CHAPITRE II
Préliminaires. — Les divers changements apportés au règlement du Salon de i879. — Nomination du Jury. — Réunions électorales. — Innovations de M. Turquet. — L'incident Falguière.
Les préparatifs du Salon de 1879 ont été*extraordinairemeDt laborieux, tant à cause des modifications successives apportées par la nouvelle administration des Beaux- Arts au règlement préparé et publié par M. Bardoux avant son départ du ministères qu'en raison des discussions provoquées par le gros et périodique problème du recrutement du jury. Ce problème, nous en avons exposé Tan dernier les difficultés. Il renaît tous les printemps avec les premières feuilles, et durant trois semaines il est un inévitable sujet de conversation pour le public.
Les discussions s'allument; on prend parti avec une vivacité inouïe. Il semble qu'il s'agisse d'une affaire d'État. Puis tout à coup le b'ruit cesse. Au bout d'un mois on a tout oublié.
De toutes les questions d'art, la nomination du jury du Salon étant celle qui semble intéresser le plus l'opinion pu-
i. Voy. r Année artistique de i%l%, page 059.
blique,il est donc naturel que chacun des nouveaux imuistrès qui se succèdent mette son amour-propre à apporter sa' petite solution . C'est comme un acte obligatoire de bienvenue. Il est entendu que la solution ne résout rien; mais il faut payer son tribut. M. de Chenneviëres avait, lui, inventé une sorte de syndicat, Vacadèmic des artistes, qui malheureusement ne put être constituée ; M. Bardoux avait employé son année de pouvoir à combiner de son côté le salon annuel et le salon triennal. A son tour le sous-secrétaire d'Etat aux beaux-arts, l'honorable M. Turquet, a voulu trouver quelque chose de neuf. 11 a repris le règlement du salon de 18/(9 en l'atténuant et en y apportant quelques innovations de détail. Ce règlement, remanié et corrigeant celui de M. Bardoux, parut le. 28 février. Il contenait un article très important (l'article 16) pour la composition du jury. En effet les jurys précédents avaient été nommés pour un quart par l'administration, et pour les trois quarts par les peintres membres de l'Institut, décorés ou médaillés, classés sous la rubrique « hors concours ». Par l'article 16 de son nouveau règlement M. Turquet ajoutait à ce corps électoral tous les artistes ayant été admis trois fois à l'Exposition des Champs-Elysées. C'était, dans sa pensée, une concession nécessaire aux doctrines démocratiques du suffrage universel et un acheminement à l'abandon complet de l'organisation du Salon aux artistes eux-mêmes. D'un seul coup, pour la peinture, par exemple, 1,508 artistes ayant exposé trois fois étaient joints, pour participer au vote, aux 565 médaillés et aux U6 peintres pourvus de mentions honorables : ce qui faisait un total de 2,219 artistes appelés à élire un jury de 15 membres. Comme on le voit, la réforme était importante. Aussi sottleva-t-elle de vives discussions. Les uns trouvèrent que c'était aller trop loin ; les autres,
pas assez. — « Eh quoi, dirent les premiers, l'État doit-il abandonner ainsi à presque tous les exposants le soin de choisir leurs juges? Alors votre Salon ne sera plus un choix, le résumé de ce que l'année aura produit de meilleur en œuyres d'art; ce ne sera plus qu'une grande halle au milieu de laquelle le public ne saura plus se reconnaître. Et à ce jeu qui sera lésé? Les artistes d'abord, surtout les bons, dont les œuvres excellentes 3eront noyées dans la médiocrité; ensuite, l'État, qui, ayant accepté une part de responsabilité dans l'organisation de ce Salon, n'en pourra tirer aucun honneur. » — D'un autre côté, les adversaires de l'ingérance du gouvernement dans les affaires des artistes étaient d'avis qu'on eût dû revenir simplement au règlement de 18/(9 et laisser à quiconque présentait une œuvre le droit de vote. C'est toujours.la grande querelle, et nous avons dit dans notre précédent volume ce que nous en pensions. Voici, à ce propos, une lettre écrite le 23 mai, au fort de la discussion, par un artiste distingué, M. Étex :
tt En 4837, le jury d*ad mission à T Exposition universelle ayant refusé Le Tasse chez les fous, d'Eugène Delacroix, en peinture, puis, en sculpture, les animaux de Barye, je crus de mon devoir de. protester contre ce jury par une lettre rendue publique. Et Dieu sait si Je jury alors était bon et paternel, à comparer aux jurys que Ton a vus fonctionner depuis.
