L'année des merveilles
La nul éta:t sombre ; la pluie, tombant par ondées intermittentes, avait transforma en flaques d'eau les rues désertes de la ville d'Anvers. L'œil n'apercevait d'autre lueur que la flamme tremblotante des cierges allumés çà et là par les habitants devant les saintes images *. Peu de gens, à cetti
\. Aujourd'hui encore on rer contre dans les mes d'An- ▼ers de nombreuses statues dont la plupart représentent la \ icfge.
époque, osaient s'avcnîurer dans les rues à l'heure de minuit ; car les diverses opinions religieuses qui régnaient alors avaient /ait naître entre les citoyens des inimitiés violentes. Le veilleur de nuit parcourait seul la ville, armé de sa pique et de sa lanterne.
— La cloche sonne minuit! s'écrîa-t-il tout à coup, el sa silhouette se perdit comme une ombre dans ]a rue des Sœ'jrs-N,ires.
— Pst ! il est parti, viens, dit un personnage mystérieux qui, caché derrière la pompe du n^arché au bétail, débusqua à la hâte et fut immédiatement suivi par un adiré. Tous deux avaient la tête couv rte de chapeaux à larges bords ; un ample mauteau brun couvrait leurs épaules, mais l'obscurité empêchait de distinguer leurs autres vêtements.
— Vous dites donc, messire Conrad, dit l'un d'eux, que nos amis sont réunis ?
— Oui, cette nuit, la grande affaire sera décidée. Si nous pouvons rallier le terrible Wolfangh et sa bande, le jeu commencera bientôt; mais pressons un peu le pas , il me semble entendre les garae» du Burg * descendre vers nous.
i. La citadelle.
L'ANxNÉE DES MERVEILLES
Us passèrent avec précaution derrière la Bou« chérie et prirent la rue basse des Crabes. En arrivant sur le marché aux poissons, le premier dit à son compagnon:
— Quels moyens mettrons-nous donc en œuvre pour attirer à nous Woifangh? Nous avons peu d'à gent et la moindre révélation peut nous coûter la vie.
— Godmaert a tout concerté, répondit Conrad ; il a enrôlé un jeune gentilhomme qui semble lui avoir beaucoup d'obligations. Ce gentilhomme nous servira d'instrument. Il a l'air quelque peu partisan de l'Espagne. Aujourd'hui même il sera initié à nos desseins, — et s'il refuse de faire ce serment que tous nous avons prêté, je saurai faire en sorte qu'il n'aille pas raconter à sa mère ce qu'il aura pu voir ou entendre au milieu de nous.
Il tira avec un sinistre sourire un poignard de son sein et en fit briller la lame à la lueur des flambeaux qui se consumaient devant une statue de la Vierge.
Puis ils poursuivirent silencieusement leur chemin jusqu'à la rue courte Peeter-Pot. Dans cette ruelle étroite, il s'arrêtèrent tout à coup devant une maison isolée et laissèrent trois fois le mai> teau de fer retomber doucement sur la porte.
— Qui est là ? demanda à travers le guichet une voix rauque et tremblante.
— Poignard et besace ! répondit-on à voîx basse. La petite porte s'ouvrit et se referma au verrou derrière les nouveau-venus.
— Eh bien! damnée sorcière, dit Conrad, les Gueux sont-ils ici?
— Tous, répondit la vieille femme, tous, à l'exception de Godmaert. Entrez, je vous prie, ces messieurs jasent jo'iment. Je ne suis qu'une vieille femme sans malice, mais ils feraient beaucoup mieux, selon moi, de parler moins, car CjUi sait s'il n'y a pas des espions dans la maison I
— Que diles-vous là, la mère ?
— Oui, oui, messire Conrad, il y a là dans la chambre un jeune sournois auquel je ne confierais pas un escalin.
— Taisez-vous, et ne vous occupez que du soin de votre peau, dit Conrad.
Et il ouvrit la porte de la salle qui se trouvait au fond de la maison.
La chambre dans laquelle ils entrèrent était assez vaste et tapissée de cuir doré. Sous le manteau en pierre de taille delà cheminée Ihimbait un feu pétillant. Uue lampe de fer à de jx becs suspendue au plafond envoyait ses rayons pâles et
douteux jnqu'aux extrémités de la chambre. Sur une table ovale couverte de brocs de vin, étaient jetées quelques lettres ouvertes, une grande besace, des pistolets et des poignards. Dans un coin, un crucifix d'ébène s'élevait sur un petit pupitre.
Une vingtaine de personnes étaient assises autour de la table sur de lourdes chaises grossièrement sculptées. Toutes portaient, comme les deux nouveau-venus, des manteaux brmis et des chapeaux à larges bords. Leurs moustaches n'étaient pas relevées en croc comme celles des Espagnols, mais se rabaissaient, noires et épaisses, sur leurs lèvres. Un poignard suspendu par un baudrier de cuir brillait par intervalles d'un sinistre éclat ; ils portaient sur la poitrine des médailles d'or sur lesquelles était gravée une besace, — et cela en témoignage de ce que tous tenaient au nom de gueuxy bien qu'il leur eût été donné pour les flétrir. De nombreux pots de bière et de vin étaient devant eux sur la table ; mais des écuelles de bois servaient de coupes à nos convives.
Un jeune et élégant gentilhomme s'était assis à l'écart, loin de cette société de buveurs et, plongé dans une profonde préoccupation, il appuyait sur la main sa têle tournée vers la muraille.
Il y avait de la noblesse et de la gravité dans
ses traits. Sa taille était élancée et sa belle chevelure flottait sur ses épaules en boucles ondoyantes. Il ne portait ni manteau ni poignard, ni aucun des insignes distinctifs des Gueux. T?.iid«s que ceux-ci avaient des pourpoints d'un gris sombre, le jeune gentilhomme était richement vêtu de velours et de soie. Sa main gauche s'appuyait négligemment sur la poignée dorée d'une longue rapière dont la lame d'acier fléchissait à la moindre pression. A l'entrée de Conrad, il jeta les yeux sur la bruyante société qui l'entourait. Un sourire de dédain contracta ses lèvres, une ride passagère plissa son front et le mot :
— Insensés ! s'échappa de sa bouche.
— Bonsoir, Houtappel, VanHalen, Schuermans, de Rydt, Van der \'oort, bonsoir à vous tous, ïsè^ res ! s'écria Conrad en s'asseyant à la table.
— Sois le bienvenu ! répondirent les autres tandis que les pots se vidaient.
— Où es-tu , vieille sorcière? s'écria Van der Voort.
— Me voici! me voici! répondit l'hôtesse en haillons : faut-il servir encore à ces seigneurs quelques pots de bière?
— Apporte toujours I répondit-on ; les Gueux à eux seuls suffiraient à mettre àsecrEscaut, si son
L'ANxNKE DES MERVEILLES 7
oaii av;iii aussi boa goût que le vin baptisé de la mère Sjliiikkel.
— Mais, dis-moi, Van Halen, demanda Conrad en désignant le jeune homme isolé, que fait donc en îiotre société cette élégante demoiselle? Ce gaillard ressemble plutôt à uns mariée qu'à un gueux.
— Godmaert seul sait ce qu'on en peut faire, répondit Van Halen, et il a défendu qu'on lui adressât aucune injure.
— Qu'importe! dit Schuermans ivre qui avait entendu ces paroles. Hé! là-bas! noble personnage, approchez donc de la table ! Si vous ne videz pas à la santé des gueux cette écuelle de vin, je vous déclare un Bel^ abâtardi ! M'entendezvous, jeune homme? ajouta-t-il en élevant la voix.
Ludovic se leva :
— Oui, répondit-il, je vous entends parfaitement et si je ne me souvenais de l'obéissance que je dois aux recommandations de Godmaert, je vous demanderais compte à l'instant de votre outrageant langage.
— Êtes-vous noble? s'écria Schuermans furieux, en saisissant son poignard.
— Plus noble que vous, dit Ludovic, puisque vous souillez le nom de votre père par une con-
duite indigne d'un homme qui a l'honneur de porter la besace.
— Tu payeras cette insulte de ta vie? s'écria Schuermans en bondissant de l'autre côté de la table : tiens I insolent blondin I
Et il voulut frapper de son poignard Ludovic, en pleine poitrine ; mais avant qu'il l'eut atteint, le jeune homme avait, par un habile mouvement, détourné l'arme meurtrière.
Vingt poignards étincelèrent en même temps dans la chambre. Des voix nombreuses qui parlaient de réconciliation se mêlaient au retentissement des coups que se portaient les deux adversaires ; mais ni paroles ni efforts ne pouvaient les calmer. Schuermans, écumant de rage, cherchait à plonger son poignard dans le cœur de Ludovic. Tous les spectateurs voulaient se jeter entre les deux nobles combattants; l'un repoussait l'autre; on criait de toutes parts ; les pots roulaient ; les chaises étaient renversées , et le tumulte devint tel qu'on ne s'entendait plus.
La vieille femme criait que la garde du quartier était là; elle parlait sur tous les tons de prison , de potence ; la lutte continuait toujours.
Schuermans voulait à toute force tuer le jeune
L'ANNEE DES lïERVEILLESl 0
gentilhomme; mais celui-ci se voyant en péril tira son épée du fourreau.
Au même instant du sanç; ja'lîit sur la muraille et le malheureux Schucrmuns tomba inanimé sur le carreau.
Ludovic avait retiré de la blessure îa pointo de sa rapière et baissait le» yeux avec un sombre abattement.
Schuermans fut dépouillé de ses vêtements avee précaution et l'on étanchait le saug qui s'échappait de sa blessure, lorsque le marteau retentit trois fois sur la porte.
— Ohl mon Dieul s'écria la vieille femme les voilà!
— Qui ? demanda de Rydt.
— Les soldats de garde l répondit la mèro Scbrikkel.
— Tenez-vous tous tranquilles, dit Conrad, je vais voir ce que c'est. Qui est là? cria-t-il à travers le guichet.
— Poignard et besace ! répondit une voix grave. Et le vieux Godmaert entra, quelques instant»
après, dans la chambre ensanglantée. Stupéfait, il s'arrêta sur le seuil et jeta sur le corps inanimé de Schuermans un regard irrité.
— Que se passe-t-il ici ? demanda t-il d'une voix
iO L'ANNÉE DES MERVEILLES
sévère. Avez-vous oublié votre serment d'être dévoués les uns aux autres jusqu'à la mort et de ne teindre ^os poignards que du sang espagnol? Malheur à celui qui, contrairement à la foi jurée, a osé verser le sang d'un Gueux !
Tous se turent, abattus et affligés, devant le vieillard qu'ils avaient cboisi pour leur chef.
— Qui a commis ce crime? demanda celui-ci. Van der Voort lui raconta ce qui s'était passé.
Godmaert entendit son récit avec colère. Après avoir fixé un instant les yeux sur Ludovic, foudroyé, il se tourna vers le blessé et s'écria d'une voix tonnante:
— Schuermans!
A l'appel de son ami et de son chef, celui-ci ouvrit les yeux comme s'il sortait d'un profond sommeil.
— Schuermans, dit Godmaert, pourquoi ne vous êtes-vous pas conformé âmes ordres? Je vois avec douleur que peu d'eutre vous connaissent la voie qui mène au but que nous poui'suivons. Pourquoi avez-vous insulté Ludovic î
Schuermans, dont la perte de sang avait dissipé l'ivresse, recueiUit ses idées pendant quelques instants, et répondit d'une voix atfaibhe, mais distincte;
— Le vin m'a fait bouillonner le sang, Godmaert J'ai eu tort, je l'avoue, de méconnaître vos ordres et de ne pas laisser ce jeune homme rêver dans son coin. Je lui pardonne volontiers la blessure qu'il m'a faite et qui, Dieu en soit loué, n'est pas mortelle; — mais je jure qu'aussi longtemps que Ludovic n'aura pas vidé une écuelle de vin à la santé des Gueux, je le regarderai comme Espagnol et ne le souffrirai point dans notre société.
— Ludovic! Ludovic ! s'écria Godmaert, oubliestu, imprudent jeune homme, qu'il faut savoir sacrifier à la patrie son amour-propre et ses sentiments personnels? Approche delà table et vide cette écuelle; je te l'ordonne.
11 tendit l'écuelle remplie à Ludovic, qui la prit d'une main tremblante et à contre-cœur.
— Soit! dit le jeune gentilhomme d'une voix altérée, a la santé de tous les amis de la patrie.
Et il porta l'écuelle à ses lèvres; mais Godmaert arrêta son bras si vivement que le vin se répandit sur les riches vêtements du jeune homme.
— A la santé des Gueux I s'écria Godmaert. Les gueux, voilà le nom des amis de la patrie !
Ludovic, pâle et morne, contemplait l'écuello avec désespoir.
— Godmaert, s'écria-t-il avec énergie, à quoi
Toulez-vous me contraindre ? Puis-je boire à la *anlé des ennemis de ma religion? OIi! épargnezmoi cette trahison I .
Les traits de Godmaert prirent l'expression de la colère. 11 était vivement blessé de la résistance de Ludovic.
— Qaï t'a dit, demanda-t-il avec amertume au jeune homme, qui t'a dit que les Gueux soient les ennemis de la religion ?
— Oh ! je voudrais qu'ils ne le fussent point ! dit le jeune homme avec élan. Je me joindrais à leurs efforts avec un entier dévoûment ; car, moi aussi je détesterais les Espagnols, s'ils n'étaient pas les seuls défenseurs de la Foi.
— Il aime les Espagnols î s'écrièrent les gueux avec indignation. Hors d'ici le traître !
~ Je n'aime pas les Espagnols! s'écria ënergiquement Ludovic... Entendez-vous, messires, je ne les aime pas. Ma famille leur doit sa ruine. Mais je les regarde comme la seule ligue qui puisse en - Core arrêter la Réforme et les attaques dirigées contre notre religion. Songez-y bien, si vous cha?sez les Espagnols, vous ouvrez les Pays-Bas aux hérétiques, aux iconoclastes, à la lie de Tétranger, déjà prêle à déborder comme un torrent sur notre sol et à y anéantir le foi de nos pères.
L'ANNÉE DES LIERVEILLES 1»
te visage de Godmaert changea soudain d'expression ; il devint calme et doux. Le vieillard dit au jeune homme :
— Je vois avec orgueil, Ludovic, que tu sois aussi fermement attaché à la foi de tes pères. Tu sais que moi-même j'ai nourri en toi ce seniiment et que je t'ai donné pour guide le plus vénérable des prêtres ; mais il est possible que le père Franciscus, qui se mêle peu des choses de ce monde, se soit mépris sur notre conduite et sur notre but. C'est ainsi que tu te trompes aussi en ce moment sur notre compte. Nous ne voulons que combattre les ennemis de notre pays. Tu dois nous prêter aide, et tu nous aideras, je le veux. Écoute la parole d'un homme plus âgé que toi et qui a reçu de ton père la mission de te diriger dans la vie.
Ludovic pencha tristement la têle et ûil en soupirant:
~ C'est vrai, je me trompe peut-être! que m'ordonnez-vous donc?
— Bois à la santé des Gueux,
Le jeune homme saisit l'écuelle, leva les yeux au ciel et s*écria :
— 0 mon Dieu, pardonnez-moi si je commets une faute. A la sanlé des Gueux I
Tous, et Godmaert le premier, poîissèrent da
joyeuses acclamations, comme s'ils venaient de triompher d'un ennemi. Les timides scrupules de Ludovic éveillèrent un sourire sur plus d'un visage. Van Halen seul demeurait sérieux et pensif; les paroles de Ludovic avaient fait impression sur lui et lui avaient inspiré une profonde défiance.
— Messires, s'écria-t-il, ne riez pas des paroles de ce jeune homme, — lui seul, peut-être, voit les choses comme elles sont.
Godmaert estima qu'une conversation sur ce sujet pourrait nuire au plus haut point à la réalisation de ses vues, et il interrompit Van Halen en ces termes :
— Qui d'entre vous, messires, désire rester plus longtemps courbé sous le joug des Espagnols? Personne I Pourquoi donc discuter sur un point étranger à la question? Laissez son opinion à Ludovic: elle est louable. Il nous secondera dans l'œuvre de délivrance du pays ; ayez confiance en lui, c'est un noble et loyal gentilhomme.
Van Halen s'approcha de Ludovic et lui dit à voix basse en lui serrant la main :
— Vous êtes un grand cœur, je vous donne Taison... mais dites-moi quel parti vous choisiriez si les Espagnols attaquaient vos compatriotes?
Ludovic rougit à cette question ; il releva la tête avec iierté :
— Je verserais mon sang pour mes frères, ditil. Mais si les Espagnols ne venaient dans notre pays que pour en expulser les étrangers qui cherchent à s'y établir et à y semer leurs doctrines mauvaises, je n'hésiterais pas à combattre sous leurs drapeaux, pour la religion.
Van Halen répondit par un serrement demain. Heureusement que Godmaert n'avait rien entendu de cet aparté, car, à coup sûr, il n'en eût pas été satisfait.
Cependant, tout était remis en place. La vieille ^vait essuyé les flaques de sang qui avaient jailli sur la muraille ; les chaises se retrouvaient debout, les pots étaient remplis et chacun avait repris son
siège.
Schuermans voulut, malgré les instances de ses amis, rester dans la chambre, afin, comme il le disait, de faire connaissance de plus près avec Ludovic. Il était impossible qu'il eût un mauvais caractère, car on ne pouvait voir sur son visage le moindre indice de colère ou de ressentiment.
— Buvons encore un coup, dit Godmaert, et prêtez-moi votre attention; je vais vous expli-
IS
qiier pourquoi je vous ai convoqués cette nuîl: — Vous savez les outrages, les injustices que le tyran espagnol et ses séides nous font subir chaa'ie jour; — vous savez qu'ils donnent le nom injurieux de Gueux aux Nobles de ce pays, et qu'ils les écartent de tous les emplois, afin de pouvoir, librement et sans contrainte, opprimer nos malheureux frères. — Ils savent que nous supportons impatiemment le joug et que le désir de la vengeance a grandi dans nos cœurs : ils craignent une insurrection qui arracherait les Pays-Bas à leur tyrannique domination... C'est pourquoi, contrairement à nos privilèges, ils ont couvert tout le pays de soldats espagnols ; ils veulent nous faire souvenir que nous sommes esclaves dans une vaste prison. Les potences et les écbafauds sont dressés dans toutes les villes ; le glaive du bourreau fait, chaque nuit, dans les ténèbres, son œuvre sanglante. Oui, amis, pleurez de nouveau I TOUS ne reverrez plus Zierinck ni Van Bercheur..; Ils ont été arrachés de leur lit hier au soir, et avant minuit, leurs têtes avaient roulé sur l'échafaud. C'e^t dans VEckhof que cette secrète et infâme exécution a eu lieu...
Un sourd nmrmure de réprobation interrompit Qjdmaert ; lui-même devint rouge de colère ea
révélant ce fait odieux et poursuivit d'une voix altérée.
— Oh! qu'ils tremblent, les tyrans ! Le lion belge brisera un jour de sa dent puissante les anneaux de la chaîne qui pèse sur lui !... et ce jour-là, l'Escaut donnera en pâture à la mer des milliers d'Espagnols!... Mais, pour hâter l'beure de la délivrance, il importe de prendre dès maintenant toutes les mesures possibles. Ludovic, écoute bien: ceci te concerne seul. Quand un scélérat rendu fort par les hasards du destin persécute un juste dans sa faiblesse, celui-ci n'a-t-il pas le droit de combattre l'inique oppression de son ennemi, fûtce par la ruse et la trahison?
— Non, répondit Ludovic, le recours à la trahison et au parjure ne peut jamais se légitimer. C'est ce que vous-même m'avez enseigné.
— Je le sais, Ludovic ; mais considère bien quG nous ne pouvons atteindre notre but que par des voies détournées. Si nous pensions tous comme loi sur ce point, nous serions bientôt effacés de la liste des peuples. Il nous faut opposer la ruse à la violence; il nous faut recourir à tous les moyens qui peuvent inquiéter nos bourreaux dans leur œuvre de persécu'ion ! Et crois-tu, Ludovic, qu'aucun deux n'ait mérité la mort ? Ils nous ont ravi
nos libertés et nous ont réduits en servitude ! Ils ont impunément mis à mort nos frères! Et nous... nous, la vieille race héroïque d'Ambiorix, nous laisserions nos poignards se rouiller ? Nous verrions, les bras croisés, couler le sang de nos amis? Et nous n'aurions pour toute vengeance qu'à fermer les poings avec désespoir et à maudire nos ennemis? Non, le sang qui, malgré la vieillesse, coule encore chaud dans mes veines, ce sang, je veux le verser pour le pays de mes pères ; je veux arracher la vie au dernier des Espagnols !
Il s'arrêta quelques instants tant son cœur était oppressé par la colère et par le désir de la vengeance :
— Sachez aussi, reprit-il enfin, que le roi Philippe II a outrageusement repoussé la supplique de ses sujets des Pays-Bas. Le prince d'Orange, les comtes d'Egmont et de Horn et tous les patriotes de Bruxelles nous engagent, nous. Gueux d'Anvers, à réunir autant d'hommes que possible, en vue de la grande révolution qui aura lieu bientôt, croyez-moi... Alors nous ferons voir à nos oppresseurs que nous ne sommes pas dégénérés, et que, pas jjIus que nos pères, nous ne suppoj tons la domination de l'étranger.
L'orateur aux cheveux blancs se tut. Tous Ta-
vaieiît écouté avec le plus profond silence ; mais lorsqu'il eut terminé sa véhémente exhortation, ils se remirent à boire, à maudire hautement les Espao:nols et à s'exciter mutuellement à la vengeance. Ludovic, bien que vivement ému par les paroles de Godmaert, restait silencieux; il hésitait, il réfléchissait à ce qu'il venait d'entendre. La vieille, gagnée par le sommeil, ronflait dans un coin de la chambre. L'exalté Schuermans avait presque oubhé sa blessure et buvait au mieux avec 3es compagnons à la liberté future de la patrie et ^ l'extermination des Espagnols.
Sur ces entrefaites, Godmaert avait tiré Ludovic à l'écart et cherchait, par tous les moyens, à lui faire partager ses idées. Ce n'était pas facile, car ils s'étaient déjà entretenus pendant une demiheure, lorsque Ludovic s'écria :
— Eh bien, Godmaert, je me fie à votre paternelle soUicitcde : je prêterai serment puisque vous le voulez!
Le crucifix fut apporté sur la table, et Godmaert se découvrant respectueusement la tête, ce qui fut imité par tous, dit d'une voix solennelle à Ludovic :
— Jeune homme, tu jures par la sainte Passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ de venir en aide à tes frères en toute occasion, de lutter en mettant
fO L'ANNÉE DES MERVEILLES
en œuvre toutes tes forces jusqu'à l'expulsion d« nos ennemis communs, et d'obéir au chef que tu auras contribué à élire avec les autres. Quant à ce qui regarde tes sentiments religieux, n'aie aucune inquiétude : nous sommes et nous resterons toujours tous fidèles à la foi de nos pères. Ludovic leva la main droite :
— Je le jure sur mon Dieu et sur mon honneur? s'écria-t-il.
Alors on but largement à sa santé, et Schuermans lui-même lui tendit une main amicale,
— Messires, dit GoJmaert, le jour paraît à l'orient; le temps presse. Aussi est- il nécessaire que je vous communique en peu de mots ce qui me reste à vous dire. Non loin du village de Joersel habite Wolfangh qui, à la tête d'une vingtaine de vauriens, à su échapper à la potence depuis longtemps déjà et qui fait beaucoup de mal, autant aux Belges qu'aux Espagnols. Vous savez que, d'après l'ordre du prince d'Orange, je dois tenter d'attirer cet homme à nous soit par l'argent, soit par tout autre moyen. Nous sommes tous publiquement connus comme Gueux ; cette mission ne saurait donc être secrètement remplie par nous. J'ordonne à Ludovic, au nom :1e son serment, de se rendre seul auprès de "Wolfangh,
— n est dur, répondii Ludovic, de parlap:er avec des voleurs et des scélérats l'bonneiir de la délivrance de la patrie; ma.é>, comine je suis lié pat mon serment, je me conformerai à vos oidi es.
— Demain au plus tard, selon les circonstances, reprit Godmaert, il vous sera donné de? instructions écrites. Vous les suivrez loyalement. — Maiatenant, messire, je n'ai plus rien à vous dire, sinon que je vous recommande le secret sur tout ceci. J'ai atteint mon but dans cette réunion. Ludovic, Gertrude vous invite à dîner demciin.
Il ramena son manteau sur sa poilrine, et se retira. Les yeux de Ludovic rayonnaient de joie. Le nom de sa bien-aimée Gertrude avait dissipé ies sombres pensées qui l'assiégeaient. Il prit congé, le cœur joyeux, des Gueux à demi endormis.
Conrad et Van der Voort prirent cbacun Scfi-iermans par un bras, et, dès qu'ils furent tous partis, la porte fut close et la maison se trouva plongés dans le plus profond silence.
Uans la rue de l'Empereur, à Tépoque où se passe cette histoire, était ua édifice dont la façade s'élevait bien au-dessus de celle des autres maisons. On y entrait par une large porte ornée de belles sculptures et couverte de milliers de clous. Les nombreuses fenêtres qui donnaient sur la rue étaient garnies d'épais barreaux de fer. Cette précaution était fort nécessaire, car dans ces temps de troubles et de désordres, les voleurs et les brigands s'étaient étonnamment multipliés et la protection des lois était tellement paralysée que les malfaiteurs osaient commettre leurs meiaits en ^leinjour«
Celte maison, qui ressemblait plutôt à une prison qu'à l'habitation d'un gentilhomme, était la demeure de Godmaert.
Celui-ci était assis, le matin, dans son cabinet de travail, le front caché dans sa main et réfléchissait aux affaires de l'État, lorsque la porte de la chambre s'ouvrit lentement : un religieux entra. C'était un homme d'environ soixante-dix ans, de haute taille et que la vieillesse n'avait pas courbé; il se tenait droit, bien que tous ses mouvements fussent accompagnés d'un tremblement convulsif. Dès qu'il eut rejeté son capuchon en arrière, on n'eût pu regarder sa tête imposante sans un sentiment de vénération. Son crâne, qui brillait sous la lumière du jour, était ceint d'une couronne de çhêïêux blancs comme l'argent, couronne que les années en passant avaient posée sur sa tête.
Son visage, noble et beau, bien que sillonné de rides, respirait la bonté et l'amour, tandis qu'on pouvait lire une profonde tristesse dans ses yeux voilés.
A l'arrivée du prêtre, Godmaert se leva vivement, courut au devant de lui, lui serra les mains avec une merveilleuse sympathie, et dit :
— Père Franciscus, mon bon père, merci de ce que vous venez me visiter.
— Mon fils, répondit le prêtre, ne dois-je pas, dans ces jours d'erreur et d'incrédulité, préserver vos enfants de la contagion? Jusqu'ici leur cœur est resté religieux et pur; je pécherais si je ne veillais sur eux avec un redoublement de sollicitude, aujourd'hui que le démon se sert de l'umoLir de la patrie pour perdre les âmes.
Le prêtre s'assit et poursuivit :
— Godmaerl, je viens ici pour m'entrctenir quelque temps avec Ludovic et Gertrude; j'ai des craintco au sujet de mes enfants bien-aimés.
— Ludovic n'est pas encore ici; mais Gertrude est prête à vous recevoir, mon père; elle est dans la bibliothèque.
— J'irai la trouver tout à l'heure; mais auparavant, Godmaert, mon fils, mon ami, mon frère, prêtez attention une fois encore à mes avis, et pardonnez-moi les larmes que la tristesse me fait verser.
— Oh ! parlez, mon père, vous savez combien je respecte vos paroles et quelle affection je vous ai toujours vouée.
Le prêtre prit la main de Godmaert dans ses mains tremblantes, et dit avec émotion :
— Je le sais, mon fils. 11 me reste cette consola* tien que vous pouvez être égaré, maisnon coupable.
Apres im instant de réflexion, le prêtre reprit d'une voix expressive et comme si ce qu'il allait dire lui prêtait une force qui lui était étrangère.
^ Godmaert, Godmaert, l'ennemi de Dieu triomphe dans votre patrie ! L'air retentit cliaque jour de blasphèmes lancés contre la foi de nos pères ; des troupes d'hérétiques de toute sorte, conduits j)ar Satan, inondent notre pays et égarent nos compatriotes aveuglés. Ils ont un mot de ralliement, un diapeau sur lequel est inscrit : « Haine aux Espagnols!» Oh! non, non. Vous vous trompez, mais : « Haine à l'antique foi des Belges! » Ce n'est pas le trône de Pliilippe II qu'ils veulent renverser; non, ils veulent profaner et briser les autels de notre Dieu. Et savoir que vous, mon fils, mon ami, vous dont l'âme est si généreuse et si loyale, que vous, Godmaert, vous combattez sous ce drapeau I Oh! cette pensée me fait gémir et prier... J'en appelle au ciel parles paroles du Sauveur mourant : Seigneur, Seigneur, pardonnezlui, car il ne sait ce qu'il fait!
Godmaert fut vivement ému aux paroles du prêtre, et il en remarqua toute la vérité; mais il ne pouvait, en pareil cas, changer brusquement de sentiment. Il répondit :
— Je ne méconnais pas, mon père, que notre
pays soit rempli de mauvaises gens qui y sont venus de Tétranger pour répandre chez nous la semence de l'hérésie; mais je ne puis rroire que la révolution puisse servir en rien leors desseins.
— Godmaert, arrachez donc ce bandeau qui vous aveugle. Pourquoi Tournai, Oudenarde, Lille, Valenciennes sont -elles livrées aux calvinistes. Pourquoi la doctrine des anabaptistes se propaget-elle comme un feu dévorant en Hollande et en Zélande? Pourquoi Anvers est-il le lieu où les lutîiérions, les calvinistes et les anabaptistes prêchent en même temps et sans entrave leurs erreurs en plein air? Faut-il que je vous le dise? C'est parce que vous et les autres nobles, par votre opposition à la domination espagnole, avez rendu le gouvernement impuissant. Qu'en résultera-t-il? Vous verrez les temples de Dieu livrés aux audacieuses profanations des méchants qui feront un objet de risée des choses que la foi a rendues sacrées pour vous! N'entendez-voun pas gronder au loin la foudre impie des briseurs d'images? Ne voyez-vous pas l'orage grossir à l'horizon î
Godmaert avait écouté le prêtre avec trouble, et peu À peu sa tête s'était affaissée plus profon-
dément sur sa poitrine. Après un instant de silance, il répondit tout abattu :
— Oh î je le sais et je le vois avec douleur, nous travaillons contre notre foi.
La joie éclaira la physionomie du prêtre, comme un rayon de lumière. Il leva les yeux au ciel, et
s'écria :
— xMerci, mon Dieu, de ce que vous avez donné
de la force à ma voix?
Godmaert baissait les yeux et s'agitait convulsivement comme s'il eût été torturé par un pénible sentiment. Tout à coup il releva la tète et s'écria avec une sorte d'égarement :
— Mais, mon père, faut-il donc que nous nous soumettions à l'Espagnol? Ne suis-je pas soldat? N'apparliens-je pas à la noblesse flamande? Oh! non, je ne puis dévorer leurs mépris, ni étouffer dans mon cœur le sentiment de l'honneur. Les Espagnols sont trop arrogants et trop altiers ! Il faut qu'ils partent d'ici î
Le visage du prêtre prit de nouveau une expression de tristesse, il dit d'une voix calme :
— Je sais, mon fils, que les Belges ont bien des raisons d'être mécontents des Espagnols, mais une considération terrestre peut-elle entrer en balance avec votre Dieu? Au sentiment coupable du désir
de la vengeance, ajouterez-vous le dédain de votre Dieu? Non, non, vous ne le ferez pas. Vous ne forcerez pas le père Fr anciscus à gémir sur la damnation de Tâme de son meilleur ami?
— Que dois-je faire pour vous obéir? demanda Godmaert avec émotion.
— Soutenir le gouvernement espagnol, au moins jusqu'à l'extinction de l'hérésie ; engager vos amis à agir de même, et faire respecter à Anvers les ordres de la Gouvernante.
— Moi, mon père, moi soutenir les Espagnols ? oh I cela m'est impossible !
— Eh bien, si vous ne pouvez obtenir ce sacrifice de votre orgueil patriotique, remettez votre épée au fourreau et ne venez pas en aide aux séditieux.
Godmaert se tut quelques instants, puis, saisissant la main du prêtre, il lui dit :
— Il faut que je vous dise une chose que vous ignorez : la révolution, cette tempête que vous redoutez, éclatera dans peu de jou^s,^ peut-être même avant la fin de cette semaine. Croyez-moi, aucune puissance humaine ne peut l'empêcher. Tout est prêt : au premier signal parti de Bruxelles le pays tout entier se lèvera contre les Espagnols. Je prévois comme
VOUS les excès que commettront les hérëtîques : vos paroles m'ont fait trembler; mais croyez-vous, père Franciscus, qu'il vaudrait mieux que moi, qui suis le chef des nobles d'Anvers, je laissasse tout se passer sans j prendre part ? Ne puis-je pas protéger plus facilement la religion de mes pères par mes ordres et par mes actes que par -ïion abstention ou mon absence?
Des larmes brillèrent dans les yeux du prêtre : il arrêta sur Godmaert un regard fixe et sembla frappé de mutisme. EnjRn, il s'écria en levant le» yeux au ciel :
— Dans peu de jours, Ô Seigneur, visiteriezvous sitôt votre Église ? Verrai-je la profanation de vos autels; faudra-t-il fermer mes oreilles pour ne pas entendre les blasphèmes lancés contre voire nom sacré?
Et, se tournant vers Godmaert, il continua :
— Cette terrible nouvelle égare mon esprit. Je ne sais ce que je dois vous conseiller; mais je vous en prie, je vous en conjure les mains jointes, Godmaert, protégez les temples, ne vous mêlez' pas aux hérétiques sinon pour les combattre, et, dans ces jours de suprême danger, ayez toujours votre Dieu sous les yeux, afin de ne rien faire qui soit pour vous une faute irrémissible... 0 Sei-
gneur, votre maia vengeresse s'appesantit sur nous.
n courba la tête et tomba dans une doiileiireuse méditation à laquelle la réponse de Godtnaert l'eût arraché» si une jpune fille ne fût entrée en ce moment dans la chnaabre. Dès qu'ell«i aperçut le prêtre, son visage rayonna de joie, et de sa douce voix, elle dit :
— Ah ! voilà le père Franciscus î
Elle s'approcha du prêtre, passa la main sous son bras et vouiat le soulever de son siège en lui disant :
— Venez, mon père, messire Ludovic de Halmale est dans la bibliothèque. Oh que je suis contente que vous soyez venu; venez !
Le prêtre contempla la jeune fille avec une tendresse paternelle et se leva soutenu par elle; il tendit la main a Godmaert et dit :
— Je vais mo consoler un peu avec mes chers enfants. Et vous, ion fils, n'oubliez pas mes paroles.
Accompagné de la jeune fille, il sortit de la cham .re d un p;is chancelant et mal assuré.
