Journal des Arts, 10 septembre
universelle de 1855 et aux Salons de 1857 et 1859. Il obtint à ce dernier Salon une médaille de 3* classe.
Après ses nombreux voyages en Allemagne, en Russie, en Autriche, en Hongrie, dans les provinces danubiennes, il avait adopté comme pays de prédilection les environs de Quimperlé et de Gamac en Bretagne, où il travaillait surtout pour des cours étrangères.
VIGER (Jean-Louis-Hector) , peintre français, mort en avril 1879. Il n'était pas sans talent, quoique les récompenses officielles ne Paient jamais ni trouvé ni même cherché. Il a représenté, non sans quelque charme archaïque, la société du Gonsulat et des premières heures de l'Empire. II revenait sans cesse, avec une conviction plus tenace qu'éloquente, à ce monde qui encombra les salons de Bonaparte au retour d'Egypte, et qu'il aimait à revêtir des costumes dessinés par Prudhon. Le Souvenir de la Malmaison, le Pas de gavotte, la Toilette du sacre, les Loisirs de la Malmaison, la Mauvaise Nouvelle, le Retour inespéré sont autant de pages travaillées avec soin, mais qui restent froides et dans lesquelles Viger, jusqu'en ces dernières années, mettait en scène ses héros préférés. ,
VIOLLET-LE-DUG (Eugène-Emmanuel), célèbre architecte français, né à Paris, le 27 janvier 1814, mort à Lausanne, le 17 septembre 1879. Get homme éminent, dont la vie a été remplie par tant de luttes et de travaux, avait donné cette année même les preuves d'un redoublement d'activité. Esprit infatigable, il avait su admirablement se partager entre mille occupations diverses, vivant d'un régime de Spartiate dans la maison si originale qu'il s'était construite lui-même, rue Gondorcet. A voir, dans son vaste cabinet de travail, ce petit homme, à barbe blanche et courte, au
grand œil blea, point rêveur, mais clair et franc ; à le voir yêtu de sa longue lévite et coiffé de son petit béret bleu, donnant dès Taube ses instructions à une foule d'entrepreneurs sous ses ordres, on l'eût pris volontiers pour un de ces philosophes du Louvre peints par Rembrandt. Il se reposait de ses fatigues par de violents exercices physiques et était Tun des membres les plus intrépides de notre Club alpin. Il avait acheté en Suisse, près de Lausanne, une petite propriété où il se rendait chaque année et qui lui servait de pied-à-terre après ses ascensions. C'est là qu'il est mort.
Viollet-le-Duc était né à Paris en 1814. li commença ses études dans une institution particulière, à Fontenay-aux- Roses, et les acheva au collège Bourbon. Son père, qui était conservateur des bâtiments royaux, cultivait la littérature et affectionnait spécialement les poètes de l'École de Ronsard, qui allaient bientôt devenir à la mode. Il avait ouvert sa bibliothèque à Sainte-Beuve et adressa au critique une épltre dans laquelle il disait au défenseur du i\f siècle :
Merci ! Tu fus le seul de tous ces fils du ciel
Que j*admis autrefois à picorer le miel
Recueilli lentement dans mes bouquins gothiques...
Plus tard Sainte-Beuve se rappela ces relations quand il écrivit, en 1863, sa belle étude, si pénétrante et si éloquente, sur le fils devenu célèbre. Le jeune Eugène était destiné à l'École polytechnique ; mais bientôt son amour pour les études d'architecture l'entraîna et il entra dans l'atelier de Leclerc. Cet architecte était un homme avisé ; après avoir observé quelque temps son élève qui se plaisait, lorsqu'il avait un croquis à faire, à reconstituer d'après un
détail tout un eosemble d'éléments hétéroclites, il lui dit : <( Il vous faut voyager. Parcourez la France, dessinez ses monuments; mais rappelez-vous toujours qu'en dessinant il ne faut pas faire travailler seulement sa main, mais surtout son esprit. Comparez et tâchez de juger. » Ces conseils s'adaptaient trop bien au tempérament intellectuel de YioUet-le-Duc pour que celui-ci n'en ttnt pas compte. Il se mit à parcourir la France, en touriste, à pied, le sac au dos, s'arrétant dans les villages, relevant tous les. monuments gothiques qui se trouvaient sur sa route et qui, jusqu'alors, avaient été dédaignés ou ignorés. Lorsqu'il n'avait plus d'argent, il revenait à Paris, et exécutait des aquarelles ou travaillait pour le décorateur Cicéri. Son talent dans ce genre de travaux était réel. Dès sa jeunesse, lorsqu'il se trouvait au palais des Tuileries, où habitait son père, le roi Charles X le faisait venir et s'amusait à lui faire dessiner les scènes d^apparat et les portraits des personnages officiels.