c Ayant, depuis 4837, suivi attentivement les diverses phases du règlement des expositions annuelles, qui, naturellement, se modifient suivant les besoins du moment, je crois que nous en sommes arrivés à l'admission complète de tous les ouvrages présentés, sauf l'action de la police.
c Le règlement pourrait se résumer ainsi :
« 4* Tout artiste français ou étranger a le droit de présenter ses ouvrages au Salon annueL
f 2* Un jury de classement par salie et par ordre de mérite des œuvres présentées sera chaque année tiré au. sort sur une liste
composée des noms de tous les artistes ayant acquis quelque notoriété.
a 3° Les noms sortants de Tannée seront retirés de Turne jusqu'au complet épuisement de la liste.
a 4* Ce même jury, composé des artistes peintres, sculpteurs, architectes et graveurs, sera consulté pour les récompenses à accorder : il sera tenu de motiver, au Journal officiel, la raison de ses choix. Il devra être très difficile à accorder des récompenses.
« 5<* L'État, le gouvernement, de son côté, nommera un jury exécutif j et sous sa seule responsabilité; car c'est lui, gouvernement, qui attribue les récompenses au nom de la France.
« La République doit en tout et pour tout entrer dans la voie des réformes. Son principal devoir est de simplifier les rouages de son gouvernement, et cela en supprimant ce qui est inutile.
A. Etbx. »
Ed même temps un critique d'art, M. Philippe Barty, convié à une réunion électorale d'artistes, disait à son tour :
« C'est en vain que l'on modifie dans un sens plus ou moins libéral les règlements des Salons. Toujours l'État promet et accorde ses faveurs ou ses encouragements aux caractères obéissants; toujours l'organisation autoritaire de ces solennités annuelles assure des primes aux tempéraments insinuants et non aux âmes détachées de toute arrière-pensée étrangère à l'art lui-même... Les artistes seuls sont juges des privilèges |que leur conquerrait leur indépendance vis-àvis des bureaux du ministère; qu'ils s'assemblent donc, qu'ils se fractionnent en comités, qu'ils désignent des délégués pris dans tous les groupes, pour formuler leurs désirs, discuter tranquillement leurs droits, et approuver ou combattre la rédaction des articles en assemblée générale. Telle est la voie à suivre, la bonne voie, celle qui conduit aux solutions sûres, à l'affranchissement des caractères, à la virilité des arts, à la fortune même, car les artistes anglais, par exemple, qui ne relèvent en rien des faveurs des bureaux, sont bien plus assurés de leur lendemain que les nôtres. »
Ces diverses opinions sont Intéressantes à reproduire et
elles seiriront uq jour à montrer au prix de quelles luttes, de quels efforts, après combien d'exemples et de leçons on sera parvenu à cette chose si simple : faire rentrer les artistes dans le droit commun, en leur enlevant la tutelle de l'État pour leur exposition annuelle.
