A EUGENE DE BLOCK
Peintre.
Personne n'îgnore les cruautés que le duc d'Aîbe exerça en Belgique , durant les trop longues années de sa domination. Pas une ville où ne fût dressé l'échafaud sanglant; pas une où le gibet ne se dressât chargé de cadavres ; pas une où lo bûcher ne calcinât les os de malheureux injustement voués à la mort. Le glaive et la hache du noiirreau s'émoussaient sans cesse à frapper les victimes. Arrêter , mettre à la torture , pendre , brûler, décapiter, telles étaient, dit Guicciardini,
les occupations journalières d'Albe le Bourreau. Le sang belge coulait à flots sans relâche sur le sol de la patrie. Noble et généreux sang qui devait mûrir comme le germe héroïque d'une liberté à venir , et nous délivrer des chaînes que l'empereur Charles-Quint avait imposées à nos pères. Et tandis que le sang des vrais patriotes coulait dans les égoûts avec la fange des rues , des larmes de deuil et de désespoir coulaient dans les familles frappées et impuissantes. Que la mémoire du tyran soit à jamais maudite par les Belges ; car à côté du nom de ce monstre envoyé par l'étranger, les mots de sang et de meurtre sont inscrits sur les pages des chroniques impartiales...
En l'an 1571 , à l'approche de ce terrible fléau, des miniers de Belges quittèrent leur pays et, proscrits errants, allèrent demander asile à l'étranger. Tant que durèrent le peu de ressources qu'ils avaient emportées avec eux , leur situation fut tolérabte dans une certaine mesure ; mais bientôt la misère vint et ils se trouvèrent dépourvus de tout. La compassion qu'ils avaient rencontrée à l'étranger disparut, et on leur refusa les secours les plu3 nécessaires. Ils étaient en grand nombre; ils se réunirent sous le nom de Gueux, se rangèrent sous le commandement du prince d'Orange, et ré-
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eoliirent do regagner, à force de bravoure et Tépée au poings une place à côté de la tombe de leurs pères ; place où eux aussi pussent mourir et s'endormir du sommeil suprême à côté de ces morts bien-aimés... Mais ils ne réussirent pas dans leur entreprise. Le duc d'Albe était un homme de guerre, adroit et habile, et il sut si bien contrarier ou déjouer leurs attaques, qu'ils perdirent beaucoup de monde en faisant peu de progrès.
Leurs forces militaires consistaient en Gueux de terre ou Gueux des bois q^ii se tenaient dans les forêts, et Gueux de mer qui, montés sur de légers bâtiments, sillunnaient la mer en tous sens et pillaient les navires espagnols. Les Gueux de mer étaient sous les ordres du comte de la Marck, seigneur de Lumey et surnommé VOngle - Crochu , parce qu'il avait juré de ne pas couper ses ongles avant que la mort des comtes d'Egmont et de Horn fût pleinement vengée.
En l'année 1571 , à l'endroit oii s'élèv^^ î^^ijourd'hui le fort Saint-Laurent , au bord de TÉscaut , se voyaient les ruines de quelques maisons devenues la proie des flammes. Au centre de ces ruines se dressaient encore quelques murs restés debout. Ceux-ci formaient par leur réunion une
fonle d'angles , et présentaient les desseins les plus bizarres et les plus étranges. Cependant ces restes étaient tellement ébranlés et détériorés par le temps que l'œil pouvait pénétrer à travers les fentes comme à travers autant de brèches. Des poutres noircies par le feu et de lourds pans de murs écroulés encombraient l'accès de briques et de gravier , et ressemblaient aux assises informes de quelque construction monstrueuse et inachevée. C'était au mois d'octobre de cette même année. Depuis longtemps , les habitants d'Anvers avaient échangé les craintes et les souffrances du jour contre des rêves lugubres et effrayants, car il était onze heures du soir. De lourds et noirs nuages, chassés par un vent impétueux, traversaient rapidement les airs et , illuminés par intervalles par les rayons de la lune, présentaient mille formes fantastiques; de gigantesques monstres se mouvaient devant le cercle de lumière argentée, que la reine des nuits traçait autour d'elle. Cependant quand une montagne de nuées effaçait sous ses voiles sombres ces apparitions indécises et passagères , la nuit devenait profonde et d'impénétrables ténèbres enveloppaient la ville et les ruines. Ainsi se succédaient , dans une continuelle alternative, l'ombre et la lumière.
