‹ L'année d'expiation et de grâce, 1870-1871Chapitre 26 sur 48 · LA MÉMOIRE DES SOLDATS FRANÇAIS · texte numérisé non relu

LA MÉMOIRE DES SOLDATS FRANÇAIS

Confitemini Domino quoniam bonus, quoniam in sœculum misericordia ejus.

Confessons-le ; Dieu est bon et sa miséricorde est éternel le.

(Ps. CXVII, 1.)

Je ne saurais emprunter aux Écritures une parole plus touchante pour célébrer dans ce temple l'anniversaire de vos grandes épreuves et saluer dans votre cimetière le monument qui doit en conserver le souvenir. Notre devoir est, en effet, d.e vous expliquer en quelques mots le mystère de miséricorde et d'amour qui s'est accompli sous vos yeux dans cette campagne si fatale aux armes de la France, mais si belle et si glorieuse pour le salut de ses enfants. D'autres lieux ont vu tomber la foudre, étinceler le glaive et le sang couler à grands flots : c'était la justice et l'expiation. Dieu exerçait ainsi ses conseils de

juste vengeance sur notre patrie; il l'instruisait, par d'affreux désastres, à ne point mépriser le respect, la discipline, l'obéissance, les bonnes mœurs : il voulait lui montrer jusqu'où elle peut descendre quand il l'abandonne, et ce qu'il lui en coûterait pour avoir déserté la garde de Notre Saint-Père le pape en tournant le dos au Christ et à l'Église. Mais ici vous n'avez guère connu que la consolation et la grâce, et vous en avez été les dociles instruments. Venez donc, prêtres du Seigneur, et vous, fidèles, et vous, soldats échappés à tant de désastres, commençons d'une même voix le cantique d'actions de grâces, et ne cessons de répéter avec David : « Dieu est bon, et sa miséricorde est éternelle : Confitemini Domino quoniam homis, quoniamin sœciilum misericordia e/ws.» Dieu, du même coup qu'il a brisé les portes de Paris, de Metz et de Strasbourg, balayé devant lui quatre grandes armées, renversé un trône, emprisonné un empereur, jeté en exil une dynastie tout entière, a ramené à lui par un brusque mouvement les âmes égarées et ouvert le ciel à cent mille soldats. Les préjugés, le respect humain, l'oisiveté des garnisons, l'impiété du siècle, le torrent des mauvaises mœurs, tout s'opposait à leur salut éternel. En quelques jours, tout s'est évanoui. Dieu ébranle la France et l'Allemagne jusqu'en leurs fondements ; il remue le ciel et la terre pour enfanter dans ta dou-'

!218 DISCOCUS pkononck; a ohnans.

leur ces élus qui allaient se perdre dans la corruption. Rien ne lui coûte, pourvu qu'il les sauve. Et regardez comme le salut s'opère. Sur les champs de bataille, dans les prisons de l'exil, dans les ambulances et dans les hospices de la patrie, partout c'est Dieu qui cherche les âmes et qui leur demande leur dernier souffle et leur dernier soupir. Ses prêtres vont partout: quand l'action s'engage, ils chevauchent à côté du soldat et marquent du signe du salut toutes les têtes qui se courbent autour d'eux : ils courent au signal de la trompette, ils se précipitent où le canon tonne, ils volent où siffle la balle; les voilà qui s'agenouillent dans la mêlée et qui collent aux lèvres expirantes leur oreille paternelle, ravis et transportés d'enthousiasme par ces braves qui se convertissent et qui leur disent toute leur âme, d'un mot, d'un regard, d'un serrement demain. Mais où emmenez-vous nos soldats faits prisonniers? 0 puissances ennemies de la France, vous avez beau les éloigner de la frontière et les entasser au fond de ces villes où la faim, la fatigue, le froid, la maladie, achèveront leur ruine. Dieu vous a devancées, il faut lui faire place ; gardez le corps, il veut l'âme, et il l'obtient. Elles se rendront, ces âmes poursuivies par la grâce, et confesseront dans l'amertume le Dieu qu'elles avaient oublié dans la mollesse et dans les délices. L'autel élevé dans la prison attire et charme