Quoiqu'il en soit, l'article 16 du nouveau règlement produisit son effet. Les réunions s'organisèrent; avant d'élire le jury, il était urgent de s'entendre. « L'ère des difflcultés commençait », dirons-nous pour reproduire une parole célèbre et siparva licetcomponeremagnis. Or rien d'amusant comme ces réunions auxquelles prenaient part lès artistes, peu habitués à ce genre d'exercice, et aussi impétueux, aussi impressionnables et exclusifs dans leurs préférences que faciles à surprendre et à ramener. On en jugera par le petit tableau suivant saisi sur le vif par un chroniqueur à une de ces séances :
ff Le président, par exemple, s'est avisé de poser à la réunion la question suivante : — « Voulez- vous de M. A...? » Dix mains sur quatre cents se lèvent. La réponse faite, le président reprend : — c Que ceux qui ne veulent pas de M. A... lèvent la main. » Ah ! pour le coup, l'assemblée hésite. Il y a quinze jurés à élire; pas un de plus, pas un de moins. On peut bien dire : « Je veux de monsieur un tel » et lever la main. On ne se soucie pas de dire : c Je ne veux pas
de monsieur un tel » et de lever encore la main. Un sentiment fort légitime empêche de manifester contre un confrère, un ami, un camarade. L'assemblée prend donc le pa rti de ne pas répondre. Et le présideat de s'écrier i a M. A... est admis. » Quelques audacieux protestent; ils allèguent que, le candidat n'ayant pas obtenu la majorité au premier tour, la contre-épreuve est superflue. — Pardon! répond le président, je suis allé à Versailles; je n'ai pas vu un vote qui n'ait été suivi d'une contre-épreuve. » Et, le lendemain, la liste ainsi confectionnée parait dans les feuilles publiques: »
Sept à huit listes différentes circulèrent ainsi, émanant
de groupes qui soutenaient des avis opposés. Les uns — les indifférents — auraient voulu le %tatu quo, c'est-à-dire l'ancienne liste du suffrage restreint. Les autres — les turbulents — rejetaient de parti pris tout membre de l'Institut, tout professeur, comme suspect. Ceux-ci étaient pour le mandat impératif, ceux-là exclusivement pour les critiques d'art. D'autres enfin auraient souhaité, pour éviter les coteries — pour empêcher, par exemple, que les peintres de portraits ou de paysage ne se concertassent à l'effet d'élire exclusivement des portraitistes ou des paysagistes — ils auraient souhaité, disons-nous, un vote par section, lequel aurait pu être obtenu en obligeant les artistes à déclarer sur leur récépissé dans quel genre ils se rangent, et en attribuant à chaque genre un certain nombre de jurés à élire.
La liberté ne s'apprend que par l'usage. Ces tâtonnements, ces discussions provoqués par l'innovation de M. Turquet, ne prouvent donc pas grand'chose, et si nous nous y sommes arrêté un peu longuement, c'est, encore une fois, afin de bien poser les termes d'un problème qui a fait couler tant de flots d'encre et n'est pas près d'avoir épuisé la curiosité publique.
L'élection des membres du jury eut lieu le 2 avril, — pour les sections de peinture, de gravure et d'architecture, et le 15 avril pour la section de sculpture. Le nombre des électeurs inscrits était de 3,/(16, se décomposant ainsi : 2,219 pour la peinture, 585 pour la sculpture, 266 pour l'architecture, 3/(6 pour la gravure.
Voici quel fut le résultat :
JUHT DU SALON.
Peinture: MM. Bonnat par (841 voix); Vollon (6i1); Pavis de Chavannes (608); J.-P. Laurens (538); Henner (532); Jules Le-
febvre (508); Jules Breton (446}; Ribot (420); fiouguereau (403); Boulanger (394); Cabanel (368); Busson (322); Barnier (300); Van Marcke (285) ; Français (274).
Jurés supplémentaires : MM. Baudry, Hébert, E. Delaunay, Harpignies, Eug. Lavieille.
Jurés nommés par Tadministration : MM. le cornte d*Osmoy; député; Etienne Arago, conservateur du musée du Luxembourg; Edmond About, critique d'art; L. Yiardot, critique d'art; Eud. Marcille, conservateur du musée d'Orléans. — Juré suppléant : M. Ch. Clément, critique d'art.
Sculpture : MM. Chapu (par 443 voix); Paul Dubois (438); Ma- IhurinMoreau (103); Eug. Guillaume (402); Falguière (97); Thomas (88) ; Mercié (87).
Jurés supplémentaires : MM. Delaplanche, Scbœnewerk, Fremiet.
Jurés nommés par l'administration : MM. Sjglio, conservateur au musée du Louvre; Cbarton, sénateur; Michaux, chef de division à la préfecture de la Seine; Liouville^ membre du conseil municipal.
Gravure en médailles et sur pierres 'fines : MM. Degeorge (par 63voix); Ad. David(40).
Jurés supplémentaires : MM. Chaplain, Galbruner.
Jurés nommés par T administrât! on : MM. Boetzel, Yeyrassat, Chauve].
