix absolument semblable à celui qui existe pour la manufacture de Sèvres. Le règlement en a été fixé le 28 avril 1879 et a été publié avec le programme du premier concours. Ce programme donnait pour sujet le modèle d'une tapisserie, avec bordure, destinée à la chambre dite de Mazarin, à la

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Bibliothèque nationale, et devant représenter le Génie des Arts, de la Science et de la Littèralure dans Vantiquitè. Pour qui aurait douté de la nécessité de l'institution de ce concours, il n'aurait pu exister de preuve plus convaincante que l'exposition des esquisses envoyées par les concurrents à l'École des beaux-arts, te 6 novembre. Non pas que le talent fût absent des projets, au nombre de trente-six, qui furent exposés, mais parce qu'il était employée contre-sens. Depuis de longues années, en effet, on a pris l'habitude de composer des sujets de tapisserie comme on compose des tableaux. L'erreur est singulière. L'art du peintre est absolument différent de l'art du tapissier; ses ressources sont autres, ses moyens d'expression sont opposés. Une tenture faite uniquement pour orner une muraille et pour charmer les yeux, ne peut pas et ne doit pas rivaliser avec un tableau. La nature même de celle-ci ne lui permet pas les effets de perspective^ ni les teintes fondues, ni les finesses d'expression. La forme du tissu, avec ses cannelures striées qui arrêtent la lumière dans leurs mille sillons et créent des multitudes de petites ombres factices ; la qualité des laines ne gardant pas d'une façon égale l'éclat de la couleur, et amenant avec le temps des cacophonies insupportables; les contractions de l'étoffe, enfin, qui font grimacer les personnages, donnant aux séraphins des sourcils froncés, ou couvrant de rides grotesques de graves héros : tout cela interdit à la tapisserie des rôles prétentieux et limite son emploi.

Malheureusement, on ne s'est pas souvent pénétré de ces vérités à la manufacture des Gobelins. Au siècle dernier comme en celui-ci, on ne s'y est guère occupé qu'à copier des tableaux de maître. C'est une tendance funeste que l'on a de confondre les genres. Ou croit faire merveille

parce qu'on donne au verre Taspect du marbre, à la porcelaine celui du verre. On s'est imaginé arriver au comble de Part en essayant de tisser des chefs-d'œuvre de Raphaël ! Combien ils étaient plus intelligents, plus habiles et plus éloquents, les humbles mais admirables tapissiers des xv* et XVI' siècles. Ils n'avaient garde, ces praticiens avisés, de perdre leur temps à mal traduire dans leur art les beautés d'un autre art. Ils se contentaient d'être des coloristes étincelants, choisissant leurs laines suivant la fantaisie inspiratrice et ne s'aidant pour la composition que d'un simple dessin au trait légèrement teinté.

Malheureusement il ne suffit pas d'un arrêté ministériel pour changer des habitudes séculaires, et il faudra encore pas mal d'années d'études et de concours pour lutter contre la routine de l'ancien enseignement.

Les moins mauvais parmi les 36 projets présentés n'ont pas su éviter les prétentions au tableau. Conformément au règlemei^t, trois de ces projets ont été admis à participer à un second concours, et chacun des trois auteurs reçut une prime de 1,000 francs. Le lauréat du second et définitif concours, jugé dans le courant de l'année 1880, obtiendra le prix qui est de 6,000 francs. Voici les noms des trois concurrents admis à la deuxième épreuve.

4* Monchablon (Alphonse], aDcien prix de Rome en 4863, deux fois médaillé au Salon.

V Ëhrmann (François), décoré au Salon de cette année, auteur de plusieurs modèles de tapisserie exécutés aux GobeliDS, notamment du Vainqueur,

30 Blanc (Joseph], ancien prix de Rome. Il est le seul dont le projet offre les lignes simples et larges, les couleurs franches et sans demi-teinlesqui sont nécessaires pour la tapisserie. Malheureusemenf, des trois, sa composition est la plus pauvre d'invention et d'ordonnance.

II nous reste maiotenant à aborder une question grave, mettant en cause Texistence même de la manufacture, et pour cela nous ne croyons pas pouvoir mieux faire que d'avoir recours à la plume de notre ccmfrère, M. Henry Havard, si expérimenté en ces matières \

Malgré leur grande renommée, dit ce critique, malgré les services qu'ils ont rendus et qu'ils rendent encore à notre industrie privée, les Gobelins sont loin de rencontrer, dans les hautes sphères gouvernementales, tous les encou* ragements auxquels ils ont droit.

