SOLDATS MORTS A LA BATAILLE D'HÉRICOURT
LES 13, 16 ET 17 JAMIER 1871.
Siirgamns et eanius ad adversarios nostros ; moriamur in virtute propter fratres, et non inferamus crimen çjlorix nostrx.
Levons-noi;s, marchons à l'ennemi, mourons dans notre A'aillance pour le salut de nos frères, et ne laissons pas une tache à notre gloire. (/ Mach., ix, 8-10.)
Ainsi parlait Judas le Machabée avant d'engager sa dernière bataille. Jérusalem était assiégée par les généraux des rois de Syrie; Galgala, Masaloth, Arbelles, tombés en leur pouvoir, étaient retranchés, comme des camps, remplis de lances et de cuirasses, et couverts au loin par une brillante cavalerie ; l'ennemi possédait à un haut degré l'art de la guerre; il avait pour lui l'audace, le nombre, la tactique, et malgré ses victoires passées, Israël succombait au découragement. « Levons-nous et marchons, » s'écrie le Machabée. A cette parole, la terre s'émeut, la bataille s'engage et dure jusqu'au soir. Judas tombe, comme il l'avait dit, il tombe dans sa vaillance, il tombe pour ses frères, mais la gloire d'Israël de-
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meure sans tache jusque dans le trouble et la confusion qui suivent la mort du héros.
N'était-ce pas là d'avance comme un crayon de notre histoire et des trois fameuses journées d'Héricourt? Mais.il y a ici quelque chose de plus grand el de plus national encore. Ce n'est pas un héros, c'est toute une armée, c'est toute la France qui l'a juré, avec une magnanime résolution : « Levons-nous et marchons à Tennemi. » Ce n'est pas seulement du matin au soir, mais pendant trois jours que nos soldats tombent dans leur vaillance. Les bords de la Lizaine, plus désolés que ceux du Jourdain, pleurent avec les voûtes de ce temple tant de fois ébranlées par le tonnerre des combats ; et de Montbéliard à Chenebier, vos forêts, vos collines, vos villages, encore teints d'un sang généreux, diront d'une voix émue jusqu'à la fm des siècles comment les Français s'immolent et meurent pour le salut de leurs frères. Saluons ce drapeau qui flotte parmi nos armes humiliées et vaincues. Quand il a fallu se retirer d'Héricourt, le serment des braves était tenu jusqu'au bout, le texte des Écritures se vérifiait jusqu'à la dernière lettre; nous n'avions pas une tache à notre gloire; Non inferamiis aimen gloriœnostrœ.
Vous venez aujourd'hui, à l'exemple d'Israël,, rapporter dans leurs sépulcres les restes de vos Mâcha-
bées et offrir des sacrifices pour le repos de leurs âmes. Recueillons-nous devant ce monument; écoutons d'un esprit docile et d'un cœur ému toutes les paroles qui sortent du fond de la tombe ; remercions Dieu de nous avoir avertis, frappés, anéantis jusqu'à la mort, consolés, ressuscites. Soyons humbles, soyons sincères. Nous aurons, s'il plaît à Dieu, moi le courage de tout dire, vous le courage de tout entendre. Tout nous parle, tout nous instruit : le champ de bataille, les trois journées de cette grande mêlée, la retraite de nos armes. Le champ de bataille nous donne une leçon de stratégie, la mêlée une leçon de vaillance, la retraite une leçon de politique.. C'est de l'Allemagne que la France a reçu une leçon de stratégie, il faut en profiter et assurer l'avenir. C'est la France qui donne au monde une leçon de vaillance, il faut ta raconter pour servir à nos neveux de consolation et d'exemple. C'est Dieu qui fait à l'Allemagne, à la France, au monde entier, une leçon de politique; chrétiens et Français, remettonsnous à cette école et confessons qu'il faut remonter jusqu'à Dieu pour découvrir le fond des choses humaines.