Gravure el lithographie : MM. Didier (par 76 voix) ; Waltner (70) ; Bédouin (68) ; Flameng (61);Gaucherel (58)'; Yon (58); Courtry (42); Gaillard (44J;Yernier (39).
Jurés supplémentaires : MM. Henriquel-Dupont, Massa rt.
Jurés nommés par l'administration : MM. Yictor Schœlcher, sénateur; vicomte Delaborde, secrétaire perpétuel de l'Académie des beaux-arts; Paul Mantz, critique d'art. — Juré suppléant : M. Alfred Arago, ancien inspecteur des beaux-arts.
Architecture : MM. Bœsvillwald (par 23 voix); Ru prich- Robert (22); YioIIet-le-Duc (22); de Baudot (t4); Lisch (24); Darcy (49); Maurice Ouradou (47); Simil (44); Ballu (42).
Jurés supplémentaires : MM. Corroyer, Ch. Garnier.
Jurés nommés par l'administration : MM. Langlois de Neuville, directeur des bâtiments civils; Ginain, architecte. — Juré suppléant : M. Brune, architecte, professeur à l'École des beaux-arts.
i879. il
Outre cette réforme pour le recrutement du jury, il faut mentionner parmi les innovations apportées par M. Turquet au Salon de 1879 :
1*> L'obligation imposée aux artistes exposants de munir leurs œuvres d'un cartel portant le nom de Fauteur et l'indication du sujet ;
2o La' fixation d'un droit d'entrée (pour les jours autres que les dimanches et jeudis) de deux francs le matin, de huit heures à midi, — mesure dont on s'est plaint assez vivement; la création de cartes d'abonnement aux prix de 20 francs pour une personne, de 30 francs pour deux personnes, et kO francs pour trois personnes ;
3° Lettre d'avertissement aux artistes admis ou non admis, sans distinction (auparavant, les artistes refusés étaient seuls avertis) ;
4° Ouverture . de deux salles spéciales pour les aquarellistes et les aquafortistes dont les œuvres étaient ordinairement reléguées dans les couloirs, ce qui faisait surnommer ceux-ci « les parias du Salon »;
5° Faculté laissée au titulaire du « prix du Salon » de ne plus faire le séjour obligatoire de deux ans en Italie, mais de pouvoir voyager ailleurs, comme en Espagne, dans les Flandres, etc. ;
6<> Essai de la lumière électrique, — procédé Jablochkoff, -— pour le Salon, et ouverture des salles au public le soir jusqu'à onze heures pendant le mois de mai. Cet essai, il faut le dire, eut un vif succès de curiosité, mais fut moins heureux au point de vue purement artistique, car les fantasques caprices de la lumière électrique ne permirent pas d'apprécier en toute sûreté les œuvres de peinture, et donnèrent aux sculptures des airs de fantômes absolument incompatibles avec une sérieuse critique.
Faut-il parler maintenant des inévitables réclamations qui surgissent toujours à propos du Salon, et notamment de la pétition, si légitime d'ailleurs, adressée par un groupe d'éminents architectes* à M. Turquet, pour réclamer la même faveur que les aquarellistes, c'est-à-dire une salle spéciale pour les œuvres d'architecture? Nous nous contenterons, pour ne pas allonger démesurément ce paragraphe préliminaire, de rappeler seulement l'incident Falguière et les lettres échangées entre ce sculpteur et M. le sous-secrétaire d'État aux beaux-arts à propos du prix d'honneur. M. Falguière, membre du jury, afin de se conformer au règlement, se démit de cette fonction pour concourir à la médaille d'honneur. Pendant plusieurs jours le monde artistique fut en émoi. L'artiste avait-il le droit de se mettre sur les rangs? M. Turquet disait non, se fondant sur l'article 28 du règlement, ainsi conçu : « x\ul artiste ne pourra obtenir une médaille d'un ordre inférieur ou égal aux médailles déjà obtenues. » M. Falguière prétendait le contraire, opposant l'article 28, et affirmant que si, effectivement, il ne pouvait obtenir, d'après le règlement, une médaille de 1"®, de 2* ou de 3« classe, ayant eu déjà cette sorte de récompense, rien pourtant ne l'empêchait d'obtenir deux fois une médaille d'honneur. La question d'ailleurs en resta là et ne provoqua point d'émeute. Bien petites querelles, en vérité! dira-t-on sans doute, et l'on se demande après coup pourquoi elles ont fait tant de bruit, pendant quelques heures. Vanitas vanitaium! Que ne le MiJlonna-t-on, celui qui le premier inventa de faire donner par l'État des médailles aux artistes !