Bien mieux, si Ton en croit certaines indiscrétions, l'existence de ce glorieux étabUssement, taxée d'inutile, serait menacée; et c'est, parait-il, à ces préventions peu réfléchies qu'il faudrait attribuer la nonchalance singulière avec laquelle on a accueilli jusqu'à ce jour les projets de restauration qui ont été présentés, et l'état de mutilation dans lequel on laisse les bâtiments incendiés sous la Commune.

Ces fâcheuses préventions s'appuient sur deux préjugés d'un ordre différent. Le premier de ces préjugés vise l'inutilité relative de la tapisserie; le second, la concurrence fâcheuse qu'une industrie privilégiée fait â l'industrie ordinaire.

Hâtons-nous de constater que, dans le cas spécial qui nous occupe, ces deux objections n'ont aucun fondement sérieux. On va voir en effet qu'ils ne résistent ni à l'observation, ni â la réflexion, ni â l'étude.

1. M. Henry Bavard a publié dans le Siècle (décembre 1870 et janvier 1880), une série d'études remarquables sur la manufacture des Gobelins. Cest d'une de ces études que nous extrayons les lignes qui vont suivre.

(( Les tapisseries, dit-OD, coûtent beaucoup plus cher que les tableaux et durent moins longtemps. Il est donc inutile de faire faire des tapisseries. Mieux vaut se contenter des tableaux, u

L'argument serait pressant et d'une irréfragable justesse, si le rôle des Gobelins, comme cela a malheureusement eu lieu depuis cinquante ans, se trouvait limité à la copie des tableaux. Mais aujourd'hui on est revenu de celte erreur, et, comme, somme toute, on ne peut faire ni des sièges ni des portières avec des tableaux, il faudra bien que l'on continue à faire de la tapisserie.

Dès son installation, c'est-à-dire dès 1871, la nouvelle administration a compris quel danger menaçait la manufacture et s'est efforcée de sortir de l'ornière où l'on s'était si longtemps traîné. Mais elle avait sur le chantier un trop grand nombre de modèles en train et trop avancés pour pouvoir, en les abandonnant, entrer tout de suite dans des voies nouvelles.

Ce n'est que depuis quelques années qu'elle a pu renoncer à la copie des tableaux, et, comme le remarquait fort bien M. Denuelle, dans son rapport sur les tapisseries à l'Exposition de 1878, il est impossible pour le public de juger quels progrès ont été réalisés, car la plupart des ouvrages, conçus d'après le nouvel esprit qui anime le haut personnel de la manufacture, sont encore en cours de ftibrication.

Ce n'est donc qu'en suivant dans les ateliers le travail des artistes qu'on peut constater la tendance qui prédomine actuellement, et on s'aperçoit bien vite que, non seulement dans le choix des sujets, mais encore dans les procédés de fabrication , on a déjà réalisé des réformes nombreuses...

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Le plus important de ces procédés est celui qu'on appelle le travail à deux nuances. Inventé en 1812 par M. Deyrolle, tapissier de basse lisse, perfectionné par son fils et par M. Rançon, transporté en 1825 dans l'atelier de haute lisse, ce genre de travail consiste à composer chaque couleur par le mélange de plusieurs fils de nuances différentes. De cette façon, on réduit considérablement le nombre des nuances employées. En outre, on peut les choisir parmi les plus solides, et si, dans le panneau de tapisserie, une couleur rient à baisser, ce n'est plus seulement un fragment qui pâlit, mais Teusemble, et il ne se produit plus de désaccord.

Un autre procédé qu'on reprend en ce moment aux Gobelins, c'est celui des hachures. Jadis employé, puis délaissé pendant longtemps, ce procédé substitue aux dégradations insensibles, nécessitant une quantité considérable de demi-teintes (ce qui entraîne toujours des risques d'effacement) un mélange de tons francs qui augmente de beaucoup les chances de durée.

Mais pour réaliser ces utiles réformes, on ne se figure pas quels obstacles il a fallu surmonter. Comme toutes les administrations de l'État, l'administration des Gobelins se complique d'une foule de rouages qui sont plus nuisibles qu'utiles. Chaque innovation prend les apparences d'une révolution véritable. D'autant plus que le conseil de perfectionnement n'offre pas, dans tous ses membres, cette compétence absolue qui, pour de pareils ouvrages, est de première nécessité. On peut être en effet un peintre distingué et un architecte éminent, et ne rien connaître, ne rien comprendre à la tapisserie.

Une autre difficulté à laquelle s'est heurtée l'administration nouvelle, c'est le défaut de commandes. On ne saurait

imaginer quelle peine eut M. Darcel, après arolr remonté les ateliers des Gobelins, à leur trouver de l'ouvrage.