l. Il y a des lieux qui semblent faits pour la rencontre des nations et le choc des batailles, et l'empire y demeure au peuple qui, dans ce jeu sanglant, ne se
montre pas seulement le plus courageux, mais le plus patient, le plus avisé, le plus habile. Tels sont, entre la France et TAUemagne, ces bassins que les races et les langues se disputent depuis tant de siècles: au nord, le Rhin, la Moselle, la Meuse, qui se développent le long des Vosges ou des Argonnes, et qui vont se perdre dans les sables de l'Océan ; au midi, ces plaines fécondes, bornées par le Jura, où la Saône promène ses eaux tranquilles jusqu'à ce que le Rhône, sortant des Alpes, les entraîne avec la rapidité d'un torrent et livre aux vaisseaux de la Méditerranée nos bois, nos fers, descendus le long de nos grands fleuves. Que de fois ces terres fameuses ont occupé la pensée des conquérants ! Les Germains les enviaient aux Gaulois: César en chassa Arioviste; Clovis en enleva aux Rurgundes la domination suprême; Charlemagne en avait fait comme une clef de communication entre les diff"érentes parties de cet immense empire qui comprenait la France, l'Allemagne et l'Italie ; mais après ce génie, qui tenait tout dans sa main, le nom et la fortune de nos contrées sont encore la proie des armes, et la lutte se renouvelle dans les mêmes lieux entre les deux races jalouses et ennemies qui se partagent l'Occident. La France ne commencera-t-ellequ'à la Saône? Ou bien l'Allemagne sera-t-elle refoulée au delà du Rhin? C'est demander à laquelle des deux restera le sceptre
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des affaires. Redoutable question qui s'agite pendant tout le moyen âge, au milieu des querelles des cités, mais qui semblait terminée dans les temps modernes à rhonneur et au profit de notre patrie. L'Alsace, la Franche-Comté, la Lorraine, étaient devenues nos frontières. Tous les grands princes y avaient mis leur épée, tous les grands négociateurs leurs signature. Charles-Quint avait reculé devant Metz, Louis XIV s'était avancé jusqu'au Rhin, Napoléon l'avait franchi partout. C'était trop de puissance et de grandeur; l'Europe en fut jalouse, et les trois journées de Leipzig nous ramenèrent au delà du fleuve. Mais quoi 1 les trois journées d'Héricourt viennent de nous ôter l'Alsace, la Lorraine, la ligne des Vosges. L'Allemagne déborde, et l'équilibre européen n'est-il pas rompu une seconde fois ?
Ce fut la faute de notre stratégie. Pourquoi faut-il que nous apprenions de nos voisins l'importance capitale de cette frontière, la nécessité de l'occuper, l'art de la défendre I Fatal oubli ! cruel effet de cette confiance aveugle avec laquelle nous prenons les armes sans regarder assez ni où nous sommes ni où nous allons. Je ne parle pas des citadelles de Metz, de Strasbourg, de Besançon, qui étaient à peine à l'abri d'une surprise. Il fallait conserver encore d'autres forteresses cent fois plus hautes, cent fois plus nécessaires, et où il n'y a ni tant d'or à dépen-
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ser ni tant de sang à répandre. Ces défilés des Vosges d'où Turenne était sorti qnatre fois comme la foudre pour écrasera Ludenbourg, àTurqueim, à Mulhouse, à Belfort, un ennemi qui lui était trois fois supérieur en nombre ; ces plateaux du Jura où l'on trouve, d'étage en étage, tant de gorges étroites, de chemins creux, de brusques détours, de hauteurs imprenables, et où la moindre troupe peut arrêter si longtemps la plus grande armée ; toute cette admirable ligne de retranchements combinés par la nature elle-même, entre nos montagnes, nos rivières, nos forêts, n'attendait, ce semble, qu'un mot d'ordre pour s'armer contre l'étranger et lui interdire l'entrée du pays. Ah ! si l'on eùtdisputépiedàpiedles cols des Vosges, établi un camp entre Héricourt et Belfort, échelonné le long du Jura, de Belfort à Besançon, et de Besançon à Gray. une armée toujours prête à fondre sur les derrières de l'Allemand et à lui couper ses passages, quelle tranquillité pour les plaines de l'Ognou et de la Saône, quelle inquiétude pour l'étranger répandu jusque sous les murs de Paris, et comme il eût redouté de voir se refermer sur lui les portes de la Lorraine et delà Champagne t Dans cette immense citadelle, communiquant librement avec la Suisse, Lyon, tout le Midi, nous aurions eu les avantages de l'art et de la nature, des mouvements libres, des vivres assurés, et le jour où l'Allemand aurait été
forcé de se retourner contre nous, toutes les facilités d'une belle défense au lieu des mortelles alarmes d'une attaque désespérée. Quel changement de rôle ! quel changement de fortune ! C'était une autre guerre, c'était une autre paix 1 Et au lieu de ces hymnes de deuil, nous chanterions ici le Te Deum des grandes délivrances et des grandes yictoires !