Godmaert se i i^^U et,dit en appuyant un deigk •nr son front :
— Oui, moii devoir est de défendre la religion
et de protéger les temples, mais jamais je n*appuierai les Espagnols ni ne les ménagerai. Non, non, il faut que je me venge et que je délivre mou pays; l'honneur me l'ordonne : un soldat ne peut se laisser insulter impunément.....
Sa voix s'abaissa peu à peu. Ses lèvres remuaient encore et il était visible qu'il se parlait à lui-même, mais ses paroles avaient cessé d'être intelligibles.
Une heure plus tard, on vint lui annoncer que le dîner était servi ; il se leva, se rendit à la salle à manger et s'assit au haut bout de la table.
A côté de lui se trouvait sa fille unique et bienaimée, Gertrude, véritable perle de son sexe. On n'eûtpurencoiitrerréunis chez une autre femme des traits plus séduisants, une plus noble et plus gracieuse expression, un plus modeste maintien. Ses cheveux n'étaient pas rattachés derrière la tête, selon la mode d'alors, mais ils descendaient le long de ses joues fiaîches et rosées et faisaient ressoitir les contours de son visage d'un ovale si pariait que jamais peintre n'en ait pu rêver.
Un aiioable sourire errait sur ses lèvres et ses yeux étaient fixés avec l'éloquence d'unsentimeut dont elle ne songeait pas à rougir, surunjf'urjc homme placé en face d'elle. Ce jeune homme ctait
son bien-aimé Ludovic. Lui aussi se tenait dann une attitude respectueuse et gardait le silence. La présence d'une personne qui se trouvait à l'autre extrémité de la table et dont le regard glaçait son cœur, l'e:r?nêchait d'entamer avec Gertrude un de ces doux entretiens qui leur étaient habituels.
Celui qui portait sr les deux amants un regard si dur et si sévère était Valdès, grand seigneur espagnol qui jouissait de beaucoup de crédit auprès delà Gouvernante. Il était toujours accueilli avee bienveillance par Godmaert, car il y avait grand d'-.nger à s'attirer sa haine. Un manteau de velours au collet brodé d'or couvrait ses épaules. Le poignard suspendu à son cou, richement orné de pierreries, étincelait de mille feux.
Valdès avait toujours témoigné de l'amour pour Gertrude; mais toujours il avait été poliment ixiftcé. C'est pourquoi il contemplait le jeune homme avec une soupçonneuse et malveillant* curiosité et cherchait à comprendre le langage qu'échangeaient les yeux des deux amants.
Ni Ludovic ni Gertrude n'aimaient les Espagnols. Godmaert ne paraissait les aimer que par calcul politique, si bien qu'il régna d'abord un profond silence entre les convives. Godmaert, voulant tirer de l'Espagnol des renseignements qui pussent Ini
être utiles, entama enfin la conversation en ces termes :
— Eh bien, seîgne'ip Valdès, que dites-vous des affaires? Les troubles seront-ils bientôt apaisés?
— Oh î je n'en sais rien, seigneur Godmaert, répondit l'Espagnol ; mais si j'étais le roi Philippe, j'en aurais bientôt fini avec cette canaille à laquelle se sont joints une poignée de nobles rebelles !
— Croyez-vous cela ? V^aldès ! répliqua le gueux avec un amer sourire ; ne savez-vous donc pas que le peuple flamand n'a jamais été dompté par la violence? Que votre roi envoie tour à tour tous ses soldats dans les Pays-Bas; qu'il égorge, si c'est son bon plaisir, tous les habitants, et notre pays enverra du fond de la tombe de nouveaux ennemis contre ses hautains oppresseurs.
— Godmaert, vous maltraitez notre nation. Pourquoi voulez-vous avoir la prééminence sur la noblesse espagnole ? Notre roi n*a-t-il pas raison de préférer son peuple aux étrangers ?
^Dans son pays, oui — dans le nôtre, non !
— Pauvre comme vous l'êtes, de race obscure et sans gloire, auriez-vous la téméraire présomption de ne pas céder devant une nation aussi illustre que celle des Espagnols ?
Le vieux Godmaert, qui ne s'était pas attendu à un
pareil langage de la part de son hôte, ne put, malgré toute sa réserve diplomatique, se contenir plus loL'gtemps, son sang s'alluma dans ses veines, et sa figure s'illumina de colère,
L'Espagnol, qui irritait à dessein le vieux Flamand, poursuivit avec une feinte modération.
— Ne pensez-vous pas, Godmaert, que tous ces p,éditieux,ces nobles qui prennent le nomde Gueux, feraient mieux de servir l'Espagne que de se vêtir Hq mauvais habits et de chercher à soulever la lie du peuple?
— Yaldès, répliqua Godmaert d'une voix frémissante, vous oubliez que je suis Belge. — Avezvous l'intention de m'outrager chez moi ? Parlez net alors I
— Oh ! vous vous trompez, noble Godmaert, reprit 1g rusé Espagnol. Je fais exception pour vous et pour quelques autres, et cependant môme dans ce nombre il y en a beaucoup qui, sans les faveurs du roi, seraient aussi pauvres que les autres.
— Vous dites que nous sommes pauvres, Valdès? Si nous avions sucé jusqu'à la dernière goût. t.Q, le sang des peuples d'un pays lointain, comme vous Pavez fait des Américains, nous serions riches, aussi. Qu'importe que nous demandions à être traités sur un pied d'égalité avec les seigneurs
espagnols: celan'est-il pas plus que légitime,piiîsque nous sommes dans notre pays? Que nous n'avons pas de maîtres étrangers, c'est ce que prouveront les événements; — nous verrons alors s'ils ont autant de courage que semble le promettre leur orgueilleuse présomption.
L'Espagnol souriant dédaigneusement paraissait prendre grand plaisir à la colère de vieillard,
Ludovic tremblait de tous ses membres. Dix fois déjà il avait saisi convulsivement la poignée de la rapière suspendue à son siège ; mais le regard suppliant de Gertrude l'avait empêché de fermer la bouche à l'insolent Espagnol.
Le dîner était fini.
— Gertrude, dit-il en se tournant vers sa fille, rends-toi dans la bibliothèque avec Ludovic.
Il resta seul avec l'Espagnol son ennemi.
La bibliothèque était une vaste salle qui ressemblait à une nef d'église. Quelques in-folios qui gisaient perdus çà et là lui avaient valu ce noble nom. Mieux eût valu l'appeler la salle d'armes, car plusieurs casques, cuirasses, épées, cottes de mailles et autres engins de guerre étaient appciiàus aux murailles nues. Quelques tableaux de Frans, Floris, Hugo, Van Horl, Grimer et autres maîtres ornaient le fond de la salle. Celle-ci n'étaii
36 L'ANNÉE DES MÉnVE»ï.LES
pas fort éclairée même par le soleil de midi, parce que les vitraux de toutes couleurs df/ 'enêtres ne laissaienl pénétrer qu'une lumière douteuse. Dans un coin s'élevait un petit autel orné d'un crucifix d'ébène et de quelques images de la Vierge; devant cet autel se trouvait le prie-Dieu, lieu habituel d'où Gertrude avait adressé au créateur tant de prières aussi ardentes qne pures.
Les amants entrèrent silencieusement dans cette salle.
^ — Ludovic ! Ludovic I s*écria tout à coup la jeune fille en fondant en larmes, je ne puis voir plus longtemps les outrages qu'ils font aux cheveux blancs de mon père. Par leurs injurieux affronts ils ont abrégé ses jours ! Combien de fois les larmes du vieillard, confondues avec les miennes, n'ont-elles pas baigné nos joues
Elle ne put ajouter un mot. Elle ne répondit aux paroles consolatrices de Ludovic que par des sanglots convulsifs et des soupirs étouffés.
— Gertrude, disait-il d'une voix suppliante, calme-toi un peu. Supporte avec patience et résignation les douleurs que le Seigneur nous envoie tomme épreuves. Songe combien je dois souffrir, &îoi qui suis noble et dont le cœur ulcéré bal violemment.,.
Et il soupira avec plus d'amertume que la jeune fille, tandis lo la sueur glacée d'une colère impuissante baignait ses joues.
Gertrade ne se laissa pas calmer par ses exhortations; nn contraire, sa physionomie d'ordinaire si douce prit une expression sévère. Elle s'écria d'une voix entrecoupée de sanglots :
— N'as-tii donc pas vu avec quelle infernale volupté cet Espagnol a fait souffrir mon père? Ne Tois-tu pas que ces injures de tous les jours le conduisent au tombeau, — et personne, hélas I personne qui le protège I
Uu changement soudain se fit chez le jeune gentilhomme : il releva la tête avec fierté, ses yeux lancèrent des éclairs et tout en lui révéla une colère mêlée de désespoir.
— Eh bien I s'écria-t-il impétueusement en tombant aux genoux de Gertrude, eh bien, tu ne m'accuseras pas de lâcheté. Dis, que faut-il que je fasse? Faut-il passer une rapière au travers du corps de Valdès? Veux-tu que je t'apporte son cœur sanglant?
Un cri d'angoisse s'échappa du sein de la jeune fille; elle se rejeta en arrière et s'éloigna de Ludovic comme si l'ofTie qu'il venait de lui faire lui inspirait le plus grand ell'roi. Son visage
s^attrista et le repentir pénétra dans son cœur;
Le jeune homme comprit la penBée de la jeune fille : il donna à ses traits une expression douce et calme, alla à Gertrude, lui prit la main et lui dit d'une voix pleine de tendresse :
— Nous nous égar<K»F , Gertrude ; nous oublions les conseils du bon père Franciscus.
Gertrude fondit en larmes épuisée et sans force, elle laissa, sans répondre, tomber sa tête sur l'épaule de son bien-aimé.
Durant longtemps ils confondirent leurs larraeg et sanglotèrent comme des enfants jusqu'à ce que Gertrude, comme s'éveillant d'un rêve pénible, éloigna doucement Ludovic d'elle , s'agenouilla sur le prie-Dieu et demanda au ciel vers lequel son âme s'éleva sur les ailes de la prière, une consolation qu'elle n'avait pas trouvée sur le sein de son ami.
Ludovic contemplait sa Gertrude av(?c extaî^e el écoutait religieusement sa douce voix murmuraoït une fervente oraison. Le nom de son vieux pêne, douloureusement accentué , revenait snns ce«s6 sur les lèvres de la jeune fille. Longtemps eîle demeaia le front appuyé sur le prie-Dieai, comﻫ abîmée dans uoie céle&te contemp>iation. Le jeu»* Uomsie , saisi 4e resj^t , e'ugeuouiiia derrière
elle sur le parquet et, entraîné par l'exemple, joignit les mains et pria pour la patrie avec sa bienaimée.
— Ludovic, où es-lu? s'écria enfin Gertrude en promenant avec surprise les yeux autour de la chambre. Elle aperçut le jeune homme ravi, qui l'enveloppait d'un regard plein d'amour : elle se leva, s'approcha de Ludovic toujours prosterné, et lui tendit la main :
— Eh bien, lui dit-elle, ne trouves-tu pas qu'une bonne piière console et soulaere comme un baume céleste? ....
Ludovic s'étonnait du soudain changement qui s'était fait dans les traits de la jeune fille.
— Gertrude, dit-il en s'asseyant à côté d'elle, dans mon extase le ciel s'est ouvert devant moi — je t'ai vue comme un ange devant Dieu!
— Oh! snns doute, répondit-elle avec un doux sourire-, une âme pieuse peut toujours s'unir avec Dieu, et, détachée des misères de ce monde, savourer un avunt-goùt des joies célsstes. C'est là un bonheur que ne connaissent point les impies l
Le regarcT du jeune homme ne pouvait se lasser d'admirer sa bien-aimée.
— Ohl que ton âme est belle et pure. Ger-
trude? s'écria-t-il. Tes prières atlireront sur notre amour la bénédiction du Seigneur.
— Oui, Ludovic, j'espère que la coupe de douleur sera bientôt détournée de mon père... et alors., ,
— Et alors, continua le jeune homme, nous appellerons sur nous la bénédiction d'un prêtre, et nous chercherons ensemble, par nos soins et notre amour, à prolonger les jours de notre vieux père...
Une pudique rougeur colora les joues de la jeune fille et elle baissa les yeux pendant quelques instants ; puis voulant changer de sujet d'entretien, elle dit ;
•— Mais serait-il bien vrai, Ludovic, que la religion est en jeu dans le soulèvement contre les Espagnols? Quel horrible tableau le père Franciscus nous a décrit! Il pleurait, lui, la bonté môme.
— 0 Gcrtrude, répondit Ludovic, le saint homme ne se trompe poiut dans ses pressentiments. Vous ne sortez jamais de votre demeure, m-iis si vous connaissiez la situation de notre ville! On n'ose pour ainsi dire plus avouer qu'on appartient à la véritable Eglise. Les hérétiques sont maîtres partout; ils prêchent en plein air contre notre foi;
ils blasphèment Dieu; ils se raillent de la mère du Sauveur; le bon père Franciscus qui par son âge et ses traits vénérables inspirerait du respect aux sauvages eux-mêmes, a été, avant-hier, insulté et honni en pleine rue!
La jeune fille pûiit et s'écria en levant les mains au ciel :
— 0 mon Dieu, préservez-le de tout outrage et de tout mal!
Ludovic reprit :
— Et ce vil ramassis d'étrangers accourus ici de tous les pays ne cessent de crier : — Vivent les Gueux! Oh! tu ne saurais com,prendre, Gerlrude, combien ce nom me semble odieux dans leur bouche.
Il ajouta avec une sorte de désespoir :
— Et moi aussi, Gertrude, je suis un gueux! La physionomie de la jeune fille prit une expression d'ineffable tendresse.
— Je le sais, Ludovic; c'est la volonté de mon père à qui nous devons obéir. Il a tant souffert de la part des Espagnols; il dit qu'il faut que la patrie soit délivrée de leur domination. Respectons un senliniv-iit que nous ne pouvons ni ne devons juger.
— Quelle sagesse dans tes paroles, ma bien-ai-
mée Gertmde! Oui, je remplirai les ordres do Godmaert, c'est mon devoir.
— Ludovic, tu sais que j'ai pleuré et gérai avec le père ^ranciscus sur les dangers que court la loi ; mais Id destinée pèse trop lourdement sur nous, et quand je songe aux humiliations et aux souffrances que les Espagnols infligent à mon père, je ne puis me défendre de te conseiller d'obéir sans défiance à ses ordres. Je comprends bien qu'au moînent décisif bien des crimes afî'reux seront commis contre notre sainte religion; mais puisqu'il n'y a pas d'autre ressource, laisse faire les égarés, et nous, enfants de la véritable Église, nous la restaurerons ensuite plus splendide qu'auparavant. Promets-moi, Ludovic, que tu ne partageras jamais les idées impies des ennemis des saintes images.
— Je le promets devant Dieu qui m'entend ! dit Ludovic d'un ton solennel,
Gertrude reprit :
— Laisse le peuple commettre les méfaits que nous ne pouvons empêcher. Espérons que ce peuple reviendra de son erreur quand les temps d'entraînement et de passions seront passés. Oh! je ne doute pas...
Elle se lut. La voix tonnante de son père ébranlait les murs de la salle. Tous deux préteren
l'oreille avec anxiété pour saisir la cause du tumulte.
— Chien d'Espagnol! criait Godmaert, sors de chez moi, ne remets jamais le pied sur le seuil de ma maison... vil serpent!
— Misérable gueux, répondit Valdès, qu'est-ce qui m'empêche de te traiter sur-le-champ en va- Jet?
Godmaert rugit de colère, mais il n'osait se venger pour d'autres raisons.
Ludovic tira vivement sa rapière du fourreau et s'élança vers la porte. Gertrude, pâle d'angoisse, se suspendit à ses vêtements :
— Ludovic ! ah ! Ludovic, que vas-tu faire,?
— Baigner mes mains dans le sang de cet Espagnol damné! s'écria-t-il en se dégageant violemment de l'étreinte de la jeune fille, et il s'élança comme une flèche hors de la bibliothèque. Gertrude le suivit et s'efforça de nouveau de le retenir, mais ce fut en vain.
D'un bras dont la haine et l'amour doublaient la force il étreignit l'Espagnol à la gorge et fit sortir sa langue bleuie de ses lèvres.
— Lâche insulteur d'un vieillard sans défense ! s'écria-t-il en lançant Valdès sur le sol, rends à Dieu ta misérable âme, voici ton dernier soupir!
Et il serra son ennemi avec une telle violence, qu'il le laissa gisant sans mouvement et la face violette.
Godmaert, terrassé à la fois par la colère et la terreur, s'était affaissé sur un fauteuil. Sa fille pleurait à ses pieds en l'appelant d'une voix désespérée comme s'il eût été en état d'entendre ses supplications. Elle passait ses doigts dans les boucles argentées de la chevelure du vieillard et cherchait à réchauffer ses joues sous d'ardents baisers. Tout à coup elle tourna la tête et vit Ludovic appuyer la pointe de sa rapière sur la poitrine de l'Espagnol. Elle quitta son père en poussant un cri affreux, et s'attacha si bien au pourpoint de Ludovic, qu'elle tira celui-ci en arrière et l'empêcha de commettre le meurtre. Il chercha par des efforts convulsifs à se dégager des bras de sa bien-aimée pour accomplir sa vengeance; mais Gertrude, ne lisant dans les yeux du jeune homme qu'une rage altérée de sang, s'attachait à lui avec l'énergie du désespoir.
— Ludovic! s'éciia-t-e!le en montrant son père inanimé, voilà la victime do ta fureur!
Le jeune homme laissa tomber sa rapière et laissa son ennemi pour voler au tccuins do Godmaert. 11 suivit à la lois le \ieillard et son fauteuil.
et le transporta dans une autre place. Secondé par Gertrudcj il fit revenir Godmaert à lui.
— Où est-il? demanda le père d'une voix faible.
— Il râle sur le carreau, répondit Ludovic. Je regrelte de ne pas avoir versé son sang. Faut-il le faire?
Il semblait demander la permission au vieillard. Godmaert eût sans doute prononcé des paroles de pardon et de réconciliation, mais les baisers et les embrassements de sa fille ne le lui permettaient pas.
— Ah I mon père bien-aimé I s'écriait-elle en pleurant de joie.,. Dieu a exaucé ma prière : vous vivez î
Abattue par cet excès de joie succédant à une poignante tristesse, elle s'afl'aissa souriante sur les genoux de son père. Les roses de ses joues disparurent, ses yeux se fermèrent, et elle demeura pûle et froide sous les baisers du vieillard.
Ludovic inquiet accourut avec empressement; mais, au même moment, la porte de la chambre s'ouvrit, et l'Espagnol, la bouche écumante, se précipita sur lui.
— Là! là! Ludovic! s'écria Godmaert en mon-r trant au jeune homme une épée supenduo à la muraille, défends ta bien-aimée contre cet assassin!
Ludovic saisit l'épée et se plaça devant Gertfude.
— Reviens- lu d'entre les morts? cria-t-il à Val* dès; veux-tu encore insulter un vieillard?
— Non , non , traîtres Flamands , répondit l'Espagnol, je vous apporte à tous le châtiment de votre insolente audace ! Et il dirigea la pointe de son épée vers la poitrine da jeune homme ; mais celui-ci, grâce à son habileté dans le maniement des armes, sut détourner tous les coups que lui portait son adversaire.
Le vieux Godmaert serrait sa fille sur son cœur avec une inquiète sollicitude, et encourageait Ludovic à ne pas reculer. Le jeune homme n'avait pas besoin d'encouragement, car déjà le sang coulait des mains de l'Espagnol qui bientôt quitta la place en blasphémant. Ludovic lui jeta au visage la lourde porte et le laissa assouvir sa fureur contre les murs.
— Scélérats! s'écria l'Espagnol exaspéré, vous vous repentirez bientôt de voire outrecuidante témérité. Que le vieux gueux se prépare à entrer en prison I Je veux perdre mon nom et mon honneur si je ne fais pas passer ce rebelle par les mains du bourreau?
Il continua à prodiguer injures et menaces ; maïs
ni Ludovic ni Godmaert n'y prêtèrent grande attention; ils étaient occupés à rappeler Gertrude à la vie. Enfin, Valdès furieux se retira et alla sans doute méditer ailleurs la vengeance à laquelle il venait de s'engager par serment.
Gertrude, revenue à elle, était assise entre son père et Ludovic. Tous trois étaient tellement accablés qu'aucun d'eux ne trouvait de paroles au sujet de l'événement terrible qui venait de s'accomplir. Il régna un long silence que Godmaerf. interrompit le premier.
— Voyez-vous maintenant, dit-il, que le temps est venu de secouer pour jamais le joug accablant qui pèse sur nous. Quant à moi j'y vouerai tous mes efforts, dût tout ce que je possède y rester. Ma Gertrude, Ludovic est un trésor que je te donne et qui, sans doute, a plus de prix à tes yeux que la fortune qu'il pourrait t'apporter. Mais tu sais ce que je t'ai dit : je ne veux pas qu'un Espagnol puisse être témoin de votre mariage. Avant que nous soyions redevenus libres comme nos pères, tu n'habiteras pas sous le même toit que Gertrude. Pour hâter l'instant de ton bonheur et de la délivrance ae la patrie, tu feras seller ton cheval demain de bonne heure et tu iras trouver Wolfangb. Je réglette que nous devions nous servir de ce
malfaiteur; mais la nécessité est une loi implacable. Si des crimes sont commis, la postérité nous excusera en pesant la haine et le ressentiment que nousinspirait le despotisme odieux del'Espagne.Et toi, ma bieii-aimée Gertrude, si tu vois fouler aux pieds les saints que tu vénères et l'image du Dieu que tu adores, n'accuse pas ton père d'impiété. Tu sais a\ec quelle sollicitude je t'ai toujours engagée par mes paroles et par mes actes à conserver les sentiments de piété qui sont l'ancre de no tre salut...
— Oui, oui, mon père, dit Gertrude en l'interrompant, je sais que vous vénérerez toujours les saints qui sont les bien-aimés de Dieu, afin qu'ils nous préservent de plus grands malheurs!
Godmaert prit alors Ludovic à part, et, après lui avoir donné quelques renseignements sur la retraite de Wolfangh, il lui remit une lettre close en le chargeant de la remettre entre les mains du chef de brigands. Puis il engagea le jeune homme à se retirer pour permettre à lui et à sa fille de prendre le repos dont ils avaient grand besoin, et pour se préparer lui-même h son voyage.
Ludovic s'entretint encore un moment avec Gertrude qui lui parla de son voyage et lui donna peut-êcie de prudents conseils au sujet de celte
périlleuse expédition. Pins d'une fois le nom du père Fiancisciis vînt se mêler à ses paroles pro* noncées à voix basse.
Ludovic adressa enfin nn tendre adieu 5 sa bîeii'* aimée, s'inclina devant le vieillard et partit.
Un doux sommeil fit bientôt oublier à Godmaert et à sa fîllo les soulTrances q^u'iis venaient d'endurery,
Le soleil s'élevait lentement et majestueusement au-dessus de l'horizon empourpré. Un de ses rayons tomba obliquement sur les vitres de la chambre de Ludovic et lui fit ouvrir les yeux. Il quitta sa couche où il n'avait trouvé qu'un sommeil agité et inquiet, et, après s'être prosterné un instant devant le Créateur, il se vêtit, ceignit sa rapière, monta à cheval et traversa les rues qui devaient le conduire à la porte de Kipdorp.
Il s'étonna de la multitude d'hommes armés qui cuivaient le même chemin que lui. De nombreux cavaliers passaient à ses côtés et les rues résonnaient sous le pas pesant de leurs chevaux. Les
femmes et les enfants s'acheminaient en groupes et plus lentement.
Ludovic, qui ne pouvait comprendre la cause de cette course matinale, s'approcha de l'un des cavaliers qui, comme les autres, était armé d'un mousquet et d'un poignard, et demanda pourquoi toutes ces gens suivaient la même direction et partaient tranquillement et gaiment pour la guerre.
— Ne savez-vous pas , messire Ludovic, répondit le cavalier en le reconnaissant, ne savez-vous pas qu'il y aura aujourd'hui à Borgerhout un prêche extraordinaire?
— Mais pourquoi êtes-vous ainsi armés?
— Croyez-vous, messire, que nous voulions nous exposer sans défense aux violences des Espagnols? répondit le gueux en riant. Si nous étions sans armes, ils n'hésiteraient pas à nous massacrer tous sur place ; mais s'ils nous voient en état de défense, cette lâche engeance n'osera nous approcher.
— Mon Dieu! mon Dieu! dit le jeune homme en soupirant, si ces prédicateurs d'une nouvelle doctrine pouvaient quitter notre paysl Messire Schuermans, ajouta-t-il, je suis hien heureux de voir que votre blessure n'a pas eu de suites fâ-
cheuses, puisque vous pouvez déjà monter à cheval.
— Vous vous trompez, messîre, je ne puis encore me mettre en selle sans aide, et je puis vous assurer que je ressens encore parfois de vives souffrances; mais je m'en inquiète peu.
Il se mit à rire.
•^ Deux doigts plus près, Ludovic, et vous me fermiez la bouche à tout jamais; mais ceci c'est pas grand'chose : une légère entaille dans la peau et dans la chair I
— Vous me pardonnez cette blessure, n'est-ce pas, Schuermansî
— Oui, sans doute ; je ne vous demande que de me pardonner à moi mes sottes paroles.
Il prit la main du jeune homme, la serra d'une vive étreinte, et dit d'un ton expressif :
^Un Flamand ne nourrit de haine et de rancune qu'envers l'étranger. Nous sommes les meilleurs amis du monde I
Ils continuèrent à s'entretenir en marchant d'un pas modéré. De temps en temps leur conversation était interrompue par la foule qui les séparait l'un de l'autre, mais pour être reprise ensuite. Çà et là une bouche imprudente criait : Vivent les gueux I Et ce cri allait se perdre dans les rues avoisinantes.
L'ANNÉE DES MERVElLLl!.> 53
Non deux cavaliers alleigniient enfin la porte do Borgcrhout.
— Halte^messire Ludovic! s'dcria Scluiermans. Mettez pied à terre I Nous avons ici la mcillearo bière brune qu'on puisse trouver à Anvers.
Et il montra à son compagnon une enseigne sur laquelle était artistement peint cerlain animal sous le^iuel on lisait cette inscription :
Au cocnON Von se trouve bien^ On y boit bière et brandevin,
•— Descendez donc, Ludovic, on trouve ici de bonnes écuelles de gueux! Eh î hôtelier, aid» z-moi donc un peu, je quitte difficilement i-io bclc... La bière brune de Malincs est-elle bonne?
— On ne fait pas son éloge soi-mcmc, répondit l'hôte en aidant Scbuermans à desccndie de cheval; l'excellente boisson que je vais vous servir so recommandera d'elle-même.
Un domestique emmena les deux chevaux et les gueux entrèrent dans i'uuberge. Quaud ils eurent vidé leur premier verro et conversé pendant quelque temps sur la situation des atraircs, ils remarquèrent un homme d'uo ceitain â^c dont les che-
veux grisonnaient et dont le regard était fixé sur eux £vec anxiété.
Le cu&iame de ce personnage n'était pas riche, mais propre et convenable. Son front sillonné de rides et l'expression triste de ses yeux enfoncés dans l'orbite attestaient que la vie de cet homme, vieilli avant l'âge, avait été abrégée par l'inquiétude et les soucis. Une larme brillait sur ses joues brunies et sa tête était penchée sur sa poitrine. Schuermans, qui avait bon cœur, ne put supporter longtemps cette vue. Il s'approcha de l'homme affligé, et, après lui avoir serré la main, lui demanda la cause de son chagrin.
— Messire, répondit tristement le vieillard, vos paroles m'ont percé le cœur comme autant de poignards.
— Qui étes-vous donc? demanda Schuermans,
— Je me nomme Louis Van Hort.
Les deux gueux se découvrirent respectueusement, et dirent :
— Salut au grand peintre! Honneur avons, van Hort, notre illustre concitoyen?
L'artiste désolé parut très - sensible à ces marques de déférence et s'efforça de sourire aussi bien qu'il le put.
Ludovic s'approcha de lui à «on tour et lui de-
manda plus sérieusement ce qui causait sa douleur. ^
— Vous ne savez pas, vous autres, rëpondit-il, avec quelle tendresse l'artiste aime ses croations. Le père qui voit un inévitable malheur foudre sur ses enfants verse des larmes sur sa gro^6niUu;e|^ et moi je pleure sur le sort qui attend les tableaux qui ont rendu notre ville célèbre entre toutes les villes du monde!...
Les gueux le regardèrent avec surprise. Ses traits, un instant auparavant froids et abattus, étaient animés par une noble et imposante expression, des éclairs s'échappaient de ses yeux humides.
— Mon cœur, reprit-il, s'est enflammé à l'arcKent foyer de l'art. J'ai passé ma vie dans une fie* vre continuelle; mes cheveux ont blanchi, mcn front s'est ridé quoique je soie encore jeune, -^et cela parce que, comme Dieu le fait pour ses créatures, j'ai donné pour les faire vivre une part de mon âme aux œuvres sorties de mon pinceau!
— Je crois vraiment que vos craintes ne sont pas sans fondement, répondit Schuermans. Les hnages auront beaucoup à souffrir le jour de la délivrance.
— Oui, répartit le peintre, ils arracheront mes
tableaux du temple de Dieu, et déchireront comme des chiens enragés les œuvres par lesquelles j'espérais parvenir à l'immortalité ; ils effaceront pour toujours du souvenir des hommes et mon nom et celui de celte pléiade de grands maîtres qu'a produits notre patrie, et les étrangers, en contemplant les murs dépouillés de nos temples, verseront des larmes de désespoir sur les débris des chefs-d'œuvre qui les ornaient, et emporteront ces débris avec eux comme des reliques de l'art.
Ludovic ne pouvait assez contempler le grand artiste. Jamais il n'avait vu rayonner une aussi noble flamme dans un œil humain. Enthousiasmé par la parole ardente et convaincue du peintre, il se leva et s'efi'orça de le calmer par d'afîfeclueuses paroles; mais Van Hort semblait trop assuré de la destruction imminente des images. Il poursuivit.
— Dans l'église Notre-Dame, se trouve un de mes tableaux; j'y ai travaillé durant un an avec une ardeur insensée ; oublieux du reste du monde, pendant une année j'ai vécu seul avec mon œuvre, tout entier au sentiment de l'art ; j'étais en proie à une fièvre qui a abrégé ma vie de dix années.., et, comme l'artiste grec, je me suis agenouillé et j'ai prié devant l'œuvre de mes mains.
Un profond soupir brisa sa voix.
•— Ohl coiitinua-t-il , je n'ai d'inquicludc que pour ce seul tableau, el j'ai prié et supplié pour pouvoir le mettre en sûreté ; mais les gens à qui j*avais affaire n'ont pas voulu y consentir , — ils disent que je le leur ai vendu ! — Vendu ! oui, je Tai vendu ! Le besoin me pressait ; sinon jamais mon Christ ne fut sorti de mon atelier.
Schuermans et Ludovic lui assurèrent que s'ils pouvaient contribuer au salut de son tableau , ils n'épargnerait rien pour le sauver.
— Il ne me manque ni force ni courage pour défendre ou venger mon œuvre , répondit Van Hort. J'ai tout calculé. Le jour de la dévastation je protégerai mon Christ, armé du mousquet et du poignard, et s'il tombe de la muraille et est touché par des mains impies , je l'arroserai de mon sang, offert en holocauste à l'art et à Dieu. Je ne veux pas survivre à mon œuvre bien-aimée I
— Mon Dieu I dit l'hôte en l'interrompant , qu'importe qu'ils mettent tous ces tableaux en pièces? comme dit le vieux proverbe : Tant qu'il y aura à Anvers une maison debout, il y habitera un artiste,
— Qui vous parle à vous? dit Van Hort à rhôtG> Que connaissez-vons , ou que sentez-vous de ces choses-là? Tout à l'heure vous vous lamentiez avec
moi sur les dangers que courent les trésors artistiques de notre ville ; et maintenant ils ne sont plus rien pour vous, parce que des gueux viennent boire chez vous. Vous ne connaissez qu'un Dieu , le dieu de Tor ; qu'un art, l'art de gagner de l'argent, homme indigne I
Il saisit son chapeau , salua les gueux et sortit de la maison où il venait de pleurer amèrement sur le sort menaçant qui attendait les chefs-d'œuvre de l'art.
-— Ce drôle est fou ! s'écria l'hôte en ricanant.
Ludovic et son compagnon remontèrent bientôt à cheval, et franchirent à travers les flots du peuple la porte de Kipdorp, Ils traversèrent, en doublant le pas, le faubourg de Borgerhout et arrivèrent enfin à l'endroit où la pré(Jication devait avoir lieu.
Cet endroit portait alors le nom de Luisbekelner» C'était un vaste terrain en forme de triangle, dont le côté principal était baigné par le ruisseau d'Hélenthels. Sur ce terrain, des milliers d'hommes étaient éparpillés. Tous, sauf les femmes et les enfants, étaient armés. Un grand nombre étaient couchés au bord du ruisseau et se réchauiiaient en attendant aux rayons du soleil du matin ; d'autrès qui étaient à cheval parcouraient lentement
îe vaste champ. Plus loin, au centre de remplacement , stationnait une foule considérable du sein de laquelle des psaumes montaient vers le ciel. La plupart des hommes portaient en évidence l'écuelle des gueux; un grand nombre portaient au cou, comme signe de ralliement , la médaille d'or avec la besace.
Scbuermans reconnut parmi eux un grand nombre de ses amis. Quand le chant fut à sa fin , il s'avança vers eux en souriant.
— Tout va bien ! lui souffla à l'oreille Van der Voort , on a proclamé une ordonnance qui défend de se rendre armé au prêche , — et le peuple, so regimbant formellement contre cette ordonnance, est venu en plus grand nombre et mieux armé , et a forcé la garde à demeurer inactive.
— Laissez faire les Espagnols, répondit Schuermans, ils préparent eux-mêmes leur ruine.
Herman Stujek , le prédicateur, monta sur une éminence formée de terre , garnio de planches ; tous les mousquets firent feu en même temps pour commander le silence à la foule agitée. Au même instant, divers prédicateurs se mirent à enseigner la doctrine nouvelle sur tous les points du Luisbe* kelaer.
Un profond silence régnait dans cette multitude
avide de recevoir cette nouvelle doctrine qui était ennemie des Espagnols.
Ce prêche était d'ailleurs très-hostile ft la religion romaine ; car les initiateurs s'efforçaient de pousser les auditeurs à briser les image= et à dé*» vaster les églises. Le peuple écoutait avec curiosité ; pas un cri ne s'élevait de cet océan de tètes et ne venait étouffer la voix de l'orateur.
Après avoir prêté pendant quelque temps uno douloureuse attention à celte pernicieuse doctrine, Ludovic pressa la main i.e Schuermans, le salua d'un coup d'oeil et dirigea son cheval vers la grande route. Il y trouva une dizaine de cavaliers armés de mousquets, t qui étaient chargés de tenir à l'écart quiconque voudrait troubler la prédication. Ils laissèrent le jeune homme s'éloigner sans difficulté. Ludovic eut bientôt gagné le chemin qui devait le conduire à son but et poursuivit sa route tout pensif.