les regards, au lieu de les blesser; on ne redoute plus le prêtre, on l'attend, on le cherche, on le bénit; l'accent de la France éclate dans sa Yoix, et quand il faut mourir sur cette terre lointaine, c'est la France qu'on embrasse dans la personne de ce pauvre aumônier dont on aurait peut-être raillé le caractère et déchiré la soutane. Vingt mille tombes ont été creusées pour nos soldats dans ce cruel exil; mais Dieu est toujours là. Dieu les garde. Dieu les bénit, et le sang de son Fils coule auprès d'elles pour en effacer les dernières souillures.

N'est-ce pas dans le dessein d'une miséricorde plus sensible encore que Dieu vous a confié, mes Frères, le soin de plus de deux mille soldats, et qu'il a fait de vous, prêtres et fidèles, les instruments de sa grâce ? Au milieu de la tempête universelle, cette vallée gardait une assiette tranquille. L'ennemi l'a traversée à peine, et je ne vois nulle part la trace de ses violences. Oruans, qui avait joui dans tout le moyen âge du droit d'asile, semble avoir recouvré ce droit précieux; vos maisons semblent inviolables, et la charité prépare, presque sans trouble, des lits, des vêtements, des vivres, des remèdes, à tout ce peuple de braves, nus, malades, affamés, dont nos routes étaient comme inondées au lendemain des batailles.

Que de maisons ouvertes dans cette ville de refuge ! que de secours ! que d'infirmiers! Réjouissezvous, fdles de sainte Martlie, votre hospice sera rempli et votre zèle satisfait. Sœurs de la Sainte-Famille et du divin Rédempteur, comme vous allez mériter votre nom ! Mais je vois les filles de saint François de Sales changer leur monastère en infirmerie et lutter avec vous de zèle et d'abnégation. Voici les Frères des écoles chrétiennes ; ils seront pour les malades de vrais frères en Jésus-Christ. Le séminaire est devenu, comme les petites écoles, un vaste hôpital. Les prêtres ne connaissent plus de repos; ils se sentent, plus que jamais, les débiteurs de tous : plus que jamais, ils sont prêtres, ils sont pères, c'est tout dire, et pour reconnaître tout leur mérite, je ne puis leur décerner une louante plus noble, plus simple et plus vraie.

Vous n'avez pas attendu les malheureux, vous êtes allés à leur rencontre. Au premier cuup de canon tiré sur les hauteurs, vous voilà debout, prêtres, médecins, magistrats; vous formez un comité de secours ; les uns commandent et dirigent le service, les autres préparent ou conduisent les chars, les autres vont chercher à Besançon votre part dans les misères publiques. Vous ramenez ici trente-sept soldats ramassés sur les champs de bataille d'Auxou et de Gussey ; on s'empresse autour d'eux, on se dis-

Discoures PRONONCÉ A ORNANS. â21

pute l'honneur de les servir. Heureux service, où les secours et les bras ont dépassé tous les besoins ! La mort s'éloigne ; elle n'a frappé qu'une seule victime. La guerre semble changer de théâtre; on dirait que la paix rentre dans le vallon et dans la cité, si l'on peut goûter la paix quand la patrie déchirée agonise et râle entre l'étranger qui la souills et la démagogie qui la pille I Non ! ce n'était point la paix, mais la douleur et la mort 1

Que votre charité respire et prenne courage; bientôt elle n'aura ni jour ni nuit. Voilà que cent vingt mille hommes remontent discrètement la Saône, le Doubs.et l'Ognon et entreprennent d'aller secourir Belfort, qui tient en échec depuis cinq mois toutes les forces de l'Allemagne. Nous les avions vus passer avec les espérances de la victoire, et quinze jours après, ils battent en retraite, repoussés de JMontbéliard et d'Héricourt, vaincus non par l'ennemi, mais par les éléments, tremblant de froid, mourant de faim, jetant leurs armes, tombant d'épuisement, défaillant sur tous les chemins, plus haletants et plus égarés que les débris de la grande armée après la bataille de Moscou. Parlez de hasard, de fortune, de courage ; discutez les chances possibles de la victoire et les causes de la déroute ; accusez ou excusez les hommes, les hommes qui n'en peuvent mais 1 Dieu était là, c'est son souffle qui nous a touchés, c'est sa