Un jour, Tadministration, en quête de travaux, fit proposer à M. Garnier d'exécuter des panneaux décoratifs pour

rOpéra. M. Garnier répondit qu'il avait beaucoup d'offres du même genre, demanda qu'on lui fournît des échantillons, et. promit qu'il aviserait. Il fallut qu'on lui apprit ce qu'étaient les Gobelins, qu'on lui expliquât que, manufacture de l'État, ils étaient prêts à travailler gratuitement pour un monument de l'État. Et ce n'est pas sans hésitation que l'habile architecte confia aux Gobelins la décoration du buffet de l'Opéra.

Pour les mairies de Paris, même chose s'est produite : l'administration voulait décorer celles qu'on vient de reconstruire de tapisseries représentant l'histoire ou les industries du quartier. On a dû y renoncer. Les architectes s'y sont opposés parce que cela réduisait leurs bénéfices.

On voit par ces quelques exemples, que, si les Gobelins n'ont pas, en ces dernières années, donné tout ce qu'on pouvait attendre de leur réorganisation, la faute n'en est pas à l'administration actuelle. Malgré cela, par les difficultés résolues, par les réformes opérées, par la voie nouvelle dans laquelle on s'est résolument engagé, on peut déjà constater que des deux objections qu'on oppose à leur existence, la première au moins est sans force. J'ajouterai que la seconde ne vaut guère mieux, et je vais le démontrer.

Bien loin, en effet, de faire à l'industrie privée une concurrence fâcheuse, les Gobelins, au contraire, lui rendent de continuels services. Par l'échantillonnage extraordinaire de laines et de soie qu'ils renferment, par les formules exactes de teinture dont ils sont détenteurs, ils évitant aux

industriels des tâtonnements coûteux, des essais difficiles^ des recherches longues, pénibles et laborieuses.

Par la perfection de leur travail, ils excitent l'émulation de leurs rivaux. Par le bon choix et la correction de leurs modèles, ils règlent le goût. Par l'autorité du nom, ils réagissent contre les exigences souvent malencontreuses d'un public dont l'éducation est insuffisante. Ënfln, j*ajouterai que, dans les travaux particulièrement difficiles, les Gobelins n'hésitent pas à prêter au dehors leurs meilleurs artistes.

Ainsi donc, le jour où il plaira aux Chambres de voter la restauration des Gobelins, non seulement on rendra i\ une de nos gloires industrielles le tribut qui lui est dû, mais, au point de vue purement économique, on fera un acte éminemment profitable à notre industrie privée.

Faut-il ajouter que cette restauration pourrait avoir lieu à peu de (rais? Si l'on tient à réédifier, comme c'est l'usage, une sorte de forteresse, il est clair qu'il faudra des millions pour rebâtir les Gobelins. Mais, si l'on veut au contraire se borner à élever une manufacture modèle, où l'air et le jour seront répandus à profusion, on peut, en faisant un large emploi du fer, arriver à réduire la dépense à 7 ou 800,000 fr.

Ajoutez à cela que le séjour à Paris n'est nullement nécessaire et n'a plus de raison d'être. La Bièvre, dont les eaux jouaient jadis un grand rôle dans la teinture des étoffes^ est maintenant plus nuisible qu'utile. En logeant la nouvelle manufacture à Boulogne, à Sèvres, à Vincennes, sur un terrain appartenant à l'État, on n'éloignerait pas énormément les artistes du centre de Paris. Parla suppression des droits d'octroi, on leur faciliterait l'existence, tandis que par la revente des terrains actt^els on couvrirait presque les frais de reconstruction.

Ainsi reconstruite, la manufacture pourrait dé?elopper ses ateliers, augmenter sa production, concourir largement à l'embellissement de nos édifices publics.

Son prix de production, qui n'a rien d'excessif, se trouverait encore réduit. Ses écoles plus rastes pourraient recevoir un plus grand nombre d'élèves, et ses ateliers renfermeraient un plus grand nombre d'apprentis.

De la sorte, les Gobelins deviendraient une sorte de conservatoire de la tapisserie. Les maîtres diplômés formés à cette féconde école sortiraient de là pour imprimer un nouvel élan à l'industrie privée. Leur technique savante, leur instruction solide aideraient au relèvement du goût et à la perfection des arts industriels.

Et pendant ce temps la manufacture mère, ramenée dans son droit chemin, ayant définitivement renoncé aux contrefaçons de tableaux, concentrant ses efforts dans la reproduction des modèles franchement décoratifs et bien appropriés à ses moyens textiles, nous rendrait dans toute sa splendeur cet art admirable de la tapisserie, qui depuis deux cents ans est une des gloires de la France.