Il se mit à songer à Gertrude dont le doux adiea résonnait encore à son oreille, — puis à son père, ce noble et courageux Flamand, — puis encore aux généreux sentiments de l'illustre peintre Van Hort, — mais à ces préoccupations diverses venait toujours se mêler la vi\ o et souriante image de Gertrude.
L'AiNNÉE DES MERVEILLES 61
Tout à coup sa physionomie s'assombrit; satêto s'affaissa sur sa poitrine, la bride échappa à sa main distraite. Le chemin s'ëtant transformé de^ vaut lui comme par un magique chan^gement à vue. Il voyait au loin mille scènes horribles qu'évoquait son imagination surexcitée. De son regard fixe, il lui semblait voir à travers ses cils abaissés une multitude d'hommes qui s'entre-égorgeaient ; •— parmi eux il reconnaissait ses amio et ses connaissances, de même que les prédicateurs du Luis* hekelaer : Des torrents de sang fumant coulaient dans le chemin au milieu des cadavres ; d'affreux cris de mort retentissaient dans la campagne... Bientôt de cette mer de sang s'éleva dans les airs un temple majestueux. Le jeune homme aperçut dans l'intérieur, un grand nombre de prêtres agenouillés devant l'autel et les bras levés au ciel... Tout à coup des milliers d'hommes se précipitérent dans le temple comme des bêtes féroces : ils arrachèrent les prêtres par leurs cheveux blancs à bas des marches de l'autel, et les traînèrent sur les dalles en proférant d'épouvantabîes blasphèmes... Puis il vit souiller de fange l'autel , et lancer comme un défi des ordures vers le ciel... Il aperçut enfin une sanglante et épouvantable profanation... mais il ferma les yeux de terreur...
Alors la voix de Dieu retentit dans le temple comme le tonnerre ; la malédiction et la foudre vengeresse tombèrent en même temps sur les profanateurs; les murs du temple s'écroulèrent, la terre s'entr'ouvrit et du fond d'une mer de feu réternelle lamentation monta à Torpille de Ludovic qui s'éveilla en poussant un cri de ce songe funèbre.
Il avait déjà laissé derrière lui le village de Wyneghem , et en trois beures de marche il devait atteindre le but de son voyage ; mais l'atmosphère qui se chargeait de noires vapeurs à l'horizon, ne prédisait pas un temps favorable à notre voya* geur. Néanmoins il poursuivit courageusement sa route ; il enfonça l'éperon dans les flancs de son cheval, et prit un trot rapide pour éviter autant que posàble l'orage , sans manquer de remplir sa mission. Les nuages montaient et s'amassaient lentement au-dessus de sa tête ; déjà il voyait quelques gouttes d'eau briller sur le harnachement de sa moulure.
Il avait dépassé depuis longtemps le village de > Schilde et atteignait les premières maisons de ' Zoersei» lorsqu'un éblouissant éclair illumina la cime des arbres, et un épouvantable coup de tonnerre déchira le flanc des sombres nuées. Un vent
impétueux foueUait la pluie obliquement. L'eau ruisselait des vêtements du voyageur ; le chemin devenait presque impraticable et le cheval, épouvanté par les éclairs qui se succédaient sans interruption, n'avançait plus qu'à force de coups. En ce moment, Ludovic aperçut devant lui une cabane vers laquelle il se dirigea en toute hâte.
•*— Qui frappe ? demanda une voix tremblante.
•— Un voyageur qui vous prie de lui donner un abri contre l'orage , répondit Ludovic.
En entendant la douce voix du jeune homme, les habitants de la chaumière se rassurèrent et la porte s'ouvrit.
•^ Soyez-le bien-venu, messire , dit un homme dont le dos était voûté par le travail ; entrez !
Ludovic remit son cheval aux mains du laboureur , et pénétra dans l'humble demeure.
La mère priait avec quatre petits enfants , âgetsouillés devant une image de la Vierge,
— - Si les hérétiques voyaient quelle douce con- Jolation ces gens trouvent dans cette image, pensa Ludovic , ils ne persisteraient pas dans leurs desseins.
Le laboureur, après avoir hébergé le cheval sous un hangar, vint rejoindre son hôte.
er L'ANNÉE DES MERVEILLES
— Voilà un temps détestable, messire ! dii-U d'un ton poli.
— Oui, répondit le jeune homme, je m*estime heureux de trouver chez vous un accueil aussi hospitalier.
Sar ces entrefaites , l'habitant de la bruyère plaçait sur la table du pain et du beurre.
— Messire, reprit-il, c'est tout ce que nous possédons; s'il vous plaît da manger, cela vous est oifert de tout cœur.
— Les Lampinois , répondit le jeune homme , sont renommes pour la sympathie avec laquelle ils accueillent les étrangers. Je vous remercie de votre prévenance et ferai honneur à ce repas par mon bon appétit.
Tandis qu'il faisait comme il avait dit , le temps s'éclaircit ; le tonnerre s'était éloigné ; cependant la pluie fouettait ejicore avec violence les feuilles des arbres. La femme avait fini sa prière et soufflait le fe-u devant lequel Ludovic avait suspendu son manteau pour le faire sécher. Les enfants, frais comme des roses , et jqui sautillaient comme de jeunes chevreaux dans la chambre , se rapprochaient lentement et de plus en plus de Ludovic, en se montrant les uns aux autres les riches et éclatantes broderies d'or de ses habits. Enfin, ila
L*ANNËE DES MERVEILLES 8U
8*«nbardirent davantage et finirent par se trouver gur les genoux du jeune homme. Celui-ci prodigua des baisers aux caressants marmots. La bonne femme voulut le débarrasser d'eux, mais il la pria de les laisser faire.
— Ce seigneur aime bien les enfants, dit-ello à voix basse à son mari, et un éclair d'orgueil maternel brilla dans ses yeux. Elle était heureuse de voir sa progéniture choyée et caressée par un aussi bon gentilhomme.
■^ Vous êtes heureux, dit Ludovic, parce que vous possédez peu de chose ; je vous assure que parmi nous , dans ce grand monde que vous ne connaissez pas, on ne rencontre pas de joies aussi pures que dans cette chaumière.
•**• C'est vrai , dit le laboureur ; Dieu n*a pas donné la paix de l'âme aux riches seuls; nous aussi nous connaissons la joie et le bonheur.
Et , en contemplant ses enfants , il ajouta avec un profond soupir :
— Cependant, messîre , pesez dans votre cœur la douleur que je dois ressentir à toute heure , en songeant que je ne puis rien laisser en ce monde à mes enfants bien-aimés , pour les garantir de la faim et de la misère. Voilà un tourment de tous les jours que vous ne connaissez pomt.
f)6 L'ANNÉE DES MERVEILLES
— En effet, repartit Ludovic , que feraient ces pauvres enfants, si la mort vous enlevait a eux avant le temps.
— Mon père s'est construit une chaumière dans la forêt, dit le laboureur ; par un travail rude et opiniâtre et à la sueur de son front, il a rendu fécond un morceau de terre ; après sa mort, mon frère aîné en a hérité, filoi et mon excellente femme , qui était aussi pauvre que moi, nous sommes parvenus , grâces à un rude labeur à construire pièce par pièce cette cabane où vous f tes , et , comme des enfants de la nature que nous sommes, nous avons imité les oiseaux de l'air : ils se construisent un nid pour préserver leurs petits de la pluie et du froid : Ainsi avons-nous fait ; car notre premier-né est venu couronner l'achèvement de notre entreprise. Depuis lors, avec l'aide du ciel , nous avons vécu paisiblement à la sueur do notre front, et nous avons forcé la bruyère à nous nourrir. Mais s'il plaisait à Dieu de nous enlever avant le temps à nos enfants, ils sont encore trop jeunes pour avoir la force ou l'habileté nécessaire pour se construire des chaumières comme nous l'avons fait... et mendier serait leur seule ressource.
Sous le poids de ces tristes préoccupations il
pencha la tête sur la poitrine. Tout à coup une joie étrange illumina le» traits de Ludovic; il ne répondit rien aux lamentations du père inquiet, mais il sortit tout songeur de la cabane et se rendit à l'endroit où se trouvait son cheval. Un instant après, il rejoignit la pauvre famille qu'il retrouva dans la même attitude.
— Je veux, dit-il en s'adressant au père et en ouvrant une bourse qu'il tenait à la main, je veux vous récompenser du bienveillant accueil que vous m'avez fait et de l'amour que vous portez à vos enfants.
Et il déposa sur la table quatre piles contenant chacune dix pièces d'or.
— Voici, poursuivit-il, dix pièces d'or pour chacun de vos enfants. Utilisez-les à leur profit et que Dieu fasse qu'ils ne se trouvent jamais dans la nécessité de se construire une cabane.
Il attendit en vain la réponse des braves gens , stupéfaits d 'une telle générosité .Tous le regardaient avec étonnement. Des larmes coulaient sur les joues du vieux père et la mère avait à coup sûr perdu tout sentiment, car elle ne donnait signe de vie que par l'expression de gratitude de son regard fixe et immobile.
— Eh bien, brave homme, vous ne refusez pas
mon présent, n'est-ce pas? demanda Ludovic.
— Que Dieu, s'écria le père avec effusion, que Dieu fasse descendre sur vous et sur ceux que vous aimez la bénédiction qu'il a promise aux hommes qui [ont œuvre de miséricorde.
La femme s'agenouilla en pleurant devant Ludovic. Elle montra l'image de la Vierge et dit d'une voix étouffée par l'émolion :
— Je prierai toujours... toujours pour vous, qui êtes le bienfaiteur de mes enfants, et mes genoux auront usé ce banc avant que je vous oublie, voua qui avez été pour nous un ange de consolation.
Elle baignait les mains de Ludovic de larmes de reconnaissance et de joie. Le jeune gcnlilhomme s'efforçait en vain de calmer son émotion.
— Laissez-moi, messire, disait-elle en sanglotant, laissez-moi pleurer. Mon cœur est trop plein de reconnaissance. Laissez-moi, je vous en prie, vous payer la dette de mes enfants. Ne me retirez pas votre main, messire; Dieu voit mes larmes do joie et vous en tiendra compte à vous
Elle sanglotait toujours, et l'on eût pu croire facilement qu'elle était en ptoie à une profonde douleur. Seulement le céleste sourire qu'elle adressait h travers ses larmes à Ludovic, attestait combien son cœur débordait de bonheur et de gratitude.
Ludovic, désireux de se soustraire à ses démons- Iralions, se leva, pritlespiècesd'or etlesjeladaus un petit pot placé sur l'armoire. 11 parvint enfin, non sans grande peine, à calmer l'émotion des pauvres gens. Heureux de la bonne action qu'il venait de faire, il se rassit devant le feu pétillant.
— Dites-moi, demanda-t-il quand il vit qu'ils pleuraient un peu moins fort, dites-moi où se trouve la forêt de Zoersel ?
— La forêt de Zoersel ! la forêt de Zoersel I s*é cria le laboureur stupéfait et comme s'il avait mal compris. Auriez-vous l'intention d'y aller ?
Je dois y être aujourd'hui même, répondit le jeune homme.
Le paysan effrayé lui mit la main sur l'épaule pour donner plus de poids à ses paroles.
— Jeune homme, dit-il, la mort vous attend dans la forêt de Zoersel.
— Pourquoi ? demanda Ludovic.
— Comme il est heureux, messire, répondit le laboureur, que vous m'ayez parlé de cela ! Je puis maintenant sauver mon bienfaiteur d'une perte certaine. Savez-vous que Wolfangh, un homme qui sème autour de lui la terreur et la mort, habite cette forêt î Savez-vous qu'il n'y a pas un homme qui y ait pénétré sans payer de la vie sa témérité?
70 L'ANNÉE DES MRRVEILLES
Avant-hier encore un jeune voyageur, jeune et brave comme vous, a été trouTé sur la lisière du bois. Vingt coups de poignard avaient percé son cœur : Si vous voulez m'accorder une grâce, écou* tez-moi ? Rebroussez chemin si vous ne voulez quo nous nyons à déplorer votre mort.
— Quelque danger que j'y puisse courir, répondit Ludovic, il faut que je rencontre ce redoutable Wolfangh et que j'aie un entretien avec lui. Rien ne peut me faire renoncer à mon dessein.
— Je vous plains, messire ! dit tristement le laboureur. Cependant je suis heureux de trouver une occasion de vous témoigner ma reconnaissance et je vous accompagnerai, fût-ce contre votre gré.
— Non, non, dit Ludovic en l'interrompant, je ne le veux pas. Laissez-moi m'exposer seul au péril; vos enfants ont besoin de leur père, et moi, ajouta-t-il, je n'ai ni enfants ni femme.
— Non, messire, s'écria le laboureur, je ne'vous obéirai point.
La mère écoutait avec une inquiète sollicitude cette discussion et encourageait son mari à ne pus céder à l'injonction du jeune homme.
— Accompagne-le, accompagne-le, disait-elle ; garde notre bienfaiteur de tout mal, sinon je n'aurais plus un moment de repos.
Et deux grosses larmes coulèrent sur ses joues. Elle s'approcha dei'imagedela Vierge et attacha sur elle un regard suppliant.
— Allez ! s'écria-t-elle, allez ! je prierai Dieu pour vous deux I
Ludovic ne voulut pas résister davantage aux instances des reconnaissants habitants de la bruyère.
— Eh bien, dit-il après avoir embrassé les enfants et serré la main de la femme, puisque vous le voulez, suivez-moi. J'espère, Dieu aidant, faire encore ici un bon repas plus tard.
Le cheval, qui avait fait meilleure chère que «on maître, lut amené à la porte, et Ludovic, en compagnie du laboureur, quitta la chaumièic pour entrer dans la forêt de Zoersel et se mettre à ia rocherclie de Wolfangh et de sa bande.
— Agauclie, messîre ! cria le paysan, e^ Ludovic entra dans un chemin assez large qui paraissait traverser la forêt. Les bords en étaient garnis de taillis impénétrables, et de hauts sapins arrêtaient les rayons du soleil déjà avancé au-dessus de Thorizon.
— Où conduit ce chemin ? demanda Ludovic. [
— Il y a peu d'années, répondit le laboureur, qu'il a été ouvert dans ie bois pour facihter le transport des grands arbres, mais il est abandonné aujourd'hui et n'est plus hanté que par les brigands et les malfaiteurs.
Dès le début de ces orageuses années, peu ou point de navires n'avaient été placés sur le cban-
6er d'Anvers, et c'est pourquoi on n'avait plus demandé de grands arbres à la forêt. Il en était résulté que les voleurs avaient pu en faire leur résidence sans obstacle, vu qu'il n'y avait pas de force régulièrement organisée dans les villages avoisinants et que les soldats ne pouvaient quitter les villes où régnait une grande agitation.
Après s'être entretenus durant quelques instants de choses et d'autres, nos voyageurs atteignirent un fourré où le chemin se perdait au milieu des arbres et des broussailles, ils y aperçurent une croix de pierre.
— Pourquoi cette croix est-elle iciî demanda Ludovic.
— Il s'y est commis un meurtre, répondit son guide. Si vous voulez prendre la peine de vous approcher de la croix, vous pourrez y lire le nom du malheureux qui a perdu la vie en cet endroit.
Ludovic lut :
Ici gît
Jean Van Herck
cruellement assassiné
le jour de sainte Gertrude^
Van MCXXL
Priez Dieu pour son âme I
n L'ANNÉE DES MERVEILLES
Le laboureur, qui s'était découvert et adressait au ciel une prière fervente pour l'âme du défunt, fut imité par Ludovic. Le jeune homme descendit de cheval et s'agenouilla pieusement devant la croix. Il ne priait pas à la vérité, car de tristes pensées lui avaient fait oublier la cause de sa génuflexion. Le nom de sa bien-aimée, rencontré sur une croix qui rappelait un aussi sanglant souvenir, lui avait brisé le cœur.
Il était dans cette altitude depuis quelques instants, lorsqu'en tournant la tête du côté de son cheval, il aperçut entre les taillis deux faces patibulaires. Quatre yeux étaient fixés sur lui, et le cauon de deux mousquets était dirigé vers sa poitrine.
— La bourse ou la vie ! s'écrièrent les deux komraes en sortant des broussailles et leur arme toujours prêle à enlever au gentilhomme l'une des deux choses demandées.
— Voici ma bourse, dit Ludovic un peu interdit. Puis il ajouta :
— Je suis à la recherche de Wolfangh, mes gars, et je vous saurais gré de m'indiquer sa retraite.
— DppoFCzvos armes! s*écria Tun desbrignuda. Le jeune homme saisit ses pistolets et les jeta
loin de lui de même que sa rapière.
L'un des brigands s'approcha de lui.
— Qu'^ivez-vous à faire avec Wolfangh ? demanda-l-il.
— J'ai à lui remettre une lettre, répondit Ludovic.
— Venez-vons de la ville etêles-vous un Gueux? demanda le brigand.
— Je suis Gueux et il faut que je parle à Wolfangh avant ce soir.
Le brigand sourit.
— Je sais cela, répondit*il. Mon maître ept allé aujourd'hui à la ville et a appris votre venue par un autre Gueux. Depuis deux heures il attend un jeune gentilhomme, et puisque vous êtes ce gentilhomme, vous pouvez reprendre vos armes et nous suivre sans crainte dans l'intérieur de la forêt.
Le paysan, qui avait assisté avec angoisse à toutes les péripéties de la rencontre, ramassa les armes de Ludovic et les lui rendit.
— Je vous remercie de m'avoir accompagné si loin, dit le jeune homme, et je vous supplie de retourner auprès de votre femme et de vos enfants pour faire cesser leur inquiétude; dans une couple d'heures, s'il plaît à Dieu, vous me reverrez che:^ vous.
D serra la main du brave paysan qui, les yeux humides^ resta à la même place, jusqu'à ce que Ludovic eût disparu dans les taillis.
L'un des brigands s'était chargé du che^ al et l'avait emmené par des chemins détournés. L'autre p'etforçait d'être aussi poH que cela lui était possible et chercha à entamer une conversation avec Ludovic ; mais celui-ci, jetant sur lui des regards méprisants , ne faisait que de brèves et sèches réponses.
— Il arrivera bientôt quelque chose, n'est-ce pas, messire? On va se remuer de nouveau en ville, — et nous aurons, nous aussi, une part du gâteau.
— Je l'ignore, murmura Ludovic.
— Moi je le sais, repartit le brigand: notre chef nous a dit que nous aurions assez à piller pour laisser là notre maudit métier et, grâces au butin, vivre désormais en petits seigneurs.
— Où feriez-vous ce butin? demanda Ludovic tristement.
— L'église Notre-Dame à elle seule renferme des trésors de quoi rendre riche toute notre bande.
Ludovic jeta un regard sévère sur le brigand et $'écria d'une voix irritée.
ÎL'ANNÊE DES MERVEI LLES 77
>— Quoi ! vous osez former l'odieux dessein de ipiller le temple de Dieu.
— Ce n'est pas nous qui l'avons formé, répliqua vivement le brigand, c'est vous qui nous en avez donné le droit, et je suis certain que cette lettre que vous apportez ne contient rien autre que la promesse de nous laisser faire tout ce qu'il nous plaira, quand le grand jour sera là.
Ludovic ne répondit point et poussa un profond et douloureux soupir à la pensée des affreux malheurs qui menaçaient sa ville natale.
Après avoir marché pendant une grande demiheure à travers les arbres et les broussailles, ils arrivèrent enfin au campement de Wolfangh et de sa bande.
C'était une vaste clairière entourée de toutes parts par un bois épais. Les brigands avaient abattu les arbres dans ce rayon et égalisé le terrain, pour se faire une retraite habitable. Au centre de la clairière s'élevait une grande chaumière de bois et d'argile, cinq cabanes de moindre dimension étaient éparses tout autour, de façon à laisser libre une sorte de place.
Dès que le jeune homme atteignit cette place, son guide tira de son pourpoint un sifflet en os et en fit répéter trois fois le son de mauvais augure
78 L'ANNÉE DKS MERVEILLES
aux échos de la forêt, ûa lai répondit de la même façon, et Ludovic pénétni dans le camp. Son^^uide le quitta pour allei, a ce qu'il dit, prévenir Wolfangh de son arrivée.
Le jeune homme vit avec une sorte d'horreur la physionomie cruelle des bandits qui apparaissaient çà et là. Six d'entre eux et des plus repoussants étaient réunis autour d'un grand feu sur lequel était suspendue une chaudière fumante qui contenait le repas du soir. Les rouges lueurs de la flamme qui se retlétaient sur leurs joues leur donnait une apparence tout à fait fantastique et les faisait ressembler à des démons plutôt qu'à des hommes. Plus loin, d'autres tentaient les chances du sort et se disputaient à coups de dés quelques pièces de monnaie. Ils ne songeaient pas un instant que leur enjeu n'était rien autre que le prix du sang humain. Ils proféraient de si allVeux jurons que Ludovic fit quelques pas en arrière pour n'entendre leurs blasphèmes que le moins possible. D'autres, assis à terre, polissaieni, qui son mousquet, qui son poignard. Ceux-là avaient à côté de grandes cruches et versaient à boire a la ronde sans trêve ni reiucne. Au moment où Ludovic entra dans le camp, ils chantaient (l'iine voix rauque et emouée une chanson alors pu^juiaire.
Tous avaient la face basanée et de longs cheveux en désordre. Leur costume eût, en d'autres circonstanci s, assurément provoqué le sourire de Ludovic; car si bon nombre d'entre eux avaient un pourpoint neuf et de drap fin, leurs autres véte- ■wjnents pendaient de çà et là, sales et déguenillés. D'autres qui portaient un justaucorps brodé d'or, avaient sur les épaules un manteau de moine en drap grossier et usé. Leurs armes seules étaient en bon état et brillaient comme de l'argent sur leurs haillons. En somme ils ressemblaient à une troupe de masques. Deux d'entre eux se trouvaient à la porte de la grande cabane; une pesante hallebarde scintillait dans leur main sous les derniers rayons du soleil couchant. Sur l'ordre de Wolfangh, ils invitèrent Ludovic surpris à so rendre auprès de leur chef.
La place dans laquelle il entra n'était rien moinf que riche, comme on le pense bien. Cependant il y régnait une extrême propreté. Les murs étaient blanchis à la chaux et marbrés d'autres couleurs; des armes resplendissantes y étaient appendues ; quelques sièges d'une certaine élégance étaient disposés autour d'une table. A. cette table était assis Wolfangh. Sa mise était simple et convenable etjfjessemblait à celle d'un homme qui n*au-
rait jamais quitté la ville. Il ne pouvait avoir dépassé" la quarantaine, à en juger par ses traits encore beaux et qui avaient gardé une certaine fraîcheur. Des yeux noirs dans lesquels rayonnait un feu sombre, une bouche dont le pli accusait la haine et le ressentiment, et une expression générale de froideur et peut-être de tristesse , tels étaient les indices qui eussent pu servir à un physionomiste à deviner le caractère du bandit.
Dès qu'il aperçut Ludovic, il se leva de son siège et s'inclina courtoisement devant son nouvel hôte:
— Soyez le bienvenu, messire! dit-il, et il invita le jeune homme à s'asseoir en lui avançant une chaise.
— Quelles nouvelles m'apportez-vous? reprit-il, Ludovic lui tendit silencieusement la lettre.
Wolfangh en brisa vivement le sceau, et après avoir lu la missive, prit un sifflet d'ivoire au son duquel deux brigands entrèrent. Il leur parla à l'oreille et tout bas, puis il ajouta à haute voix.
-— A onze heures I
On apporta du vin et les coupes furent remphes.
— A la santé des Gueux, Messire l dit Wolfangh.
— A la santé des Gueux I répéta Ludovic d'une Toix hésitante. Il porta la coupe à ses lèvres, mais ne but point.
— Oh ! oh ! messîre I s'écria le brigand avec dépit, mon verre est vide; je vous prie de me faire raison... Videz votre coupe aussi I Après cela libre à vous de ne pas boire davantage.
Ludovic but avec une expression qui attestait qu'il ne le faisait qu'à contre-cœur.
— Je vous comprends, messire, dit Wolfangh. Un bandit est un homme trop méprisable pour qu'on trinque avec lui: — Oui, oui, je comprends cela!
Un amer sourire contracta ses joues, tandis qu'en proie à une vive et évidente préoccupation, il poursuivait ainsi :
— Pourquoi demandez-vous mon aide, puisque vous me méprisez? Vous ne répondez pas. Je le sais : quand le coup est fait, on brise l'instrument devenu inutile et on le jette au loin, n'est-ce pas, messire î
Ludovic contemplait le bandit avec étonnement.
— Wolfangh, répondit-il, j'ignore le contenu de cette lettre, ainsi je ne puis répondre à votre question. Quant à moi, je vous dis que si voua
12 L'ANNÉE DKS MERVEILLES
prenez part à la révolution, vous en retirerez sans aucun doute un grand avantage pour vous, si voua le voulez.
— Quel avantage, messîreî
— Vous y trouverez Toubli du passé et possibilité de mener désormais une vie honorable et paisible au milieu de la société.
Un sourire de contentement passa sur le visage de Wolfangh, mais une expression de découragement lui succéda aussitôt et il dit en secouant la tête.
— Revenir, revenir, c'est si difficile ! Et cependant il le faut. Je ne puis résister plus longtemps à la voix mystérieuse qui m'appelle. Pourquoi les hommes m'ont-ils repoussé alors que j'étais encore innocent? Oui, messire, il y a eu une époque dans ma vie où moi aussi j'avais honte de boire avec un vaurien.
— C'est possible, répondit le jeune homme ; il a fallu sans doute de graves événements pour vous détourner du cbemin de l'bonneur.
— Oui, il y a eu un temps où j'étais comme vous un jeune et beau garçou, pleius d'illusions qui me montraient la vie comme un cbemin semé de tleurs; mais la méchanceté des hommes m'a brisé )'* ( œar,
— Vous n'êtes pas né pour la vie que vous me-
nez, Wolfangh; je le vois bien. Votre physionomie ne trahit pas des instincts cruels, et votre langage ne révèle pas une sauvage et farouche ignorance Rien ne me montre en vous l'abjecte créature qui verserait sans émotion le sang de ses frères. Uentrez dans la société, Wolfangh; votre cœur est encore capable de bons sentiments. Passez le reste de vos jours dans un honorable travail et revenez à la voie de la vertu. Peut-être le calme et la paix de l'âme seront-ils la récompense de votre conve?sion. Songez que la miséricorde de Dieu est inlinie et se mesure sur la grandeur des péchés et la sincérité du repentir.
— Merci, messire, pour vos consolantes paroJes: vous avez un bon et noble cœur. Voyez-vous, Sï vous m'aviez parlé avec dédain et mépris , k colère eût étouffé dans mon cœur les bonnes pensées qui y germent; mais vous m'avez montré avec bienveillance le chemin de salut que peut m'ouvrir une révolution dans les affaires du pays. Oh! je vous jure que votre conseil ne sera pa« perdu. La bonne semence n'est pas tombée sur Un terrain ingrat, croyez-moi.
— Ludovic fut ému par l'expression qui se peignait sur les traits du bandit au moment où il prononçait ces paroles.
— Wolfangh, dit-il, comme vous devez avoir été malheureux pour tomber, avec une âme comme la vôtre, dans une vie aussi infâme.
— Vous l'avez dit, messire. Si je pouvais épancher mon cœur criminel dans votre noble cœur, vous sauriez quelles terribles infortunes ont accablé m9, jeunesse.
— Parlez, Wolfangh, je vous écouterai avec intérêt.
— Eh bien, pour vous faire comprendre qu'il y â dans la vie humaine des catastrophes aux conséquences fatales desquelles on ne peut se soustraire, je vais vous raconter, en peu de mots, la cause de mon malheur. Si vous trouvez dans mon récit des traces de sentiments généreux et purs, ne songez pas à ce que je suis maintenant, car il s'est fait en moi une terrible transformation. J'habitais le village de Rethy. J'étais jeune, beau, bien fait. Parmi mes camarades, il n'y en avait aucun qui eût une voix aussi belle et aussi douce que la mienne, et mainte fois le vieux tilleul a entendu mes chansons mélancoliques.
Wolfangh fut interrompu dans son récit par des gens qui venaient allumer les lampes suspendues au plafond. Après s'être tu pendant quelques insr tants, il reprit :
— Pensez-vous , messire , que les éloges unanimes de tous ceux qui me voyaient <3t ai*entendaient, me causassent quelque joie ? Non, le suffrage de la jeune Hélène pouvait seul me rendre heureux. Depuis l'enfance, nos cœurs étaient unis par un lien indissoluble, et lorsque j'eus atteint l'âge d'homme, le sentiment qui m'attachait à elle n'avait fait que se fortifier et croître en intensité. Je passai ainsi plusieurs années calmes et heureuses dans l'humble village. J'attendais avec impatience le moment où Hélène aurait atteint sa dix-huitième année pour couronner par le mariage une aflfection qu'approuvait son père ; mais le sort, qui s'inquiète peu des vœux et des désirs des hommes, avait d'abord abreuvé mes lèvres du miel du calice et en avait réservé le fiel empoisonné pour me le faire boire goutte à goutte. Un grand seigneur qui avait beaucoup de crédit à la cour de l'empereur Charles, venait souvent chasser à Postel. Un jour qu'il entra dans la demeure d'Hélène, il fut vivement frappé de sa ravissante beauté et de son doux et modeste sourire. Un mauvais sentiment s'empara de son cœur; mais, comme il était de haute noblesse et marié, il ne lui restait, pour satisfaire sa coupable passion, que la séduction ou l'enlèvement. Longtemps il s'efforça de réussir par le pre-
mier moyen ; mais, après bien des tentatives inntiles, il mit brutalement en œuvre le second. Un «oir que j'avais attendu Hélène en vain, je me rendis à sa demeure. Le père de ma bien-aimée fut étonné que je ne l'eusse point vue. Minuit sonna au clocher de l'église, que nous attendions encore la jeune fille qui nous était ravie. Nous attendîmes pendant quinze longs jours sans entendre parler d'Hélène. Je crois inutile de vous peindre notre désespoir : mes joues pâlirent sous les larmes; tout mon courage m'abandonna. Languissant et accablé par la douleur, je parcourais au hasard les grands bois, et, succombant sous la tristesse qui minais mes forces, je m'affaissais sur l'herbe et versais des torrents de larmes.
— Je vous plains, infortuné Wolfangh , dit Ludovic d'une voix sympathique, et je comprends les horribles souffrances que vous avez dû endurer,
— Messire, répliqua le bandit, priez Dieu que jamais un aussi affreux malheur ne vous frappe. La mort n'aurait plus pour vous que des attraits. Mais un coup de poignard devait encore me percer le cœur. J'avais compté trente jours avec une mélancolique exactitude et j'étais assis un soir auprès du père de ma bien-aimée. Nous pleurions et lea larmes semblaient adoucir un peu notre malheur,
lorsque la porte s'ouvrit avec fracas : un cri terrible se fit entendre. Hélène se jeta en san<;lolant au cou de son père. Après ce premier élan d'aifection, elle tomba à genoux devant lui en versant un torrent de larmes : c'était une' scène déchirante. Des paroles entrecoupées s'échappaient de ses lèvres; elle implorait pardon, elle parlait d'outrages et de déshonneur, — et une jalousie furieuse refoulait les larmes dans mes yeux.
« — Hélène î m'écriai-je, en fixant sur elle un œil sévère, où es-tu allée?
» — Wolfangh ! dit-elle d'une voix altérée, vat-enl ohl va-t-eni ton regard me fait si mal !
» — Où es-tu allée? m'écriai-je du même ton. »
De la main elle montra au loin par la fenêtre.
« — Je suis perdue à jamais pour toi 1 dit-ella en même temps. »
Je ne pus me contenir plus longtemps. Croyant qu'elle m'avait abandonné de sa propre volonté, je lui prodiguai toutes les injures que je pus trouver; à chaque parole que je prononçais, elle frissonnait de terreur et de honte. J'eu«se continué longtemps ainsi si son père ne m'eût forcé au silence, en me montrant sa fille froide et inanimée. Quelle >pitié profonde . s'empara de mou cœur, quand, en la contemplant plus attentivement, J9
lus sur ses joues pâles et amaigries et dans ses yeux enfoncés dans l'orbite tout ce qu'elle avait souffert! J'eus un cuisant remords de ma cruauté et suppliai avec désespoir Hélène de me pardonner; mais elle ne m'entendait pas. Croyez-moi, messire , toutes les souffrances de la torture ne sont rien auprès de celles que j'ai endurées ce soirlà. Le lendemain, Hélène était folle et répondait à nos larmes par des sourires. Elle était pâle et décharnée comme la mort, et quand ces horribles sourires faisaient saillir les os de ses joues, nous frémissions d'horreur. Le quatrième jour, elle gisait sur son lit de mort. L'intelligence lui était un peu revenue, et elle s'était confessée. Quand le prêtre la quitta, il me dit qu'Hélène désirait me revoir une dernière fois. J'entrai dans la chambre pleine de ténèbres. La pauvre enfant, rose flétrie si prématurément par le souffle d'un infâme courtisan, agonisait sous la funèbre lueur de quatre cierges de cire jaune.
K — Wolfangh I dit-elle d'une voix éteinte en posant sur ma main sa main déjà glacée par la mort, je te quitte pour toujours, je vois le ciel devant moi; les anges me rappellent de ce monde...
» — Hélène, dis-je, que t'est-il arrivé? Au nom de Dieu, parie I
0 •— Ce qui m'est arrivé 2 dit-elle ; counaîs^tu.. Bentuuaroî
»— Oui!
» — Eh bien il m'a déshonorée et mon
&me... ne peut plus habiter... dans un corps... souillé par le crime... Je vois là... là... le chemin qui va me conduire au ciel I
» — Bentunaro I m*écriai-je transporté par le désir de la vengeance et la soif du sang, Bentunaro!
» — Bentunaro I murmurèrent encore une fois ses lèvres; adieu, mon Wolfangh i Un jour tu seras avec moi... là-haut... dans le ciel... et moi... je serai pure,., et Dieu... Dieu... Adieu!... adieu, Wolfangh!
» — Et je sentis, comme un long souffle, mon nom s'échapper de ses lèvres avec son âme... Elle était morte, glacée 1...»
Une larme coula sur les joues du bandit ; il se tut.
Ludovic, touché de compassion,pressa sa main d'une étreinte consolatrice.
•- Messire, reprit le bandit, croyez-vous que co Bentunaro ait mérité la mort ?
— Oui,., oui, sans doute! répondit Ludovic.