En 1836, Viollet-le-Duc partit pour 4'Italie avec M. Gaucherel, le graveur. Il visita Rome, Naples, Venise, la Sicile, étudiant les monuments normands, qu'on ne connaissait pas très bien à cette époque, et fit d'intéressantes découvertes. C'est ainsi que, le premier, il fixa au xii"" siècle la date de la construction de la basilique de Saint-Clément, qu'on avait cru être du if siècle. Â Rome, il vit Ingres, alors directeur de la villa Médicis, qui le dirigea dans diverses études de décoration et lui facilita ses travaux sur les anciens aqueducs romains. De ce voyage, Viollet-le-Duc avait rapporté des quantités de dessins, d'aquarelles d'après les peintures de Raphaël au Vatican et d'autres maîtres italiens. Lorsqu'il revint en France, en 1838, il était préparé merveilleusement pour toute espèce de besogne d'architec-
ture. L'exposition des dessins qu'il rapportait lui yalut de la part de ses maîtres les plus vifs éloges et commença sa réputation.
A cette époque, le mouyement romantique opérait une complète transformation dans l'étude de l'histoire, et on commençait à s'aperçeToir que l'art avait, en France, d'autres origines que la Renaissance italienne. Quelques archéologues, comme Mérimée, Vitet, etc., avaient révélé les édifices gothiques, et l'on ne parlait plus que d'ogives, de tourelles et de créneaux. Viollet-le-Duc, qui avait connu Mérimée, lequel fréquentait le salon de son père, ainsi que son oncle Delescluze, le classique critique des Débats, obtint, par le crédit du premier, d'être chargé de l'organisation du service des monuments historiques et de la restauration de l'église de Vézelay. Cette dernière opération était délicate. Le jeune homme s'en tira à son honneur, et bientôt après, il obtenait le titre d'inspecteur des travaux de la Sainte-Chapelle, avec Lassus. C'est dans ce poste qu'il apprit l'art difficile de* l'administration des chantiers.
En 18/|2, il obtenait au concours la restauration de Notre-Dame de Paris, qui mit le sceau à sa réputation. Il avait trente et un ans. Répudiant l'éternel bagage de toiles peintes, de nœuds de rubans, de marbreries impossibles légués par la routine, Viollet-le-Duc entreprit la restitution complète et littérale de notre vieille cathédrale, chefd'œuvre de l'art gothique, dont les mystérieuses et idéales beautés lui étaient familières; dans la sacristie, notamment, il fit preuve d'une science, d'un goût véritÀblement supérieurs, et qui lui conquirent l'admiration de tous les gens compétents. Depuis, l'architecte fut employé à une foule de travaux de même nature qui consacrèrent sa renommée ; il restitua une quantité de monuments civils ou religieux,
dont les plus connus sont les églises de Saint-Denis, d'Amiens, de Laon, les fortifications de Carcassonne et du château de Pierrefonds.
En même temps qu'il accomplissait ces multiples restaurations, Viollet-le-Duc se montrait archéologue de premier
ordre et écrivain remarquable. En 1853, il commençait son Dictionnaire d* architecture du moyen âge, suivi bientôt du Dictionnaire du mobilier, ouvrages qui sont des monuments de science et n'ont point d'équivalents en Europe. L'auteur, mettant à profit les observations qu'il avait pu faire comme architecte sur les édifices gothiques, y ajoutant des recherches minutieuses faites sur les manuscrits de toutes les bibliothèques connues, produisit le livre le plus complet, le plus fouillé qui existe sur la matière. Dès 185/i, il avait entrepris ses Entretiens sur l* architecture, ouvrage qui n'a été achevé qu'en ces dernières années, et qu'il faut lire avec attention et relire si Fon veut connaître exactement l'homme et l'esthéticien.