A la clarté intermittente de la lune, on pouvait voir distinctement deux ombres noires qui se promenaient à travers les ruines. Elis étaient muettes et écoutaient. De temps en temps, ces silhouettes humaines penchaient la tête avec une vive curiosité au-dessas du mur qui menaçait ruine, jetaient à la hâte un regard sur les flots murmurants de l'Escaut et disparaissaient dans la cavité qui leur servait d'asile. Il eût été difficile de reconnaître ces personnes et de deviner leurs intentions. Nous allons communiquer à nos lecteurs le peu que nous en savons.
Le plus âgé de ces deux promeneurs nocturnes était Albert de Schoonhoven, gentilhomme tenant aux meilleures familles de la ville, l'autre était son fils Alfred. Tous deux étaient enveloppés d'un long et pesant manteau, un chapeau à larges bords couvrait leur tête et dissimulait leurs traits. Quand un rayon de la lune les surprenait, le manche de leurs poignards et l'acier étincelant de leurs pistolets se détachaient vivement sur leurs vêtements.
Ils étaient là depuis longtemps déjà; depuis longtemps ils se promenaient à pas de loup des rutnes jusqu'à l'Escaut et de l'Escaut jusqu'aux ruines, et rien n'avait frappé leur oreille que le bruit des flots et le sifflement monotone et continu
du vent du nord. Enfin le père appuya le coude sur le coui'onnement en pierre de taille d'un mur, et dit à voix basse à son fils :
— Alfred, mon fils, ne crois-tu pas que ton courage faillisse à la vue de ses gardes?
— Non, répondit le jeune homme avec élan; mon poignard lui percera le cœur au milieu de ses trabans espagnols, si Dieu daigne guider ma main.
— As-tu bien réfléclii, Alfred, qu'on risque la vie à ce jeu-là, et que jamais un Belge n'a échappé à la main du duc d'Albe? Pèse bien tout, car si tu dois manquer de fermeté, il est inutile de rien entreprendre.
— Mon père, dit le jeune homme, cherchez-vous à ébranler ma résolution? Le sang de mon frère Norbert qui couvre encore les pavés de la place de Bruxelles serait-il déjà oublié? N'entendez -vous plus la voix de mon frère qui, du fond de sa tombe glacée et devant Dieu même, condamne son assassin? J'entends encore son appel à la vengeance murmurer à mon oreille... là, dans l'ombre, flotle son ombre menaçante parce que son bourreau vit encore. La colère et la soif de la vengeance oppressent EQon sein; la pensée des souffrances de mes compatriotes me fait convulsivement serrer
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les dents, et ma main cherclie involontairement le fer meurtrier. Ne me parlez plus de danger, je vous en prie, mon père. Puissé-je me trouver au ciel avec nos nobles amis décapités ou briser les fers de ma patrie en envoyant dans l'enfer l'âme exécrable du duc d'Albfcl.».
— Calme-toi, mon fils. Comme la passion t'emporte ! Ta voix retentit au milieu de ces murailles... mais écoute!... N'entends-tu rien?
Ils se dirigèrent à la hâte vers l'Escaut et fixèrent les yeux sur le fleuve pendant quelques instants.
— L'Ongle-Grochu ne vient pas, reprit le père; cependant l'heure est déjà passée. Toi, Alfred, tes jeune? yeux te permettent de voir au loin; no vois-tu rien venir là-bas î
— Non, rien, mon père.
— Pas la moindre petite voile?
— Non, le fleuve doucement agité déroule ses flots blanchissants et rien ne se délache sur leur monoione surface.
Us prêtèrent l'oreille de nouveau et continuèrent à regarder les vagues.