— Eh bien, reprit Wolfangh, je quittai mon vil-
lage, n'emportant avec moi que ma vengeance, de l'argent et un poignard. Je cherchai longtemps le ravisseur sans lo rencontrer; mais plus il me fallait attendre, plus s'affermissait mon serment de venger mon Hélène. Un jour, je longeais à Bruxelles les bords de la Senne, lorsqu'une dizaine de voix frappèrent en même temps mon oreille. Parmi toutes ces personnes, je reconnus mon ennemi juré. Mon sang bouillit dans mes veines, et mon cœur se mit à battre avec une telle violence, que je faillis m'évanouir; mais la vengeance assura mon bras, car mon poignard s'enfonça jusqu'à la garde dans le sein du ravisseur. Je m'élançai dans la Senne et gagnai l'autre bord à la nage en un instant. Là, je m'arrêtai en proie à la joie fébrile du triomphe. Deux coups de pistolet furent tirés sur moi, mais aucun ne m'atteignit. Je voyais avec une indicible volupté ma victime se tordre par terre en gémissant, et quand je fus assuré de sa mort, je m'enfuis à travers les arbres avec la rapidité d'une ilèche pour me soustraire à toute poursuite. Je fus pourchassé d'un endroit à l'autre; personne n'osait m'héberger. Mon père fut persécuté à cause de moi et l'inquiétude et le chagrin le conduisirent au tombeau. Nulle part je ne pouvais trouver un asile, et quand le nom de
Wolfangii était prononcé sur une place publique, toutes les bouches criaient; — A mortl à mortl comme si j'eusse été un chien enragé. Dites-moi^ messire, que pouvais-je faire sans argent et sans ressources? Après avoir erré longtemps à l'aven* ture, je trouvai une retraite sûre dans cette forêt. La nécessité fit de moi un voleur et la poursuite des gens de justice un meurtrier. J'ai cruellement souffert et j'ai éprouvé de vifs remords de la vie coupable que je mène, mais la fataUté a été plus forte que mon courage. Vous, messire, vous m'avez indiqué un moyen de salut. Recevez-en, une fois encore, mes remercîments. L'image d'Hélène reparaît vivante sous mes yeux. J'espère que ses prières me feront trouver grâce devant Dieu.
Il se tut un instant, et, remarquant l'émotion que son récit avait causé à Ludovic, se leva et dit :
— Messire, je ne veux pas vous retenir plus longtemps. Dites à Godmaert que j'accepte ses conditions, et que j'enverrai à la ville un espion afin d'être averti au moment opportun. Qu'il prépare tout, elle jour de l'insurrecîion, Wolfangh et ses hommes seront là.
*— Avant de vous quitter, Wolfangh, un mot encore. Un des vôtres m'exprimait tout à l'heuro l'intention de piller les églises.
— Ils s'imaginent cela; mais ne craignez rien à ce sujet : ma volonté est une loi de fer qu'aucun d'eux n'oserait violer.
— Ce n'est pas la seule chose que je voulais vous demander; je voulais de plus vous indiquer l'occasion de faire un effort qui, à coup sûr, contribuerait à vous faire mériter le pardon de votre vie coupable.
— Dites, dites, messire, je suis prêt à suivre votre conseil.
— Vous ne savez peut-être pas, Wolfangb, qu'un grand nombre de ceux qui prennent le nom de Gueux sont des hérétiques et des renégats qui attendent le jour de la révolution pour anéantir tous les emblèmes de notre religion ?
— Je le sais, messire.
— Vous le savez I Eh bien, venez en aide à moi et à quelques-uns de mes amis pour protéger les églises. Ce sera difficile, je le prévois; mais peutêtre réussirons-nous dans nos efforts.
Une expression de saMsfaction se peignit sur le visage de Wolfangb ; il saisit la main de Ludov- c, et dit avec expression :
— Messire, vous serez content de Wolfaagh, je l'espère. Adieu et au revoir.
Un bandit armé fut donné pour guide à Ludovic. Il le conduisit, lui et son cheval, sans encombre, jusqu'au bord de la forêt. Là, le jeune homme monta en selle et prit le chemin qui devait le conduire à la chaumière. Il se fût certainement égaré dans les ténèbres, mais le paysan reconnaissant, inquiet au sujet de son bienfaiteur, avait placé devant la fenêtre une grande lumière. Ce phare conduisit enfin le jeune homme à la maisonnette isolée. La porte s'ouvrit vivement et de joyeuses acclamations lui souhaitèrent la bienvenue. Après avoir adressé quelques mots à Ludovic sur son heureux retour, le paysan l'invita à prendre place à table. Le jeune homme, affamé, se hâta d'obéir à cette invitation, et, à la grande joie de ses hôtes, fit honneur au frugal repas de meilleur appétit que s'il eût été convié dans un palais.
— Messire, dit le paysan, il est près de minuit et comme le chemin est infesté de malfaiteurs, jo vous prie de passer la nuit dans mon humble demeure.
En parlant ainsi il lui indiqua un lit garni de draps propres. Ludovic songea qu'à l'heure avancée qu'il était il lui serait impossible de renseigner Godmueit avant le jour sur l'issue de sa mission.
C'est pourquoi il se décida à accepter la proposition de l'habitant de la bruyère.
Après avoir souhaité à tous un bon repos, il se jeta sur sa couche, fatigué, mais satisfait du résulp tat de la démarche.
Le jour même où Ludovic avait entrepris son voyage, accompagné de ses rêves d'amour et tout à la pensée de sa chère Gortrude, ce jour-là se passait, dans la demeure de Godraaerl, un événement qui devait couler bien des larmes au jeune gentiiliomme.
Il était deux heures de raprès-midi, Godmacrt et sa fille, tranquillement assis, s'entretenaient de choses indifférentes.
— Mon père, dit tout à coup Gertrude, cet Espagnol n'a pas le pouvoir de mettre ses menaces à exécutiou, n'est-ce pas?
— Quelles menaces, ma fille? demanda le Gueux étonné.
— Les domestiques m'ont dit que Valdès vous avait menacé de la prison. Ne saviez-vous pas cela?
— La prison ! murmura-t-il, la prison I
Une profonde anxiété se peignit sur son visage. 11 saisit la main de sa fille et la serra avec efifusion.
— Gertrude, reprit-îl avec tristesse, l'Espagnol est un homme riche et artificieux. Dis-moi, si le sort te séparait jamais de ton vieux père, aurais-ttt la force de supporter ce coup terrible ?
— Mais , mon père , répondit la jeune fille effrayée , vous n'avez commis aucun crime? Les juges reconnaîtraient bientôt votre innocence et ne souifriraient pas qu'on vous jetât en prison.
— Mon enfant, dit Godmaert, tune connais pas le monde. Je te le dis en vérité , il est trèspossible qu'on vienne m'arracher d'ici. Bien que notre entreprise soit digne d'éJoges, nous n'en sommes pas moins punissables d'après les lois existantes; car nous nous révoltons contre le Souverain régnant. Je ne crains rien pour moi, mais bien pour toi, ma pauvre fille, qui a déjà versé tant de larmes sur les douleurs de ton père.
Il lui serra de nouveau les mains avec tendresse et la regardant dans les yeux :
— Si tu voyais apparaître là, dit-il en désignant la porte, une troupe de soldats, Tépée à la main, si tu voyais ton père s'éloigner avec eux, dià-moi, attendrais-tu avec calme et résignation, à ma prière , l'issue heureuse ou malheureuse de l'affaire, sans aggraver par tes pleurs l'amertume de l'épreuve que j'aurais à subir? — Gertrude , tu ne me réponds pas.
— Oh oui ! mon père , s'écria la jeune fille , je ne vous quitterais pas et vous consolerais par mon amour...
— Mais si tu ne pouvais me suivre, si nous devions nous dire un adieu sans pouvoir prévoir le terme de notre séparation ?
La jeune fille se mit à pleurer à chaudes larmes et ne répondit que par ses sanglots.
— Gertrude, dit le vieillard, en lui donnant un baiser, sois courageuse. — Montre-toi forte !
— Non , non , dit-elle , le sort ne nous réserve pas une aussi dure épreuve.
— Dieu fasse que tu dises la vérité ! répondit le Gueux d'un ton de doute.
Il frappa du poing sur la table. A ce signal , la vieille Thérèse entra.
— Thérèse, lui dit Gocimaert, écoutez les orrïrei que je vais vous donner. Je connais ratleclion que vous portez à ma fille. Longtemps vous lui avez servi de mère. Peut-être aujourd'tiui ou demain tout sera-t-il en feu et en llammes , et les rues d'Anvers seront-elle teintes de sang. — Je ne quitterai pas mes amis, et, combien que je tienne à la vie, je mettrai cette vie dans la balance; au nom de la patrie et de l'honneur, je vous recommande ma Gertrude. A partir de cet instant vous ne la quitterez plus ; car l'orale s'amasse déjà sur notre tête...
Tout à coup un cri déchirant s'échappa du sein de Gertrude.
— 0 mon Dieu , les voilà I s'écria-t-elle avec angoisse.
Une foule de voix confuses se firent entendre dans le vestibule.
— Viens, mon enfant, dit Godmacrt, viens qno je t'embrasse. Ne pleure pas ainsi. Dieu me gardera de malheur!
La jeune tiUj poussait des cris désespérés. Sur l'ordre de Godmaert , Thérèse l'eiitraîua de force hors de la chambre.
— Gertrude, s'écria son j? ère, peut-être te trompes-tu î
Muis Gerlrude avait aperçu les soldats en passant, et longtemps sa chambre retentit de ses gémissements, jusqu'à ce que abattue, et épuisée, elle se tut, abîmée daus une profonde douleur.
Le capitaine s'approcha du Gueux, et lui donna lecture d'un ordre du gouverneur, d'api es lequel il devait être conduit à la citadelle comme prisonnier d'Etat. Le vieillard jeta son manteau sur ses épaules et suivit le capitaine avec résignation et sans proférer la moindre plainte. A la porte se trouvaient une vingtaine de soldats chargés de Tescorler, et une foule considérable qui atlendait avec curiosité l'apparition de celui qu'on venait arrêter. Dès que le peuple aperçut Godinaert, les traits affligés sous ses cheveux blancs, un cri de vengeance s'échappa de toutes les bouches; mais les soldats surent contenir la multitude désarmée et conduisirent le Gueux jusqu'à la citadelle sans effusion de sang. Là, Godmaert aperçut le cruel Valdès auprès de la porte. Heureusement que le vieillard n'avait pas d'armes, car l'Espagnol eût payé de la vie son ironique et triomphant sourire.
Le prisonnier fut conduit dans un sombre et profond cachot ; on lui ceignit les reins d'une ceinture de fer fixée au mur, on plaça à côté do
lui un morceau de pain et une cruche d'eau , puis la lourde porte cria sur ses gonds et les verroux se refermèrent avec bruit.
Le père infortuné, enchaîné dans sa sombre prison, se mit à gémir étendu sur un peu de paille humide. Il n'était pas inquiet pour lui-même, car il n'avait pas encore songé un instant au sort qui pouvait l'attendre ; mais les larmes de sa Gertrude bien-aimée... et l'absence de cette fille unique si chère à son cœur, étaient des coups trop rudes pour qu'il pût les supporter sans fléchir. Aussi s'était-il affaissé avec désespoir sur la paille. Un cri de rage et de vengeance s'échappa de sa bouche et l'épaisse voûte répéta , comme un sourd et lugubre écho, le nom de Valdès accolé à l'épithète de traître.
Tandis que le vieillard songeait avec angoisse à son enfant , Gertrude, brisée par la douleur et le désespoir, s'était affaissée sur un siège. Elle ne pouvait croire à ce qui venait de se passer. Un tel malheur lui semblait trop affreux, et elle demandait en s'efforçant de douter s'il était bien vrai que son vieux père avait été emmené loin d'elle par de* soldats. Quand Thérèse lui répondait afllrmativement , ses larmes coulaient plus abondamment. Ses lamentations et ses gestes désespéréf
L'ANNÉE DES MERVEILLES lOi
répuisaient tellement , que plus d*une fois elle se renversa sur son siège comme privée de sentiment.
— Clière Thérèse, dit-elle enfin en sanglotant , va chercher le père Franciscus ; lui seul peut être notre ange gardien I
— Mais , vous oubliez , mademoiselle , que le père Franciscus est parti avec Tabbé de Saint- Bernard,
— Hélas , c'est vrai ! conseille-moi donc ce que je dois faire pour voir mon père. Oh ! conseillemoi ! dis, ne connais-tu aucun moyen î
— Aucun autre , mademoiselle , que de chercher à émouvoir par nos prières ou autrement le geôlier de la citadelle ; oui , il faut recourir aux prières ou à l'argent.
— Viens, s'écria Gertrude, partons I j'aide l'argent et les paroles ne me manqueront pas. Inspirée par mon amour et par ma douleur, je saurai bien toucher de compassion le geôlier.
— Vous ne savez pas , mademoiselle , combien ces gens-là sont insensibles... Si l'argent ne fait pas d'etfet sur lui, nous n'avons que bien peu à en espérer.
— Allons! allons! dît avec plus de vivacité la jeune tille désolée; eiU-il un cœur de pierre, il
iOÎ L'ANNÉE DES MERVEILLES
céderait devant mes ardentes supplications et mes yeux rougis par les larmes,
— Je consens à vous accompagner pour tenter de voir votre malheureux père ; mais modérezvous et prenez garde que la douleur ne vous fasse oublier la prudence. Permettez-moi d'abord de donner un coup de main à votre toilette.
Gerlrude se bâta de mettre son capuchon de soie noire et se mit à parcourir la chambre avec agitation et en tout sens, comme si cela eût abrégé le chemin ; Thérèse lui prit alors la main et elles se mirent en route pour la citadelle.
Après avoir traversé des groupes nombreux où les uns regardaient avec compassion , les autres avec une froide curiosité la tristesse de la jeune fille, elles arrivèrent enfm à la prison entourée de hautes et épaisses murailles.
— Mon père est-il ici I demanda Gertrude avec angoisse.
— Je le crois , répondit la vieille Thérèse. Allons, Gertrude, du courage ! je vais frapper.
Bientôt la porte tourna en grinçant sir ses gonds. Elles furent introduites dans l'étroite loge iu geôlier.
— Que désirez-vous de moi , ma noble demoîfelle? dit celui-ci en s'inclinant devant Gertrude.
— Mon père est-il ici î
— Oui, si le seigneur Godmaert est votre père, mademoiselle.
— Oui, oui, Godmaert. Vous auriez compassion de ma douleur n'est-ce pas, et vous me permettez de consoler mon vieux père pendant quelques instants. Oh! ne me refusez pas ! Non, ne me refusez pas cela, je vous en supplie. Si vous avez des enfants, vous devez sentir combien je souffre. Permettez-moi d'entendre la voix de mon pauvre père ; je vous en récompenserai généreusement,
— Mademoiselle, répondit tristement le geôlier, il n'y a pas une demi-heure que le signer Valdès m'a fait remettre un ordre écrit du Gouverneur, contenant défense d'autoriser aucune entrevue entre le prisonnier Godmaert et ses amis. Je regrette vivement de ne pouvoir consentir à ce que TOUS me demandez.
Gertrude se remit à fondre en larmes et, pressant dans ses mains la rude main du geôlier, elle 8'écria d'une voix pleine de supplication :
— Je vous en prie , je vous en prie , ayez pitié d'un enfant à qui son père a été cruellement arraché. Oh I ne soyez pas insensible I Que mes plaintes et mes prières attendrissent votre cœur! ■— Vous êtes un homme , n'est-ce pas î Vous ne
pouvez pas manquer de sensibilité ? Il est impossible que vous voyiez couler mes larmes sans éprouver quelque pitié ? Oh ! laissez-moi voir mon père, ou je ne vous quitte pas, et je pleurerai si longtemps que vous-même , vaincu par mes prières, vous me conduirez dans sa prison.
— Oh ! dit Thérèse , laissez-la pénétrer jusqu'à son père ou elle en mourra de douleur.
Les clefs suspendues à la ceinture du geôlier résonnèrent; les deux suppliantes croyant qu'il allait consentir à leur demande , joignirent les mains avec transport, et déjà des paroles de gratitude s'échappaient de leurs lèvres , lorsque le geôlier, qui s'était éloigné pour essuyer une larme, se rapprocha d'elle.
— Votre douleur, dit-il, m'a arraché une larme. C'est une preuve que j'y prends une part bien vive ; mais je suis lié par mon devoir , et ne puis rien pour vous consoler. Ne croyez pas me fléchir par des pleurs. Non, j'ai vu déjà trop de souffrances et de désespoirs pour céder devant vos larmes. Je suis geôlier. Demandez ce que c'est qu'un geôlier , et chacun vous répondra : un tigre ; — et il en est ainsi. — Il doit en être ainsi.
A ces mots il laissa les deux femmes se lamenter et s'éloigna.
L»ANNÊE DES MERVEILLES 105
— Cruel I dit Gertrude en sanglotant , comme il reste froid devant notre désolation. Thérèse, tu avais raison, un geôlier n'est pas un homme. Viens, allons demander secours à nos amis.
Elles partirent plus affligées qu'elles n'étaient venues. La première pensée de Gertrude fut pour le bon Schuermans , ce généreux quoique pauvre Gueux. Elles se dirigèrent à grands pas vers le Klapdorp, Là , la porte d'une vieille maison délabrée s'ouvrit devant elles.
— Oh I Schuermans, s'écria Gertrude , savezvous ce qui est arrivé à mon père aujourd'hui ?
— Oui, mademoiselle, répondit le Gueux en la faisant entrer, je sais tout. Calmez-vous, ne pleurez pas ; car vos larmes me font mal. C'est le traître \ aidés qui a tout fait. J'ai déjà aiguisé mon poignard ; il ne songe pas à cela I
— Seigneur Schuermans, dit la jeune fille, ditesmoi, pour l'amour de Dieu, si vous ne savez pas un moyen qui me fasse parvenir jusqu'à mon pèreî
• — Aucun répondit Schuermans ; j'ai moi-même supplié une heure à la prison , mais ils sont inflexibles.
— Cherchez bien encore s'il ne reste pas le moindre espoir. Vous autres hommes, vous savez mieux que nous ce qu'on peut faire.
Schuermans jeta un regard de pilié sur Oeftrude désolée.
— Pauvre fille! dit-il en soupirant, et après avoir •porté un instant la main à son front, il haussa les épaules avec désespoir. Non, Gertrude, reprit-il, jeneconnaisaucunmoyen, je vous conseille, mon enfant, de ne plus pleurer et d'attendre dans votro chambre la solution de cette affaire. Je vais trouver moi-même tous les amis; et si je puis apporter quelque adoucissement à vos souffrances je me hâterai de me rendre chez vous. Où est Ludovic de Halmale! ajoutu-t-il.
^ Ludovic est absent, répondit Gertrude. Oh 1 si Ludovic était ici, je reverrais bientôt mon pèrel
— Où est-il donc allé?
— A Zoersel, à la recherche de Wolfangh.
— Ah! oui, mais il sera ici demain au point on jour. Allons, Gertrude, calmez-vous, mon amie. Les larmes que vous versez ne changeront rien à ce qui est. Songez que des amis dévoués veillent avec Bollicilude sur la vie de votre père. Adieu, mademoiselle, je vais tout faire pour transformer votre douleur en joie.
Les deux femmes partirent sans consolation et fegaprnèrent leur derueuie, tout abattues et découragées.
— Que faire maintenanl? s'écria Gertrude en se Jetant avec désespoir sur un siège.
— Prendre patience et mettre sa confiance en Dieu, répondit la bonne Thérèse. Vous voyez bien, comme dit Schuermans, que les larmes sont de peu de secours. Ne pleurons donc plus et attendons avec bon espoir le retour de Ludovic.
— Pleurer! dit Gertrude, avec un soupir, je ne sais plus pleurer; mes yeux sont brûlants; mon cœur se brise de douleur. Oh! que je suis malheureuse , chère Thérèse. Je n'ai pourtant pas mérité cela, moi qui me suis toujours acquittée si religieusement de mes devoirs envers Dieu et envers les hommes.
— Gertrude, Gertrude voulez-vous irriter le Tout- Punissant, seul recours et seule consolation qui vous reste sur la terre? Voulez vous en murmurant contre ses décrets, vous attirer un surcroit d'infortune?
Et, montrant le prie-dieu, elle dit d'un ton grave :
— Gertrude, vous avez péché f
La jeune fille se prosterna devant le crucînx et resia très-longlemps en prière. La vieille Thérèse sachant, par expérience, que la prière soulage plus que la plainte, se garda de troubler la religieuse
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préoccupation de Gertrude et s'agenouilla comme elle.
— Depuis longtemps le soleil avait disparu sous l'horizon et les rues d'Anvers étaient plongées dans les ténèbres, quand Gertrude se leva du prie-dieu, et, fondant en larmes, se jeta au cou de Thérèse et s'écria :
— Je n'ai pas prié! je n'ai pas songé à Dieu un seul instant... Je suis une malheureuse pécheresse...
— A qui avez-vous donc pensé ?
— A mon père, à Ludovic, s'écria Gertrude en pleurant, et Dieu est irrité contre moi, car je n'ai pas trouvé de consolations au pied de la croix.
Elle promenait autour d'elle des yeux égarés.
— Gertrude, ma pauvre enfant, dit Thérèse avec sollicitude, qu'avez-vous donc?
Elle pressa tendrement sur son sein la jeune fille à demi folle.
— Thérèse, s'écria celle-ci, si seulement je savais ce que fait mon père !... Il est mort I j'ai rêvé cela sur le prie-dieu... je l'ai cru... et c'est pour cela que je n'ai pas prié.
Elle se frappa la poitrine avec désespoir et parcourut la chambre en sanglotant.
«- Gertrude, que faites vous ?.„
Mais ces paroles ne calmèrent point la jeuno fille.
— Mademoiselle, dit-elle en élevant la voix, je sais un moyen qui peut vous rapprocher de volro ijère.
Gertrude se précipita vers elle.
— Parle, chère Thérèse, parle! Quel est-il?
— Connaissez-vous la rue Jean-de-Liene, précisément là-bas au coin de celle-ci?
— Oui, répondit Gertrude.
— Eh bien! là, demeure une vieille femme aux cheveux blancs; si vous avez le courage de m'accompagner chez elle, elle peut vous dire tout ce que vous désirez savoir, et vous pouvez être sûre que c'est la vérité qui parie par sa bouche.
— Tu parlés de cette vieille femme que les voisins appellent la Sorcière,
— D'elle-même.
— Crois-tu qu'elle puisse me dire ce que fait mon père et ce qu'il souffre?
— Oui, mon enfant, je l'avoue à ma honte, je suis allée la consulter mainte fois et jamais elle ne m'a dit une parole fausse. Vous verrez que, sans que nous l'instruisions du malheur qui nous frappe, elle devinera tout d'elle-même.
Elles quittèrent sur-le-champ la maison, tour-
nèrent le coin et entrèrent dans l'étroite ruelle de Jean-de-Lierre.
— Qui frappe si tard à ma porte? demanda-t-on de l'intérieur.
— Ouvrez, la mère! répondit Thérèse. Vous reconnaissez votre voisine, n'est-ce pas ?
— Attendez un peu que j'allume ma lampe. La porte s'ouvrit lentement et avec précaution.
Quand la reconnaissance fut faite, les deux visiteuses furent introduites dans une petite place que la lampe, à leur entrée, illumina de tous ses rayons.
Un cri de terreur s*écliappa des lèvres de Gertrude épouvantée; elle s'était arrêtée sur le seuil et n'osait faire un pas en avant.
— Entrez, mademoiselle, entrez, dit la magicienne; je vous assure que vous n'avez rien à craindre.
Gertrude pénétra, toute tremblante, dans la chambre, en se serrant contre Thérèse.
Le désordre et la malpropreté régnaient en maîtres dans ce réduit; deux chaises s'y trouvaient auprès d'une table massive sur laquelle on voyait un grand Uvre, un poignard, des jeux de cartes et quelques squelettes de petits animaux. Deux chats d*un noir de jais ronflaient sur les chaises. A l'en-
trët des visiteuses, ils se levèrent et leurs mouvements étaient si graves et si étranges qu'on eût dit que ces bêtes étaient douées d'intelligence ; ils regardaient Gertrude avec une évidente curiosité. Une tête de mort dont les yeux vides et les dents brillantes avaient effrayé Gertrude était posée sur la cheminée. La sorcière était une affreuse vieille qui paraissait avoir cent ans. Les rides profondes sillonnaient son visage sur lequel ses cheveux blancs tombaient en désordre. Ses yeux jaunes étaient fixés sur Gertrude en proie à une vive anxiété.
— Qu'est-ce qui vous fait rendre visite si tard dans la nuit à une pauvre femme comme moi, ma noble demoiselle? dit-elle. Désirez-vous que je lise votre sort dans les cartes ?. . . Allons I
Et elle se mit à battre les cartes.
Après avoir déposé les squelettes par terre, elle étala le jeu de cartes sur la table. Elle réfléchit pendant quelques instants, afin d'arriver à la meilleure combinaison possible de son oracle ; quand elle crut l'avoir trouvé, elle dit :
— Voyez-vous, mademoiselle ?. . . Approchezvous davantage de la table — n'ayez pas peur. Voyez-vous ce roi de pique î
— Oui, répondit Gertrude.
il2 L'ANNÉE DES MERVEILLES
— Eh bien, c'est votre père. Il paraît qu'il est très malheareux en ce moment. Je vois sur la carte ses larmes et ses grincements de dents.
Gertrude tressaillit d'effroi et de douleur. "^ Attendez-donc, mademoiselle, dit la sorcière, attendez! voyez-vous ces deux trèfles? Ce sont deux jours de souffrance. Le dix qui se trouve là, indique que la souffrance sera cruelle, atroce. Patience, mademoiselle, patience ! Voici que le mieux arrive. Rassurez-vous ! Voyez-vous ce roi de carreau là tout près, lui seul délivrera votre père en venant à son secours.
— Qui est cela? demanda Gertrude.
— Je ne sais pas son nom, répondit la vieille, mais je sais que c'est un homme qui a fait beaucoup de mal et qui habite dans les bois, comme une bête fauve.
— Wolfangh ! murmura Gertrude.
— Ce valet de cœur, poursuivit la sorcière, est un jeune homme qui vous aime tendrement et n'a pas cessé de penser à vous depuis ce matin.
— Sait-il ce qui est arrivé à mon père ? demanda la jeune fille.
— Non, il ne le sait pas, sans cela il aurait partagé votre douleur. Voici à côté de lui la dame de eœur. C'est vous-même, mademoiselle ; tout m'in-
L'ANNÉE DES MERVEILLES liS
dique que vous serez un jour heureusement unie avec lui. Les carreaux que voilà disent qu'en ce moment on écrit beaucoup sur le compte de votie père, et ce roi de trèfle avec ces valets me paraissent des juges. Je crois fermement que votre père subit un interrogatoire à cette heure même. J'en sais davantage encore, mais comme cela vous serait trop pénible à apprendre, je ne dirai plus rien.
— Nous ne savons que bien peu de chose, dit Thérèse.
— Comment I s'écria la vieille femme. Ne savezvous pas que votre douleur aura sous peu un terme, et ne vaut-il pas mieux que je taise la chose affreuse que je sais ?
— Non, répondit Gertrude, surexcitée par la tristesse, dites-moi tout ce que vous savez, je vous en récompenserai largement.
— Vous le voulez, mademoiselle ? Vous l'entendez, Thérèse, elle veut tout savoir.
-!- Messagers nocturnes, dit-elle en se tournant vers les chats, que ma volonté soit faite.
Les deux noirs animaux s'élancèrent dans la cheminée et disparurent avec des miaulements lugubres.
— 0 mon Dieu ! s'écria la jeune fille terrifiée en
se pressant sur le sein de Thérèse, ce sont des esprits de l'enfer qui habitent ici.
— Vous l'avez dit, répondit la sorcière, mais ne vous en effrayez pas : il ne vous arrivera pas le moindre mal. Je vous en prie, ne me troublez pas dans ma grande œuvre.
Elle prit une coupe en fer et la plaça sur un trépied doré. Elle frotta trois fois un petit morceau de soie pourpre sur la tête de mort, et après l'avoir trempé d'une certaine liqueur, elle le jeta dans la coupe. Une flamme bleuâtre jaillit en serpentant. La sorcière prit son livre magique, et après avoir passé plusieurs fois sur la flamme ses mains décharnées, elle lut en grommelant à différentes pages. du livre des paroles qui avaient un son effrayant. Elle courut trois fois autour delà table et appela à elle les esprits infernaux.
Les chats sortirent en miaulant de la cheminée.
On comprend sans peine combien la pauvre fille devait être épouvantée ; mais comme la souffrance avait déjà épuisé ses forces, elle était devenue prssque insensible à ce qu'elle voyait. ^Thérèse frissonnait de tous ses membres ; mais sa curiosité était plus grande encore que sa terreur, et comme elle avait maintes fois déjà assisté à des scènes
semblables, elle avait assez de force pour soutenir Gertrude.
— Dites-moi maintenant, dit la sorcière en prenant la main delà jeune fille, dites-moi si, lorsque je vous aurai fait voir la vérité, votre douleur en augmente, si vous ne m'en voudrez pas ?
— Non, non, répondit Gertrude tremblante, ne vous l'ai-je pas demandé moi-même ?
— Voulez-vous d'abord voir votre amant ?
— Oui.
— Venez donc ici près de la cheminée. Oh ! vous avez peur des chats? Partez ! cria-t-elle, et les deux chats noirs disparurent dans la cheminée.
Elle prit la tête de mort et la plaça sur la table.
— Approchez de la cheminée, mademoiselle l regardez dans cette glace.
Et elle tira le rideau qui couvrait le verre,
— Je vois Ludovic endormi, s'écria Gertrude; Thérèse, vois donc comme il repose tranquillement. Un homme veille sur lui avec soUicitude. Thérèse, viens donc, ne vois-tu pas ses boucles blondes s'étaler sur l'oreiller, et le doux sourire qui flotte sur ses lèvres ? Il rêve
— Oui, dit la vieille, il rêve de vous, mademoiselle.
Gertrude regarda longtemps dans la glace. La
vue du doux sommeil de son bien-aimé, lui donnait quelque consolation.
— Ce jeune gentilhomme ressemble t-il à votre fiancé? demanda la sorcière.
— Oui, oui, c'est lui-même, dilGertrude. Quand le reverrai-je?
— Demain , au lever du soleil , répondit la vieille.
Gertrude se réjouit à l'espoir qu'elle aurait bientôt Ludovic pour consolation et pour appui.
— Youlez-vous maintenant voir votre pèreî
— Oui.
— Alors éloignez-vous de la glace.
Elle fit retomber le rideau.
— Mademoiselle, poursuivit- elle , prenez patience jusqu'à ce que l'apparition se soit formée. Vous allez voir une scène terrible et peut-être vos forces succomberont - elles sous la douloureuse émotion qui va saisir votre cœur.
— Vous vous trompez, dit Gertrude, si je vois mon père vivant le courage ne me manquera pas.
— Eh bien , mademoiselle , placez-vous devant la glace^ dit la magicienne en relevant le rideau.
A peine Gertrude avait-elle porté les yeux sur le miroir, qu'un cri déchirant lui échappa, et elle
L'ANNEE DES MERVEILLES li7
tomba inanimée sur le sol. Thérèse se mit à pleurer amèrement sur son infortunée maîtresse, en se lamentant sur les coups nombreux qui l'avaient jfrappée ce jour-là.
— Je savais que cela arriverait, dit la veille. Ne l'ai-je pas prédit ? Mais je saurai la tirer de cet évanouissement.
— Qu'a-fc-elle donc vu ? demanda Thérèse.
— Voyez vous-même, dit la sorcière en la poussant devant la glace.
Thérèse recula en jetant un cri.
Qu'avaient-elles donc vu?... Le vieux Godmaert au milieu des bourreaux et soumis d'horribles tortures ; l'expression de souffrance de ses traits contractés par la douleur et le sang qui découlait de son corps, avaient brisé le cœur des deux pauvres femmes.
— Que vais-je faire maintenant de ma pauvre maîtresse privée de sentiment? dit Thérèse en sanglotant.
— Écoutez, répondit la vieille, voici un petit flacon qui va la ranimer. Quand je lui aurai donné ceci, la jeune demoiselle se lèvera et vous suivra silencieusement jusqu'à votre demeure. Je vais lui donner l'oubli complet du passé. Mettez-la au lit BÛr-le-champ ; la voix de son amant aura seule le
pouvoir de la tirer de son sommeil. J'espère que, lorsque tout se sera passé comme je vous l'ai prédit, vous ne m'oublierez point.
Elle versa lentement le contenu du flacon dans la bouche de Gertrude. Celle-ci se leva et resta debout, immobile et muette.
— Marchez en avant, Thérèse, dit la vieille. Ne vous inquiétez pas de la jeune demoiselle, elle vous suivra pas à pas. Adieu, ne lui adressez pas la parole, elle ne vous entendrait pas.
Et la porte se ferma derrière les deux femmes.
Thérèse se mit à marcher, et en jetant derrière elle un regard plein d'anxiété, elle vit que Gertrude la suivait docilement. Quand elles furent de retour chez elles et dans la chambre de la jeune fille, celle-ci se laissa déshabiller patiemment. Elle ne fut pas sitôt couchée qu'un profond sommeil ferma ses yeux rougis par les larmes.
Thérèse veillait à côté d'une petite lumière; mais bientôt la fatigue triompha aussi de ses inquiétudes, et elle s^endormit à son tour sur soa siège.
Remontons un peu en arrière dans notre récit» et voyons si la sorcière était d'accord avec la réa" îité en montrant à Gertrude son père dans une si horrible situation.
L'Espagnol Valdès avait assisté à l'enlèvement de Godmaert tt avait remarqué non sans appréhension que le peuple était très-sympathique au Gueux. Il avait été saisi d'anxiété quand les murmures et les cris de délivrance s'étaient élevés du sein de la foule. Mais dès qu'il eut vu la porte de la prison se refermer sur son ennemi, il s'était mis eu campagne pour hâter le résultat de ses accusa» lions.
Godmaert gisait dans le coin d'un cachot où ne pénétraient ni air ni lumière. 11 songeait à la douleur que devait éprouver sa fille et des larmes amères baignaient ses joues, et sous le coup do la souffrance morale qui l'oppressait, il ne sentait pas que son mouvement de désespoir imprimait dans ses flancs la pesante ceinture de fer dont on l'avait chargé. Le temps ju'il avait passé dans ce sombre cachot lui semblait long, très-long, bien que le soleil du soir éclairât encore de ses rayons pourpres les murs extérieurs de la prison.
A dix heures du soir, la porte du cachot s'ouvrit.
— Godmaert, cria le geôlier en entrant avec sa lanterne, levez-vous, je dois vous conduire devant le tribunal.
Et il détacha la ceinture de fer. Deux hommes armés saisirent le vieillard par le bras et l'emmenèrent, à travers de sombres couloirs , dans une vaste salle voûtée comme une éghse. Cette salle était très-basse d'étage, car les colonnes qui supportaient la voûte étaient très-peu élevées; aussi la lampe fumeuse qui brûlait sur la table lançaitelle facilement ses rayons jusqu'au plafond et éclairait-elle parfaitement la place. Un grand cruciGx de bois noir et rouge artistement ouvragé et un livre des Evangiles garni de clous et de fer-
L'ANNÉE DES MERVEILLES l2l
moîrs en argent se trouvaient sur le tapis de la table. Deux poignards disposés en croix, emblèmes d'une sanglante justice, étaient posés sur les pages ouvertes de l'Évangile.