Pour réaliser promptement ce beau rêve, que faut-il ? Beaucoup de persévérance et un peu de bonne volonté.

L*ADBI1NISTRATI0N (VILLE DE PARIS). 57

VILLE DE PARIS. — Le conseil municipal et les concours. — Le programme artistique de VioUet-le-Duc. — La décoration des monuments publics. — G)ncours de la statue de la République, de la Défense nationale, etc. — La Commission des inscriptions parisiennes. — La construction de rilôtel de ville. — L'inventaire des richesses artistiques de Paris.

Des réformes considérables ont été iotrodaites, cette année, par l'administration municipale de la ville de Paris, dans l'emploi du crédit de 300,000 francs dont elle dispose pour Texécution des travaux d'art et de décoration dans les édifices publics. Ces réformes, fondées sur tout un ensemble de doctrines esthétiques, ont été entreprises avec un esprit de méthode, une décision et une vigueur qui, en opposition absolue avec les habitudes et les enseignements académiques, auraient de quoi surprendre, si Ton ne savait de quel homme éminent, de quel esprit supérieur est venue l'impulsion directrice qui les a déterminées.

C'est d'après les avis de VioUet-le-Duc, l'illustre et à jamais regretté architecte, que le conseil municipal de Paris, rompant avec des habitudes séculaires, a pris résolument le parti de n'accorder à l'administration préfectorale les crédits nécessaires à l'eiécution des travaux artistiques qu'à la condition que ces crédits seraient employés d'une certaine façon et sous le contrôle d'une commission spéciale prise dans son propre sein\ La première condition imposée fut l'établissement des concours, système qui parut

1. La première commission spéciale du conseil municipal chargée d'étadier les projets relatifs aux beaux-arts fut composée, en 1879, de MM. Castagnary, président; Ulysse Parent, secrétaire; Collin, Cussct, Ilattat, Jacques, A. Liouville, Manet, le colonel Martin, VioUet-le-Duc.

le mieux convenir aux traditions démocratiques, et qui semble au premier abord, il faut l'avouer, offrir certaines garanties d'égalité, de justice, d'impartialité pour les artistes. Nous dirons bientôt notre opinion à cet égard.

Jusqu'en 1879, c'était l'administration préfectorale ellemême, guidée par un comité choisi par elle, qui ordonnait les travaux et faisait les commandes aux artistes. Telle est encore la marche suivie dans les différents ministères pour tout ce qu'on exécute au compte de l'État. Les travaux d'architecture, à la vérité, ont donné et donnent lieu à des concours ; mais c'est à peu près la seule exception qu'on puisse signaler. Aussi la réforme due à Tinitiative de Viollet-le-Duc souleva-t-elle de violentes discussions. Le célèbre écrivain qui, dans son nouveau rôle de conseiller municipal, trouvait enûn l'occasion de mettre en pratique les idées et les théories de toute sa vie, ne pouvait s'en étonner. Le programme esthétique qu'il sut faire adopter par ses collègues se trouve tout entier développé dans un rapport daté du 11 février 1879. Nous croyons nécessaire de faire à cet important document quelques emprunts. Après avoir expliqué que, selon lui, la commission préfectorale, chargée de faire aux artistes des commandes de travaux, étant en majeure partie composée de membres de l'Académie, il était évident que ses choix devaient se porter naturellement sur les élèves de l'Académie ou sur les partisans de l'enseignement qu'on y donne ; après avoir montré que le budget artistique de la ville de Paris ne faisait par conséquent que grossir celui que l'État met, sous des formes diverses, entre les mains de ces notabilités, l'auteur du rapport en venait à se demander quel était le moyen de remédier à un tel état de choses. S'il n'appartient pas au conseil municipal, disait-il, de modifier l'enseignement de

TÉcoIe des beaux-arts, abandooné par TÉlat à TAcadémie, s'il ne lui appartient pas même de donner son avis sur les monuments éJevés à Paris par l'État, du moins une prérogative lui reste : celle d'ouvrir ou de fermer les vannes du bu(^et, et celle-là, il est vrai, suffit. Tous les conseils municipaux de France sont libres de choisir, pour orner leurs communes, les œuvres d'art et les artistes qui leur conviennent ; d'ouvrir des concours publics ou restreints, de composer des jurys ou de confier tel ouvrage à tel artiste, sans recourir aux avis d'une commission administrative quelconque, quitte à ce que leurs délibérations soient, conformément à la loi, approuvées par l'autorité préfectorale. Eh bien ! s'écriait Viollet-le-Duc, comment se ferait-il que le conseil municipal de Paris, qui n'est pas assurément moins éclairé que les autres, fût exclu de ce droit? Une commission spéciale, formée par des conseillers municipaux, peut donc remplacer, sans que personne ait rien à y reprendre, la commission administrative. )>