Écoutons cette leçon et acceptons-la. Ce que la France néglige, l'Allemagne l'observe. En yain le théâtre de la guerre semble transporté tout entier sur les bords de la Loire, il n'échappe pas à la pénétration de nos envahisseurs qu'il faudra revenir tôt ou lard entre le Jura et les Vosges pour y jouer la dernière bataille. Quels pressentiments? quelles précautions ! quels travaux 1 Mettons-nous résolument à leur école pour étudier le terrain. A peine ont-ils investi Belfort qu'ils étendent leur armée jusqu'à Héricourt et qu'ils disposent sur trois lignes tout l'appareil de leurs formidables batteries. C'est la Lizaine qui formeleur dernier retranchement. Regardez cette humble rivière : son nom est ignoré, son cours n'est pas de quatre lieues, et nos cartes l'indiquent à peine. Mais le génie de la guerre en a deviné toute l'importance. Elle coule du pied des Vosges au pied du Jura, de Ghenebier à Héricourt et d'Héricourt à Monlbéliard. Quelle belle ligne de défense pour qui saura la garder ! A Moutbéliard, un château fameux
qui domine la ville et d'où le regard commande au loin dans la vallée du Doubs. A Ghenebier, un bassin élargi, des versants presque sans relief, et une vaste plaine propre aux manœuvres de la cavalerie. D'une extrémité à l'autre, des bois où les routes s'entrecoupent, des gorges où elles s'enfoncent, des hauteurs difficiles à forcer, plus difliciles à aborder l'épée à la main, tant le canon en défendra bien les approches. Héricourt, qui est au centre, deviendra plus redoutable que tout le reste. Ici se dresse un mont isolé dont la cime, vaste et arrondie, regarde Belfort d'un côté, domine de l'autre Ghagey, Luze, Gouthenans, toute la forêt d'Apremont, la grande route qui la traverse et les embranchements qui desservent tous les villages de la contrée: c'est le montVaudois. Les Prussiens y établissent sept batteries où les canons se comptent par douzaines. Leur longue portée dépasse la vue, de solides épaulements les abritent, et leur tir, dont la précision égale la portée, enfile de toutes parts les débouchés du vallon.
Ce n'est pas tout. A peine entrés dans la ville, les Allemands la changent en un camp redoutable, creusant des retranchements, minant les ponts, élevant trois barricades au milieu des rues, pratiquant dans les maisons de larges meurtrières, renversant ou transportant les murs des cimetières et des vergers.
cherchant partout aux environs, dans les fossés, sur la lisière des bois, derrière les talus, ces endroits propices où le soldat se cache, d'où le fusil porte au loin et où l'art n'a presque rien à achever dans l'ébauche de la nature pour en faire d'inexpugnables défenses.
Ah ! j'en atteste ici vos plus cuisants souvenirs, nobles habitants de cette cité. Ce n'était rien pour votre patriotisme de voir ruiner vos champs, chômer vos fabriques, envahir vos demeures : vous supportiez que l'étranger s'assît à votre table et qu'il vous traitât en peuple conquis; le maire (Ij et le curé (2), unis dans les sentiments de la même douleur et du même devoir, ne s'eôrayaient point d'être emmenés en otage, et l'exil dont ils étaient menacés n'avait pas un instant étonné leur grande àme. Qu'est-ce que l'invasion, la ruine, l'exil, au prix de tout ce qui se prépare ?Héricourt, tombé aux mains des Allemands, verra sous ses murs la France épuisée ; il recevra nos derniers coups ; il essuiera le feu de notre armée aux abois, et F incendie s'y allumera sous l'éclat de nos dernières bombes. Héricourt fera des vœux pour être emporté, et ses vœux ne seront point entendus. [1 sera forcé d'admirer en pleurant une résistance si bien conçue, si bien ménagée, si bien conduite, si
i. M. Bretegnier.
