‹ L'année des merveillesChapitre 3 sur 5 · I. Petit bâtiment · texte numérisé non relu

I. Petit bâtiment

L'ANNEE DES MERVEILLES î58

que les balles ennemies ont sifflé autour de moi sans faire pâlir mes joues. Il ne faut pas la force physique d'un homme pour trouver le cœur d'un ennemi , et quiconque aime vraiment sa patrie , fût-ce une femme , trouve toujours assez de courage pour la défendre.

A ces mots , elle tira de sonjein un poignard étincelant et s'écria :

— Je veux que ce fer soit l'instrument de la mort du cruel duc d'Albe I

L'Ongle-Crochu pressa avec joie sa fille sur son sein.. Un indicible bonheur illumina les traits du rude marin : une larme brûlante humecta son œil enflammé :

— Mon enfant, s*écria-t-il, ma noble enfant ! Il ne put en dire davantage...

Le comte de la Marck s'était retiré à l'écart avec le vieux Schoonhoven. Marie s'était assise sur la pierre avec Alfred. Celui-ci contemplait sa bienaimée avec une profonde tristesse ; il était trèspâle et de douloureux soupirs soulevaient sa poitrine.

— Qu'as-tu, mon Alfred? demanda Marie d'une voix douce, qu'as-tu pour être si triste et si pâle î

— Ma chère , ma bien-aimée fiancée , je vais

risquer ma vie pour le bonheur de te posséder ; si je ne réussissais pas et s'il me fallait mourir, je ne te reverrais jamais- Et des larmes baignaient son mâle visagCc

— Alfred , mon bien-aimé , mon frère , dit la jeune fille en soupirant, tu ne mourras pas. Pourquoi remplir mon âme d'inquiétude et de terreur? Je suis si heureuse de te revoir. Tais-toi, ne parle plus de cela ; ne déchire pas le voile qui couvre mes yeux... Tu vois... Voilà que je pleure déjà... Infortuné Alfred !

Le jeune homme se tut pendant quelques instants , et parut faire provision de courage et d'énergie. Il releva enfin la tête, passa son bras autour de la taille de Marie et dit d'une voix étouffée :

— Prieras-tu Dieu pour moi . Marie ?

— Oui, oui, répondit la jeune fille en larmes, tous les jours que durera ton absence, avant que le soleil n'apparaisse sur la vaste mer , je pleurerai devant le Seigneur en le suppliant de protéger et toi et la patrie.

— Mais ne penses-tu pas, Marie, que ce soit un crime de tuer un homme sans défense , quel qu'il soit?

— Alfred î Alfred ! s'écria la jeune fille, la voix

de la patrie n'a-t-elle plus d'écho dans ton cœur? Hésites-tu à venger la mort de nos frères ? Dois-je croire cela ? Parle !

— Calme-toi et écoute-moi , ma bien-aîmée I rien ne m'arrête, ni la crainte de la mort, ni celle du supplice. Mourir n'est rien pour celui qui est seul sur la terre. Mais quand notre âme vit dans une autre âme , mourir c'est mourir deux fois. Cette pensée oppresse mon cœur... toi aussi , Marie , tu pourrais périr avec moi comme une fleur foulée aux pieds.

A ces mots , la jeune fille frissonna , elle saisit la main de son amant et la porta à sa joue pour qu'il pût sentir les larmes qui coulaient de ses. yeux. Puis elle dit d'une voix altérée :

— Pour l'amour de Dieu , ne parle pas ainsi , mon Alfred ! tes paroles me brisent le cœur I

Le jeune homme poursuivit nonobstant :

— Mais s'il était vrai, — si un cachot devait me séparer de toi, — si la hache du bourreau devait s'abattre entre nous deux I Que gagnerais-je à ma tentative?...