222 DISCOURS PRONONXÉ A ORNANS.

main qui nous a abattus. Nos braves ont été abattus, mais c'est aux pieds du Seigneur; ils sont tombés, mais c'est dans les bras du prêtre; ils avaient désappris l'art de vaincre, mais ils vont apprendre à bien mourir. Les voici, pressés entre l'armée de Werder et celle de Manteuffel, qui se réunissent pour les accabler. L'une a franchi leDoubsetgagné les plateaux (les hautes montagnes ; l'autre, plus rapide encore, se répand de Dôle à Salins et va escalader d'un seul bond les sources du Lison et de la Loue. Chaque jour, le cercle se resserre, et notre malheureuse armée sera comme enveloppée dans une immense forêt de casques et de baïonnettes. Il n'y a plus un jour, plus une heure à perdre; encore une heure, et toutes les issues seront fermées sans retour. Dieu était làl il avait permis la défaite de l'armée, mais il voulait la conversion du soldat. Il a mesuré l'espace entre l'aigle de l' Allemagne et le drapeau de la France; il a tenu les portes de Besançon ouvertes aux vaincus et fermées aux vainqueurs ; il a rendu libre l'accès de votre vallée, il a empêché l'ennemi de répandre dans vos rues, vos places et vos maisons, les flots tumultueux de ses bataillons enivrés de tant de succès. C'estànos soldats que vous devez vos soins, c'est sous vos toits qu'ils doivent reposer, c'est à vos prêtres et à vos religieuses qu'il est ordonné de les soigner, de les panser, de les guérir. Il faut les guérir, les uns

du découragement, les autres de la maladie, plusieurs de l'irréligion, tous du péché. Quelle variété infinie d'origines, de mœurs, de langues et de misères ! Parmi ces deux mille malades, les uns appellent et revoient dans leurs rêves les bords chéris de la Garonne, du Tarn et de la Charente, où ils ont reçu le jour. Vos montagnes rappellent aux autres leur berceau suspendu aux pentes des Pyrénées, des Gorbières ou du Puy-de-Dôme. Ils tendent les bras aux images lointaines de leur foyer, de leur village et de leur clocher, soldats d'un jour qui hier encore étaient des laboureurs et des ouvriers, et qui sont venus des extrémités de la France pour livrer la suprême bataille en rendant avec leur dernier soupir la patrie aux abois. Oh ! pauvres enfants ! comme ce sacrifice vous a rendus chers à nos soins 1 Vous êtes pour nous des inconnus, mais non des étrangers. Entrez dans ces refuges, acceptez ces lits que la bienfaisance a préparés et que la charité retourne chaque matin. Ges religieux, ces prêtres, ces dames pieuses, ces magistrats, ces médecins, toute cette cité est à vos ordres. Dictez vos lettres, faites vos recommandations et vos confidences, parlez de vos mères, la charité de Jésus-Ghrist vous écoute, vous console et vous presse dans ses bras.

Ce n'était pas tout encore ; un mois après, quand Tarmistice est signé., la garnison de Bolfort sort avec

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tous les honneurs delà guerre de cette place fameuse dont l'ennemi n'a pu forcer les portes. Elle passe, vaillante et radieuse, à travers nos montagnes, le pied ferme, l'épée haute, les enseignes trouées par les balles. Elle passe, les cités la couvrent de lauriers ; on croyait voir passer l'honneur de la France. Mais il y a parmi ces héros cent cinquante soldats, épuisés de privations et de fatigues, qui ne peuvent plus soutenir cette marche victorieuse. Le Rhùneles a vusnaitre, le Rhône les rappelle et leur apprête des couronnes. Hélas I il faut rester sur les bords de la Loue. Il faut renoncer aux vains lauriers et aux stériles éloges. Encore des lits, encore des remèdes, encore des prières et des soins, encore des confessions à recevoir et des onctions à donner. La mort va faire sa moisson, mais Dieu vous envoie pour prévenir la mort, pour séparer l'àme du corps, le bon grain de la paille, rendre à la terre la paille qui en est sortie et remettre aux mains des anges les âmes, qui seront serrées, pressées, entassées comme des épis dans les greniers de la miséricorde et de la gloire.