Quatre personnages entièrement vêtus de noir étaient assis à une seconde table ; à leur physiomie grave et froide on reconnaissait des juges. Du papier et des plumes se trouvaient devant eux pour constater les aveux qu'ils attendaient de l'accusé. A la porte de la salle se tenaient deux hommes armés et tenant l'épée nue.
Plus loin, au fond de la salle, on pouvait entreyoir, à la douteuse lueur de la lampe, quelques instruments amoncelés en désordre sur le parquet : il y avait là des roues, des cordes, des bancs, des chaînes, parmi d'autres objets dont il était impos-sible de reconnaître la nature. C'étaient les instruments de torture auxquels on recourait à cette époque dans tous les procès importants pour forcer l'accusé à avouer son crime.
Godmaert promena les yeux avec horreur sur ces sanglants auxiliaires de la loi; mais il tressaillit plus vivement encore quand son regard se dirigea vers un coin ténébreux de la salle; il avait reconnu au loin, lugubre apparition, les traits de son ennemi Valdès.
— Faites approcher le prisonnier, dit l'un des juges, et Godmaert fut conduit par les hommes d'armes jusqu'à une courte distance de la table.
Après avoir conféré pendant quelques instants avec ses collègues, le président du tribunal se tourna vers Godmaert, et dit :
— Approchez encore,., là... près de la table. Jurez, la main sur Timage de notre Sauveur et le livre de vie, que vous direz la vérité devant nous, la vérité et rien que la vérité.
— Je le jure par le Dieu qui nous entend! dit Godmaert en posant la main sur le crucifix.
— Retournez à votre place, reprit le président, et écoutez attentivement ce que je vais vous dire. Les troubles qui agitent les Pays-Bas et l'audace inouïe des hérétiques ont fait prendre à la Gouvernante la résolution de renoncer à la clémence et de recourir aux moyens de rigueur contre les fauteurs d'émeute. Vous, Godmaert, vous êtes connu comme l'un des meneurs; votre tête appartient à la justice; cependant, en considération des éminents services que vous avez rendus jadis à notre empereur Charles, on m'a donné plein pouvoir d'agir envers vous avec une extrême indulgence. Je puis vous mettre en liberté à l'instant, si vous voulez jurer que désormais vous n'entre-
prendrez plus rien contre le gouvernement espagnol, et que si on vous engageait à le faire, vous combattrez ouvertement les mutins.
Godmaert avait entendu ces paroles avec stupéfaction, mais il vit Valdès sourire dans l'ombre et sentit tout à coup son sang bouillir dans ses veines. Il regarda les juges avec fierté et répondit :
— Un soldat ne trahit pas ses amis. Je regarde la domination espagnole comme un malheur pour mon pays; et, si je puis le faire encore, je continuerai de la combattre au risque de ma fortune et de ma vie.
— Est-ce bien là votre dernier mot, Godmaert ?
— C'est ma détermination irrévocable.
— Il nous peine de recourir à toutes les rigueurs de la loi, vis-à-vis d'un gentilhomme aussi illustre que vous. Mais, comme mandataires de l'État, nous devons faire notre devoir sans hésitation.
— Faites votre devoir comme bon vous semble. Moi je fais le mien !
— Répondez-moi donc. Vous êtes accusé en premier lieu d'être le chef des Gueux d'Anvers et d'avoir juré une haine mortelle au gouvernement de Philippe II.
— C'est la pure vérité I répondit Godmaert d'une voix ferme et décidée.
— D'avoir cherché à soulever le peuple et inspiré à vos concitoyens, partons les moyens, de l'aversion pour le gouvernement actuel. — Vous peignez, dit-on, la domination espagnole comme odieuse et tyrannique, et vous assistez à des conciliabules où l'on délibère sur les moyens de soustraire les Pays-Bas à l'obéissance due à leur légitime souverain ?
— J'ai engagé le peuple à se soulever ; j'ai dépeint la domination espagnole telle qu'elle est, tyrannique et odieuse ! Gela est vrai....
— Comment, tout cela est vrai îet vous l'avouez avec ce sang-froid?...
— Dois-je mentir, alors que j'ai juré de dire la vérité?
Le juge secoua la tête avec stupéfaction. Il se tourna vers le greffier et s'entretint, durant quelques instants, avec lui. Puis, poursuivant l'interrogatoire, il dit à Godmaert:
— De plus vous êtes accusé d'avoir adressé à la Gouvernante, sous forme de supplique, une gravure diffamatoire.
— C'est faux ! s'écria Godmaert avec indignation.
— D'avoir vous-même répandu des exemplaires de cette gravure parmi le peuple.
L'ANNÉE DES MERVEILLES i25
— Je vous dis que c'est un odieux meusonge. Je n'ai même jamais vu cette gravure. Quel est le traître qui a porté contre moi cette infâme accusation ?
— Valdès, dit le juge, il nie l'avoir fait ! Valdès s'approclia; il avait d'avance pesé les
termes de l'imputation qu'il allait formuler.
— Godmaert, dit-il d'un air hypocrite, vous devez vous rappeler qu'un jour où j'étais assis à votre table, vous m'avez montré une image où la Gouvernante était représentée de la façon la plus outrageante ?
— Tu mens, Valdès, tu mens ! s'écria le Gueux avec mépris.
— Silence, accusé î Vous ne pouvez parler. Qu'y avait-il sur cette gravure,
Valdès répondit.
— La Gouvernante, en costume de cérémonie, était assise dans une chaise d'enfant, et faisait la mine la plus ridicule, elle avait un crochet pour sceptre et pour couronne un bourrelet. Le comte de Berleimont la tenait en lisière, et de l'autre côté les nobles néerlandais qui sont restés fidèles tels que d'Aerschot, d'Aremberg et d'autres lui offraient des sucreries et des friandises pour l'empêcher de crier, pendant qu'un Gueux la fouettait.
Godmaert, en me montrant cette gra-vure, m'a dit en riant — voilà Madame peinte d'après nature.
— Parjure ! s'écria Godmaert, ne trembles-tu pas d'énoncer une pareille fausseté en présence de cette croix sanglante sur laquelle Dieu est mort pour nous ? Traître sorti de l'enfer...
— Accusé, s'écria Ortado, l'un des juges, répondez à ma question. N'avez-vousque cela à dire pour votre défense?
— Que voulez-vous que je réponde sinon que cet infâme en a impudemment menti ?
— Nous avons entendu la déposition d'un homme que vous-même avez voulu envoyer à la Gouvernante avec l'insultante missive.
— Gomment s'appelle cet homme 2 demanda Godmaert.
— Albert Merckhof.
— Albert Merckhof? Je ne le connais point. Le seigneur Valdès le connaît mieux que moi, je n'en doute pas, dit Godmaert en lançant un méprisant regard à son accusateur.
Le juge reprit.
— Nous avons des raisons de croire que vous êtes coupable de ce crime de lèse-majesté, vu que vous venez d'avouer que vos sentiments de haine contre le gouvernement existant ne connaissaient
L'ANNÉE DES MERVEILLES i27
point de bornes. Pouvez-vous infirmer les témoignages de Valdès et de Merckhof ?
' — Non ! Tout ce que je puis faire, c'est de déclarer sur l'honneur qu'ils sont faux,
— Vous vous en tenez là ?
— Oui.
— Eh bien, tout semble prouver que vous êtes coupable. Je vous somme, au nom de la loi, d'a« vouer votre crime et de nommer vos complices.
— Je ne réponds plus à une calomnie.
— Pour la dernière fois, Godmaert, je vous conseille de reconnaître votre crime, sinon nous recourrons à la contrainte. Êtes-vous, oui ou non, coupable du crime dont on vous accuse ?
— Non !
Le juge sonna et deux robustes gaillards, aux manche retroussées, entrèrent dans la salle.
— A la torture ! leur dit le juge.
Godmaert tressaillit de tout son corps. La torture ! Ce mot retentit affreusement à son oreille. Bientôt pourtant ce sentiment d'effroi disparut; il se rappela combien souvent il avait vu la mort de près ::urle champ de bataille; il se dit que les souffrances qu'il allait endurer étaient un sacrifice à la patrie et que c'était pour lui un devoir d'honneur de confondre par sa fermeté son emiemi
128 L'ANNÉE DES MtiRVEILLES
Valdès. Fortifié par cette pensée, il rassembla tout son courage et résolut de tout souffrir sans se plaindre. Pendant qu'il s'excitait à la rési.çnation on préparait les instruments de torture. L'un des bourreau monta sur une échelle et passa me corde dans la poulie suspendue au plafond. On apporta au-dessous et l'on posa sur les dalles un appareil composé de nombreuses et pesantes pièces de bois, dans lequel se trouvaient plusieurs petites cordes. On pouvait, au moyen de vis, écarter de plus en plus les unes des autres les pièces de cet instrument.
— C'est prêt ! dirent les bourreaux, comme s'ils Tenaient de s'acquitter d'une besogne indifférente.
Les deux bommes d'armes placèrent le Gueux debout, les pieds sur l'instrument de torture. Les juges quittèrent leurs sièges et s'approchèrent de celui qu'ils devaient interroger. On ne pouvait lire sur leurs traits qu'une froide insensibilité; il était facile de voir qu'ils assistaient souvent à de semblables spectacles,
— Approchez les sièges! dit l'un deux et tous s'assirent. Valdès, pour mieux savourer les souffrances de Godmaert, s'était placé derrière le tribunal. On lisait dans ses yeux une cruelle curio-
site ; rien ne pouvait offrir plus d'atlrait à ce cœur féroce que la vue des tortures de son ennemi.
— Accusé, demanda le président, avouez-vous votre crime?
— Je n'ai point commis de crime.
— Qu'on commence !
A cet ordre, les bourreaux attachèrent aux bras de Godmaert les cordes qui descendnient de la voûte ; ses pieds furent fixés de la même manière à l'instrument.
Sur un signe du juge, les bourreaux tirèrent les cordes avec force. La poulie cria avec effort, et le maiheureux Godmaert s'éleva lentement jusqu'à ce que la corde à laquelle ses pieds étaient atlacbcs fût fortement tendue. Le Gueux se trouva suspendu entre ciel et terre , les bras et les jambes ouverts, comme un crucifié ; pas un cri ne lui échappa. Il regardait fièrement ses juges.
— Avouez-vous votre crime maintenant? demanda le président.
Godmaert ne répondit pas.
La main du juge s'abaissa et fît signe aux bourreaux. Un pesant coup de marteau fait retentir la Balle et le corp-s de Godmaert s'allongea d'un pouce.
• — Avouez-vous? demanda derechef le juge.
Les chevilles s'enfoncèrent encore d'un pouce.
— ' Vous vous obstinez à ne pas vouloir nous répondre; imputez-vous donc à vous-même les souffrances que vous endurez.
Plusieurs coups de marteau se succédèrent et soumirent les membres du vieillard à une tension, effrayante ; les cordes avaient pénétré dans la peau.
— Vous ne parlez pas ?
Un coup de marteau plus fort fit craquer toutea les articulations du patient.
— Arrêtez ! s'écria le président.
Le gueux retomba évanoui et sans mouvement. Cette vue n'éveilla chez les juges aucune compassion ; ils savaient que cela finiraient ainsi. Valdès savourait cette joie féroce qu'éprouvent les méchants à voir souffrir autrui.
Le corps de Godmaert fut transporté sur un siège par les bourreaux qui s'occupèrent de le rappeler à la vie. Longtemps cela leur parut impossible, car les membres du patient étaient raides et glacés.
— Eh bien, demanda Valdès à voix basse, le condamnerez-vous maintenant ?
Le président à qui il adressait cette question, le Regarda avec défiance.
L'ANNÉE DES MERVEILLES t3l
— Seigneur Valdès, dit-il, nous accomplissons un triste devoir. Ne nous troublez pas ; nous n'en avons pas encore fini.
Cette réponse amena un afifreux sourire sur le visage de Valdès. Il arrêtait un regard infernal sur Godmaert inanimé.
— Bourreaux, dit l'un des juges, revient-il à lui?
— Cela commence !
Godmaert ouvrit enfin des yeux éteints , et regarda avec une expression de soufî'rance les bourreaux qui lui présentaient du vin pour le réconorter.
— Pourquoi merappeîez-vous d'entre les morts? demanda-t-il. Mon supplice est-il fini ?
— Je ne le crois pas, répondit le bourreau à voix basse. Vous pouvez recommander votre âme à Dieu, car vous ne sortirez pas d'ici vivant.
— Je mourrai martyr pour ma patrie ! murmura le vieillard d'un voix faible.
Il chercha à rapprocher ses membres paralysés par la tension, mais il ne put les mouvoir. -
— Godmaert , dit le président , voulez-vous maintenant confesser votre crime pour vous épargner de nouvelles souffrances?
— Moi, vous avouer quelque chose ! dit God.
maert , non , je trouve des consolations à braver vos cruautés. Vous pouvez d'après vos lois arbitraires, torturer mon corps; mais mon âme conservera toujours assez de force pour ne pas fléchir devant la mort que vous m'offrez.
— Vous n'avouez rien ?
— Rien.
— Qu'on lui mette les roseaux î
Godmaert se laissa déshabiller sans résistance, et il fut attaché par le cou à un pilier. On attacha ses pieds à un anneau de fer si solidement que, quelles que pussent être ses souffrances , il lui serait impossible de bouger. Alors les bourreaux couvrirent son corps nu d'une immense quantité de roseaux fendus dont le pincement était si fort que le sang suintait à travers la peau. La douleur devait être atroce , car tous les muscles de Godmaert se crispaient convulsivement. Son visage devint violet et ses yeux sortirent de leur orbite.
C'était en ce moment que Gertrude avait vu son père dans la glace.
Les juges contemplaient en silence cette scène de barbarie; peut-être ressentaient-ils au fond du cœur de la pitié pour l'infortunée victime ; mais rien sur leurs traits ne trahissait cette pitié.
Valdès, le traître et le cruel Valdès, demanda si
c'était 1.^ la plus grande torture, et quand le bourreau lui-même répondit qu'il ne connaissait pas de supplice plus terrible, cette âme digne de l'enfer fut prise du regret que la vengeance fût épuisée.
— Avouez-vous? demanda le président à God« maert. Il ne reçut pas de réponse.
Le cœur du Gueux, étreint dans tous les sens par de cruelles contractions nerveuses, avait perdu ses dernières forces. Un soupir rauque et étouffé s'échappa de la gorge du vieillard agonisant, et sa tête s'affaissa lourdement sur son épaule ; ses bras débiles et sans force pendaient aux anneaux de ler.
— Il est mort! dit le bourreau avec une sorTe de joie. Et il rassembla ses instruments. A coup sûr ce tortureur d'hommes ne trouvait nul plaisir à son office puisqu'il était heureux d'en voir le trist© denoûment. Les juges parurent émus du résultat delà torture; ils signèrent à la hâte un papier que le greffier leur présenta et se retirèrent.
— Je suis content qu'il soit mort, s'écria le bourreau, le pauvre homme a du moins échappé i la torture la plus cruelle I
— Quelle torture? demanda Valdès avec curiosité.
— S'il n'était pas mort, répondit le bourreau, ou
aurait versé de la poix fondue dans ses blessures.
— Oh! &'écria Valdès...
Et il s'en alla à demi attristé de ce que son ennemi n'eût point eu à subir cet affreux tourment.
Godmaert n'était pas mort; malgré les horribles souffrances qu'il avait endurées, peu de temps après il revint lentement à la vie.
Les bourreaux qui, peu auparavant, se réjouissaient de sa mort parce qu'elle amenait la fin du supplice, lui prodiguaient à l'envi maintenant tous les soulagements qu'ils pouvaient trouver. Ils lavèrent ses blessures, lui firent prendre un vin généreux et le ramenèrent enfin dans sa prison. Le geôlier, qui ne put non plus voir sans pitié l'état du vieillard, le laissa sans chaînes ni entraves, et cette fois la ceinture de fer pendit le long de la muraille sans enfermer un corps.
Le cachot fut refermé et le pauvre Gueux resta seul et sans consolation. Il n'avait pour se coucher que la paille dont les pointes pénétraient dans sa chair dénudée, souffrance nouvelle qui finit par lui ôter tout sentiment.
Il y a un degré de souffrance qui serait à coup BÙr toujours morteQe si la nature n'avait pourvu au
L»ANNÉE DES MERVEILLES i35
lalut du patient en lui ôtant la force nécessaire pour ressentir la douleur.
Godmaert en était arrivé à ce degré de souffrance. 11 ne songeait ni au ciel, ni à Gertrude, ni à lui-même; — il dormait. Mais quel sommeil, ô mon Dieul le sommeil des morts, car le soldat foudroyé par les éclats d'une bombe dort aussi. Ainsi dormait Godmaert , mais non pour i'éternité.
\ Le soleil venait à peme de dégager son cïîsque splendide. des brumeuses vapeurs du matin. Le craquement des portes et des fenêtres qui s'ouvraient dans le voisinage troublait seul le silence qui régnait dans la rue de l'Empereur qui n'était encore éclairée que par un demi-jour.
Thérèse était levée et se tenait auprès du lit de Gertrude encore endormie.
— Pauvre jeune fille ! disait-elle à voix basse, dors, dors: le réveil du malheureux est triste.
Elle lui donna un baiser avec une tendresse toute maternelle.
Les couleurs étaient revenues sur les joues do
la Jenne fille et tout semblait annoncer que sa visite chez Ja sorcière n'aurait pas de conséquences fciclieuses.
Tout à coup le pas d'un cheval retentit au dehors.
— Le voilà ! s'écria Thérèse.
Elle descendit en toute hâte et ouvrit la porte à Ludovic si impatiemment attendu. -°- Comment va Gerlrude? demanda-t-il.
— Oh ! doucement ! répondit Thérèse*
— Puis-je parler à Godmaert?
"«• Godmaert !... Godmaert est en prisoss,
— Comment! en prison? dit-ii en pâlissant,
— Oui, messire Ludovic, en misosu
— Ciel!... etGertrude?
— Elle dort.
— Pourquoi Godmaert est-il arrêté?
— Connaissez-vous Valdès, messire Ludovic 1
— Oh ! Valdès ! je le pensais bien 1
Il porta machinalement la main à son poignard, mais le laissa retomber sur sa poitrine.
— Thérèse, dit-il, racontez-moi bien vite ce qui est arrivé.
Elle le mit sommairement au courant des événements qui s'étaient passés la veille.
— La sorcière a dit, ajouta-t-elle en finissant son
i38 L'ANNEE DES MERVEILLES
récit, que votre voix seule pourrait la tirer de son sommeil.
Ludovic ne pleura point en entendant Thérèse. — Valdès ! murmurait-il sans cesse en jetant les yeux sur le poignard suspendu à son cou.
— Venez, dit Thérèse, puisque vous devez voir ma maîtresse.
Et elle le conduisit dans la chambre de Gertrude. En toute autre circonstance il n'y eût certainement pas pénétré, mais, en ce moment, il ne songeait même pas au respect qu'il devait à la jeune fille.
— Parlez, messire Ludovic, dit Thérèse, parlez pour qu'elle s'éveille.
— Orna bien-aimée Gertrude ! dit-il d'une voix émue.
La jeune fille s'éveilla à cette voix.
— Ludovic, s'écria-t-eile , tu es là? Tu es resté longtemps absent ; — oui, il y a longtemps , trèslongtemps que je ne t'ai vu.
Le jeune homme fut tout saisi en voyant le calme de Gertrude ; il s'efî'raya au souvenir du récit de Wolfangh. Hélène était devenue folle de douleur. Il frissonna de tout son corps.
— Et ton père, Gertrude, ton père? s'écria-t-il.
— Mon père ! dit la jeune fille avec une étrange
expression et en portant les mains à son front, oh! «ni , mon pauvre père !
Et elle fondit en larmes.
-- Va , s'écria-t-elle , va m'attendre dans la bibliothèque.
Ludovic, voyant que ses craintes étaient sans fondement, quitta la chambre et alla s'asseoir tout rêveur dans la bibliothèque. La jeune fille l'y rejoignit peu d'instants après.
— Ludovic, dit-elle en pleurant , sais-tu ce qui est arrivé à mon vieux père ?
— Oui, Gertrude, je connais cette triste nouvelle. Oh I ne pleure plus; je n'aurai pas de repos que je n'aie réussi à délivrer Godmaert. Je cours en toute hâte chez le père Franciscus.
— Pour comble de malheur , Je bon père est parti pour l'abbaye de Saint-Bernard. Son absence nous enlève notre seul recours. Nous sommes bien malheureux , Ludovic. Mon pauvre père est plongé dans un sombre cachot, sans consolation et sans espoir , et moi qu'il appelle je ne puis le voir.
— Le père Franciscus à Saint-Bernard ! dit Ludovic avec désespoir. Que faire? Lui seul peut nous venir en aide... Nos amis et toi-même, Gertrude, n'avez-vous rien tenté ?
La jeune fille adressa à Ludovic un regard désespéré.
— Oh si ! dit-elle , nous avons mis tout en œu- Tre... mais sans succès... Et moi, malheureuse, qui attendais ton arrivée avec tant de confiance... J'osais croire que toi, Ludovic, tu saurais me friire parvenir jusqu'à mon père... Encore un espoir perdu !.. Il faut que je le laisse seul et abandonné dans son cachot. — Peut-être, ô mon Dieu, peutêtre est-il déjà mort...
Sa voix s'éteignit dans un cri de douleur, et elle s'afi'aissa, épuisée, sur un siège.
Ludovic jeta sur la jeune fille un regard égaré ; puis il croisa les bras sur sa poitrine et fixa les yeux sur le sol , comme un homme plongé dans une profonde préoccupation. Le mot : mort ! mort ! s'échappait de ses lèvres convulsivement contractées.
— Torturé, martyrisé... couvert de sang... mourant... disait Gertrude en sanglotant.
Le jeune homme désolé se tordait les bras et grinçait des dents de rage.
Tout à coup il retrouva la parole et s'écria d'une voix tonnante :
«^'- Tu reverras ton père, Gertrude, je te le jure liir mon honneur, je te le jure I Tu le ve^ra^afiai
le ooîr ou jamais je ne reparaîtrai en ta prdsence. La jeune fille, pâle et tremblante , s'élança vers Ludovic ; elle le regarda avec une fiévreuse anxiété et joignant ses mains suppliantes :
— Ludovic, s'écria-t-elle, quel terrible serment ta fais-là. Ne peux-tu ménager ma douleur ; ne peux-tu la comprendre ? Je ne t'ai pas demandé ce serment. Maintenant il me faut perdre ou mon père ou toi... Tout est contre moi, tout jusqu'à mon bien-aimé. Oh ! mon Dieu, suis-je assez malheureuse ?
Le jeune homme écouta à peine ces paroles ; son regard était fixe et immobile , et, comme s'il se fût parlé à lui-même, il s'écria ;
— Oui, il le faut... Que le sang du traître rougisse mes mains ! Qu'il meure d'une mort cruelle, celui qui nous cause tant de chagrin I
11 tira son épée et en contempla la lame :
— Je t'avais vouée à mon pays, noble épée do mon père, ajouta-t-il... Le sang d'un perfide te souillera !
Tandis que Ludovic égaré prononçait ces paroles, Gertrude à demi -évanouie gisait sur un siège ; sa tête pâle, et défaillante, était renversée sur le dossier , et si des larmes abondantes n'eussent coulé sur ses joues on eût pu la croire morte.
l/i2 L'ANNÉE de:* y^iÊRViSlLLES
Le regard de Ludovic tomba enfin sur l'infortunée ieune fille. Il s'approcha vivement d'elle, prit une QQ ses mains dans les siennes et la contempla fixement sans prononcer un mot. Sa respiration était pénible et difficile. Sa poitrine s'élevait et s'abaissait convulsivement , et un rauque siËQement grondait dans sa gorge contractée. Oîi ! il souffrait horriblement l Poussé en sens divers par le sentiment refigieux , l'amour , le dévoùment à la patrie et la soif de la vengeance , il ne savait prendre de résolution : tous ces sentiments oppressait son cœur. Enfin, il pressa d'une étreinte fébrile la main de sa bien-aimée et s'écria :
— Gertrude ! Gertrude !
Elle jeta sur lui un triste et navrant regard et dit en soupirant :
— Laisse-moi mourir, Ludovic, laisse-moi moii^ rir!.. Mon père mis à la torture... toi, un assas^sin !.. Oh ! mon Dieu, il faut que je meure...
En ce moment une voiture s'arrêta à la porte. Les deux amants se regardèrent avec une indéfinissable expression, — Godmaert reviendrait-il ? Cette question rayonne de leurs yeux qui s'interrogent avec anxiété. Gertrude se lève ; elle penche la tête en avant ; les larmes sèchent sur ses joues.
L'ANNÉE DES MERVEILLES l'i3
La porte de la salle s'ouvre ; une personne entre à pas lents... et du sein de Gertrude et du sein de Ludovic s'échappa en même temps un cri de joie.
Quelle émouvante scène ! Un prêtre au fronl couronné de cheveux blancs est debout au milieu de la salle ; les deux infortunés jeunes gens enlacent chacun un bras à son cou, comme des naufragés qui s'attachent à un débris qui peut le^.. sauver ; leurs deux têtes s'appuient sur la poitrine du vieillard ; les larmes de joie invisibles coulent sur ses vêtements : pas un mot ne trouble le so» lennel silence... Le prêtre lève les yeux au ciel, il pose une main sur la tête de Ludovic et l'autre sur la tête de Gertrude ; il prie , il invoque la toute-puissante assistance de Dieu. Qu'il est beau dans son invocation le prêtre septuagénaire !
Bientôt le père Franciscus prit une main de chacun des jeunes gens et les écarta doucement.
Il les regarda tour à tour avec une tendre compassion et dit :
— Mes chers et malheureux enfants , je sais le coup terrible qui vous a frappés...
— 0 mon père , s'écria Gertrude , comme nous avons amèrement déploré votre absence; mais maintenant que vous êtes avec nous, l'espoir re-
ni L'ANNÉE DES MERVEILLES
vient dans notre cœur... C'est Dieu même qui vous envoie à nous dans cet affreux instant !
— J'ai appris à Saint-Bernard l'arrestation de votre père. Le père Franciscus pouvait-il vous laisser seuls dans d'aussi douloureuses circonstances? Non! j'ai obtenu la voiture de monseigneur l'Abbé et me suis rendu d'une traite chez le grand-juge,
— Ah ! dit Gertrude avec un soupir de soulagement.
— Encore un peu de patience, mes enfante. Le grand-juge est à Bruxelles et ne revient que vers le soir. Consolez-vous en attendant ; j'irai visiter Godmaert d'ici-là.
— Gertrude joignit les mains et s'écria d'une voix suppliante :
— 0 mon bon père, laissez-moi vous accompagner l
— C'est impossible, mon enfant; vous savez peut-être que l'ordre est donné que personne ne peut parler à Godmaert. Seul, je ne suis pas compris dans cette défense, parce que je suis son confesseur. Et maintenant faites-moi donner quelque nourriture, car je me sens très-affaibli par le V3ycgc et je suis encore à jeun. Dans ane heure
L'ANNÉE DES MERVEILLES iiS
j*irai trouver votre père et je resterai auprès de lui jusqu'au soir,
Gertrude contemplait le prêtre avec extase; elle se tenait immobile devant lui , les yeux remplis de larmes.
— Que vous êtes bon ! s'écria-t-elle. Mon père trouvera en vous un puissant consolateur. Les paroles de notre ange gardien à tous seront un baume pour ses douleurs.
A l'appel de Gertrude , Thérèse entra dans la salle et reçut de sa maîtresse l'ordre de préparer un bon déjeuner pour le vieux prêtre. Sur ces entrefaites, Ludovic s'approcha du père Franciscus et lui dit d'un ton suppliant.
— Mon père, je me suis rendu coupable d'un grand péché.
— Vous m'effrayez, mon fils !
— C'est affreux, mon père... j'ai voulu tremper mes mains dans le sang de mon prochain. J'ai voulu commettre un meurtre... par guet-apensl
Gertrude qui s-'était approchée d'eux, interrom« pit Ludovic.
— Oui, dit-elle, oui, mon bon père , Ludovic a voulu tuer Valdès... Valdès, qui a fait jeter mon père en pîison; cet Espagnol est un méchant homme 3,
— La vue de la désolation de Gertrude m'avait fait perdre la tête ! ajouta Ludovic.
— Mon fils, dit le prêtre avec sévérité , votre cœur est plein de passions mondaines. Prenez garde à vous ; car c'est par ces sentiments que le mauvais esprit cherche à vous perdre. Je vous ai dit mainte fois que vous êtes emporté et imprudent. Tuer ! mais comprenez-vous bien, mon fiis , ce que c'est que tuer? Pour satisfaire une vengeance personnelle, vous anéantissez une créature de Dieu , votre prochain que le Sauveur , par le plus sublime des préceptes, vous ordonne d'aimer comme vous-même ! Vous versez le sang d'un pécheur, vous le livrez au démon et vous le précipitez dans l'enfer, lui qui peut-être pourrait se réconcilier avec Dieu et avec vous, cor tous les crimes trouvent miséricorde devant le Seigneur...
Il se tut ; car Ludovic , frappé par sa parole , était affaissé et désolé , et le regard suppliant de Gertrude demandait grâce pour lui.
Le prêtre prit la main de Ludovic et, donnant à ses traits une expression plus douce , il reprit :
— La foi et le repentir vous sauveront, Ludovic espérez et remerciez le Seigneur de ce que votre péché n'ait pas été au delà d'une pensée coupable. Je vous aime toujours comme aupara-
vant ; vous êtes toujours mon fils bien-aimé... car votre cœur , tout passionné et tout emporté qu'il soit, n'est pas encore souillé par le vice...
En ce moment Thérèse vint annoncer que le déjeuner était servi dans la salle à manger. Le prêtre fit quelques pas pour sortir, mais Gertrudo le retint et lui dit :
— Père Franciscus, messire Ludovic m'a promis d'aller s'informer si je ne pourrais voir mon père avant le soir. Trouvez-vous bon qu'il fasse cette démarche ?
Le prêtre réfléchit un instant et répondit :
— Je ne pense pas qu'il réussisse, ma fille; cependant c'est possible.
Il se tourna vers Ludovic et lui dit :
— Allez, mon fils , les tentatives que vous allez faire, tout inutiles qu'elles seront probablement, adouciront un peu votre douleur. Mais, soyez prudent ; tout est en feu dans ces temps d'agitations... Pas de haine , pas de colère !
Ludovic prit congé et s'éloigna.
Le prêtre et Gertrude se dirigèrent vers la salle à manger.
Ludovic en quittant sa Gertrude s'achemina à grands pas vers la prison, et recourut à tous les moyens pour réussir à voir Godmaert; mais le
geôlier ne voulut pas y consentir. Le jeune homme snpplia, menaça, ofifrit des monceaux d'or, mais le tout en vain. Cependant , comme le geôlier, en dehors de ce qui touchait à sa charge, était un homme raisonnable et accommodant , il répondit à toutes les questions de Ludovic et lui apprit que Godmaert avait été soumis à la torture. Le jeune homme quitta la prison désespéré, et alla voir les Gueux que, deux jours auparavant, il avait rencontrés chez la mère Schrikkel. Tous étaient trèsaffectés, comme lui, de l'événement ; tous s'é'aient etforcés de parvenir jusqu'à Godmaert; mais aucun d'eux n'avait pu y réussir. Irrités comme ils l'étaient, ils ne voyaient pas d'autre moyeu de salut pour leur chef que de hâter l'insurrection. A cette fin , ils coururent chez leurs amis et mirent toui en œuvre pour décider les habitants de la ville à se révolter. Dans tous les carrefours stationnaient des groupes dans lesquels paraissait régner la même préoccupation fiévreuse. Dans toute la ville on criait : Vivent les Gueux ! et quand apparaissait un détachement de soldats le peuple s'enfuyait dans les rues avoisinantes en répétant le même cri avec une nouvelle énergie. Ludovic , en proie à une vive inquiétude, traversa les groupes surexcités, et, tout triste, gagna
lenfemPTît la demeure de Van Halen. Au pont de la porte des Vaches, un homme enveloppé d'un Taste manteau marcha droit à lui.
— Ludovic, dit-il, quelle nouvelle ?
— Oh! SchuermansI s'écria Ludovic, il paraît que vous aimez à parcourir les rues incognito.
— C'est juste, messire, et je sais pourquoi. Ne me nommez pas. Avez-vous vu Godmaert, Ludovic?
— Non, je ne puis l'approcher. 8avez-vous ce qu'il a ou à endurer.
— Oui, je le sais. Les scélérats! les buveurs de sang! ils s'imaginent qu'un Gueux n'oseiuit se venger I
— Ils lui ont presque arraché la vie!
— Savez-vous, messire, qui a fuit cela?
— Oui, Valdès.
— Dès que je l'ai su, je me suis mis en cnmpagne.... et maintenant i'atiaae est faiie. Vaides est mort.
— Mort?
— Tenez, Ludovic, voilà sa vie!
Et, tirant la main de son manteau, il lui montra son poignard teint de sang.
— Com prenez-vous maintenant, demanda-t il, pourquoi je cours les rues incognito?
Ludovic pâlit à la vue de ce sang à peine figé, et, comme il ne répondait pas, Schuerman s poursuivit :
— Son cadavre est encore au Guldenberg, et bientôt le meurtre sera connu. Je ne crois pas que personne m'ait vu; mais, pour toute sécurité, je vous quitte afin de me débarrasser de ce sang. A demain, Ludovic, à demain la formidable vengeance ! Regardez I
Et il lui montra les flots ondoyants de la multitude.
— Demain, dit Ludovic en soupirant tristement, demain, ô mon Dieu!
Il courba la tête en songeant avec eflroi à ce qui allait se passer.
— Où allez-vous? demanda Schucrmans.
— J'allais chez Van Halen pour m'assurer si, par son influence, je ne pourrais obtenir la permission de visiter Godmaert dans sa prison.
— Je crois que vous ne réussirez pas à voir Godmaert, Ludovic; car Van Halen n*a rien pu obtenir du prince d'Orange.
— Mais dites, Schuerman?. si j'allais moi-mêm(5 trouver le prince?
— Vous arriveriez trop tard, il vient de partir pour Bruxelles.
L'ÂNiNÉE DES MERVEILLES i5l
— Qne faire donc?
i— Je n'en sais rien, messire. Vous tenir prêt à chasser les Espagnols de la ville. Et puis n'oubliez pas que, cette nuit, il y a réunion chez la mère Schrikkel. On s'y occupera de l'arrestation de Godmaeit. Vous en serez, n'est-ce pas?
— Oui I
— Ainsi, au revoir!
Schuermans traversa la porte des Vaches et se dirigea vers le Kladorp où il demeurait.
Ludovic prit de côté, longea la place des Récol-ets et se rendit rue de l'Empereur.
Dès qu'il entra dans la bibliothèque et s'approcha de sa chère Gertrude, celle-ci lui sourit et s'écria :
— Ludovic, dois-je mettre mon capuchon?
— Non, Gertrude, répondit-il, on a été inexorable pour moi.
Un long soupir s'échappa des lèvres de la jeune
mie.
— Pourquoi désespères- tu, Gertrude? reprit Ludovic. Le père Franciscus ne nous a-t-il pas promis d'aller trouver ce soir le grand-juge? Il obtiendra plus facilement une autorisation pour nous, maintenant que Valdès est mort.