Marie devint pâle. Elle ne répondit rien d'abord. Après qu'elle eut longtemps réfléchi, une vive rouigeur se répandit sur ses joues; ses yeux brillèrent d'un feu extraordinaire, et sa voix prit une éner-

gie indicible à la question triste et découragée de son bien-aimé, elle répondit d'un ton solennel :

— Ce que tu y gagnerais, Alfred? Le ciel et l'éternelle félicité auprès de Dieu. Ta tombe deviendrait pour moi le lit nuptial. Fière d'appartenir à Alfred même après la vie, je resterai sur la terre fiancée d'un mort, et ton ombre se réjouirait à la vue de mes larmes !

— Ange adoré, tu me surpasses en magnanimité. Qu'il en soit donc ainsi. Donne-moi ce fer qui si longtemps et si souvent a senti les battements de ton cœur, que je reçoive de tes mains l'instrument de la délivrance du pays I

Il s'agenouilla en extase devant elle. Elle tira le poignard de son corsage, le donna au jeune homme et lui dit à demi-voix :

— Puisse -t -il n'être pas l'instrument de ta mort !

Au moment où elle prononçait ces paroles, deux grosses larmes s'échappèrent de ses yeux et tombèrent sur la lame étincelante du poignard. Alfred, emporté par la passion, saisit l'arme d'une main convulsive, la porta à ses lèvres et but avec avidité les deux larmes brûlantes. C'étaient des larmes de foi et d'amour, breuvage sacré qui lui inspira un courage héroïque et un fervent amour de la patrie I

L'Ongle-Crochu et Schoonhoven contemplaient silencieusement cette scène, et admiraient Télan d'amour de leurs enfants qui avaient oublié qu'ils n'étaient pas seuls. Les deux pères se pressèrent la main avec une vive effusion.

— Par la voile de hune de mon flibot ! s'écria rOngle-Grochu, partez-vous pour la croisade, seigneur chevalier, où allez-vous défendre en champclos l'honneur de votre dame?

— Non, mon père, répondit Marie, il va briser les fers de sa patrie et raccourcir vos ongles.

— Ainsi tu pars demain pour Bruxelles, n'estce pas, mon fils? C'est ainsi arrêté entre nous.

Demain? demanda Alfred avec un chagrin visible; déjà demain?

— Déjà demain? dit en soupirant la jeune fille, comme si un écho répétait dans son cœur les paroles de son amant.

— Oui, demain I répondit le père d'un ton inexorable.

Alfred ne put contenir davantage sa tristesse ; il jeta un douloureux et suppliant regard sur sa bienaimée qui comprit ce muet et déchirant adieu. Un torrent de larmes jaiUit de ses yeux et elle couvri Bon visage de ses deux mains.

— Oui, oui, Alfred, demain!... demain! dit- elle en sanglotant.

L'Ongle-Crochu, qui depuis longtemps n'avait plus vu pleurer sa fille, la pressa avec compassion sur son sein.

— Mon enfant, dit-il, ne pleure donc pas ! Songe combien grand t'apparaîtra ton Alfred, et avec quelle joie tu l'accueilleras quand il aura versé le sang du monstre !

La jeune fille se jeta au cou de son père.

— Pardonnez-moi mes larmes, s'écria-t-elle, je vous aime, mon père, — j'aime aussi mon pays, — mais j'aime Alfred par-dessus tout. Mon cœur faiblit et la vie m'abandonne en présence de cette douloureuse séparation. Sens, Alfred, sens comme ma main se glace! ma poitrine se gonfle..,. Malheur à moi !

Elle s'affaissa dans les bras de son père et continua de pleurer dans son évanouissement.

— Jeune homme, s'écria l'Ongle-Grochu avec une jalouse colère, c'est votre faute! Ce sont vos lâches pleurs qui ont rempli de douleur le cœur de ma fille. Vous pleurez?... Un homme, un Belge, un Gueux de mer pleurer ! — Pleure de rage en voyant le duc d'Albe, insulter aux têtes abattues

de nos frères,.. Oui, pleure alors et que tes dents s'entrechoquent...

— Pardonnez-nous, dit le jeune homme d'une voix suppliante, pardonnez-nous, comte de la Marck. Je ne pleure pas par lâcheté, vous le savez Lien; ce sont des larmes d'amour.