Qu'étaient-ils, hélas ! beaucoup de ces chrétiens ainsi frappés de la foudre et tombés dans cesrairaculeuses ambulances? Que restait-il de leur foi, de leurs pratiques, de leurs premiers sentiments? Que restait-il, si ce n'est ce que dit saint Augustin, la

souveraine misère et la souveraine miséricorde 1 II restait le secret regard du Dieu qui les voulait rappeler à lui en les frappant et qui les ramenait des dernières extrémités des choses humaines. Il ne faut point manquer à de telles prévenances ni les recevoir avec mollesse. Nos soldats aux prises avec la maladie se jettent dans les bras du Dieu quf les appelle. Entrez, prêtres du Seigneur, passez en revue les armées de la mort. La grâce, cette excellente ouvrière, a fait dans quelques heures l'œuvre de plusieurs années. Point d'embarras, point de résistance, point de détours pour solliciter les derniers aveux, point d'appréhensions de cette huile sainte qui va donner à leurs pieds la vitesse des anges et les mettre debout sur le chemin du ciel. Ah I que de douces larmes ont été essuyées ! Que de bonne volonté ! que de sincérité dans les aveux 1 que de ferveur dans le repentir 1 Ici j'entends un jeune Alsacien devancer les désirs du prêtre et demander dans la nuit même les secours de la religion qu'on lui avait promis pour le lendemain, tant il savait qu'il allait mourir, tant il voulait mourir saintement. Là je vois un disciple de Mahomet mêlé à ces pieux moribonds, s'inclinant au nom de Dieu, appeler un prêtre du regard et du geste, et pour mourir à la même école, courber sa tête docile sous l'eau du baptême. De tous côtés partent les mêmes soupirs, les mêmes prières* Mon

Dieu ! s'écriaient-ils avec l'accent de l'espérance. Ma mère ! répétaient-ils en essuyant leurs dernières larmes. Mon Dieu! ma mère ! c'étaient les cris par où leur âme, sortant de ce monde, jetait à la terre leurs derniers adieux, au ciel leurs premiers regards. Ils n'avaient plus que ces deux mots à la bouche, et, longtemps après que leur âme avait passé, on les eût recueillis encore sur leurs lèvres entr'ouvertes et souriantes, tant l'empreinte de leur foi était vive et forte, tant leur àme avait passé avec douceur.

Joignez à ce spectacle celui des joies les plus inattendues ou des plus cruelles douleurs. Non, jamais la guerre n'a causé plus d'alarmes. Jamais le Mexique, la Crimée, la Chine, malgré les espaces immenses de terre et de mer qui les séparent de nous, n'ont tenu dans une incertitude plus longue, plus vive, plus mortelle, la mère ou la femme du jeune soldat. Elles descendent des Vosges et des Pyrénées, elles partent du fond de la Charente, du Rhône et de la Gironde, cherchant un fils, un frère, un époux. Elles le demandent à toutes les ambulances, de la Loire jusqu'à la Saône; Genève, Poutarlier, Baume, Vesoul, Besançon, sont quelquefois visités sans succès. Ornans est nommé: elles courent à Ornans. Elles pâlissent d'émotion au seuil de votre séminaire. Mon fils est-il vivant? 0 bonheur I Ce cri, poussé par Us f^iiirailles maternelle.^, a rempli trois

fois la maison ; trois fois un soldat s'est levé de son lit et s'est jeté dans les bras de sa mère. C'est la résurrection du fils de la veuve de Naïm. Les pères dominent mieux leurs sentiments; ils s'arrêtent sur le seuil sans se nommer ; ils regardent, ils cherchent leur fils; ils hésitent à le reconnaître, tant la maladie l'a amaigri. Mais, au premier signal de la reconnaissance, rémotion éclate, les larmes coulent : c'est Joseph dans les bras de Jacob. Louez le Seigneur, louez-le, pères attendris, enfants ressuscites, mères consolées ! Chantez en chœur sa miséricorde éternelle : Confitemini Domino qudnïam bonus, quoniam in sœculum misericordia ejus.