Le rapporteur exposait ensuite en détail divers projets de décoration, au moyen des concours, pour les places publiques, l'Hôtel de ville, les mairies, les écoles, puis terminait par des considérations générales sur la nécessité d'ouvrir à l'art moderne des chemins nouveaux. Ici, nous citerons textuellement :

« Aujourd'hui, le souverain c'est le peuple; il convient donc que ses palais, que les édifices où il so réunit el où il procède aux actes les plus solennels de la vie publique et privée, reçoivent à leur tour cette décoration réservée jadis aux résidences des monarques.

« Dans une salle de mairie nue, triste , délabrée , garnie d'un mobilier sordide, il n'est pas surprenant que les familles qui assistent à un mariage se présentent là dans une tenue à peine décente et remplissent ce devoir comme une formalité fastidieuse.

« En serait-il de même, si ces salles étaient décorées avec la di-

gnité qui convient à Tacle qu'on y vient contracter? Dans une population comme celle de Paris, combien trouverait* on de personnes qui ne soient pas impressionnées par l'aspect du milieu où on les introduit et qui aient Tesprit assez philosophique pour faire abstraction de ces apparences? Bien peu assurément ; et on ne saurait s'en plaindre. ' ff Mais il faut satisfaire à ce sentiment, et si nous voulons affirmer l'esprit critique, ne pas établir ce contraste choquant entre la mairie et le temple. L'église, nul ne l'ignore, se préoccupe fort des pompes qui frappent les yeux et disposent ainsi les nerfs aux émotions. Elle appelle à son aide les arts, tous les arts ; elle enveloppe le croyant comme le sceptique de toutes les séductions qui agissent sur lessens^ tandis que la mairie, froide, nue, dédaigne ces moyens. C'est un toit, pensons-nous, et la loi, si elle se faisait entendre dans un milieu où l'art aurait sa place, ferait naître les sentiments graves qu'elle doit inspirer.

a Si nous voulons faire respecter la loi, il faut montrer que nous la respectons nous-mêmes en lui donnant une demeure digne d'elle et en ne la traitant pas comme une personne sans conséquence.

« Mais il est un point sur lequel nous croyons devoir appeler particulièrement l'atiention du conseil...

a Chaque arrondissement (et ce n'est pas un des moindres attraits qu'offre la ville de Paris) possède une physionomie propre, soit par suite des industries qui le peuplent, soit par la nature des occupations de ses habitants, soit par son histoire. N'y a-t-il pas là mille motifs intéressants, instructifs, propres à fournir d'excellents programmes à nos artistes?

« Sur la rive gauche, n'avons-nous pas TUniversité et son histoire si pleine de sujets favorables à la peinture; les facultés, le terrain de la science et des lettres, les grands hommes qui ont contribué au développement du génie français? Sur la rive droite, n'avons-nous pas, dans chaque quartier, à recueillir des faits touchant à l'histoire de Paris, à l'activité industrielle de la grande ville, des fondations intéressantes à rappeler, des lut'es honorables à retracer?

« Et dans les vestibules, dans les esci^liers de ces mairies nouvelles, n'y aurait-il pas un grand intérêt à reproduire les vues de monuments ou de quartiers disparus?...

« Â plus forte raison votre commission a pensé que l'école devait être pour. l'enfance une initiation à l'art. On se plaint, non sans mo-

tifs, que des images malsaines, barbares soient livrées sans cesse à DOS enfants; c'est à nous de leur montrer, dès le moment oh ils commencent k apprécier ce qu'ils voient, des œuvres de valeur.