«. M. l'abbé Gnfiti
bien récompensée par le succès. Mais quoi I cette résistance devait être notre omTage; et par quelle misérable imprévoyance en avons-nous laissé à nos ennemis la pensée, la fortune et la gloire ! 0 terre d'Alsace et de Comté, pardonne-nous d'avoir oublié que tu étais la frontière naturelle de la France, que ces montagnes, ces bois, ces rivières, étaient comme des places dont il nous faut rendre compte, et qu'en les défendant, nous défendions l'œuvre de notre nationalité avec l'épée de Turenne, le génie de Vaubau et la politique de quatorze siècles !
Après six mois de revers, nous avons beaii nous éloigner encore de ces lieux où la France et l'Allemagne doivent s'enfermer pour décider leur querelle comme deux braves en champ clos. L'instinct de la défense nous y ramène comme malgré nous. Un général d'une grande valeur et d'un grand renom a reçu la mission de conduire cent vingt mille hommes devant Belfort et de débloquer cette place, qui étonne par sa résistance héroïque l'obstination de nos ennemis. Nos espérances n'ont déjà plus de bornes, Bourbaki victorieux délivrera l'Alsace, passera le Rhin, envahira le grand-duché de Bade. Que l'entreprise est belle! Mais que de difficultés pour l'accomplir avec toute la rapidité qu'elle demande et tout le secret qu'elle impose ! Il faut quitter la Loire, remonter à l'est, marcher d'un pas vif, ferme et dis-
cret, en trois colonnes serrées, vers le Doubs, vers rOgnon, jusque vers la Saône, tromper la vigilance de Werder, ou le prévenir, ou l'écraser dans ces montagnes où les deux nations vont se heurter pour la dernière fois. Werder est averti. Il quitte Dijon, il traverse eu courant Gray, Combeaufontaiue, Portsur-Saône : on le signale à Frasne, à Mailley, aux environs de Vesoul ; nulle part on ne peut ni l'atteindre ni pénétrer son dessein. On dirait une fuite, et c'est à peine si les deux armées, marchant parallèlement l'une à l'autre vers le même but, échangent quelques coups de fusil entre leurs avants-postes ou leurs grand'gardes. Où Werder acceptera-t-il la bataille? A Vesoul peut-être? Non, sa position n'y serait pas assez forte, il évacue Vesoul et continue son mouvement vers la Lizaine, où ses campements l'attendent. Pour l'assurer, que ne risquera-t-il pas? Il aventure une colonne entière à Villersexel, à Moimay, à Marat, jusqu'à Esprels; il dissimule derrière ce rideau la pensée de toutes ses opérations; il demeure deux jours sur les hauteurs dans une sorte d'attente, l'oreille au vent qui lui apporte le bruit de la bataille, les yeux fixés entre Héricourt et Belfort, sur ce bassin prêt à le recevoir. Cependant la mêlée s'engage à Villersexel, et le bourg, inondé de sang, couvert de ruines, est tour à tour pris, perdu, repris, parmi des prodiges de courage où les deux
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peuples ne peuvent se refuser une mutuelle admiration. La victoire nous reste, mais Werder profite de notre victoire comme il eût profité de notre défaite. Il sème de loin en loin ses éclaireurs pour essuyer 1h feu de nos avant-gardes. On croit le surprendre et on ne trouve plus que la trace de son passage. Tantôt il nous attend, tantôt il nous tient à distance, et, multipliant ainsi les pièges, les escarmouches, les simulacres d'attaque, il passe la Lizaine, s'enferme sur In rive gauche avec cinquante mille hommes, et attend, dans ces retranchements préparés depuis trois mois, rheure décisive de la suprême rencontre,
Heure attendue et redoutée de toute la France, que la crainte, la confiance, le désespoir, se partageaient dans toutes les âmes. J'hésite à la peindre : c'esl l'heure de Tagonie, el cette heure durera trois jours. Mais pourquoi nous taire? Il faut nous élever audessus de la fortune et démontrer que si nous avions contre nous la nature, l'art, la stratégie, il nous restait quelque chose de plus noble, de plus beau, de plus français que ces grandes choses : il nous restait le courage. Nos soldats n'ont pas vaincu, mais ils étaient dignes de vaincre. Acceptons que l'Allemand nous donne une leçon de stratégie, et donnons à la postérité la leçon mille fois plus sublime du courage malheureux.