Mais, quand il ne vous reste qu'un cercueil à rendre à la famille en deuil, comme la tristesse est tempérée par le récit des derniers moments du soldat! Vous avez gardé du moins ses lettres, son sac militaire, ses habits, tels que les avaient rangés la main d'une pieuse mère ou d'une jeune épouse. Vous menez cette famille étrangère dans le champ du repos, vous pleurez avec elle sur ce brave que vous aviez déjà pleuré sans le connaître; les cœurs se fondent, les larmes se mêlent, on se promet un mutuel souvenir, et ces chrétiennes qui ont traversé la France d'un bout à l'autre pour ne retrouver ici qu'une tombe déjà fermée, emportent du moins la pensée que leur fils est mort tpl qu'elles ravalent

228 DISCOURS PRONONCK A ORNANS.

souhaité, pour la patrie et pour l'Église, que leur fils est mort en bon Français et en bon chrétien. Elles bénissent vos murs, vos séminaires et vos hospices; elles bénissent Dieu et se résignent dans la pensée de sa bonté et de sa miséricorde éternelle : Confitemini Domino quoniam bonus, quoniam in sœculum misericordia ejus.

Consolons-nous donc en allant planter sur cette tombe le signe auguste de la rédemption. Non, je n'appellerai pas votre cimetière le champ de la mort. Jamais on n'y a enfoui tant de germes de vie, jamais on n'a préparé au ciel une plus belle moisson. Vous avez enseveli nos soldats dans la misère, dans le froid, dans l'ignominie de la défaite. Qu'importe I ils ont tous reçu la marque de l'huile sainte, ils sont tous sacrés d'avance pour le jour de la résurrection. Et quand le souffle du Seigneur viendra remuer cette terre, de cette armée vaincue, de cette paille infecte, de ce cimetière aujourd'hui si triste et si rempli, il se lèvera une troupe de bienheureux aux vêtements de gloire, aux palmes radieuses, aux lèvres souriantes, en qui saint Louis viendra reconnaître ses enfants morts, comme lui, à l'école de l'adversité et du martyre, sur la paille que l'Église a bénite. « Fils de saint Louis, montez au ciel, » s'écrierontles anges en reconnaissant les marques de leur héroïsme, et ils chanteront avec les anges la bonté^et la miséricorde

du Seigneur: Confitemini Domino quoniam honus, quoniam in sœculum misericordia ejus.

C'est de la France que je parle, c'est son sol que nous foulons, c'est sur ce sol que vous élevez aujourd'hui la croix du souvenir. Mais la France s'appartient-elle? Ce sol est-il à vous? Cruelle réflexion! Je parle de l'avenir, il faut songer au présent. Il faut racheter cette terre sur laquelle l'ennemi fait peser une si lourde hypothèque ; il faut lui rendre, à force de sacrifices, la liberté, i'honnenr et le repos. Combinaisons financières, emprunts, impôts, tout ce que la science invente, tout ce qu'une sage politique conseille, il faut l'entreprendre. Mais que les dons devancent les impôts et les rendent moins lourds. Donnez, je vous le demande au nom de ces morts à qui nous devons assurer la paix, et qui s'indigneraient si, après tant de sang répandu, l'aigle de l'Allemagne allait s'abattre sur leur tombe et en arracher nos drapeaux. Donnez, c'est dans le temple que je vous le demande, au nom de Jésus qui a vu tomber dans le trésor du temple les deux deniers de la veuve. Donnez sans vous laisser détourner de ce généreux mouvement par la fausse sagesse ou le misérable égoïsme aux yeux de qui nos aumônes ne semblent qu'un verre d'eau pour combler un abîme. Ah I ce verre d'eau, Jésus l'a loué, Jésus l'a béni, Jésus a déclaré qu'il ne demeurerait pas sans récom-

pense! Eh bien! cette récompense, ce sera de demeurer français, pour répéter au nom de la France, comme au nom de FÉglise : « Que Dieu est bon et que sa miséricorde est éternelle! »

CEREMONIE FUNEBRE D'HERIGOURT.