— Mort? s'écria la jeune fille en regardant
Ludovic avec l'angoisse de la terreur, mort?
— Oui ; mais tes crai ites sont sans fondement, Gertrude. Ce n'est pas Ludovic qui a versé son sang.
— Ah! s'écria la jeune fîUe avec joie et comme si son cœur était déchargé d'un poids formidable.
— Schuermans l'a assassiné avant que je l'aie ni rencontré ni vu; crois-moi, Gertrude I
— Ah I Valdès est mort! s'écria la jeune fille. Alors mon père va peut-être être mis en liberté.
Puis, honteuse de la joie qu'elle avait témoignée en apprenant la mort de Valdès, elle rougit tout à coup et dit d'un ton calme :
— Le père Franciscus est parti tout à l'heure pour la prison. Il est déjà près de mon père maintenant. J'attendrai son retour avec patience, Ludovic, car je sais que mon père est moins malheureux en ce moment. Le bon père saura lui donner des consolations, et s'il y a quelque chose à faire pour le sauver, qui a plus de pouvoir et de dévoûment que le père Franciscus '/
— Tu as raison, Gertrude, tranquillisons-nous et espérons dans la miséricorde du Seigueur.
Après un instant de silence, la jeune tille repiit :
— Mais, Ludovic, que se passe-t-il en ville? Qu'arrive-t-il? Tout à l'heure j'étais à lafeuélie et
j'ai vil passer dans la rue de nombreux groupes armés ; ils redisaient sans cesse ce cri ; Vivent les Gueux ! Se bat-on quelque part?
— Non, Gertrude, mais demain il y aura du sang versé : demain commenceront d'horribles profanations. Oli ! tu ne sais pas quelles affreuses nouvelles j'ai apprises....
— Quelles nouvelles, Ludovic?
— Epouvantables , Gertrude , épouvantables. Herman Stuyck, cet apostat, cet hérésiarque, prêche demain dans l'église de Notre-Dame.
— Comment? Que dis-tu, Ludovic? C'est impossible?
— Impossible î Qui l'en empêcherait? Hier, après un prêche dans lequel il a scandaleusement outragé Dieu et ses saints, il a annoncé qu'il prêcherait demain à neuf heures dans la cathédrale. Oh ! Gertrude, l'outrage et le blasphème retentiront dans le temple du Seigneur ; ces étrangers maudits oseront faire entendre leurs chants impies et révoltants devant l'autel, devant le corps de notre Sauveur...
Gertrude, toute saisie et comme foudroyée par cette révélation, attachait sur le jeune homme un regard fixe et elfrayé. Elle avait joint les mains et gardait le silence, bien que Ludovic lui-même,
épouvanté par ce qu'il venait de dire, eût cessé de parler. Bientôt il reprit :
— Et comme s'ils voulaient faire une gnerro plus sanglante à Notre-Seigneur Jésus-Christ , ils lancent leurs criminelles injures contre sa mère immaculée. Demain, oui demain, ils lui lanceront à la face les noms infernaux que le démon luimême leur a inspirés. Tu ne sais pas, Gertrudo, comment ils appellent la Vierge Marie?... Je ne te le dirai pas. J'aimerais mieux mourir que répéter ces paroles blasphématoires!
— Les scélérats, ne craignent-ils donc pas que le feu du ciel les dévore ? s'écria Gertrude avec indignation.
— Ils sont endurcis dans leur perversité. Ils abusent de la miséricorde du Dieu qu'ils insultent. Je ne sais quels crimes le jour de demain éclairera, mais j'ai peur... je suis inquiet... mon cœur est serré par l'anxiété...
— Qae peux-tu craindre qui soit pire que la profanation des églises? N'est-ce pas là un forfait monstrueux et qui crie vengeance au ciel?
— Oui, la pensée seule en fait frémir d'horreur; mais si les hérétiques réussissent dans leur tentative impie, ils ne s'en tiendront pas là. Ils détruiront les emblèmes de notre foi, ils briseront et 11-
L'ANNÉE DES MERVEILLES l55
vreront aux flammes les images de Dieu et des saints, et nous rechercherons en vain quoique chose qui soit pour nous un souvenir de noire religion.
Gertrude se leva, prit Ludovic par la main et le conduisit à la fenêtre. Elle montra du doigt le mur de la maison vis-à-vis, et dit :
— Vois, tes craintes ne sont pas sans fondement. Pendant ton absence de méchantes gens sont passés par ici; ils ont insulté et menacé la Sainte- Vierge : déjà une de ses mains est abattue. Ne vois-tu pas la marque rouge de la brique? Je ne veux pas, Ludovic, qu'ils outragent plus longtemps cette image; c'est nous qui l'avons placée là, et nous pouvons la reprendre.
— Il faut remettre cela jusqu'à la nuit, Gertrude; car enlever une image maintenaat, ce serait peutêtre donner le signal des profanations.
— Oh I Ludovic, pourvu qu'ils ne la brisent point. De mon berceau, alors que je ne pouvais encore distinguer ses formes, je lui souriais déjà. Et quand, dans mon enfance, ma mère m'a inspire la première pensée de Dieu, je me suis agenoul!: lée devant cette image. Je suis née sous sa proc tection, et ce serait pour moi un grand chagrin de ne plus la voir dans mes vieux jours.
— Ils ne la briseront pas, Gertrude, demain elle sera dans ta chambre.
Cet entretien se prolongea longtemps encore. Gertrude semblait un peu calmée par la présence de Ludovic et tous deux attendaient avec espoir le retour du père Franciscus.
Pendant que les deux jeunes gens cherchaient ainsi à se consoler mutuellement, il se passait une scène solennelle dans l'un des plus sombres cachots de la prison.
Ce cachot, d'étroites dimensions, avait reçu le nom de fosse aux assassins; creusé à une grande profondeur sous le sol et n'ayant aucune communication avec l'air extérieur, il y faisait humide et glacial; plus d'un criminel, après avoir été soumis à la torture, y avait rendu l'âme et terminé une vie coupable.
Dans un coin de ce lup:ubre caveau brûlait une petite lampe posée à terre sur une pierre; les rayons pâles et douteux de cette lampe n'éclairaient pas le cachot, mais permettaient de distinguer dans l'oînbre les objets qui s'y trouvaient: deux piliers avec des carcans de fer et des chaînes suspendues.
Godraaert était étendu sur un peu de paille au fond (ie ce sombre réduit; soy corps était enve-
loppé de linges ensanglantés ; sa lête reposait sur un dur coussin que le geôlier lui avait apporté par pitié. A côté de lui était agenouillée une forme humaine tenant une de ses mains. A l'habit qui se dessinait sur le mur et aux cheveux, blancs qui entouraient son crâne luisant, on eût pu reconnaître dans celte personne le père Franciscus.
Depuis longtemps le prêtre gardrit le silence et semblait attendre une réponse de Godmaert. Enfin, il dit d'une voix sourde et oppressée :
— Godmaert, mon frère, je vous le répète peut* être le Seigneur va-t-il vous rappeler de ce monde, peut-être allez-vous mourir. Vous paraîtrez devant le tribunal de Dieu I Oh 1 écoutez-moi, à cette heure terrible! Quitterez-vousla terre sans repentir, sans pardon?...
Godmaert tourna péniblement la tête de côté et répondit d'une voix lente, mais expressive :
— Non, non, mon père, je ne mourrai point. Je vivrai pour venger ma patrie et moi-même. Plus que jamais je déteste etje maudis leur nom... Leur sang coulera comme le mien a coulé...
— La âèvre vous égare, mon ami. De qui voulez-vous» donc vous venger?
— De qui? s'écria Godmaert comme hors de lui, de qui? De nos oppresseurs, de ceux qui font do
mon pays une boucherie, de ceux qui, à force de tourments arrachent l'âme du corps à des innocents comme moi, de ces misérables Espagnols qui croient pouvoir impunément fouler aux pieds la fleur de la noblesse des Pays-Bas.
— Mon fils, mon fils, vous vous êtes laissé séduire par les ennemis de notre religion et par votre propre orgueil. Calmez-vous, reprenez votre sang-froid, et vous reconnaîtrez combien vous avez été trompé.
— Je sais, mon père qu'il est de votre devoir de m'engager au pardon et à la clémence ; aussi vous suis-je reconnaissant de votre sollicitude pour moi ; mais rien ne peut me faire changer d'idée. Je suis convaincu que mon pays est opprimé, qu'on cherche à nous river des fers peu à peu, et dussé-je être remis à la torture, dussé-je mourir au milieu des supplices, jusqu'à l'heure de la mort je maudirais encore ces Espagnols exécrés !
Le prêtre découragé laissa retomber la main de Godmaert, et leva les bras au ciel :
— Eiaspbème ! s*écria-t-il, vous maudissez votre prochain ! vous maudissez l'innocent !
— L'innocent! répéta douloureusement Godmaert, Valdès est-il donc innocent aussi?
— Non, celui-là pèche devant le Seigneur, God-
maert. Mais n'y a-t-il pas parmi nos propres frères, n*y a-t-il pas parmi nous, Belges, des hommes qua leurs passions poussent au mal? Et pour le crimo d'un seul vous les maudiriez tous ! Oh ! je ne croyais pas, mon ami, trouver votre cœur si endurci !
Comme si Godmaert trouvait l'argument du prêtre concluant tout en ayant de la répugnance à s'y rendre, il n'y répondit point, et s'écria avec enthousiasme :
— Sur cette couche san£?lante, à la fin de ma vie, je reste fidèle à la devise de mes ancêtres. Ils combattirent toujours les dominateurs étrangers, et s'écriaient alors, comme moi aujourd'hui : — Tout, tout pour la patrie !
— Vous avez oublié la devise de vos pères, Godmaert. Ils criaient : a Tout pour Dieu et pour la patrie ! n
— C'est vrai, mon père, c'était là leur devise, et... c'est... aussi...
La voix de Godmaert qui jusque-là n'avait pas manqué d'énergie , mourut tout à coup sur ses lèvres; il porta avec angoisse la main sur son cœur et un douloureux soupir s'échappa de sa pmtrine.
— Omon Dieu, quelle horrible souffrance! balbutia-t-il... H y a quelque chose de brisé dans mon
cœur... Frauciscus... mon bon père! Ah! c'est fini... je me sens revivre... la douleur est passée!
— Oh! pour l'araour de Dieu, s'écria le prêtre d'une voix suppliante, reniez votre haine, abjurez votre vengeance !
— Mon heure n'est pas encore venue, mon père. Je le sens. Epargnez-moi donc dans mes douleurs le chagrin de devoir contredire vos affectueuses paroles. La haine que je porte aux ennemis de mon pays est immortelle et implacable.
— Ainsi, Godmaert, ma parole est impuissante sur votre âme?M'écouterez-\ousdu moins jusqu'à la fin? Je vais faire parler les faits. Recherchons ensemble les raisons mal fondées de votre haine. Soyez juste et sévère envers vous-même et avouez votre erreur... Écoutez-moi... Rappelez-vous le jour triste et solennel où l'empereur Charles, votre bienfaiteur et la gloire de la patrie, abdiqua la couronne. C'était à Bruxelles; vous y étiez, et vous avez entendu comme moi ces paroles tomber de son auguste bouche : « Mes sujets des Pays-Bas, que la paix soit parmi vous! Restez unis, et monirez vis-à-vis des lois l'obéissance qu'on leur doit. Mais surtout, si vous voulez être heureux, écartez les hérésies de votre pays, et si vous vous apercevez que la mauvaise semence commence à y
Jeter racine, arracbez-la, détruisez-la, car elle déchirerait votre patrie. » Vous et bien d'autres avez entendu ces paroles, Godmaert. Vous et le? auti es les avez ratifiées par des larmes d'émotion. Hélas I combien tôt ces salutaires conseils ont été oubliés! L'empereur était à peine parti que, mû par d'ambitieux désirs, vous vous êtes réunis, vous avez assailli la Gouvernante de demandes qui ne pouvaient favoriser que l'hérésie, et sur le refus opposa* à ces demandes, vous vous êtes écrié que. le pays était opprimé; toutes les mesures qui ont été prises pour empêcher la propagation d'une nouvelle doctrine, vous les avez maudites, vous les avez combattues comme des actes de despotisme. Vous avez soulevé le peuple contre ses souverains; vous avez crié qu'on voulait établir l'inquisition dans les Pays-Bas, et c'était faux, vous le saviez. Vous a\ez quahfié d'inquisition espagnole la torture qui, de temps immémorial et sous tous les gouvernements, existait dans les Pays- Pas : vous avez trompé vos compatriotes. Vous leur avez fait croire qu'on voulait réduire à néant leurs libertés, parce qu'on refusait d'accueillir la demande de libertés nouvelles et dangereuses. Vous vous êtes ligué avec des nobles ambitieux et vous avez osé demander la hberté de religion dans les Pays-Bas.
La liberté de religion dans un pays où tous ont la même foil Que signifie cela? C'était un appel que vous adressiez aux hérétiques de France el d'Allemagne! Ils sont venus, ces émissaires du démon; ils ont fait trembler sur ses fondements l'antique foi de la Belgique; ils ont porté la bâche avec rage sur ces colonnes de la véritable Eglise, et c'est vous, Godmaert, vous et les vôtres, qui leur avez mis la hache en main. Et vous appelez cela aimer et délivrer sa patrie I La religion de vos pères est-elle donc pour vous une tyrannie? Mettez- /ous votre gloire à combattre les défenseurs de l'Eglise en péril? Êtes-vous assez coupable et assez impie pour venir en aide, en connaissance de cause, aux ennemis de votre foi? Oh! dites-moi que vous vous repentez de cette grande faute; demandez grâce au Seigneur que vous avez irrité... Parlez, Godmaert; oh! répondez-moi, que j'entende de la bouche du frère que j'aime tout l'aveu de son erreur!...
Le prêtre se tut ; mais au même instant, un cri terrible s'échappa de sa poitrine et alla frapper la voûte du cachot, et il se pencha avec une mortelle anxiété sur le corps de son ami. Godmaert gisait pâle et inanimé sur sa paille; ses mains, convulsivement jointes, reposaient sur son cœur.
Tout tremblant et tout effrayé, le prêtre s'assit à côté de Godmaert, passa la main sous /a tête de celui-ci et la souleva jusqu'à ce que la lueur de la lampe tombât sur ses traits.
— Mort! mort! s'écria-t-il au comble du désespoir en baignant de larmes les joues pâles et glacées de Godmaert. Mort! toi, mon meilleur ami, mon itère I Et je n'ai pu te sauver! Que le miséricordieux Jésus ait pitié de ton âme I
H laissa retomber la tête du Gueux, leva les mains au ciel et adressa à Dieu une longue prière. Tout à coup, il fut troublé dans sa pieuse oraison par un soupir qui semblait sortir des lèvres do Godmaert. Le prêtre tressaillit, se pencha vivement sur la tête du patient et contempla son visage avec anxiété: l'œil fixe, la poitrine haletante, il regardait les yeux fermés de son ami, mais rien no venait réahser son espoir.
Tout à coup, ô joieî les mains de Godmaert se dénouèrent; ses yeux s'ouvrirent et son regard égaré tomba sur le prêtre incliné au-dessus de lui. Bientôt il souleva lentement un bras, le passa au cou du père Franciscus, dont il attira la tête jusqu'à ses lèvres glacées dont il efiÛeura les joues du prêtre. Ce baiser remplit d'une joie immense le cœur du père Franciscus; il lui sembla que God-
maert, encore privé de la parole, voulait exprimer par là son repentir, et que l'âme de son ami était ravie au mauvais esprit.
Mais, peu d'instants après, Godmaert, comme la première fois, revint tout à fait à la vie. Sa première parole fut :
— Mon bon père!
— Pauvre Godmaert ! répondit le prêtre en pleurant, avez-vous pu entendre ce que je vous ai dit? Ma voix est-elle allée jusqu'à votre cœur?
— J'ai tout entendu, mon père. J'ai failli et je demande pardon à Dieu.
Le prêtre s'élança vers lui avec un cri de joie et saisit entre ses deux mains la tête de Godmaert.
— Sauvé! sauvé! s'écria-t-il. Godmaert, mon frère bien-aimé, maintenant vous pouvez mourir
' si Dieu vous a appelé à lui. Votre vie était pure de toute autre faute. Votre âme peut maintenant paraître avec confiance devant son juge... et espérons, mon ami, que nous nous reverrons un jour dans le sein de Dieu! Je vous suivrai bientôt, car ma vie touche à son terme. Là, délivrés des souffrances terrestres, nous continuerons de nous aimer; nous louerons ensemble le Seigneur et serons réunis pour l'éternité...
Tout en évoquant ces célestes perspectives, le
prêtre remarquait avec joie que sonami reprenait de plus en plus de forces et revenait enfin à l'état dans lequel il l'avait trouvé à son arrivée. Ils s'entretinrent alors de Gertrude et de Ludovic. Godmaert recevait avec uji cœur soumis les exhortations du prêtre. Les souffrances qu'il avait endurées et qui deux fois avaient mis sa vie en danger le quittèrent comme si la dernière crise l'en avait délivré, mais son corps était encore engourdi et tous ses membres comme paralysés.
Au bout de quelques heures, le prêtre se leva et frappa à plusieurs reprises sur la porte du cachot que le geôlier ne tarda pas à ouvrir.
— Quelle heure est-il? demanda le père Franciscus.
— Près de neuf heures du soir , répondit le geôlier.
— > Ne pourriez-vous faire venir quelqu'un auprès de ce prisonnier? Il est très-mal, et je dois le quitter.
— Oui, mon père, je vais appeler mon domestique.
Le geôlier sortit et referma la porte.
— Ayez du courage, mon ami, dit le prêtre à Godmaert. Je me rends auprès du grand-juge, qui doit être de retour de Bruxelles. J'essaierai d'ob-
166 E'ANNÉË DES MERVEILLES
tenir quelque adoucissement à votre position, et, dans une heure, je reviendrai avec vos enfants. Le grand-juge m'accordera au moins cette dernière faveur.
Godmaert leva la main comme pour demander celle du prêtre, la saisit et la serrant affectueusement:
— Allez, dit-il, allez, ange de consolation; que mes prières et la bénédiction du Dieu que vous servez vous accompagnent !
Le geôlier revint avec son aide, et le prêtre quitta la prison pour aller trouver le grand-
Il fut bien reçu par ce magistrat, mais ne put en obtenir que la permission de conduire Gertrude et Ludovic auprès de Godmaert. Il se rendit en toute hâte à la rue de l'Empereur pour y prendre ses enfants affligés.
Depuis longtemps déjà ceux-ci l'attendaient, le cœur palpitant, à la porte de la maison. Dès que le prêtre apparut, ils le saluèrent d'un joyeux cri de bienvenue et le suivirent précipitamment dana la galle.
— Eh bien, bon père Franciscus, demanda Gertrude, quelle nouvelle nous apportez- vous î
Elle tremblait en faisant cette question, bien que
L'AiNNÉE DES MERVEILLES 167
l'expression calme de la physionomie du prêtre lui parût d'un bon augure.
— Mes enfants, dil-il, le Seigneur a étendu sa main sur votre père qui a eu à endurer d'horribles souffrances; mais réjouissez- vous, il guérira, nous pouvons l'espérer.
Des larmes jaillirent des yeux de Gertrude.
— Oh! s'écria la jeune iSlle avec angoisse, vous me cachez quelque chose; vous n'osez m'annoncer une fatale nouvelle!
— Calmi z-vous, calmez-vous, mon enfant, reprit le prêtre; ne vous créez pas vous-même de nouveaux tourments. Votre père vit; vous pouvez l'aller voir et le consoler; je suis venu vous prendre.
Un changement soudain se produisit sur le visage de la jeune fille. La joie rayonna au milieu de ses larmes; elle s'élança, saisit son capuchon, le jeta sur sa tête, et s'écria :
— Allons vite, je suis prête!
Le prêtre ne quittait pas le siège sur lequel il s'était assis.
— Mes enfants, dit-il, accordez-moi un instant de repos. Mes soixante-dix ans ne me permettent plus de méconnaître comme jadis la voix de mon corps aiiaibii... J'ai faim et soif.
lf)8 L'ANxNÉE DES MERVEILLES
Gerlrude jeta loin d'elle son capiiclion, tout effrayée de la pâleur du visage du piètre.
— Pardonnez-moi, mon bon père, dit-elle; je le vois, vous êtes fatigué, épuisé... Reposez-vous et restaurez- vous... je contiendrai mon impatience.
Elle quitta vivement la chambre et revint bientôt avec Tliérèse qui servit à manger et a boire au prêtre.
Pendant ce temps, Gertrude achevait sa toilette; elle faisait mieux disposer son capuchon par Thérèse, et elle attendit en silence que le père Franciscus se levât et dît à elle et à Ludovic :
— Venez maintenant, mes enfants, et comprimez votre tristesse. N'ajoutez pas aux souffrances de voire père par le spectacle de votre propre douleur.
Ils quittèrent leur demeure, et, à travers les rues sombres de la ville, gagnèrent silencieusement la prison. Au moment où ils y arrivaient, la lune se dégagea des nuages et illumina d'une morne clarté la façade du triste bâtiment. A la vue de ces hauts murs et de ces barreaux de fer, le cœur de Gertrude se serra et elle s'arrêta tout à coup sans faire un pas de plus.
Le prêtre frappa; une tête parut au guichet, et la porte s'ouvrit en criant sur ses gonds.
Quelle terreur et quelles angoisses n'eut pas à endurer îa pauvre Gertrude en traversant ces couloirs sombres et glacés. De temps en temps elle entendait un bruit de chaînes ou les gémissements d'un prisonnier et, chaque fois, elle se croyait devant le cachot de son père.
Enfin le geôlier s'arrêta devant une lourde porte toute gai nie de plaques de fer, et il en fît tourner trois fois la clef.
Le cœur de la jeune fille désolée battit violemment et des larmes mouillèrent ses joues, bien que la porte ne fût pas encore ouverte.
— Mon père, s'écria-t-elle, me voici; c'est moi, votre enfant, votre chère Gertrude !
Un pénible soupir répondit à sa voix.
Ludovic, qui comprit que la vue de son père no pouvait que redoubler son chagrin, s'eûbiça de la calmer; mais la jeune fille, transportée, tira précipitamment les verrous, et ouvrit elle-même le chemin.
La porte céda. — En entrant, ih n'aperçurent que les formes indécises d'un corps humain; car, comme le prisonnier se trouvait loin de l'entrée, la lampe du geôlier ne pouvait envoyer ses rayons jusqu'c» lui.
Tandis que le prêtre et Ludovic étaient encore
debout à l'entrée, Gertrude arracha la lampe des mains du geôlier et tomba à genoux en sanglotant à côté de son père.
— Ma chère enfant, dit-il en soupirant. Dieu m'a exaucé, je te revois I
— Mon père, mon pauvre père ! s'écria-t-elle en fondant en larmes, que vous a-t-on fait que vous ne puissiez m'embrasser ?
— Ma fille bien-aimée I dit-il d'une voix faible. ^ Il s'efforça d'élever les bras jusqu'à elle, mais
ils ne purent atteindre cette hauteur et retombèrent impuissants sur la paille. Les larmes brillantes de Gertrude baignaient les joues du vieillard. Elle ne parlait plus, des soupirs et des sanglots soulevaient sa poitrine oppressée. Ses mains parcouraient avec une affectueuse soUicitude les membres glacés de son père.
— Ludovic ! Ludovic I s'écria-l-elle, approche et vois. On a cruellement torturé mon père.
Et elle lui montra les linges ensanglantés qui enveloppaient le corps de Godmaert.
— Ali ! tu es là aussi, Ludovic, dit celui-ci. Tu vois ce qu'ils ont fait à mes cheveux blancs ! Et il tourna péniblement la tête. — Tu vois?
Le jeune homme leva les c^uains au ciel,
— Seigneur, s'écria-t-il, vos cheveux sont teints de sang t
— Ludovic, soulève-moi un peu! dit Godmaert.
La jeune fille s'élança vivement et passant avec précaution ses bras sous le corps de son père, elle le souleva de dessus la paille jusqu'à ce qu'il fût assis sur le coussin.
— Viens, ma fille bien-aimée, dit-il, viens que je te donne le baiser d'adieu, car peut-être Dieu va-t-il me rappeler à lui.
— Mon père, ô mon père chéri I s'écria la jeune fille au désespoir, oh I ne croyez donc pas cela ! Je vous ranimerai, je réchaufferai vos membres glacés par mon amour et par mes soins, et Dieu vous permettra de passer encore de longs jours avec nous. Oh I ne mourez pas ! ne mourez pas, car je ne vous survivrais pas un instant ! Je ne puis rester ici-bas sans vous, mon père; reprenez donc courage !
Et elle le couvrait de baisers en gémissant ; on eût dit qu'elle était folle.
Ludovic s'était retiré en arrière. Il ne pouvait supporter cette triste scène ; il pleurait en silence et ne trouvait même point de paroles pour consoler la jeune fille éplorée.
Le prêtre s'était agenouillé dans un coin du cachot et priait les mains jointes.
— Où es-tu , Ludovic ? demanda Godmaert. Ah I te voilà ! ajouta-t-il en apercevant le jeune homme en pleurs. Écoute, Ludovic, mes jours sont comptés et je serai bientôt auprès de mes pères, car ma respiration devient courte et mes membres s'engoardissent. Gertrude, résigne-toi, ma fille. Que la volonté de Dieu soit faite I Le mourant que Dieu rappelle à lui ne peut se soustraire à son sort. Ludovic, ils m'ont cruellement torturé ! Mon sang s'est écoulé de toutes les parties de mon corps.
— Valdès est mort î s'écria la jeune fille, et vous, mon père, vous vivez encore et vous ne mourrez point. Je ne vous quitte pas ; mes baisers vous préserveront des glaces de la mort. Vous, mourir! vous, mon père! non! n'est-ce pas, Ludovic ? Parle donc ! N'est-ce pas que mon père ne mourra pas ? Oh I quel mot cruel, la mort ! Et tu ne me réponds pas, cruel Ludovic ? Mon pèro peut-il mourir, dis ?
— Non, non, dil Ludovic en sanglotant
— Entendez-vous, mon père ? s'écrit Gertrude, Ludovic dit aussi que vous ne pouvez mourir.
Elle étreignit fortement le vieillard sur son sein.
— Jeune homme, dit Godmaert, peut-êtr« mes craintes ne sont-elles pas fondées.
Gertrude le regarda fixement avec anxiété.....
— Peut-être, reprit le vieillard, me retrouveraije encore avec vous dans la bibliothèque; mais, comme eela me semble fort douteux, je veux, avant que vous me quittiez, faire de toi le protecteur de ma fille. Approche, que je te bénisse I
Ludovic s'inclina à côté de Gertrude agenouillée. Le prêtre, témoin de cette scène religieuse et solennelle, adressa au Seigneur une prière plus fervente encore, en le suppliant de reposer ses regards sur ces infortunés. Les extrémités du cachot étaient dans l'obscurité, car la faible lueur de la lampe ne pouvaient y atteindre. Ses pâles rayons tombaient sur le pâle visage du vieillard et sur les joues humides de ses enfants. Ceux-ci, agenouillés devant leur père, attendaient sa bénédiction avec un douloureux respect; lui, les mains étendues sur leur tête, implorait Dieu pour eux.
— Ludovic, dit-il, je te donne ma Gerlrude en récompense de ton amour pour elle et du généreux dévoûment à la patrie qui consume ton cœur Gertrude, sois fidèle à ton époux, sois douce et aimante pour lui. Je prie le Tout-Puissant qu'il joigne sa sainte bénédiction à la mienne, et qu*il
io.
m L'ANNÉE DES MERVEILLES
VOUS fasse à tous deux un sort meilleur. Ludovic, mon fils, je vais te dire une chose qui remplira de joie ton cœur... Écoute-moi bien!... Je t'ai forcé de prendre le nom de Gueux; je t'ai fait t'associer, malgré toi, avec des hommes dont les sentiments n'étaientpas les tiens. Tum'as obéi, bien qu'au fond du cœur tu maudisse l'œuvre à laquelle je te faisais coopérer... Mais, sur le bord de la tombe, le bandeau est tombé de mes yeux; je croyais que nous défendions notre patrie, et, hélas ! nous défendons et nous protégeons les hérétiques et les ennemis de l'Église. A dater de cet instant, Ludovic, je révoque tous les ordres que j'ai pu te donner quant à l'insurrection. Peut-être est-il temps encore de sauver d'une chute profonde la foi, que nous avons mis en péril. Suis désormais l'inspiration de ton àme pieuse et loyale !
Le jeune homme se répandit en remerciments et demanda enfin :
— Mais, Godmaert, comment empêcher le? conséquences de notre propre entreprise î Nos associés veulent commencer le mouvement dès demain; ils se réunissent à minuit dans ce but.
— Demain? Oh I cela ne se peut!... C'est demain qu'Herman Stuyck veut prêcher dans ia cathédrale... L'insurrection pourrait faire réussir
l'hérétique dans sa damnable entreprise. Ne manque pas, mon fils, de te rendre à la réuninn. Faisleur comprendre que la révolution doit être relardée, qu'ils mettraient vraiment la religion en péril... Je sais que ton cœur t'inspirera en celte cil constance. Et maintenant, levez-vous, mes enfants. Je me sens étonnamment réconforté par votre présence. Il me semble, ma bien-aimée Gertrude, que ta filiale étreinte a réchaufTé mon corps glacé.
— Mon père chéri, s'écria Gertrude, vous guérirez, certainement vous guérirez ! Si vous vous trouviez avec nous là-bas, à la maison, comme vous seriez vite rétabli. Ici vous êtes engourdi par le froid; vous gisez sur le sol nu... Votre fille n'est pas toujours auprès de vous pour veiller sur vous, pour vous soigner; — son amour et ses consolalions vous manquent. — Pauvre malheureux père I
Et elle étreignit le vieillard sur son seio comme si elle voulait Ty réchauffer.
— Geôlier, s'écria Ludovic, je vous donne cent couronnes si vous nous laissez emmener ce prisonnier.
— Non, messire, répondit le geôlier, je n'y consentirai pour rien au monde,
— Cinq cents,., mille!.,.
— Non, en vérité je ne le dois et je ne le puis. Vendrais-je ma vie pour de l'or?
— Je vous fais don, par écrit, de ma terre de Berchera. Demandez davantage, demandez-moi tout, si vous laissez sortir Godmaert.
— Non, messire, combien que vos promesses puissent me tenter, elles ne peuvent cependant cnlrer en balance avec ma vie... Puis-je risquer celle-ci.
— Oh oui ! dit Gertrude, faites-le... vous serez riche. Vous ne voulez donc jamais faire une bonne action ? Pourquoi ne voulez-vous pas mettre mon père en liberté? N'a-t-il pas encore assez souffert, dites? — Tenez, voilà le coUier de ma mère ! Et puis quel mal mon père vous a-t-il fait? "Vous ne lui en
voulez pas, vous! Laissez-le partir avec nous
Alors il pourra se reposer, se remettre Vous
souriez ? oh ! c'est mal I Pouvez-vous sourire devant un aussi triste spectacle ?
— Je ne puis oublier mon devoir plus longtemps, ma no!. le demoiselle. Je vous ai permis de consoler votre père pendant quelque temps, contentezvous de cela. Il est près de minuit : encore quelques instants !...
Gertrude courut à son père et, soutenue par Ludovic, elle prodii^ua ses caresses au vieillard
jusqu'à ce que la cloche de Boigerhout retentît douze fois sous le marteau. Ludovic écnar.gea quelques mots avec le prêtre.
— Gertrude, s'écria-t-il avec joie, le père Franciscus reste avec ton père.
La jeune fille affligée baisa la main du prêtre en signe de gratitude.
— Calmez-vous, ma ûile, dit le religieux en retirant sa main, regagnez tranquillement le logis. Confiez-vous en celui qui sait procurer aux malheureux joie et consolation. Priez Dieu, ma fille, et ne pleurez plus.
Gertrude, malgré ses supplications, dut enfin se résign.er à sortir du cachot. Après avoir donné un dernier et long baiser à son père, elle le pressa encore une fois sur son sein et partit avec le jeune homme, qui était tout pensif et tout rêveur.
Dès qu'il eut reconduit sa bien-aimée jusque chez elle et l'eut confiée à Thérèse, il demanda la permission de se rendre à la réunion des Gueos, et s*éloigna.
Il était ane heure après minuit. Bien qu*îl régnât une profonde obscurité dans certaines rues parce que les lampes des images avaient déjà consumé leur huile, cependant Anvers n'était pas aussi calme qu'il Test d'ordinaire à cette heure. Il planait sur la ville entière comme un nuage de bruits conTas' et indistincts qui, semblables à la voix lointaine de la mer en furie, remplissaient l'air d'un murmure sourd et lugubre. Sur lequel se détachaient les aboiements des chiens, le cri monotone des veilleurs de nuit, et le pas retentissant des patrouilles; enfin des hommes qui se glissaient mystérieusement le long des maisons, tels étaient
L»ANNÉE DEb lûERVEILLES 170
les signes précurseurs de la révolution imminent©* Les Gueux réunis à cette heure chez la mère Schrikkel étaient en si grand nombre que la salle pouvait à peine les contenir. Tous paraissaient en proie à une vive animation; on n'entendait que jurons et imprécations.
La table, couverte comme d'habitude de poignards, de pots et de verres, occupait le centre de la salle, mais comme il n'y avait pas place pour tous autour, on avait transporté la plus grande partie des sièges dans une autre pièce. Les Gueux se tenaient debout et confondus. Ils n'avaient pas déposé leurs manteaux de sorte qu'on ne pouvait voir les poignards suspendus sur leur poitrine.
Ils continuèrent à crier et à maugréer ainsi, jusqu'à l'entrée de l'un des conjurés.
— Eh bien l s'écrièrent plusieurs voix, qu'avezvous appris, Houtappel? Qu'est-il advenu de Godmaert ?
— Vous ne me cro-iriez pas, répondit le nouveauvenu d'une voix indignée, vous ne me croiriez pas si je pouvais vous dire la vérité tout entière. Le bourreau lui-même semblait révolté en me faisant son horrible récit... mon cœur en frémit encore. c
— Parle donc! dit vivement Schuerman», disnous ce que tu sais?...
— Ils ont lacéré la chair du noble Godmaert comme des bêtes féroces. Ils l'ont mis à la torture, ont fait couler son sang par mille blessures et soumis ses membres à la violente traction des cordes; enfin ils lui ont fait endurer les plus affreux tourments... Et pourquoi? parce que Godmaert, comme nous tous, est un ardent ami de la patrie.
Tous les Gueux écoulaient, les poings crispes, les dents convulsivement serrées, mais aucun ne disait mot :
— Oui, mes frères, reprit Houtappel, voilà comment ils ont traité notre vénérable cbef; ils l'ont torturé de toutes façons, puis lorsqu'il était à demi mort ils l'ont jeté comme un chien sur une poignée de paille — Ce crime infâme demeure ra-t-il impuni?
— Vengeance 1 vengeance ! s'écria-t-on de toutes parts.