« Ce n'est pas à dire que nous prétendions décorer les écoles municipales de peintures convenables dans un palais ; mais nous souhaiterions y voir figurer des représentations très simplement traitées des divers travaux des champs et des métiers, des actes importants de la vie civile, avec légendes sommaires. Ces sujets ne devraient guère donner que des silhouettes, avec une coloration élémentaire, sans modelé... B

Comme on le voit par cette citation, ViolIet-le-Duc posait les bases et donnait les indications générales de tout un programme artistique. Un peu entraîné peut-être par les habitudes de polémique contractées durant ses longues luttes contre les théories officielles, il montrait parfois une Tivacité batailleuse et semblait opposer au doctrinarisme académique un autre doctrinarisme non moins absolu. Toutefois, a?ec sa haute et grave intelligence, son profond savoir, la connaissance exacte et précise des problèmes esthétiques, il exposait dans ce rapport, avec une simplicité éloquente, le plan qu'il avait conçu pour la décoration des édifices municipaux. L'adoption de ce plan, c'était le triomphe de ses idées, c'était la manœuvre hardie et décisive au milieu du combat, c'était l'assaut victorieux au cœur même de la citadelle d'où il pourrait lancer les bataillons d'artistes contre le donjon vermoulu et pourtant toujours solide del'Institutl Singulière destinée que celle de Viollet-le-Duc ! Il mourut l'année même où, après vingt-cinq ans de lutte dans les livres, dans les journaux, dans la chaire de professeur, il allait pouvoir appliquer ses théories. Il n'a pu voir l'organisation des concours préparés par lui, pas plus qu'il n'aura vu l'installation du Musée de sculpture comparée dont il fixa le programme dans un rapport remar-

6î L'ATHÉE ARTISTIQUE.

qaable qui est la dernière œuvre que sa main ait écrite ! Le conseil municipal de Paris a hérité de ses doctrines en matière de beaux-arts ; il en poursuit l'application avec persistance, et il est certain que les procédés dont il use pourront exercer une action sur l'ayenir de Part français. Cette action sera-t-elle heureuse ou néfaste? La question ainsi posée a des allures quelque peu tranchantes, et l'on ne saurait y répondre, en dépit des meilleures et des plus impartiales intentions, sans encourir le reproche d'outrecuidance. Il confient d'établir des distinctions et de ne rien exagérer. En effet, les idées artistiques du conseil municipal se traduisent de deux manières. On demande premièrement aux peintres et aux sculpteurs des scènes représentant la vie du citoyen et glorifiant le Code civil. En second lieu, on adopte la méthode des concours, parce qu'on croit, à tort ou à raison, qu'elle est la plus libérale, et qu'en outre elle peut mieux qu'une autre opposer un frein au favoritisme, en laissant carrière à l'indépendance, en mettant en lumière l'originalité. Voilà, en définitive, k quoi se réduisent ces innovations du conseil municipal. Eh bien ! pour la première, il est juste de reconnaître que si elle provoque des talents nouveaux, si elle encourage ce que nous appellerons, si l'on veut, la peinture civile, ce ne pourra pas être au détriment de la peinture religieuse, celle* ci gardant pour domaine les églises et laissant à sa rivale les écoles et les mairies. Nous n'avons donc qu'à lui souhaiter bonne chance et à attendre les résultats qu'on

nous annonce.

Quant à la seconde innovation, c'est-à-dire à l'emploi systématique des concours, c'est une autre affaire, et nous en dirons franchement notre opinion.

Il y a un an, nous n'avions contre ce procédé d'éclosion

artistiqae aucune espèce de prévention. Au contraire, ne considérant en celui-ci que sa forme correcte et parfaitement appropriée aux idées démocratiques, nous nous sentions tout disposée nous en déclarer partisan. Aujourd'hui, après l'avoir vu fonctionner, après avoir pesé les arguments pour et contre qui se sont produits, nous ne faisons nulle difficulté de proclamer que nous tenons les concours pour une méthode décourageante pour les artistes indépendants, souverainement favorable à l'équivoque et dépourvue de garanties réelles. De plus, elle est manifestement peu propice à l'élaboration réfléchie et leqte de toute œuvre sérieuse. £lle produit ce résultat étrange et presque fatal, que c'est l'œuvre la moins originale qui se trouve avoir le plus de chances pour être désignée par les jurys. Il est nécessaire que nous nous expliquions.

Si l'on se place au point de vue d'une administration qui ne songerait qu'à secouer le fardeau de la responsabilité de ses choix, il est certain que la forme des concours est loyale et même excessivement commode. Mais le but n'est pas simplement de plaire à l'administration ; il est de découvrir l'artiste qui soit le plus habile à exécuter l'œuvre dont on a besoin. Or, comment s'y prend-on? Redoutant à bon droit les préjugés ou les préférences des commissions administratives, soupçonnées d'académisme, on forme un jury chargé de désigner parmi une quantité de projets et d'esquisses celui de ces projets ou celle de ces esquisses qui semble promettre l'œuvre la plus satisfaisante. Ainsi les situations sont simplement interverties. Par les anciens procédés, c'est une commission qui va trouver l'artiste dont le talent lui parait convenir le mieux au genre de travail qu'elle réclame. Elle lui dit : « Songez à loisir à ce que je vous demande, et soumettez-moi un projet. » Dans le sys-