Nous venons de voir que comme archéologue et comme écrivain, Viollet-le-Duc jouit d'une autorité incontestable et méritée. Il nous reste à examiner son rôle comme professeur et^son influence. A ce point de vue, l'existence de Viollet-le-Duc a été troublée par une lutte constante et s'est heurtée à des oppositions implacables. En 1846, le secrétaire perpétuel de l'Académie des beaux-arts, M. Rochette, ayant attaqué dans une brochure l'architecture gothique, Viollet-le-Duc répondit par un pamphlet acerbe et épigrammatique, dans lequel il se posait comme l'adversaire résolik des doctrines académiques. Il ne se départit jamais de ce*, rôle, et lorsque, en 1863, il fut chargé, à l'École des beaux'^ arts, d'un cours d'esthétique, les haines qu'il s'était par là attirées déterminèrent contre lui une violente cabale. Il
dut donner sa démission. « Le bruit, dit-il, est ennemi de l'étude ; j'aime l'étude, je déteste le bruit. Je laissai donc passer cet orage... » Si la parole lui était enlevée, la plume lui restait, et il s'en servit jusqu%u dernier jour pour soutenir les doctrines dont il s'était fait l'apôtre opiniâtre et convaincu. L'habit à palmes vertes ne le tentait point, et il ne lui fit jamais de concessions.
Quelles sont au juste les opinions de Viollet-le-Duc sur l'art en général et sur l'architecture? II s'est formé à cet égard une sorte de légende que ses ennemis avaient intérêt à répandre et qui règne encore. On accorde volontiers quel'éminent architecte fut un archéologue d'une extrême habileté ; mais on lui refuse toute espèce de qualité d'invention et d'originalité. On le représente comme le contempteur de tout ce qui n'est pas gothique ; on lui prêle les idées les plus étranges sur l'art grec, dont il aurait absolument méconnu les beautés. Rien n'est plus faux : Violiet-le- Duc aima, il est vrai, d'une véritable passion l'architecture française du xii*etdu xiii* siècle, et, ayant appliqué toute la force de son talent à en analyser les-mystérieuses poésies, les plus puissantes grandeurs, il s'en fit l'infatigable défenseur et restaurateur. Mais il ne condamnait pas pour cela les autres formes de son art. Il soutenait, au contraire, que chaque peuple, chaque pays et chaque époque portent avec eux un système d'architecture approprié au climat et aux besoins d'une nation ; que c'est une tendance mauvaise de vouloir transporter d'un pays à l'autre, indifféremment, des formes architecturales réputées belles, et qu'il vaut beaucoup mieux chercher à appropier des formes nouvelles suivant les convenances changeantes et essentiellement mobiles de la vie publique.
Très admirateur des Grecs, il croyait que leurs monu-
ments, admirables chez eux, étaient mal placés chez nous, a Je ne suis pas de ceux, dit-il, qui désespèrent du présent et jettent un regard de regret vers le passé. Le passé est passé, mais il faut le fouiller avec soin, avec sincérité, s'attacher non pas à le faire revivre,. mais, à le connaître pour s'en servir, » (Entretiens sur V architecture, tome I, page 32.) Au point de vue esthétique, VioIlet-le-Duc aimait les idées précises ; ce n'était pas un rêveur, et l'on peut dire que ses opinions sur l'enseignement des beaux-arts, longtemps dédaignées et combattues par le dogmatisme académique, seront prochainement admises et trouveront enfin leur réalisation. Déjà le revirement se produit.
Dans un article consacré à l'artiste, nous n'avons pas à rappeler le rôle politique de Violiet-le-Duc et la part active qu'il prit à la défense de Paris en 1870. Nous laissons également de côté ses livres purement techniques et scientifiques. Nous avons eu l'occasion d'étudier dans un précédent* chapitre le rôle qu'il lui fut donné de remplir au Conseil municipal de Paris, dont il était membre depuis 1874, et la très grande influence qu'il y prit.
Aucun discours ne fut prononcé sur la tombe de Violletle-Duc :. c'était sa volonté suprême*. Mais son éloge a été sur toutes les bouches durant l'année. Dans, toutes les commissions officielles dont il faisait partie et où il tenait une si grande place, dans les milieux artistiques les plus divers, l'expression des regrets causés par cet irréparable deuil s'est produite d'une manière éloquente et comme il convenait pour un homme aussi éminent et auquel l'art et notre pays doivent tant!