Une tumultueuse agitation s'empara de l'assemblée. Les poignards scintillèrent sous la lueur de la lampe, les rapières sortirent bruyamment du fourreau; on eût dit qu'une lutte meurtrière allait s'engager. Mais telle n'était pas la cause de l'émotion générale ; un juste sentiment de colère et la soif de la vengeance avaient fait prendre les armes machinalement à tous les assistants.
L'ANNÉE DES MERVEILLES Ui
— Chiens d'Espagnols! s'écria Schuermans farieiix.
Il tomba à genoux en proie à une sorte d'extase, et levant vers le ciel sa main droite armée du poignard, il s'écria :
— Je jure par le Dieu de mes pères, par le Dieu qui m'entend, que je percerai de la lame de ce poignard le sem des Espagnols; que je dévoue ma vie à la patrie et à la vengeance et que je ne descendrai dans la tombe que couvert du sang de nos ennemis !
On comprend facilement Texaltation qui saisit les Gueux en entendant ces paroles.^es malédic" lions et les cris de rage ébranlèrent la voule de la salle. Mais ce tumulte fit soudain place au plus profond silence et les Gueux se tournèrent en même temps vers la porte en s'écriant :
— Ah! voilà Ludovic de Halniale !
Le jeune homme sahia l'assemblée et s'approcha de la table avec l'intention de prendre la parole; mais avant qu'il ne pût dire un mol, Houluppei lui adressa cette question.
— Eh bien, Ludovic, vous avez vu Godiiiaert; son coq3S n'a-t-il pas été martyrisé et n'esl-il pas couvert de sanglantes blessures?
*— Oui, répondit le jeune liomme, il a é\é mis à
la torture et est couvert de sanglantes blessures. P»tais,Messires,poursuivit-il, quel est votre dessein? Persistez-vous dans l'intention de commencer demain h révolution?
— Oui, oui ! crièrent toutes les voix. Houtappel fit un pas en avant et s'écria avec
exaltation:
— Demain pas un seul Espagnol, pas un seul partisan de l'étranger ne sera en vie. Leur sang aura coulé en expiation des outrages faits à la patrie et des souffrances de Godmaert. C'est décidé !... Nous ne sommes réunis ici que pour conférer sur les moyens d'exécution,
— Eh bien, messires, s'écria Ludovic d'une voix forte, je suis venu ici pour vous dire que je ne serai point des vôtres. Et pour que vous ne m'accusiez pas de trahison, je vous déclare à tous que je combattrai avec les Espagnols partout où ils combattront les hérétiques.
Ces mots causèrent parmi les Gueux une profonde stupéfaction; mamte physionomie s'assombrit, et les cris : Lâche ! Traître ! furent lancés au jeune gentilhonmie. Van Halen seul, paraissait calme. <■
— Lâche ! répéta Ludovic. Il faut du courage, messires, pour venir affronter vos injures et braver
votre vengeance. Mais c'est l'amour de la patrie qui m'inspire...
— Votre patrie? s'écria un Guaux avec un dédain ironique. Dites plutôt que vous avez peur d'aller en enfer, jeune homme. C'est votre mère qui vous a inspiré, sans doute, ce bel amour de la patiie !
Quelques rires accueillirent ces paroles. Des bouffées de rougeur montèrent au visage de Ludovic; il était facile de voir combien cette raillerie l'avait blessé profondément, et cela, d'autant plus peut-être que le nom de sa mère morte y était mêlé. Mais il se ressouvint bientôt du but qu'il s'était proposé et se calma un peu. D'une voix dans laquelle perçait encore un amer ressentiment, il dit :
— Oui, j'aime ma patrie, — mais non pas comme vous qui voulez la sacrifier à un sentiment de haine ; non pas comme vous qui voulez livrer votre patrie à d'affreux déchirements et l'inonder de sang au profit de l'hérésie, — de l'hérésie seule, entendez-vous? Et vous ne vous trompez pas, c'est bien ma mère qui m'a inspiré ce sentiment...
— Ludovic, s'écria Schuermans, pourquoi penéez-vous que nous soyons disposés à appuj^er les hérétiques?
— Pourquoi? N'êtes-vous pas allés chaque jour au prêche d'Herman Siuyck?N'avez-vous pas engagé le peuple à s'y rendre en armes? N'avezvous pas paralysé par votre opposition les ordres de la Gouvernante et les mesures prises par le commandant de la ville? Sous la protection de qui les hérétiques insultent-ils notre religion? Sous la protection de qui persévèrent-ils dans leurs criminelles entreprises? Sous la vôtre, messire. Je ne comprends pas ainsi l'amour de la patrie. Quant à moi, j'estime que la rehgion fait partie de l'héritage que nous ont légué nos pères, et qu'aussi bien que la Uberté, elle est le patrimoine inaliénable de notre sol natal. Je suis convaincu que notre antique foi doit être le soutien et le palladium des Pays-Bas, et quiconque pense autrement, est un ennemi pour moi !
Quelques Gueux entendirent ces paroles, étonnés et muets ; mais la plupart les acccueillirent par des grincements de dents et des marques de méprisante réprobation.
— Le vent a tourné bien vite ! s'écria Van der Voorfc; hier Gueux! aujourd'hui papiste!
— Non, non, s'écria Ludovic, je n'ai jamais changé. J'ai juré de me liguer avec vous contre les Espagnols; c'était sous la condition qu'on
n'exigerait de moi rien qui portât atteinte à la religion, et je n'eusse pas fait ce serment qui, depuis lors, a si lourdement pesé sur ma conscience, si ce n'eût été pour condescendre au vœu de Godmaert. C'est vous, messires, qui avez changé ; vous avez renié la foi de vos ancêtres pour vous attacher à une doctrine nouvelle.
— C'est faux 1 dit Van Halen en l'interrompant. Je suis fidèle à la religion.
— Que ferez-vous donc demain? demanda Ludovic.
— Demain, répondit Van Halen en serrant la main de Ludovic, demain je serai à côté de vous, et je combattrai avec vous les hérétiques.
Un cri général d'indignation s*éleva dans l'assemblée.
— Encore un lâche 1 encore un traître ! Hors d'ici les fanatiques ! A bas les partisans de l'Espagne ! A la porte !
La surexcitation était générale. Les poignards apparurent, et l'on allait mettre à exécution la menace d'expulsion, lorsque la mère Schrikkel s'élança dans la salle en proie à une vive inquiétude et en levant les bras au ciel :
— Vite, vite, messires, sauvez-vous I au grenier, dans la gouttière, — à la cave, — la garde est là,
— la maison est cernée par des hommes armés. Vhe, vite!
Les Gueux lancèrent un regard flamboyant à Ludovic, comme s'ils l'accusaient de les avoir vraiment trahis; aucun d'eux ne fit ce que la mère Schrikkel venait de leur conseiller avec tant d'instance. Au contraire, ils se formèrent tous en demicercle, préparèrent leurs pistolets, tirèrent épées et poignards, et attendirent fermement décidés à se défendre courageusement.
La porte de la salle s'ouvrit, et l'on vit entrer mi homme d'une stature et d'une force extraordinaires. D'épaisses moustaches couvraient ses lèvres et des armes de toute espèce étaient suspendues à sa ceinture.
— Wolfangh! s'écrièrent les Gueux avec stupéfaction en rengainant leurs épées et leurs poignards.
— Messires, dit Wolfangh en ôtant son chapeau, que signifie ceci? Pourquoi cette attitude belliqueuse? Montez donc, cria-t-il en se tournant vers l'escaher, montez, vous autres!
Une vingtaine de brigands pénétrèrent dans la salle au milieu des Gueux qui s'éloignèrent d'eux avec dégoût.
Les pas lourds d'hommes qui paraissaient char-
gés d'un fardeau, retentissaient encore dans l'escalier.
— Que nous apportez -vous donc, Wolfangb? demanda Ludovic.
— Ce que je vous apporte, messire? Godmaert.
— GodmaertI s'écrièrent-iis tous avec surprise. Quatre hommes apportèrent le vieillard sur un
lit de plumes et le déposèrent doucement sur le parquet.
— Mes amis, dit-il, je suis heureux de vous revoir encore une fois. Qui veut me serrer la main ?
Ludovic avait déjà saisi cette main et la baisait afifectueusement. Les Gueux vinrent tour à tour presser le vieillard dans leurs bras. Puis tous se rangèrent autour de lui, muets et l'étonnement peint dans les yeux.
— Wolfangh, demanda Schuermans, comment avez-vous déhvré notre chef?
— Messires, répondit le bandit, cela n'a pas coûté grande peine. Gela m'est venu en tête hier, et je voulais vous faire une agréable suprise. Je croyais pourtant que nous trouverions Godmaert en meilleur état... Donc, j'ai gagné tout doucement la prison avec mes hommes. — Qui va là? cria un archer qui se trouvait près de la porte avec beaucoup d'autres. — Wolfangh I répondis -je d'une
voix tonnante, et avant que j'eusse atteint la prison, ils s'étaient tous enfuis par le pont aux Anguilles et le Vischberg. l.e geôlier ne voulait pas ouvrir; mais quand il vit la porte s'ébranler sous les coups de nos marteaux et sous l'effort de nos leviers, il s'empressa de nous livrer passage en demandant grâce de la vie. Accompagnés par lui, nous nous rendîmes à la Fosse aux assassins où nous trouvâmes Godmaert. Nous avons enlevé de sa couche de paille le noble prisonnier, et, sur sa demande, nous l'avons apporté ici en prenant pour civière le lit du geôlier.
Wolfangh se tourna vers Ludovic,
— Messire, dit-il, comment se nomme le prêtre qui était auprès de Godmaert?
— Le père Franciscus, du couvent des Dominicains.
Le bandit porta le doigt à son front comme pour imprimer à son cerveau un nom qu'il voulait ne pas oublier.
— Oh ! si la fille de Godmaert savait que son père est hors de prison, quelle joie serait la sienne I dit Ludovic.
— Le père Franciscus s'est chargé de ce message, répondit Wolfangh. Ah çà, mes gars, poursuivit-il en s'adressant à ses compagnons, que cha-
cun soit à son poste. A demain à huit lieures! Vous, restez ici, dit-il aux quatre hommes qui avaient transporté le blessé.
Les brigands évacuèrent la salle, et après que les Gueux eurent prodigué à Godmaert mille marques d'affection et de pitié, on mit en avant la question de savoir si le temps était venu de commencer l'insurrection. Les sièges furent rapportés et disposés de façon à ce que tout le monde put s'asseoir autour du vieillard. Celui-ci, auquel le repos et la présence de ses amis avaient rendu un peu de force, pouvait déjà remuer les bras, et Ludovic remarqua avec une joie profonde que la mort ne le menaçait plus. Son cœur s'envola vers sa bienaimée Gertriide. Il était jaloux que cette nouvelle lui eût été portée par un autre que lui.
— Messires, dit Godmaert après avoir demandé le silence par un signe de la main, je me suis fait apporter dans cette réunion pour conférer avec vous sur ce qu'il faut faire. Vous êtes-vous déjà occupés de l'affaire?
Houtappel regarda ironiquement Ludovic et s'avançant vers Godmaert, il dit :
— Demain, à huit heures, nous nous trouverons sur la Grande Place. C'est arrêté. Nous soulèverons le peuple en criant : « Vivent les Gueux I o
Le sermon d'Herman dans la cathédrale jettera la ville d*-ns une grande agitation; nous la lirons tourner à notre avantage. Puis nous marchons sur THôtel-de-Ville; nous faisons prisonnier tout ce qui est Espagnol ou inféodé à l'Espagne ; nous occupons militairement la ville et nous donnons avis du succès remporté à nos amis de Bruxelles et des provinces du nord. Nous nommons de nouveaux magistrats, et nous chargeons le peuple de parcourir les villes et les bourgs du comté et de chasser partout les Espagnols. Je suis certain que ce plan obtiendra votre approbation.
Godmaert resta un instant plongé dans une profonde préoccupation. Les Gueux attendaient une réponse avec anxiété, bien qu'ils ne doutassent pas que le vieux guerrier n'applaudît à leur entreprise.
Aussi combien furent-ils consternés lorsque Godmaert, leur dit :
— Non , je ne puis approuver ce projet. Le temps n'est pas venu. Nous ne pouvons combattre les Espagnols maintenant...
— Lui aussi? s'écria Houtappel, comme emporté par une colère furieuse. Frères, nous sommes trahis, mais non livrés. Poursuivons notre œuvre sans nous inquiéter davantage de ces traîtres.
Qu'Us aillent seuls au ciel avec les Espagnols, les nonnettes et les prêtres!
Cette plaisanterie émut Godmaert; une légère rougeur nionta à son front pâle, et il dit d'un ton sévère :
— Vous pouvez vous estimer heureux, Houtappel, de ce que mes forces soient épuisées par la souffrance, car j'eusse étouffé sur vos lèvres votre raillerie impie. Modère-toi, Ludovic, sois calme, mon fils.
Houtappel n*osa braver davantage le vieillard et continua à colporter à voix basse parmi ses compagnons les récriminations et les paroles de haine :
— Ah ! je comprends maintenant, se dit à luimême Godmaert ; je vous connais ! Le père Franciscus disait vrai : il y a des hérétiques au milieu de nous. Messires, continua-t-il avec plus d'énergie, je vous dois, à vous qui êtes mes amis, l'explication de ma conduite. Nous détestons tous les Espagnols, quelques-uns pour des motifs personnels, tous parce que ce sont des étrangers qui nous oppriment et nous insultent. J'ai largement contribué à attiser cette haine chez vous ; mais aujourd'hui je le déplore!... Mes yeux se sont ouverts et j'ai reconnu avec douleur que, sans qua
ni moi ni beaucoup d'entre nous le sussent, tous nos efforts étaient dirigés contre notre religion. Or, quelque ardente que soit ma haine contre les Espagnols, jamais je ne me liguerai avec les ennemis de ma foi.
— Qu'est-ce que cette confession a de commun avec le soulèvement de demain? cria Houtappel d'une extrémité de la chambre.
— Vous le savez parfaitement, répliqua Godmaert ; vous savez que Herman Stuyck et ses adhérents veulent profaner l'église Notre-Dame ; vous savez que les hérétiques cherchent une occasion de dévaster tous nos temples et de briser les saintes images, et vous espérez que les troubles de demain feront naître cette occasion. Je déplore ma faiblesse et mon impuissance... car sans cela peut-être aussi, j'eusse pu vous rencontrer et combattre vos tentatives impies. Et vous, mes amis, qui m'avez toujours écouté avec déférence , je vous conjure de ne pas venir en aide aux hérétiques; différez l'heure de l'insurrection. Séparezvous de ceux qui n'ont pas honte de se railler des choses saintes, au sein même de cette assemblée.
Une scission évidente s'était produite parmi les Gueux. Au fond de la salle, autour de Houtappel et de Van der Voort se groupaient ceux qui ne vou-
laient entendre parler d'aucun délai. Autour de Godmaert se trouvaient Ludovic, Van Halen, de Rydt et près de la moitié des assistants. Schucrmans courait de côté et d'autre et ne savait à quel parti se joindre, tandis que Wolfangh avait l'attitude d'un homme étranger à la discussion.
Houtappel, après avoir conféré avec quelquesuns des siens, s'avança au milieu de la salle comme s'il allait lancer un défi, et s'écria, en levant la main au ciel :
— Nous nous séparons de ceux qui ont peur! Que quiconque aime ici le nom de Gueux et veut combattre avec nous les Espagnols, nous suive! Nous allons continuer ailleurs notre délibération ! Il ne faut pas que des traîtres nous entendent!
Environ la moitié des membres de la réunion se dirigèrent vers la porte et sortirent de la salle en maugréant. Houtappel ne fut pas peu désappointé en voyant que Wolfangh ne faisait pas un mouvement pour l'accompagner.
— Viens donc, Wolfangh! s'écria-t-il. Qu'as-tu à faire au milieu de ces gens pacifiques. Tu y fais l'efî'et d'un chien dans un jeu de quilles.
Le bandit porta la main à son pistolet et allait faire payer de sa vie à Houtappel cette plaisanierie, mais Ludovic l'en empêcha par un geste.
194 L'ANxNÉE DES MERVEILLES
— Tu as du bonheur! s'écria Wolfangh. Va, je n*ai rien de commun avec toi, et laisse-moi en paix, sinon je t'apprendrai à railler.
Houtappel descendit l'escalier en grommelant. Il restait dans la salle encore un Gueux qui ne savait que faire; il se frappait le front de la main comme pour en faire sortir une résolution; enfin il dit :
— Vous ne combattrez pas demain, vous autres?
— Nous combattrons les hérétiques, Schuermans, répondit Van Halcn.
— Ah! en ce cas j'aime mieux rester avec vous.
— Je comprends parfaitement la crainte du noble Godmaert, dit de Rydt; ces maudits prédicateurs ont su mettre à profit l'irritation d'une partie du peuple, et ils en ont fait des iconoclastes. D'abord le peuple ne regardait comme des ennemis que les Espagnols seuls, les propagateurs de la nouvelle doctrine lui ont inspiré la haine de la rehgion, et maintenant il croit que les saintes images et les Espagnols ne font qu'un.
— J'ai appris, dit Van Halen, qu'ils se proposent de tenter demain un corp de main sur Noire- Dame... Ils ne parlent rien moins que de pillage et d'incendie... Comment empêcherons-nous cette profanation sacrilège?
•— J'ai vingt hommes d'élite, dit Wolfangh, qui exécuteront vos ordres ponctuellement.
— Maître, dit l'un des quatre brigands, si nous ne pouvons rien voler, il faudra que les Gueux remplissent leurs promesses, sinon...
— Tais4oi, maraud! s'écria Wolfangh.
Le brigand se tut, mais ses traits prirent uno vive expression de défiance. Nombre de Gueux s'étonnaient des paroles qu'il venait de prononcer, car ils ne savaient rien des promesses en question. Godmaert seul les connaissait comme les ayant faites.
— Notre car.se, dit le blessé, est devenue trop noble et trop sublime pour y employer encore des mercenaires. Je vous ferai donner la récompense promise. Mais, dès ce moment, vous êtes dégagés envers nous. Retournez à Joersel, si vous le voulez.
Ils resteront î s'écria Wolfangh avec un regard plein d'éclairs. Je les forcerai à faire le bien... Plus un mot, vaurien!
Le brigand baissa les yeux devant les menaces de son maître.
— Ecoutez, messires, reprit Godmaert. Voîci m que vous pourriez faire : il ne manque pas de bons
et loyaux citoyens dans notre ville; nous en connaissons beaucoup qui sont ennemis des hérétiques. Rassemblez-les demain matin et employezles à empêcher tout trouble et à protéger les églises. Que Schuermans amène avec lui les gens du Klapdorp; de Rydt, les brasseurs de Nieuw-Stad; Ludovic, nos amis du Kipdorp; Van Halen, les matelots du Burgt; que chacun de vous, en un mot, amène ceux sur le dévoûment duquel il peut compter. Trouvez-vous demain sur la Grande- Place et venez en aide aux soldats, si cela est nécessaire. Quand vous serez sur les lieux, peut-êtr a trouverez-vous de meilleures mesures. Tout ira bien.
Godmaert avait vidé deux fois jusqu'au fond une écuelle de vin, et cela l'avait singulièrement réconforté, car déjà ses joues se coloraient légèrement de pourpre. Ludovic vit avec bonheur l'amélioration de l'état du vieillard; il ne le quittait pas un instant et veillait sur lui avec la plus vive sollicitude. Au moindre signe, il volait au devant des désirs de Godmaert, soutenait sa tête, couvrait se» membres, ou lui tendait l'écuelle pour qu'il fît raison à ses amis.
La porte de la rue s'ouvrit bientôt et l'on enten* dit dans l'escalier le frôlement d'une robe de soie.
Un instant après, Gertnide était sur le sein de son père et versait des larmes non plus de douleur, mais de joie et de bonheur.
— Mon père, mon père ! s'écria-t-elle, vous voyez bien que vous guérirez. Oh! vos joues ont déjà repris des couleurs; vos bras peuvent se nouer à mon cou. Un baiser encore, mon père; vous savez que les baisers de votre fille vous font toujours du bien. Mon père, mon père chéri, vous me souriez ! oh î !
^t ses mains caressaient les joues du vieillard qui savourait avec bonheur les affectueux transports de sa fille.
— Ma chère enfant, dit-il, tu es pour moi une bénédiction du ciel.
11 la serra tendrement sur sa poitrine.
"Les assistants contemplaient cette touchante scène dans un rehgieux silence. Schueimans et beaucoup d'autres essuyaient des larmes. Wolfangb, qui goûtait en ce moment la récompense de sa bonne action, avait couvert ses yeux de ses mains et s'était retiré dans un coin de la salle. Ludovic, qui n'avait pas obtenu un seul coup d'œil de Gertrude, était à demi triste ; mais cette émotion pénible ne dura pas longtemps, car Gertrude lui prit ïa main et la pressa avec effusion. Le jeune
homme la comprit; un radieux sourire illumina
— Wolfangh, où êtes-vous? dit Gertrude en regardant autour d'elle. Ah! vous voilà, vous, le sauveur de mon père... Merci, merci... je prierai Dieu pour vous...
Les yeux du handit étaient humides d'émotion.
— Je suis indigne de votre reconnaissance, ma noble demoiselle , dit-il. Cependant je m'estime heureux d'avoir pu faire quelque chose qui vous soit agréable... Votre joie est pour moi une douce récompense.
— Wolfangh, reprit Gertrude d'une voix triste mais bienveillante, je suis peinée qu'un vaillant homme comme vous...
— Je vous comprends, mademoiselle, répondit le bandit; mais tout espoir n'est pas perdu... Souvenez-vous de moi dans vos prières.
Pendant que Gertrude continuait de s'entretenir avec Wolfangh, la vieille Thérèse, qui était entrée avec la jeune fille, pleurait à côté de son maître. Mille exclamations s'échappaient de sa bouche, et elle remphssait la salle de ses cris, car elle voyait Godmaert pour la première fois et ne pouvait comprendre la joie de Gertrude. Si, comme sa fille, elle i'eùt vu si près de la mort, elle eût sans doute
partafçé celte joie. Sur l'ordre de Ludovic, elle se tut, mais continua de pleurer et de pousser des sanglots étoulfés.
— Mon père, dit Gertrude, laissez-moi vous faire transporter à la maison; vous y goûterez un repos réparateur, et demain, vous vous réveillerez sous mes baisers.
— Messires, dit Godmaert, je vous quitte. Faites que le jour de demain ne voie pas de crimes... Venez, que je vous serre encore une fois la main, et que Dieu vous protège!
Tous vinrent tour à tour lui presser la main et prendre respectueusement congé de lui.
Wolfangh fit approcher la civière.
— Mes gars, dit41 à ses hommes, transportez le noble Godmaert chez lui. Vous veillerez tous sur la maison et vous me répondrez sur votre vie de tout ce qui pourrait lui arriver.
— Merci, Wolfangh, dit Gertrude en s'inchnant devant lui.
Le vieillard, soulevé avec précaution par les quatre brigands, quitta la salle au milieu des acclamations de ses amis.
— Ludovic, comme c'est dit, aujourd'hui à huit heures I dit Schuermans.
En moins d'un instant la salle fut vide ; les pas
des personnes qui se retiraient retentirent dans l'escalier, et la porte se referma derrière eux.
— Jésus, Jésus! que va-t-il se passer aujourd'hui? dit la mère Schrikkel en soupirant.
Et elle poussa le dernier verro».
Tout élsLÎi préparé pour îe renversement de l:: domination espagnole. Quelques-uns d'entre lei Gueux d'Anvers et, pour la plupart, appartenant à la noblesse, ne voulaient que combattre Vé* tranger; mais un autre mobile agissait sur ua nombre beaucoup plus grand de citoyens, particulièrement dans les rangs du peuple. C'était la haine qu'une fouie de personnes portait aux saintes images. Pierre Herman, nous l'avoQs dit, était à cette époque à Anvers, le prédicateur qui s'élevait avec le plus d'énergie et de passion contre le culte de ces images, Grâce à une éloquence remarquable dont il abusait, il s'était ycquis une grande in-
flaence sur les mécontents, et s'en était servi pour les détacher de la religion romaine. Que le peuple se soit laissé entraîner par sa haine pour les Espagnols, c'est ce qu'ont prouvé les années suivantes, durant lesquelles tous, les uns après les autres, revinrent de leur erreur. Néanmoins, à l'époque dont nous parlons, la réforme comptait de très-nombreux et très-ardents partisans.
Le dix-neuf août, veille dujour où nous sommes, un prêche extraordinaire avait eu lieu à Borgerhout. Une foule considérable y assistait. Une plaie torrentielle les contraignit à quitter la place. Alors ils se dirent entr'eux qu'il leur fallait un temple aussi, et ce désir fut exprimé d'une façon trèsénergique avec accompagnement d'imprécations et de blasphèmes. Herman, qui sentit que le moment était venu de parven-ir à son but, arrêta ses auditeurs un peu en dehors de la porte Kipdorp et monta sur l'escalier d'un moulin à vent. Le peuple écoutait avec une vive curiosité : Herman lui lança ces paroles audacieuses :
— Demain, à huit heures, prêche dans l'église Notre-Dame I
Et il descendit l'escalier du moulin au milieu du cri mille fuis répété :
— Vivent *<*• cjnpu^I
L'aube du terrible lendemain commençait à rougir rOiient. Un épais et sombre nuage s'avança tout à coup de l'Occident au milieu des premiers rayons du jour et couvrit le soleil d'un impénétrable manteau. On eût dit que cette perle splendide de la couronne de Dieu ne voulait pas éclairer de ses feux les forfaits qui allaient se commettre, et appelait à soi les vapeurs glacées, comme un voile protecteur. Durant tout ce jour, Tazur de la voûte céleste demeura invisible ; l'atmosphère était chargée d'une brume épaisse et la nature eut une de ces journées sombres où les animaux se cachent comme s'il faisait nuit.
Les fenêtres et les portes s'ouvrirent avec leur bruit accoutumé. Le pacifique ouvrier se rendit à la hâte à son travril, la besace remplie du pain quotidien; les marchands étalèrent leurs marchandises; la ménagère répandit avec soin du sable blanc devant sa porte; ces gens ne se doutaient pas de ce qui allait arriver.
A huit heures, l'aspect calme de la ville se transforma en une scène tumultueuse, où le peuple ondoyait comme les vagues de la mer irritée.
Poussés par la curiosité, les ouvriers quittèrent leurs ateliers, les matelots leurs navires, les bourgeois leurs familles, et les arquebuses des soldats dominaient la foule de leurs canons étincelants. Rien ne présageait que d'horribles crimes allaient être commis; car, à cette époque, pareille afïlaence de peuple se voyait, pour ainsi dire, chaque jour, dans notre ville, par intervalles le cri : — Vivent les Gueux ! échappait à une bouche imprudente et étourdie, et alors une clameur formidable montait vers le ciel et se propageait dans toutes les rues de la ville. Le rassemblement le plus considérable se trouvait sur la grande place; de nombreux archers y étaient rangés devant l'hôtel-dc ville. Sans doute les magistrats bien pensani^ avaient eu vent du projet des Gueux, car jamais l'hôtel-de-ville n'avait été occupé par autant de troupes.
Ludovic, Van Halen, Schuermans et leurs amis étaient aussi présents. Quelques-uns d'entre eux s'étaient rendus méconnaissables. Schuermans avait revêtu l'épaisse camisole et le haut-de-chausses bleu d'un pêcheur; les autres portaient l'ample manteau sur les épaules et le chapeau à larges bords sur la tête.
Ils étaient occupés à se concerter sur la conduite
'qu'ils avaient à tenir, quand ils virent le peuple courir en masse vers la cathédrale. Jaloux de sauvegarder le saint édifice, ils s'ouvrirent par la force un passage à travers les rangs pressés de la multitude et parvinrent jusqu'au milieu du temple. La maison du Seigneur était profanée par les blasphèmes et les jurons grossiers delà populace; les armes retentissaient contre les piliers de marbre, et les tombes des saints étaient foulées par des pieds impies. Le sermon ! le prêche ! criait-on de toute part.
Le docteur Herman monta en chaire, la Bible à la main. 11 estimait sans doute qu'il n'y serait pas en sûreté, car, de l'autre main, il saisit un pistolet chargé et s'écria qu'il s'en servirait contre ceux qui oseraient le troubler.
Ludovic et les siens avaient vu cette scène avec impatience.
— Voilà l'un des principaux instigateurs, dit lo jeune homme.
— Voulez-vous, Ludovic, que je le fasse taire à Tinstant? demanda Schuermans.
Sur un signe approbatif du jeune hommft, il escalada vivement la chaire. Avant qu 'Herman l'eût aperçu, Schuermans lui avait arraché le pistolet et l'avait jeté au loin sur les dalles du temple.
— Retire-toi d'ici, hérétique, s'écria-t-il, ou jeté jette à bas comme un chien que tu esl
Le docteur Herraan refusa de descendre. Confiant dans l'aide des siens, il s'efforça de saisir Schuermans; mais celui-ci, étreignant le prédicateur au milieu des reins, le lança comme une pierre au milieu de la foule, qui recula en poussant de grands cris; un grand nombre d'hommes armés s'élancèrent sur Schuermans pour tirer vengeance del'outrage qu'il venait de faire subira leur maitre. Peut-être eussent-ils impitoyablement mis à mort le courageux Anversois, si les amis de celui-ci n'eussent volé à son secours.
Une lutte acharnée s'engagea. Les briseurs d'images voulaient s'emparer de la chaire et criaient aux autres qu'ils étaient des Espagnols.
Cependant on ne faisait pas usage du poignard, la force musculaire et les poings robustes étaient les seules armes auxquelles on eût recours.
La lutte durait depuis quelques temps, lorsqu'un misérable étranger porta à Schuermans un coup de poignard et le blessa légèrement au bras. Quelques gouttes de sang coulèrent sur ses doigts. A cette vue, ses amis exaspérés tirèrent leurs poignards. Un sanglant combat semblait inévitable»
un grand nombre de spectateurs s'enfuirent hors de l'église en poussant de grands cris.
Tout à coup, le peuple qui se trouvait à rentrée de la cathédrale, fut refoulé dans l'intérieur du temple avec une force irrésistible; la chaire semblait sur le point d'être arrachée de ses fondements par la pression de la foule qui reculait.
Wolfangh, la rage peinte sur les traits, entrait dans l'église à la tête de vingt hommes bien armés. A la vue de ces inconnus dont le regard était chargé de menace et qui paraissaient vouloir faire du temple de Dieu un repaire d'assassins, le combat s'arrêta. Nul n'osait plus bouger.
— Ludovic, dit Wolfangh, qu'ordonnez-vous?
Et il fit tournoyer rapidement sa rapière en lançant aux iconoclastes des regards flamboyants. Avant que Ludovic eût pu articuler un mot, trois d'entre eux gisaient déjà sur les dalles.
— Arrêtez , arrêtez ! dit le jeune homme, no versez pas le sang. Nous sommes trop peu nombreux pour empêcher le prêche ; courons plutôt demander du secours h l'hôtel-de-ville. Nous en reviendrons bientôt avec une bonne troupe d'archers pour faire vider l'église à ces impies. Hàtonsnous.
Ils sovLirent du temple avec la pensée que, du-
rant leur absence, on continuerait la prédication. Mais à peine s'étaienl-ils éloignés, qu'un long et formidable cri : — Brisons les idoles ! brisons les idoles! alla frapper les voûtes du temple.
Les hérétiques se mirent alors à accabler d'outrages les images des saints et à leur lancer des ordures au visage. Cependant, ils n'avaient encore rien brisé, lorsque l'un d'entre eux, s'arrêtant devant saint Roch, cria à haute voix qu'il ne fallait pas d'animaux dans le temple de Dieu. Et il arracha du piédestal le chien de marbre qui tomba par terre. Un autre saisit le saint par les pieds, et comme la statue était fixée à la muraille et refusait de céder, il tira avec une telle force que les deux pieds lui restèrent dans les mains. L'hérétique tomba à la renverse. Le sang coulait de sa bouche et de ses oreilles.
— Brisons les idoles ! brisons les idoles ! Vivent les Gueux ! crièrent des milliers de voix, et en un instant les profanateurs furent pourvus de cordes, de haches, de boyaux et d'autres instruments.
Ils coururent avec rage aux murailles du temple, abattirent brutalement tout ce qui ressemblait à :ane image. Les riches et nombreux autels, les tableaux, les ornements de marbre, tout fut arraché, renversé, haché en pièces, brisé à coups
c!e marteau au milieu d'un concert d'horribles imprécations. Ils ne respectèrent pas plus le corps eacré du Sauveur que le marbre inanimé. Ils jetèrent les hosties sur les dalles et les foulèrent aux pieds.
On eût dit que le Tout -Puissant retenait son bras pour laisser leurs crimes s'accumuler et les punitions s'amasser sur leurs têtes.
Jusque-là ils avaient mutilé et brisé les images et tout ce qui était à leur portée. Un tableau était encore suspendu au mur; c'était un chef-d'œuvre qui représentait le Christ mourant sur la croix pour le salut de l'humanité. De nombreux hérétiques y avaient déjà jeté un regard jaloux; mais aucun n'osait s'approcher de ce tableau qui avait survécu à tout le reste et devant lequel se trouvait un homme aux cheveux blancs épars sur lôs épaules, un pistolet à la main, et prêt à décharger cette arme sur ceux qui oseraient approcher.
Les profanateurs s'amassèrent enfin en grand nombre devant le vieillard et se mirent à lui lancer des fragments des statues pour le faire reculer ; mais il ne bougeait pas et paraissait insensible aux outrages et aux voies de fait. Tout à coup l'un des agresseurs, qui avait tourné adroitement autour de lui, le saisit par derrière et le renversa»
Le pistolet partit et l'un des assaillants reçut la charge en pleine poitrine.
Le cri : — A mort ! à mort ! retentit alors dans toute l'église.
— Mon tableau ! criait le peintre d'une voix désolée. Oh ! mon Christ I
Et il levait vers le ciel des bras suppliants. Il vit le tableau crevé, mis en lambeaux, tomber à côté de lui au moment où un Gueux lui perçait le cœur d'un coup de poignard. Le malheureux artiste bondit dans une convulsion suprême et retomba de toute sa longueur sur les débris de son tableau bien-aimé. Gomme il l'avait dit à Ludovic, son sang coulait offert en holocauste à l'art sur le chefd'œuvre sorti de ses mains.
Les iconoclastes laissèrent le corps de Van Horl gisant sur le sol et reprirent leur œuvre de dettruction.Les douze apôtres, debout et majestueux, ornaient les piliers qui soutenaient la voûte. De hautes échelles y furent appliquées et les profanateurs, munis de haches et de cordes, firent tant et si bien que les imposantes statues de marbre tombèrent de leur piédestal et se brisèrent en mille pièces. Beaucoup de personnes furent blessées par leur chute, et des cris et des gémissements retentirent dans toute l'église. Mais riea ne pouvait ar-
L'ANNÉK DES MERVEILLES 211
rêter ces Vandales; ils étaient devenus furieux. Tout était brisé, elle sol était tellement encombré de têtes, de pieds et d'autres fragments des statues détruites, qu'il était difficile de passer au-dessus.