tème des concours, au contraire, on réunit le plus grand nombre possible d'esquisses, et un jury s'écrie : « Voici celle qui me plaltl )> Mais quelle différence, nous le demandons, existe- t-il au point de vue du résultat final entre les deux procédés? Dans le premier cas aussi bien que dans le second, le choix de l'artiste ne dépend-il pas uniquement de cet aréopage qui se nomme tantôt commission administrative et tantôt jury? Et croit-on, de bonne foi, que le goût de cet aréopage varie suivant le nom qu'il porte. Croit-on que, parce que le jury est nommé en partie par l'administration et en partie par les concurrents euxmêmes, il fasse preuve dans ses délibérations de plus d'indépendance, de plus de raison et d'un jugement plus juste ? On se méprendrait étrangement. Tels qu'ils sont composés, il est à peu près impossible aux jurys de fixer leurs choix sur les œuvres véritablement originales. Quoique cette assertion ait au premier abord l'apparence d'un paradoxe, qu'on veuille bien réfléchir aux qualités que présente une œuvre originale. Presque toujours celle-ci, étant l'expression éclatante d'un sentiment personnel et vigoureux, blesse et déconcerte les opinions reçues. Or, c'est précisément sur ce fonds d'opinions reçues et admises sans conteste par tout le monde que s'accordent les jurys. Si donc ceux-ci se trouvent par aventure en présence d'une œuvre de ce genre, l'accord ne peut s'établir, et par des concessions réciproques et graduelles, ils en arrivent fatalement à porter leur choix, non point sur l'œuvre qui provoque la discussion, qui dérange leurs idées esthétiques, mais sur l'œuvre au contraire dont les qualités banales de correction académique blesse le moins leurs habitudes, et réunit par conséquent le plus de suffrages. Faut-il citer une preuve convaincante de ce que nous avançons ici ? Qu'on se rappelle

ce qui s'est passé le ik octobre 1879, au concours de la statue de la République, organisé par la ville de Paris. Il y avait là une sculpture vraiment belle, très personnelle et originale, celle de M. Jules Dalou. C'était l'avis bruyamment exprimé du public et de tous les amateurs parisiens. Qu'a fait le jury ? Il a choisi trois œuvres d'une élégance plus ou moins banale et convenue, mais il a écarté le projet Dalou. Le plus curieux, c'est qu'aussitôt après le vote, quatre membres éminents du jury s'empressèrent de recommander à l'administration le monument de cet artiste. N'est-ce pas là une démonstration suffisante ?

L'impossibilité dans laquelle sont les jurys de faire hoix des œuvres les plus originales n'est pas le seul argument, à beaucoup près, qu'on fasse valoir contre les concours. L'abstention naturelle des artistes en renom qui ne se soucient pas de compromettre dans cps joutes publiques leur réputation péniblement acquise, est aussi une raison qui, pour avoir été maintes fois invoquée, n'en conserve pas moins sa valeur. Les maîtres absents de la lice, il arrive la plupart du temps qu'on n'a à exercer son choix que sur les œuvres de deuxième ou de troisième ordre. Par conséquent, même en supposant aux jurys la vertu qu'ils n'ont pas, même en les croyant capables de choisir une œuvre originale et personnelle, ils ne feraient en somme que choisir le plus fort parmi les seconds.

On cite souvent les concours des Grecs qui ont produit des cbefs^l'œuvre.Sans examiner le plus ou moins de valeur que peuvent avoir, au point de vue de la vérité historique, les faits que Ton rapporte ; sans nous engager dans des comparaisons entre les anciens habitants d'Athènes et les Parisiens actuels, nous pouvons nous retrancher derrière rignorance dans laquelle nous sommes relativement aux

règlements adoptés pour ces tournois artistiques. Quant an fameux concours du Baptistère de Florence, dont on parle si fréquemment, on semble oublier que ce fut la yille de Florence elle-même qui dressa la liste de concurrents et qu'elle désigna seulement parmi les plus célèbres artistes et les plus éprouYés : Ghiberti et Brunellesclii , pour Florence ; J. Sella Quercia et Valdambrini pour Vienne ; Nicole di Lamberti pour Arezzo, et Simone da Colle pour le val d'Eisa. De cette manière, la seigneurie et la corporation des marchands étaient assurées d'aroir, quel que fût le vainqueur, un travail excellent, un monument digne de Florence. On sait quelle merveille de l'art sortit d'une telle combinaison !