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II. Je revendique hautement le courage comme une qualité naturelle à notre nation, et qui a éclaté devant Héricourt avec d'autant plus de vivacité et de grandeur qu'il n'était presque plus soutenu par l'espoir du succès. Je vais plus loin, et je déclare à l'honneur de la France et de l'armée, ce courage est demeuréjusquà la fin obéissant, discipliné, héroïque. L'armée, en face de l'ennemi, écoute . encore ses chefs, et tout marche à leur parole. Rappelez-vous la situation des affaires et des esprits dans les trois journées que nous célébrons. Tout était abattu, tout était désespéré. Au timon de l'État, l'incapacité et la division ; le silence des lois dans le tumulte des armes; la désorganisation dans les services, la contradiction dans les dépêches, et, parmi toutes les incertitudes du commandement, un mot jeté à l'étranger comme un défi, à la France comme un ordre, à l'histoire comme un trait de folie: la guerre à outrance! La guerre, mais tout manque pour la continuer, l'argent, les soldats, les équipages ; tout la condamne, la saison, le climat, l'état des chemins; tout la rendra mortelle, le froid, la faim, la défaite. La guerre à outrance, mais c'est la guerre aux éléments, à la raison, à l'évidence, c'est l'aveuglement et la fureur. Cette politique, cette incapacité, je la déplore; ces vivres épuisés, ces munitions qui vont manquer de toutes parts, ces chevaux qui reculent
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sur des routes couvertes de glace, ces canons d'une portée trop courte, l'histoire les signale, l'histoire a déjà prononcé. Mais le soldat français, malgré l'esprit révolutionnaire dont tant d'âmes sont comme remplies et affolées, n'en viendra pas moins donner l'assaut durant trois jours, sur une longueur de quatre lieues, à cette formidable ligne de la Lizaiue, fortifiée par le vainqueur de Strasbourg, couverte de tant de batteries, pleine d'Allemands enivrés de leurs succès et qui n'ont plus qu'une palme à gagner pour assurer à leur patrie deux provinces, cinq milliards et la gloire immortelle de toute la campagne. Le soldat français ne tremblera ni de peur, ni de froid, ni de faim. Il obéira sans se plaindre, il marchera sans pâlir, il tombera sans reculer. N'est-c« pas là le courage, la discipline et l'honneur?
Ce n'est pas avec les iarmes de la parole sainte que l'on peut songer à peindre ce combat d'artillerie qui a mis en mouvement, des deux côtés de la Lizaine, plus de six cents canons. Nous avions chassé l'ennemi devant nous à Coisevaux, à Byans, à Verlans. La réserve générale campe à Coisevaux, en face du mont Vaudois, et, poussant sa reconnaissance à découvert, elle est saluée parles obusde l'Allemand. Les chevaux se cabrent, plusieurs hommes sont blessés, mais le colonel Carré, à la tête du 29^ de marche, demeure immobile sous cette pluie fou-
droyante. C'est un marin, c'est Fallu de la Barrière qui commande le corps d'armée. La résolution froide dont il a contracté l'habitude au milieu des tempêtes de l'Océan éclate dans sa tête réfléchie, sa parole précise et son attitude martiale. Il sort yictorieux du combat d'Arcey, il espère devant Héricourt une journée plus décisive. Après avoir reconnu distinctement les sept batteries disposées en étage sur les pentes du mont Vaudois, il ouvre le feu dés le 15 à deux heures du soir, éteint une batterie, oblige une autre à se retirer, et concourt ainsi au succès du jour, qui fut marqué sur toute la ligne de bataille. A droite, le 24^ corps éclate et tonne avec non moins de fureur, le 20" remplit tout le centre de ses feux et de ses coups, tandis que le 18^ un peu retardé dans sa marche, prend ses positions à gauche au sortir de la forêt, entre Luze et Couthenans, espace ses pièces et prolonge sa vive attaque jusqu'à la nuit. Quel spectacle I l'air est tout en flammes, le sol tremble et s'ébranle au loin, Belfort espère, la France écoute, et le canon de la Lizaine semble retentir, avec un douloureux écho, au fond de toutes les âmes.