Une rp.agnifique statue restait seule intacte sur ces ruines des choses sacrées. C'était la statue miraculeuse de Notre-Dame d'Anvers. Elle était encore revêtue du riche costume avec lequel elle avait été portée en procession deux jours auparavant. Une couronne ornée des diamants les plus précieux couvrait sa tète. Un manteau de drap d'or, brodé de perles étincelantes, retombait derrière elle en phs magnifiques. Le divin enfant Jésus portait le globe terrestre à la main.
Pourquoi cette statue n'était point encore brisée, c'est difficile à dire. Tous l'avaient vue puisqu'elle se trouvait placée au milieu de l'église, sur un splendide piédestal. Il est probable qu'aucun de ces impies n'osait prendre sur lui de provoquer les autres à briser cette image.
Quand tout fut détruit et que les haches eurent fini leur œuvre, ils se mirent à se rapprocher de la Mère de Dieu et à s'entre-regarder d'un air interrogateur. Tout à coup l'un d'eux, qui était ivre et savait à peine se tenir debout, s'avança en s'écriant :
— Ah çà, avez-vous peur de ce morceau de bois
OU des oripeaux qui lui pendent sur le corps? Allons donc'! jetez-moi ça à bas!
Et un si horrible blasphème tomba de ses lèvres, ^ue ses complices en furent effrayés.
— Crie : « Vivent les Gueux!» où tu voles en pièces ! hurla-t-il derechef.
Et, joignant l'action aux paroles, il saisit des deux mains les bras du brancard, et, renversant celui-ci, précipita la statue de la Vierge sur les dallea
Les hommes de Wolfangb avaient-ils abandonné leur chef pour se mêler aux briseurs d'images î C'était vraisemblable, car parmi ceux qui portèrent la main les premiers sur les bijoux de la Mère de Dieu, se trouvai^t quatre ou cinq hommes à mine rébarbative qui, une heure auparavant étaient sortis avec Wolfangb.
Après que les hérétiques eurent recherché en vain pendant quelque temps de nouvelles images à détruire, ils se mirent à piller. Ils s'emparèrent des vases sacrés, des ostensoirs, des chandeliers et des croix; tout ce qui avait la moindre valeur fut volé. La porte de la sacristie fut enfoncée et ces
i. Les bijoux furent enlevés, le manteau mis en pièces, la couronne brisée et la statue resta nue et mutilée sur
10 sol.
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scélërafs, non contents du pillage et du vol, revêtirent par moquerie les ornements sacerdotaux et se mirent à chanter d'ignobles chansons qui insultaient au ciel.
Toutes ces horreurs s'accomplirent sans quo personne y mît opposition. Ludovic avait coura avec Wolfangh à l'hôtel-de-ville et avait prié le bourgmestre d'envoyer un détachement d'archers à la cathédrale ; mais un autre danger vint empêcher l'autorité d'obtempérer à cette prière. On entendit tout à coup dans la direction du quartier espagnol de nombreuses détonations d'armes à feu et des clameurs furieuses; tout annonçait une lutte sanglante. Un grand nombre d'archers avaient quitté les rangs pour regagner leur demeure et garder du pillage leurs propres biens, si bien que le bourgmestre n'osa éloigner de l'hôtel-de- ville ceux qui n'avaient pas quitté leur poste.
Le bruit et la fusillade qui s'étaient fait entendre n'étaient rien autre qu'une attaque dirigée par Houtappel et ses amis contre le quartier des Espagnols.
Ceux-ci s'étaient attendus à cette agression et avaient rangé en bataille leurs domestiques armés devant leurs demeures dans la rue du Couvcnl. Aussi quand les Gaeax se montrèrent ren*
contrèrent-ils une vigoureuse résistance et durentils battre en retraite après avoir perdu quati(î hommes. Mais cet échec ne fit qu'augmenter leur rage. Houtappel harangua ses hommes et se précipila en avant à leur tête avec un nouvel élan...
Ce fut alors qu'on entendit sur la Grande-Place les coups de feu qu'échangeaient les deux troupes et les injures qu'elles s'adressaient mutuellement. Les Gueux, plus courageux et plus nombreux que leurs ennemis, remportèrent cette fois un avantage signalé; ils se jetèrent bientôt dans les rangs mêmes des Espagnols, tuèrent tous ceux qui firent résistance, et mirent les autres en fuite si bien qu'ils finirent par se trouver maîtres du champ de bataille.
Les morts et les blessés furent enlevés et transportés au Peerdeken^ dans la rue Haute. Quand les blessés furent pansés, les Gueux retournèrent à la rue du Couvent et se mirent à forcer les portes des maisons espagnoles, opération qu'ils poursuivirent jusqu'à ce qu'il n'y eut plus un seul ennemi à trouver.
Durant ce temps, les iconoclastes étaient toujours occupés à briser et à piller dans l'église Notre-Dame. Le docteur Herman, qui ne les avait pas quittés, les encourageait à détruire les idoles,
comme il disait, et leur fit adopter le projet de profaner de la même manière les autres églises de la ville.
Ils sortirent de la cathédrale comme une procession, avec les bannières, les drapeaux, les lanternes et les croix d'argent qu'ils avaient volés. Un grand nombre d'entre eux portaient des chasubles, des étoles et d'autres ornements sacerdotaux. Ils chantaient avec des voix rauques, sans règle ni mesure, les psaumes mis en vers par Clément Marot. Au grand scandale de ceux qui en étaient témoins, ils traînaient dans la fange les riches bannières pour les relever ensuite souillées et méconnaissables.
Ils répétaient. continuellement le cri : Vivent les Gueux !
Ludovic et Wolfangh, avec une dizaine de leurs amis, se trouvaient non loin de l'hôtel-de-ville et voyaient avec désespoir s'accomplir ces odieuses profanations ; ils s'efforcèrent encore une fois de décider les magistrats à attaquer la troupe sacrilège, mais ils n'y réussirent pas; les autorités jugèrent plus prudent de ne pas exposer le petit nombre de soldats qui leur étaient restés fidèles.
Ludovic, découragé et près de pleurer, s'appuya contre un pilier du marché; son regard suivait
avec horreur et colère les saints étendards profanés, et peut-être serait-il demeuré fort longtemps dans cette immobilité si une scène qui frappa sa vue ne l'eût fait bondir comme un homme atteint d'un coup douloureux. Il porta les deux mains à ses yeux pour ne plus voir; mais bientôt il releva la tête et cria à ses amis :
— Oh ! voyez donc ! quelle horrible perversité ! Ils emportent le Saint-Sacrement ! Ils osent insulter au Dieu vivant lui-même. Rien ne nous arrête plus... Mourons en vrais chrétiens s'il le faut, mais arrachons-leur au moins le Saint des saints.
A ces mots, il tira son épée et allait se précipiter sur les profanateurs; mais Wolfangh le relint, et lui dit d'une voix basse et sourde :
— Regardez-moi, Ludovic. Y a-t-il oui ou non
du sang dans mes yeux? La rage ne consume-t-elle i pas mon cœur d'un feu dévorant? Oui, n'est-ce pas? Cependant je saurai cette fois vaincre ma colère... C'est à moi que revient l'honneur de remphr la sainte tâche dont vous parlez. Vous autres ne sauriez la mener à bonne fin; vous êtes trop irrités, trop imprudents : il n'y a rien à gagner ici par la force... Laissez-moi faire; restez ici... et ne bougez pas.
A cea mots, Wolfangh tira un poignard de des-
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BOUS son manteau, et essaya avec le doigt si la pointe en était encore bien affilée, puis il se faufila à pas de loup au milieu des briseurs d'images et se rapprocha peu à peu de celui qui portait le Saint-Sacrement. Mais quelle fut sa colère en reconnaissant dans ce sacrilège un brigand de sa bande. Il s'arrêta, glissa la main sous son manteau et saisit le poignard ; mais une pensée soudaine le lui fit lâcher. Il porta les lèvres à l'oreille du bandit et lui dit d'un ton énergique et expressif:
— Tu vas mourir, Bernard. Mon poignard sait déjà la place où il va percer ton sein.
Le brigand pâlit comme un mort ; il avait reconnu la voix qui lui parlait à l'oreille. Un frisson convulsif parcourut tout son corps.
— Écoute, reprit Wolfangh, je te ferai grâce, je ne te tuerai point si tu me donnes ce que tu portes eans que personne s'en aperçoive.
Le brigand se baissa comme pour ramasser quelque chose aux pieds de Wolfangh. I! 8e releva : l'ostensoir avait disparu... Seulement on put remarquer que Wolfangh soulevait du coude gauche un côlé <le son manteau, atiihirle qu'il prc.aait très-rarement. Il ne marcha pas airecieirvnt vers Ludovic, mai.s s'éloigna par le Al.irciié an\ - .n ,ers
et gagna l'hôtel-de-ville où il remit l'ostensoir à là garde du bourgmestre.
Une heure après, Ludovic quitta ses amis soui prétexte de rentrer chez lui, mais c'était pour errer, seul et triste, à travers la ville; c'était pour s'abandonner tout entier à la douleur que lui causaient les scènes affreuses dont il avait été témoin. Désespéré, hors de lui, il marchait lentement par les rues et semblait ne plus s'inquiéter de ce qui se passait. Un sentiment de honte l'empêchait de se rendre chez Godmaert. Oserait-il dire que tout cela s'était passé sous ses yesx sans qu'il eût rien pu faire pour l'empêcher?
Les iconoclastes, assurés de Timpunité par l'impuissance de l'autorité, poursuivirent leur œuvre de destruction dans toute la ville. Ils ne laissèrent pas la moindre image intacte, ni au-dessus d'une porte ni sur une muraille, et si un citoyen paisible voulait s'opposer à leurs violences, il était affreusement maltraité et accablé d'injures par ces misérables. Un très-grand nombre d'habitants, effrayés des conséquences de cette dévastation sacrilège, se détachèrent du parti des réformés.
Le soleil s'était dégagé des nuages et inondait de ses rayons splendides les débris amoncelés sui toutes les places publiques. Des groupes nombreux
parcouraient les rues de la ville en poussant des clameurs triomphales.
— Vivat! Tivat! crièrent-ils avec une exaltation qui eût fait croire que leur joie sauvage les avait rendus fous. Ils transportaient avec eux des échelles, des haches, des cordes et d'autres instruments. Quand, dans leur course, ils rencontraient encore une image sur la façade de quelque édifice, quelque haut qu'elle fût placée, ils montaient jusqu'à elle, acclamés par la populace, et l'image venait se briser en mille pièces sur le pavé au milieu des vivats et des applaudissements.
Toutes les boutiques étaient fermées, tontes les églises dévastées, toutes les façades des maisons et des édijBces publics mutilées et dégradées. Des débris de marbres précieux encombraient les carrefours. On eût dit que les Anversois, aveuglés par une sorte de folie, ne voulaient plus habiter leurs demeures et s'acharnaient à détruire leur propre ville.
Un grand nombre de ces criminels excès se commirent sur les places et dans les rues où Ludovic passait. Ainsi, devant l'église Saint-Jacques, il vit réduire en cendres, dans un grand feu allumé pa? les iconoclastes, un énorme monceau d'images, de croix et autres choses sacrées,
Dans Taprès-midi, il passa devant le couvent des Récollets où l'on était occupé à piller; les frères ei les prêtres furent expulsés, injuriés, maltraités... A cette vue, Ludovic fut pris d'une vive anxiété en songeant au père Franciscus; il secoua alors cet afifaissement du désespoir qui, durant tout le jour, lui avait ôté en quelque sorte tout sentiment. D releva la tête; une flamme nouvelle rayonnait dans ses yeux, et il se dirigea en toute hâte vers le marché au bétail pour aller trouver le père Franciscus et le préserver, si c'était possible, de tout mauvais traitement.
Arrivé là, il trouva devant le couvent des Dominicains une foule immense qui l'empêchait d'approcher. Il ne parvint qu'à grand'peine et après de longs efforts à pénétrer dans l'intérieur qui était rempli de scélérats et de voleurs. Il les vit se battre avec acharnement pour les chandeliers d'argent de la chapelle, il entendit les plus horribles blasphèmes frapper les voûtes, et trouva le réfectoire rempli de gens ivres qui chantaient des chansons immodestes et se renvoyaient les uns aux autres de sacrilèges plaisanteries.
Ludovic se fraya passage à travers cette foule impie sans prendre garde à ses insultantes railleries; il gravit l'escalier pour se rendre à la cellule
du père Franciscus, et; arriva bientôt au premier étage où il trouva peu de monde.
Les cellules étaient ouvertes ; un silence de mort y régnait ; quelques portes étaient mises en pièces et attestaient la violence à laquelle on avait eu recours. Le cœur du jeune homme se serra, sa tête s'affaissa avec découragement, et il gardait peu d'espoir, bien qu'il continuât d'avancer dans le couloir, lorsqu'il entendit dans le lointain quelques voix s'écrier triomphalement.
— En voici encore un ! Jetez ce chien dans la rue!
Ludovic s'élança, écarta trois ou quatre hommes de la porte d'une cellule et fit un pas dans l'humble réduit, tandis que les assaillants s'entre-regardaient d'un air interrogateur.
Le père Franciscus gisait étendu de tout son long et la face contre terre devant un crucifix ; ses cheveux blancs balayaient le plancher. De temps en temps il faisait un mouvement comme pour lever les mains au ciel, et quelques paroles qui s'échappaient de sa bouche attestaient qu'il priait avec ferveur.
La pensée vint à Ludovic de tuer tous les insulteurs qui se trouvaient à la porte ; il eût pu le faire, car ils étaient peu nombreux et sans armes; mais il se ravisa bientôt et se jeta à genoux à côté du
père Franciseus dont il prit une main dans les siennes.
— Mon père, dit-il, c'est moi, Ludovic, votre fils bien-aimé. Je viens vous sauver.
Le prêtre se leva sur ses genoux, adressa à Ludovic un regard plein de gratitude, et répondit, les yeux fixés sur l'image du Christ :
— Ludovic, mon bon fils, je vous remercie de cette preuve d'affection, mais je ne vous suivrai point. Je veux mourir ici, dans cette cellule, si Dieu a disposé de ma vie. Laissez-moi prier, ne me troublez point. Je veux quitter ce monde le nom du Seigneur sur les lèvres. Partez, ne songez plus à moi.
Ludovic noua ses deux bras au cou du prêtre; des larmes brûlantes jaillirent de ses yeux, et il s'écria d'une voix entrecoupée par les sanglots :
— Vous mourir ! Vous, mon excellent père I Oh I Gertrude me maudirait si je vous abandonnais ici. Venez, ces impies vous maltraiteraient , ils vou? tueraient... Il en est temps encore... Venez... Je vous défendrai ou mourrai avec vous.
— Ludovic, mon fils chéri, calme-toi. Vois, la couronne du martyre m'est offerte... pourrais-jela refuser? Le Seigneur m'a accordé soixante-dix ans sur la terre... je ne suis pas ingrat.
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Le jeune homme mit la main sur la bouche du prêtre.
•—Vos paroles sont dignes d'un saint, s'écrlat-il, mais elles brûlent mon cœur comme le feul Oh! voyez mes larmes; songez à Gerlrude, à Godmaert ! Vous seul pouvez nous consoler tous : votre mort coûterait la vie à votre ami Godmaert ; car, j'ose le dire, — et vous le savez, — il aurait une part dans le meurtre ; votre sang retomberait sur sa tête... il a instigué et surexcité vos ennemis... Aurez-vous la cruauté, mon bon père, de faire peser sur lui cet éternel remords, de verser sur lui votre sang et donner à sa fille le droit d'accuser son père? Non, n'est-ce pas?vous venez avec moi? Vous êtes trop bon, trop généreux pour rendro votre prochain, votre meilleur ami, si profonde^ ment malheureux.
Tout en parlant ainsi, Ludovic avait forcé le prêtre à se lever et le tirait par la main pour le faire sortir de la cellule.
— Je vous suivrai , dit enfin le religieux ; mais écoutez bien ce que je vais vous dire, mon fils, car je veux que vous vous conformiez à mes paroles comme à un ordre absolu. Peut-être serai-je insulté et maltraité; vous soufîrirez avec moi sans murmure, sans résistance... Quoi qu'il puisse fir-
river, m'ôtât-on même la vie, ma volonté est que vou^ agissiez ainsi, que vous ne fassiez rien pour me défendre ou me venger... je vous ie défends. Aurez-vous assez de courage pour cela ?
— Oui, oui, mon père, venez : je supporterai tout.
Ils franchirent la porte de la cellule, assaillis par les injures et les outrages de ceux qui se trouvaient dans le corridor, et arrivèrent bientôt dans le réfectoire où il leur fallait traverser une foule ivre. Des clameurs s'élevèrent dès que le prêtre apparut.
— Un moine ! un moine I s'écria-t-on de toutes parts.
En un instant, le père Franciscus fut cerné par cette vile et cruelle engeance; mille injures lui furent lancées; l'un tirait violemment son capuchon, l'autre lui lançait de la bière au visage; mais le prêtre, les yeux baissés, continuait de s'avancer lentement et paraissait insensible à tous ces outrages ; son froc était en lambeaux, la bière découlait de son crâne vénérable.
La physionomie de Ludovic avait pris une expression terrible. Il était facile de voir qu'une colère furieuse le transportait ; ses yeux écarquillés lançaient des regards égarés, ses dents craquaient
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convialsivement serrées, et, sans le savoir, il pressait la main du prêtre d'une étreinte à la briser. Néanmoins, il se souvenait de l'ordre qu'il avait reçu et ne faisait pas un mouvement qui indiquât une intention de résistance.
Après avoir été rudement maltraités, ils atteignirent enfin le marché au bétail; mais là, leur position s'aggrava encore. Une foule innombrable s'attacha à leurs pas; les uns jetaient aux oreilles du prêtre les paroles les plus odieuses, les blasphèmes les plus sanglants; les autres lui lançaient de la boue et des ordures, et les cheveux blancs du père Franciscas furent bientôt tout souillés de sable et de fange.
Déjà mainte fois, Ludoviclui avait dit d'une voix suppliante :
— Oh! mon père, laissez-moi les tuer, ou mon cœur va se briser! Je ne puis me contenir davantage. Oh! pour l'amour de Dieu, laissez-moi vous venger et mourir.
Mais le prêtre répondait :
— Qu'il est beau, Ludovic, de souffnr parce qu'on est fidèle à son Dieu. Songez aux héros chrétiens des anciens temps : on les martyrisait, on les brûlait, on les livrait aux bêtes féroces; mais au milieu de l'huile bouillante, sous la griffe des lions,
jamais une plainte, jamais une parole de vengeance ne sortit de leur bouche sainte ; ils se bornaient à tendre les mains vers Dieu pour lui demander le pardon de leurs bourreaux. Suivez leur exemple ^ mon fils; peut-être paraîtrons-nous aujourd'hui devant le Seigneur, le front ceint de la brillante couronne du martyre.
Au coin de la rue des Sœurs-Noires, non loin de la porte des Vaches, se trouvait une maison à demi construite, au pied de laquelle il y avait un monceau d'ardoises brisées.
A peine Ludovic avait-il fait quelques pas audelà de cette maison, qu'il entendit un débris d'ardoise sifîQer à son oreille. Bientôt de nombreuses ardoises volèrent sur eux jusqu'à ce que l'une d'elles vînt frapper le crâne nu du père Franciscus et lui faire une profonde blessure. Ludovic vit le sang jaillir sur son visage...
Alors il ne connut plus de mesure; il oublia l'ordre du père, et sans plus se préoccuper de lui, il s'élança sur celui qu'il avait vu lancer l'ardoise meurtrière et le perça de son épée avec une telle force, que la pointe sortit derrière le dos ; il jeta les yeux autour de lui cherchant d'autres victimes, mais tous J^s inaulteurs s'étaient enfuis à une cer* aine distance.
Pendant ce temps, le père Franciscus gisait sur le pavé ; l'at-doise tranchante l'avait si cfuellemen atteint, qu'il s'était ajffaissé sans connaissance.
Ludovic courut à lui en poussant un cri d'angoisse, et, le relevant à demi, il le traîna jusqu'au mur d'une maison voisine, auquel il l'adossa sur son séant. Sur ces entrefaites, les persécuteurs étaient revenus à la charge avec plus de rage et faisaient pleuvoir de plus en plus les pierres, les ardoises et les ordures.
Réduit au désespoir et ne sachant que faire pour délivrer le prêtre, Ludovic vint s'accroupir sur ses talons devant lui, et le couvrit ainsi de son propre corps. De lourdes pierres venaient le frapper sans relâche et lui arracher des cris de douleur. Peut-être serait-il resté longtemps dans cette attitude ; mais une partie des assaillants vint attaquer d'un autre côté, de sorte que les projectiles atteignaient souvent le prêtre. Celui-ci, sorti de son évanouissement, s'efforçait d'éloigner Ludovic de lui.
— Laissez-moi mourir, dit-il, laissez-moi être martyr; ne vous exposez pas davantage pour moi. Je prierai pour vous dans le ciel... Allons, mon brave et excellent fils, donnez-moi un baiser d'adieu. "^^
Mais Ludovic ne répondait pas ; toute son afrten-
tion était dirigée sur les pierres qui volaient autour d'eux ;yous ses soins étaient de couvrir le corps du prêtre de ses bras et de ses épaules, comme d'un bouclier. Le nombre des assaillants devint enfin si grand que le jeune homme ne suJ0Bt plus à protéger le religieux. Il jeta ses bras au cou du père Franciscus et se pressa étroitement sur sa poitrine.
— Voici le baiser que vous m'avez demandé, mon père, s'écria-t-il, mais ce n'est pas un baiser d'adieu... Non, mourons ensemble pour notre Dieu... Moi aussi je serai martyr... quelle belle certitude !
Sa voix s'éteignit et il cacha sa tête dans le sem du père Franciscus.
Ils se seraient laissé tuer sans aucun doute dans cette position, mais une lourde pierre qui s'abattit sur le corps du père Franciscus lui arracha un grand cri. Ludovic se dégagea vivement de l'étreinte du prêtre, bondit debout avec égarement, et, à travers une grêle de pierres, regarda dans les rues s'il n'y avait aucun secours à attendre. Tout à coup il aperçut au loin dans la rue de la Porte des Vaches .quelques hommes qui s'approchaient et qu'il reconnut...
Une expression de joie illumina son visage et il"
L'ANNÉE DES MERVEILLES «il
cria d'une voix qui atteignit une puissance surna-, turelle :
— Wolfangh! Wolfanghî
Puis il couvrit de nouveau le prêtre de son corps.- Au nom de Wolfangh les pierres parurent s'attacheraux mains des assaillants; ils s'interrogèrent desyeux et regardèrent aux alentours s'ils verraient apparaître vraiment l'homme rçdouté qui portait le nom de Wolfangh.
Bientôt une dizaine d'hommes vinrent se joindre à Ludovic ; c'étaient ses amis qu'il avait laissés à l'hôtel de viUe.
— Wolfangh ! Schuermans ! s'écria*-t-il en découvrant le père Franciscus, voyez comme ils traitent le meilleur des hommes... un prêtre septuagénaire !
— Ah I s'écria Wolfangh avec joie, il y a des hommes plus méchants que moi ! Le sang des assassins va couler I
Il jeta un regard de pitié sur le père Franciscus, un regard de menace sur ceux qui l'avaient maltraité ; puis il saisit de chaque main un poignard et rentra sa tête dans les épaules., J un mugissement semblable à celui d'un taureau sauvage sortit de sa poitrine, et il se précipita en avant, comme un bélier d'assaut.. ^F?
Avant que Schuermans et les autres pussent le suivre, plus d'un scélérat se débattait déjà, baigné dans son sang, et en un instant les rues avoisinantes furent désertes. Seulement on entendait au loin retentir comme un cri d'alarme :
— Wolfangh! Wolfangh!
Alors Wolfangh revint au père Franciscns; il contempla avec une profonde indignation le noble visage du prêtre rendu méconnaissable par un masque de boue et de sang; mais, après avoir été comme pétrifié pendant quelque temps par ce navrant spectacle, il quitta Ludovic et ses amis et courut à la maison en face. Malgré ses coups et ses appels réitérés la porte ne s'ouvrit pas.
Wolfangh entra en fureur; désespéré il tordit le marteau de fer de la porte ; mais son caractère entier et indomptable reprit tout à coup le dessus : un instant après, il était armé d'une lourde pierre de taille empruntée à la maison en construction. Serrure et verrou sautèrent, et la porte s'abattit avec fracas.
Peu après Wolfangh sortait en courant de la maison; d'une main il tenait un vase rempli d'eau et de l'autre de la toile de lin. Il s'ageno^iilla à côté du prêtre, lava sa tête et son visage et pansa ses blessures avec l'habileté d'un chirugien.
On put s'apercevoir alors du terrible changement qui s'était fait chez le père Franciscus. La perte de son sang lui avait ôté toutes ses forces ; son visage décomposé était plus que pâle ; il avait pris une teinte cendrée ; ses lèvres étaient de la même couleur que les ardoises meurtrières qui gisaient autour de lui. Et cependant un céleste sentiment de soumission à la volonté du Seigneur, un sourire comparable à celui des anges, rayonnait sur la physionomie du prêtre.
Ludovic était aussi agenouillé à côté du père Franciscus et aidait Wolfangh à bander ses blessures. C'était surtout sur Ludovic que le prêtre fixait son œil terne et abattu.
— Ah ! vous êtes sauvé, mon bon père, dit le jeune homme avectendresse; votre blessure se guérira.. . Vous serez encore longtemps notre ange protecteur.
— Ludovic, mon fils bien-aimé, dit le prêtre, le Seigneur a disposé de moi : il m'a accordé la couronne du martyre. Je mourrai... non pas do la blessure que vous pansez; mais une pierre... la dernière... m'a écrasé la poitrine. Je le sens... mon âme s'efforce de se dégager des liens du corps; — elle veut remonter au ciel; mais ne pleurez pas sur moi; mon sort est trop beau...
Ludovic ne répondit rien ; seulement il contempla fixement les traits du prêtre.
— Vous m'aimez donc beaucoup? dit le père Franciscus tandis que Ludovic lui pressait la main.
Ces paroles firent verser au jeune homme un torrent de larmes.
— Oh ! oui, vous m'aimez beaucoup ! répéta le prêtre. Je prierai pour vous, Ludovic...
Le père Franciscus fut alors relevé avec précaution par Wolfangh et Schuermans, et, soutenu par eux avec sollicitude, fut conduit lentement vers la rue de l'Empereur, tandis que Van Halen et les autres amis de Ludovic se tenaient prêts à faire payer de la vie le moindre outrage à celui qui oserait te le permettre.
Ils arrivèrent enfin à la demeure de Godmaert où Thérèse les introduisit.
Oocfmaert et sa flile ^taîent assis Tun à côt^ de l'auUe dans la bîbîîothôqtie ; ils étaient immobiles et plongés dans cet état d'anxiété et d'attente qui concentre toutes les forces de l'intelligence sur un seul point. Depuis une demi-heure, ils n'avaient pas prononcé une parole ; ils semblaient dormir les yeux ouverts. Ils savaient déjà comment les églises avaient été saccagées, pillées et profanées, et comment on avait chassé et maltraité les prêtres et les religieux. Godmaert se désolait au fond du cœur à la pensée qu'il avait jadis prêté son aide aux hérétiques ; il songeait avec eflfroî au père Franciscus dont il ignorait le sort»
23i L'ANNÉE DES MERVEILLES
Gertrude n'était pas moins torturée par de terribles pensées. Depuis la nuit précédente elle n'avait pas revu Ludovic. Personne n'avait pu lui donner sur lui le moindre renseignement. Le père Franciscus n'était pas venu la voir, lui qui, dans toutes les circonstances tristes ou périlleuses, était toujours à côté d'elle comme son ange gardien. Ses craintes, ses angoisses, %es inquiétudes se traduisaient par ces mots souvent répétés.
— Oh ! ils sont morts ! ils sont morts I
Tout à coup Thérèse se précipita dans la bibliothèque en s'écriant :
— Ils sont là I Ils sont là l Ludovic et le père Franciscus I
Un cri de joie de Gertrade répondit à l'annonce de Thérèse. La jeune fille bondit, et, les bras levés au ciel, s'élança vers la porte.
Mais lorsqu'elle vit les vêtements souillés de boue de Ludovic, lorsqu'elle i ^marqua ses mains couvertes de traces sanglantes, et surtout lorsque son regard tomba sur le prêtre... alors elle fut frappée d'un coup terrible. Elle s'arrêta tremblante au milieu de la table, poussa un cri déchirant, et «'affaissa sans connaissance.
Godmaert couvrit son visage de ses mains pour échapper à ce douloureux spectacle.
Le prêlre était mourant; il était plutôt porté et entraîné que soutenu par Wolfangh et Schuermans; ses jambes traînaient sur le sol et n'avaient plus la force de former des pas. Cependant son cœur n'était pas encore brisé, ni son intelligence éteinte.
On le déposa avec précaution dans un fauteuil où il s'affaissa pesamment et resta sans mouvement.
Gertrude n'avait sans doute pas perdu tout à fait connaissance, car elle revint à elle d'elle-même et se leva. Dans cette circonstance, seule elle conserva la présence d'esprit nécessaire. Tandis que toutes les personnes présentes contemplaient silencieusement le prêtre on se lamentaient à haute voix, Gertrude appela les domestiques de la maison. Elle envoya l'une chercher un chirugien, l'autre un médecin ; les autres allèrent prendre des coussins, des linges, du vin et des boissons fortifiantes.
La jeune fille donna ses ordres en tremblant et comme si elle eût eu la fièvre. Puis sans s'inquiéter ni de Ludovic ni d'aucun autre, elle s'approcha du prêtre et voulut le faire placer dans un bon lit; mais il s'y opposa, et prenant la main de Gertrude, il lui dit, tandis qu'un radieux sourire entr'ouvrait ses lèvres blêmes ;
— Ma fille chérie, épargne-toi cette peine, ton bon père s'en va vers Dieu. Le père Franciscus quitte ce monde... mais pourquoi pleurerais-tu
sur moi qui ressens des joies inconnues ? j'ai
vécu longtemps, mon enfant; le Seigneur m'a comblé de ses faveurs, et maintenant... maintenant il m'accorde, à moi indigne, la grâce la plus haute... je meurs pour son saint nom !
Ces paroles firent sur l'âme de la jeune fille une impression tout autre qu'on n'eût pu s'y attendre. Au lieu de fondre en larmes, son visage s'illumina; une sorte de sourire y apparut, et ses yeux se fixèrent sur le prêtre, comme dans une céleste contemplation. Ce changement venait de ce qu'elle avait vu briller sur la pâle figure du prêtre une expression de divine sainteté ; de ce que les paroles du vieillard, pleines d'une joie du ciel, lui avaient fait comprendre qu'une mort semblable, si elle devait arriver, serait vraiment un bonheur et une grâce da Dieu. L'impression que la jeune fille ressentit fut telle que la tristesse disparut de son cœur pour faire place à une calme résignation.
— Oh ! je vous comprends, mon bon père, répondit-elle au prêtre. Oui, vous pouvez mourir... Vous pouvez quitter ce monde, et votre Gertrude ne pleurera pas, ne se plaindra pas... car une vie
plus belle vous attend... le ciel s'ouvre pour vous recevoir.
En ce moment un médecin entra dans la salle. Sans adresser la parole à personne, il alla droit au prêtre, saisit sa main et la considéra attentivement.
Tous les spectateurs parurent sortir tout à coup de leur triste abattement et se rapprochèrent en même temps du médecin ; Godmaert lui-même fit rouler son siège jusqu'auprès du prêtre.
Après une longue et générale anxiété, Ludovic dit au médecin :
— Il y a encore de l'espoir, n'est-ce pas, maître Wallensius î
Le médecin ne répondit point ; mais Ludovic ayant répété sa question, il laissa doucement retomber la main du prêtre et dit d'une voix sèche :
— Encore une demi-heure au plus !
Un morne silence suivit ces terribles paroles. Godmaert, qui était assis à côté du père Francis* eus, passa ses bras autour du cou de son ami mourant et cacha son visage sur sa poitrine, et il dit en versant un torrent de larmes sur les vêtements du prêtre :
^ Oh! mon père, mon ami, dites-moi que vous
me pardoDiiez ; car le remords déchire mon cœur. Je le sais, une partie de votre sang innocent doit retomber sur moi, si vos prières ne le détournent pas de ma tête. Pardonnez-moi, j'ai aidé à la profanation des temples de mon Dieu; j 'ai aidé à la destruction de notre antique foi; j'ai une responsabilité terrible à supporter dans tous les sacrilèges commis, car j'ai poussé mes concitoyens à comraettre les excès affreux qui vous coûtent la vie. Oh ! pardon I pardon !
Godmaert contempla en ce moment le visage du prêtre; il y vit un sourire angélique, une expression si touchante et si douce, qu'il porta à ses lèvres la main glacée du père Franciscus et y déposa un baiser de reconnaissance.
— Oh ! vous m'avez pardonné I s'écria-t-il avec joie.
Les yeux du vieux prêtre commençaient à s'éteindre, c'était visible. D'abord il ne répondit pas aux supplications plaintives de Godmaert, mais il réunit toutes les forces qui lui restaient, comme s'il allait parler pour la dernière fois. Par un léger mouvement de la tête, il fit signe à Ludovic et à Gertrude de s'approcher, et dès qu'ils furent auprès de lui, il dit d'une voix faible :
— Mes enfants! je vais mourir, je le senal
Le ton sur lequel ces paroles furent prononcées ne laissait pas le moindre doute sur leur vérité, Gertrude tomba à genoux devant le prêtre et força Ludovic à prendre la même attitude à côté d'elle.
Le père mourant poursuivit :
— Godmaert, oui, vous avez erré — et péché — mais votre repentir est sincère... Au nom de Dieu... dont je suis le serviteur, je vous pardonne ! Ne vous laissez pas affliger par la crainte que les ennemis de notre foi triomphent. L'Éghse de Jésus- Christ est invincible... C'est dans la persécution qu'elle puise sa gloire ; c'est dans la lutte qu'elle trouve sa force... Wolfangh, l'abbé de Saint-Bernard vous dira ce que vous avez à faire... La vie du cloître calmera vos passions... Vous trouverez grâce devant le Seigneur! Et vous, mes cbers enfants, merci de votre affection pour moi. Ne chancelez jamais dans votre ardent amour pour Dieu, dans votre ferme attachement à la seule foi qui sauve... Gertrude ! LudovicI vous serez unis quand l'Église... aura déposé son vêtement de deuil... Du haut du ciel... mon âme... veillera sur vos enfants... Soyez heureux!... Aimez-vous...
Sa voix s'éteignit et devint indistincte. Par un suprême effort des forces vitales, il étendit la main droite sur la tête des deux amants agenouillés, et
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parut les bénir en priant. Sa main ne tarda pas à s'affaisser sans force. Il leva encore une fois les yeux au ciel, et comme une lumière qui, avant de s'éteindre, jette une dernière étincelle, il prononça d'une voix distincte ces belles, ces sublimes paroles :
— Gloire à Dieu au plus haut des cieux... et... paix sur la terrç aux hommes de bonne volonté I