— Attendez, s'écria le jeune homme. J'aperçois quelque chose... là... là-bas... cela approche!... C'est une galère, je crois... oui! Damnatioal cô sont des Espagnols l
Et ils se retirèrent précipitamment à l'intérieur et s'assirent sur un monceau de pierres. Quand Albert de Schoonhoven se fut plus étroitement enveloppé dans les lourds plis de son manteau, il se tourna vers son fils et lui dit à voix basse :
— Alfred, ce que je te disais tout à l'heure, je ne te l'ai pas dit pour abattre ton courage. Si tu osais hésiter et si tu étais trop lâche pour risquer ta vie pour la patrie, tu ne serais plus un véritable Belge. Je te maudirais et te renierais. Si, au contraire, tu réussis dans ton dessein et peux donner la mort à ce cruel tyran, je bénirai l'heure de ta naissance et remercierai Dieu d'avoir donné à ma race un héros. Persévère, mon fils, et que Dieu te vienne en aide et te fortifie ! Qu'une courageuse révolution soutienne ton cœur et que Marie Van der Marck soit ta récompense!
Le jeune homme rougit dans l'ombre sous Timpression de doux souvenirs d'amour. Longtemps il avait parcouru la mer, comme Gueux, avec rOngle-Crochu, et en récompense de sa bravoure il avait obtenu l'affection de Marie Van der Marck, Tout entier à ses rêves d'amour, il ne répondit rien aux paroles de son père. Son cœur battait si fort sous son pourpoint, qu'il lui était impossible de prononcer un mot. Pendant quelques instants, il resta
silfincienx, plongé dans ses pensées, assis immobile sur son siège glacé. Tout à coup, il se leva vivement pour regarder sur l'Escaut.
Tandis qu'Alfred interrogeait les fiots d'un œil accoutumé à sonder les larges et profonds horizons de la mer, son père restait assis, la main devant les yeux. Une larme d'amour, de crainte et d'inquiétude glissait au travers de ses doigts; car il avait compris que bientôt il n'aurait plus de fils. Il voyait dans les ténèbres la mort menacer son noble et généreux enfant.
— Mon père ! dit Alfred d'une voix étouffée, vivent les Gueux!... Une voile... là bas... près du banc de sable.
— Une voile ! dit le père en se levant.
Et quand il fut près du mur, par-dessus lequel son fils lui désignait le bâtiment longtemps attendu, il reprit :
— Une voile ? où cela ? Je ne distingue rien dans les ténèbres.
Un nuage avait voilé la lune, couvert l'Escaut d'une voile de deuil et le navire s'était perdu dans les ombres de la nuit.
-« As-tu bien vu ? demanda Van Schoonhoven ; le nom de Marie n'a-t-il pas transformé ton rêve en une voile? Sur mon âme, je n'aperçois rien.
En ce moment, un rayon de lune illumina lef flots comme un éclair.
— Tenez : la voyez-vous, mon père?..., làbas!
— Oui... oui... sans doute... c'est l'Ongle-Grochu.
Bientôt une chaloupe se détacha du bâtiment, fendit les flots et aborda la rive. Dix hommes et une femme pénétrèrent dans les ruines et vinrent rejoindre les deux Gueux. L'un de ces nouveauvenus paraissait le seigneur et maître de ses compagnons, et cela non à cause de sa haute taille, non à cause de sa richesse, mais uniquement à cause de l'incompréhensible pouvoir qu'avaient sur eux le son de sa voix, un signe de son doigt et un regard de ses yeux. Aucun de ceux qui raccompagnaient ne pouvait se rendre compte des moyens par lesquels il exerçait sur eux une domination aussi absolue. Ils le suivaient aveuglément sans s'inquiéter où ils les conduisait, et quand de la pointe de sa rapière il montrait le rivage et s'écriait :
— En avant I
Il n'y en .avait pas un qui ne fût entraîné par cette parole toute-puissante.
Dès que cet étrange dominateur eut reconnu les
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deux manteaux noirs et échangé avec eux quelparoles à voix basse, il se tourna vivement vers ses compagnons et dit :
— Ayez l'œil et l'oreille au guet, et que la pointe de vos poignards et la mèche de vos arquebuses veillent aussi bien que votre œil et votre oreille. Que rien ne bouge sans que vous l'entendiez ou le voyiez !
Sur cet ordre les matelots se rendirent à bord de l'Escaut, se blottirent dans le creux d'un mur écroulé et épièrent attentivement le moindre bruit» Ils ne faisaient pas un mouvement : seulement lorsque le vent du nord souflQait plus fort sur leurs mèches elles étincelaient dans l'obscurité comme les yeux d'un chat ou d'un hibou. L'Ongle-Grochu trouvant que le vent les empêchait de s'entretenir, demanda à Van Schoonhoven, s'il ne connaissait pas de meilleur refuge. Celui-ci leur fît descendre les marches humides d'une cave en ruine, et les conduisit dans un réduit souterrain et plein de ténèbres.