Mais ce n'est ni l'obus ni la bombe qui décideront de tout ce duel. L'artillerie commence ou achève les batailles, la cavalerie les précipite, l'infanterie seule peut les gagner. Il faut marcher, échanger desballes^ s'aborder à la baïonnette, se disputer corps à corps
les positious lavorabies. Cliuisissez sur loule la ligne tel corps qu'il vous plaira, dans chaque corps telle division,tel régiment, telle compagnie, du 14 au 18 janvier, tel jour ou telle heure que vous voudrez, partout où notre brave infanterie a reçu cet ordre qui était pour tant de braves un ordre de mort, elle s'est levée, elle a marché, elle a fait œuvre d'obéissance, de discipline et de cœur. Partout le même obstacle, le même effort, la même grandeur d'âme. Pas une défection, toujours le courage, souvent l'héroïsme. Fixez d'abord vos regards sur Montbéliard, où la Lizaine achève son cours et où la droite de notre armée cherche à s'établir. Pendant que le 4^ bataillon des mobilisés de la Haute-Saône répand ses éclaireurs sur le plateau de la Petite-Hollande, les turcos envahissent au pas de charge la hauteur qui domine la ville, chassent les Prussiens, s'emparent de leurs canons, descendent dans les rues et bravent le feu du château. Que l'ennemi s'abrite derrière ces murailles, qu'on ne puisse ni le compter ni l'atteindre, qu'il lance ces obus pour attester sa présence sans se découvrir, il y a là de la tactique et de la prudence, mais le courage est ailleurs. Je l'honore et Tadmire dans ces braves Français qui viennent d'être frappés et qu'on rapporte les uns morts, les autres mutilés et sanglants, dans les maisons de la ville. Le prêtre accourt. A la première vue de ces corps en lambeaux
un mouvement de surprise s'empare de lui : un des blessés l'a remarqué, il se lève à demi, et de la main qui lui reste, il invite le ministre du Seigneur à s'approcher. Quel noble geste ! quelle ferme parole ! Le prêtre l'aborde et veut le consoler. « Combien je voudrais adoucir vos souffrances 1 — Mes souffrances, mais je ne sens rien, on ne souffre pas quand on meurt pour la patrie f »
Avançons un peu, voici le village et la plaine de Bethoncourt encore couverts d'un crêpe funèbre. Ici l'ennemi a tout gagné, excepté la gloire ; les nôtres ont tout perdu, excepté le courage. Tout est fait pour la sûreté de l'ennemi : les sommets couronnés de bois où se cachent les batteries foudroyantes ; les maisons en amphithéâtre où les soldats s'échelonnent et se dissimulent ! un cimetière qui les abrite par milliers ; le talus du chemin de fer qu'il faut gravir pour parvenir au village ; la rivière qui baigne le talus et qui en forme avec des rochers à pic la principale fortification. Eh bien ! il s'est rencontré des chasseurs, des soldats de ligne, des mobiles, pour tenter Tassant de tant de remparts et pour mourir à leurs pieds. C'est le 16^ bataillon de chasseurs, qui y perd cent soldats et cinq officiers ; c'est le 63® de ligne, qui partage les mêmes dangers, se signale par la même vaillance, et se console aussi de ses pertes par la pensée qu'il a fait son devoir. Les
â-)i OluVlSON FUNÈBRE PRONONCÉE A HÉRIGOrRT.
mobiles de la Savoie campaient en face sur la lisière de la forêt. Le marquis Costa de Beauregard les commande : imaginez la bravoure unie à la popularité. Unprêîre est au milieu d'eux : imaginez le zèle avec l'éloquence (1;. Ce prêtre a partagé depuis quatre mois leurs privations, leurs souffrances, leurs périls. Maintenant qu'il faut marcher contre Bethoncourt, on le regarde, le silence se fait, le signal se donne et tout le bataillon tombe à genoux sous cette main qui absout et qui bénit. Les voilà qui se relèvent, échangeant entre eux des regards où les adieux se peignent, laissant tomber des larmes silencieuses à la pensée de leurs mères, de leurs montagnes et de leur Dieu. Ils marchent, tout se taisait à leur approche, et Bethoncourt semblait évacué. Mais à peine ont-ils traversé la moitié de la plaine, que le village, le talus,la crête, se peuplent de fusils. L'ennemi est invisible, mais il est partout. Les balles sifflent, les obus pleuvent, les braves tombent. A la tête de ces braves, deux capitaines, François Milan et Félix Besancenot, à côté d'eux le chirurgien Desnioulins qui reçoit le coup mortel en les assistant ; avec eux soixante-onze enfants de la Savoie, héros de vingt ans. Français depuis dix ans à peine, et qui viennent mourir pour leur nouvelle patrie avec ce zèle," cette obéissance,