Il y a quelque différence, comme on voit, entre un concours organisé de cette façon et ceux de la ville de Paris. Peut-être cependant parviendrait-on à atténuer les inconvénients de ces derniers, si l'on pouvait trouver un moyen nouveau pour le recrutement du jury. Mais nous nous sommes déjà trop longuement appesanti sur un sujet qui, prêtant matière à discussion, échappe au cadre de ce livre, réservé simplement au récit lé plus succinct possible des événements et des faits. Voici donc la nomenclature des divers concours organisés en 1 879 par le conseil municipal de Paris :

Concours pour rérection (Pune statue monumentale de la République. — Après exposition publique à l'École des beaux-arts des 104 projets envoyés par les artistes, le jury, dans sa séance du ik novembre, a admis à la deuxième épreuve les projets de MM. Gautherin, Morice et Soitoux. Six mentions ont été accordées à MM. Maillet, Dalou, Albert Lefeuvre, Garrier-Belleuse, Le Bourg et Debrie.

Aux termes de l'article 8 du programme des concours.

les trois concarrents primés, HH. Gautherio» Morice et Soitoux ont été appelés à exécuter chacun le modèle de la figure delà République, conformément à leur esquisse, au tiers de la grandeur réelle (soit 2'",33). L'artiste qui, sur son modèle, réunira les suffrages du jury, sera chargé de l'exécution définitive. Les deux autres, classés suivant le mérite de leurs œuvres, recevront une prime de /(,500 et de A,000 francs.

Le jugement de ce second degré du concours aura lieu en avril 1880.

Concours pour P érection , au rond-point. de Courbevoie, d'un monument allégorique de la défense de Paris en 1870. — Plus de 80 projets furent présentés. Dans sa séance du 1*' décembre, le jury admit à la seconde épreuve MU. Barrias, Lequien, Mathurin Moreau, qui devront exécuter les modèles du monument. L'artiste qui, sur son modèle, réunira les suffrages du jury, sera chargé de l'exécution définitive et recevra une somme de 15,000 fr. Les deux autres, classés suivant le mérite de leurs œuvres, recevront une prime de 3,000 et de 2,500 fr.

Le jugement de ce second degré du concours aura lieu à la fin de mars 1880.

Contours pour l'exécution (fun buste type de la République. — Le jury, dans sa séance du 22 décembre, a décidé qu'il n'y avait pas lieu d'accorder de prime en raison de la faiblesse des œuvres envoyées par les concurrents, au nombre de 59. Il reste donc au conseil municipal à décider s'il y a lieu de recommencer ce concours.

Concours d'une face de médaille représentant les figures de la République et de la Ville de Paris. —Le jury, dans la même séance du 22 décembre 1879, a admis à la seconde épreuve MH. Dupuis (Daniel), Peter (Victor), Dubois (Alphée). Celui

de ces trois artistes qui, sur son modèle, sera chargé de l'exécution du coin de la médaille recevra une somme de 6,000 fr. Les deux autres, classés suivant le mérite de leurs œuvres, recevront une prime de 600 et de 500 fr.

Travaux divers. — L'H6tel de ville. -^ L'Hôtel Carnavalet, etc.

En dehors de l'organisation des concours et de l'emploi du crédit de 300,000 fr. dont on trouvera plus loin la justifications la nouvelle commission municipale des beauxarts a eu à s'occuper, en 1879, d'un certain nombre de questions intéressantes, et particulièrement de la décoration de l'Hôtel de ville, actuellement en voie de construction. L'architecte en chef de ce monument, d'après un devis estimatif soumis, le 27 janvier 1879, au préfet de la Seine, fixait l'ensemble des décorations sculpturales à exécuter tant à l'intérieur qu'à l'extérieur des bâtiments, de la façon suivante : Ul bas-reliefs et 2bk statues en ronde bosse, c'est-à-dire un total de 365 sujets dont l'exécution nécessiterait une dépense de 1,191,500 fr. Dans ce chiffre, ne son( pas compris : la statue d'Etienne Marcel, en avant de la façade du quai, ni les autres qui, conformément au rapport de Yiollet-le-Duc, du 27 février, dont nous parlons plus haut, pourraient être placées isolément devant les façades.

Pour donner satisfaction au désir du conseil municipal, le préfet de la Seine dut abandonner à la commission des beaux-arts le soin de déterminer et de commander aux artistes les œuvres destinées à l'Hôtel de ville. Un rapport de M. Ulysse Parent, dont les conclusions furent adoptées le 27 mai, fixa la répartition d'un premier crédit de &20,600 fr.,

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