— Dans quel coupe gorge sommes-nous? s'écria rOngle-Grochu ; il fait plus noir ici que dans les cachots et même que dans l'âme de ce damné duc d'Albe !
— Un peu de patience, répondit Van Schoonho-
Tcn en tirant un caillou de sa ceinture; j'ai pourvo à tout.
En disant ces mots, il faisait jaillir sous ses doigts, les étincelles de l'acier, la mèche prit feu.
— Voilà, s'écria-t-il : dites encore que les Espagnols seuls ont des poignards de Tolède ! Le mien me sert aussi de briquet.
Une torche illumina bientôt les mystérieuses profondeurs du souterrain et jeta ses lueurs fantastiques sur les quatre personnages qui s'y trouvaient.
Le comte Van der Marck, seigneur de Lumey, était un homme corpulent, aux joues brunes et halées, et aux grands yeux étincelants. D'épaisses moustaches rousses se recourbaient sur sa bouche, et une barbe en pointe couvrait son menton. Il était bien armé, et une cuirasse brillait à travers l'ouverture de son pourpoint. En tout cela il différait peu des autres hommes ; mais ce qui le faisait distinguer entre tous c'était la longueur extraordinaire de ses ongles recourbés. Il était d'un caractère cruel et implacable. Plus tard, il fit tant de mal aux catholiques que ceux-ci lui firent cette épitaphe bleu méritée :
Ci-git le comte Van der Marck Il vécut comme un chien et mourut comme un pore.
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Sa fille Marie était une charmante jeune fille, aux joaes fraîches et rosées, aux yeux humides et brillants, aux cheveux plus noirs que l'aile du merle, aux sourcils bien dessinés, comme on les admire chez la plupart des femmes wallonnes. Son CDstume s'accordait peu avec la délicatesse de son sexe, car au lieu de soie et de velours, elle portait une rude étoffe de laine, et son corsage et sa jupe étaient tout unis, sans nœuds ni rubans, ni aucun ornement. Un petit chapeau de feutre couronnait ses cheveux retroussés. Ainsi vêtue elle ressemblait plutôt à un beau jeune homme qui part pour la chasse qu'à une jeune fille. On voyait facilement à l'aplomb de son regard qu'elle avait depuis longtemps renoncé à la vie tranquille de la femme pour l'existence remuante et agitée de l'homme.
A peine la torche fut- elle allumée, qu'elle dit en riant à son bien-aimé :
— Alfred, mon ami, en sommes-nous à ce point qu'un nid de rats soit devenu l'habitation de votre fiancée ? Avancez-moi donc un siège !
— C'est une grâce du ciel, répondit amèrement le jeune homme, oui une grâce de pouvoir nous reposer pendant un instant sur les ruines de nos villes. Et il lui indiqua une pierre de taille préparée pour lui servir de siège.
— Holà, jeune homme! s'écria l'Ongle-Crochu, n'allez pas si vite ! ne prononcez pas si hardiment les mots de fiancé et fiancée. Vous n'avez pas encore mérité la main de la reine des Gueux de mer !
— Mon père , dit la jeune fille en lui adressant un doux sourire et en désignant le vieux seigneur de Schoonhoven , continuez de vous entretenir vous deux : je vais donner à Alfred le courage et la force de se rendre digne de moi ; car jamais je n'aurai d'autre maître.
— Vous entendez ! dit l'Ongle-Crochu, vous entendez comme ma fille se prise haut. Bravo , Marie, bravo I voilà comme je t'aime I Tu justifies le proverbe que bon sang ne peut mentir. Demain je te donne le commandement du flibot * Egmont,
Une transformation étrange se fit en ce moment Bur les traits de la jeune fille. L'expression en devint grave et sérieuse et ses sourcils se contractèrent fortement : elle se leva et dit d'une voix énergique :
— Mon père, croyez-vous que je ne saurais pas manœuvrer une voile , ou que je craindrais de voir couler le sang espagnol ? Non 1 vous savez