1. MM. Boeswillwald, Balla, ViolIet-loDuc, de Baudot, Liscb, Brane, Ruprich-Robert, Ouradou, Darcy et Sifflil,
HISTOIRE ET RELIGION : MM. Bouguercau, Comerre, Delpcréc, Doré, Duez, Ebrmann; Ferrier, Flameng-, Henner^ Landelle, Laugée, J.-B. Lau; rcns, Le Blant, Lecomte-Dunouy, Lefebvre, Lchoux, Lematte, LeroUc, Luminais, Muignan, Maillart, L. Mélingue, 0. MersoD, Morot, Motte. Pu vis de Cha vannes, Holl, Wencker.
Le Salon de 1879 se composait : !<> de 3,040 peintures ; 2<> de 1,706 carions à Taquarelle, au pastel, ou simplement aux divers crayons; 3« de 671 ouvrages de sculpture; i^ de kk gravures en médailles; 5<> de 94 ouvrages d'architecture ; 6° de 331 gravures et lithographies; en tout, 5,895 ouvrages, c'est-à-dire un millier de plus qu'au précédent Salon.
Tel a été le résultat de la réforme introduite *dans le recrutement du jury. Mais cet accroissement d'œuvres a-t-il déterminé une hausse ou une baisse dans la qualité moyenne du Salon? L'exposition de 1879 a-t-elle été supérieure ou inférieure à l'exposition de 1878? Voilà la question que s'est aussitôt posée la critique, question d'ailleurs qui revient tous les ans, et qui n'a par conséquent pas le mérite de la nouveauté. Les avis ont été partagés. Toutefois on peut dire que tous les esprits sérieux se sont accordés sur ce point, à savoir : que si le Salon de 1879 offrait une plus grande quantité d'œuvres médiocres, en raison du plus grand nombre d'exposants, il contenait autant d'œuvres excellentes que dans les meilleures années.
Notre intention n'est pas de consacrer à l'examen de ce Salon des écritures démesurées. Les idées générales ne gagnent guère à être ressassées. Ayant employé dans le premier volume de V Annie artistique un gros nombre de pages à essayer de dire notre sentiment sur l'état actuel de l'art.
LE SALON (HISTOIRE ET REXIGION). Hi
nous esquiverons aujourd'hui la même tâche, et nous nous bornerons à résumer les appréciations des principaux critiques en présentant les artistes dont on a le plus parlé par ordre alphabétique et suivant le classement traditionnel.
C'est donc par la peinture d'histoire et les ouvrages de religion que nous commençons, et nous ne pouvons mieux faire que de citer, en guise de préambule, les paroles d'un écrivain distingué, d'un sculpteur éminent, dont les études sur le Salon ont été cette année remarquées comme un événement littéraire. Voici ce qu'écrivait M. Eugène Guillaume, dans la Revue des Deux Mondes^, à propos de ce qu'on appelle la grande peinture : « On dit volontiers aujourd'hui que le grand art s'en va; on entend déplorer sa décadence. Mais d'abord qu'est-ce que le grand art?... L'étude des maîtres nous apprend que le grand art n'est pas limité. Il n'est pas une recette qui puisse se transmettre, non plus qu'une formule arrêtée qui s'enseigne et qui s'impose. Il y a toujours quelque chose qui vient démentir la formule et dépasser le cadre que l'on croyait fermé. Si humble que soit une première donnée, il peut en sortir une œuvre idéale. En effet, si cette œuvre provoque en nous un élan de sympathie ou l'apaisement de l'esprit, si en la contemplant nous sentons tomber à nos pieds les entraves de notre condition présente pour nous élancer dans le monde supérieur où elle réside et que le peintre nous dévoile, c'est qu'elle est une manifestation du grand art. Sachons donc reconnaître les artistes qui nous ouvrent ces horizons et saluons en eux les représentants de l'obstination humaine à s'élever toujours ».