La bataille d'Héricourt fut le dernier grand effort de l'armée française, et depuis longtemps on attendait le jour où l'on honorerait d'une manière solennelle la mémoire des soldats tombés dans ces journées mémorables.

Le mercredi 10 juillet 1872 a été choisi pour cette cérémonie, et c'est dans l'église de la ville que s'était donné rendez-vous le public d'élite chargé d'exprimer les regrets et les sympathies de la France pour ceux qui sont morts en la défendant.

Dès mardi soir et mercredi matin, en visitant ce champ de bataille qui nous est familier, nous avons rencontré quelquesuns des principaux invités, parcourant ces lieux où plusieurs d'entre eux avaient combattu et versé leur sang. Du côté de Coisevaux, c'était le brave général Fallu de la Barrière, tout entier à ses souvenirs, et se promenant triste et pensif à travers les champs où campait sa vaillante troupe de réserve. Plus près d'Héricourt, à Byans, ce sont trois officiers des mobiles du Jura reconnaissant l'endroit où l'un d'eux est tombé, la poitrine percée d'une balle. Au cimetière, c'était M. le président Clerc, le meilleur historien de notre Franche-Comté, dessinant le monument élevé sur la fosse où reposent les victimes tombées sur le territoire d'Héricourt.

Dans la matinée, les trains venant de Délie, Besançon, Belfort et Vesoul, amènent une foule considérable d'invités et de curieux. Les maisons principales de la ville sont pavoisées de drapeaux ornés de crêpes noirs et de couronnes d'immortelles, la multitude est en habits de fête, et tout se prépare pour la cérémonie, qui commence à dix heures.

A ce moment, le cortège sort de l'hôtel de ville, précédé de l'excellente fanfare de la Roche (près Audincourt, Doubs), dont la bannière chargée de médailles obtenues dans les concours publics raconte éloquemment l'habileté et les succès.

232 CÉnRMONIE FrXÈBKK d'hkricouht.

Derrière les quarante-cinq exécutants, qui jouent une marche funèbre, s'a\ance un groupe nombreux, à la tète duquel on remarque M. le général de Vouges, commandant la Haute- Saône et la Haute-Marne, délégué du ministre de la guerre, M. de Bardonnet, préfet de la Haute-Saône, le général Fallu de la Barrière, le lieutenant-colonel Godefroy, du 30' de ligne, les commandants Micbaud, de Vaulcbier et Papillard, des mobiles du Jura, survivants de la bataille, le chef d'escadron Bouquet, commandant l'artillerie pendant le siège de Belfort, ^t une foule d'autres officiers de l'armée, des mobiles de la Haute-Saône, du Haut-Rhin, du Doubs, de la garde nationale de Belfort, avec des soldats de tontes armes et de tout c^ge, ayant pour la plupart combattu pendant les trois tctribles journées^ et dont plusieurs étaient mutilés oit amputés.

L'élément civil était représenté par le maire et le conseil municipal d'Héricourt, l'honorable juge de paix M. Lubert. M. Noblot, membre du conseil général, les habitants les plus recommandables de la ville et des environs, les parents des ^ ictinies, et des étrangers de distinction invités à divers titres, comme M. le ^icomte René de Vaulcbier, M. le président Clerc, M. ChaAanne, sous-préfet de Baume, M. Emile Desloye, membre du conseil général pour Champagney, etc.

L'église était tendue de noir, pavoisée de drapeaux et ornée d'inscriptions rappelant les lieux où les victimes ont combattu et sont inhumées. Notons, âù sujet des drapeaux, que les Prussiens, qui ont amené plus de soixante canons celte semaine ;i Belfort, n'ont pas voulu en laisser sortir cinquante drapeaux tricolores demandés pour la circonstance pour l'église d'Héricourt. 11 a fallu en faire venir de Dijon.

La cérémonie religieuse était présidée par M. Perrin, vicaire général du diocèse, délégué de ilgr le cardinal archevêque de Besançon. En face de lui, on ^ oyait dans le chœur Mgr Bastide, camérier de Pie IX, si connu de tous les soldats français qui ont habité Rome. Autour de ces deux dignitaires, étaient rangés trente curés des cantons d'Héricourt, Montbéliard et Villersexel, presque tous éprouvés par la guerre et victimes de ses rigueurs.

A la messe célébrée par le curé d'Héricourt, les chanls plaintifs de l'orgue accompagnant le chœur alternent avec les sons lugubres de la fanfare placée dans la tribune et couvrent les bruits de la foule immense restée au dehors. Les étrangers

GÉRKMONIi': FUNÈBRR D'HÉRICOnvr. 233

s'étonnaient avec raison de trouver une église aussi étroite pour une population aussi considérable, et se demandaient comment la ville pouvait hésiter depuis si longtemps à bâtir un temple dont la construction mettrait à l'aise les protestants aussi bien que les catholiques.

Les autorités avaient pris place dans le chœur, près du catafalque, aux quatre coins duquel un mobile, un marin, un turco et un artilleur représentaient les principaux corps ayant pris part à la bataille. Les officiers étaient devant le chœur, les soldats dans la grande allée, le reste de l'assistance s'était placé comme il avait pu.

Après l'oraison funèbre prononcée par M. l'abbé Besson, l'absoute a été faite par Mgr Bastide, ce soldat du pape qui pendant vingt ans a aidé les soldats de la France à bien vivre et à bien mourir ; puis le cortège s'est mis en marche vers le cimetière. La croix paroissiale, voilée d'une crêpe, était portée par un jeune caporal de la ligne, chevalier de la Légion d'honneur, ayant pour acolytes un artilleur amputé du bras gauche et un mobile amputé du bras droit, tous deux décorés de la médaille militaire. La fanfai'e de la Roche marchait devant le clergé et jouait la marche des Girondins, dont le refrain sou.vent répété nous a paru d'un à-propos saisissant dans cette procession funèbre destinée à honorer les martyrs de notre défense nationale.

Le monument érigé dans le cimetière par une souscription publique des habitants d'Héricourt est une pyramide quadrangulaire en pierre blanche surmontée d'une croix et dont le piédestal repose sur un massif de rocaille. Les Inscriptions en sont correctes et chrétiennes, ce qu'on ne rencontre pas toujours et partout.

A ce moment le cimetière d'Héricourt offrait un spectacle original et grandiose. Outre la foule considérable qui affrontait un soleil torride dans l'intérieur de l'enclos, les murs étaient couronnés par une longue ceinture de spectateurs qui formaient un cadre vivant à ce pittoresque tableau.

La bénédiction du monument a été faite par M. le vicaire général, et à quelques pas il bénissait aussi la tombe d'une jeune sœur de Charité morte à la tête de son ambulance et inhumée non loin des blessés dont elle avait soulagé les douleurs.

^34 CKRKMONIE FUNÈBRE d'HÉRICOURT,

Une fois la cérémonie religieuse terminée, les discours ont commencé.

M. le préfet de la Haute-Saùne a pris la parole le premier. D'une voix émue et avec un accent vraiment oratoire, il a remercié dans M. le curé d'Héricourt le véritable organisateur de la fête, et trouvé des paroles aussi toucliantes que chrétiennes pour faire ressortir la fin glorieuse de ces victimes ensevelies à ses pieds.

Après lui, M. le général de Vouges, dans une courte allocucution, a demandé aux assistants d'élever un monument plus précieux et plus patriotique qu'une pyramide de pierres, en formant les nouvelles générations à l'esprit de sacrifice, de dévouement et de respect à l'autorité.

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