Tandis que le père essuyait le visage humide de sa fille, celle-ci revint doucement à elle et fixa sur son amant un étrange sourire.

— Ah! tu es encore là! dit-elle.

— Jeune homme, reprit l'OngleCrochu, cela a duré assez longtemps. Voici une lettre scellée du sceau des Gueux et qu'à votre arrivée à Bruxelles vous remettrez à messire Schrieck. Celui-ci vous instruira de tout ce qui touche aux habitudes et aux allures du tyran. Messire Schoonhoven, nous partons. Marie, prends congé de ton bien-aimé, et hâte-toi.

Les deux amants se jetèrent mutuellement les bras au cou et murmurèrent encore quelques plaintes au miheu du long baiser qu'ils échangèrent à plusieurs reprises sur leurs joues.

Qui pourrait dire quelle profonde douleur, quelle navrante tristesse déchirait leur cœur; ils ne trouvaient plus ni larmes ni soupirs.

Leurs mains, qui ne devaient peut-être plus se

rencontrer, frémirent encore une fois dans une étreinte convulsive, et ils se séparèrent.

Marie se hâta d'entrer dans la chaloupe, et quand elle entendit les rames tomber sur les flots, elle s'écria encore :

— Alfred, mon bien-aimé, jusqu'à de meilleurs jours!

— Oui, répondit le jeune homme avec une triste et amère ironie, oui l Écoute comme le hibou gémitl

Alfred se mit en route pour Bîrttxeîles îe lendemain. Ses traits pâles accusaient un profond chagrin , et sa tête se penchait tristement sur la selle de son cheval. De temps en temps il tordait convulsivement la bride autour de son poing.

Quelle cause pouvait susciter en lui cette douloureuse lutte intérieure? Éiait-ce peut-être la crainte de la mort? Non, la mort n'eût pu l'efirayer fii la perte de Marie n'eût été comprise dans le môme mot. De funèbres et efifrayantes apparitions te succédaient tour à tour devant la tête de son cheva^ï : des bourreaux armés de glaives, du sang, des têtes coupées, une multitude épouvantée et

poussant des cris de douleur, telles étaient les visions qui s'obstinaient à l'accompagner et à l'attrister, -''

Ces scènes sanglantes étaient le fruit de son imagination surexcitée par les souvenirs vivants que lui rappelait sa mémoire. Car, en l'an 4568, le jeune homme avait assisté à Bruxelles à la décapitation des seigneurs de Batenburg et de seize autres gentilshommes, et il avait vu leur noble sang jaillir de l'échafaud sur le pavé. On comprendra facilement que ses rêveries l'entraînèrent si loin qu'il sentit lui-même le froid du glaive du bourreau toucher son cou. Un frisson mortel parcourut tous ses membres et une grosse larme mouilla sa paupière, non pas à la pensée de la mort qu'il devait subir, mais à cause de la perte de sa bien-aimée pour laquelle il s'offrait en victime, sans espoir de récompense.

Après qu'il eut longtemps enduré cette torture morale, la tête du jeune homme se troubla. Les sombres visions disparurent dans une mêlée confuse. Une rage concentrée conlre le destin étreignit le cœur de l'infortuné. Il enfonça les éperons si profondément dans les flancs de son cheval que le sang jaillit. L'animal, surexcité par la douleur, leva les pieds de devant en hennissanL et s'élança

L'ANNÉE DES MERVEILLES î6l

vivement en avant. Le jeune gentilhomme volait rapide comme l'éclair et les pieds du cheval s'imprimaient avec force sur le sol ; l'écume et la poussière couvraient les herhes du bord du chemin et les feuilles des arbres gémissaient froissées par le vent de la course...

Dans cette course effrénée le jeune homme atteignit l'abbaye de Contich, franchît le pont étroit de la Nèthe, dépassa Malines, longea le château-fort de Vilvorde et arriva enfin à Bruxelles.

Deux nuages ardents sortaient de la poitrine de son cheval et s'échappaient en sifflant par ses narines : la sueur et l'écume couvraient la peau de l'animal exténué ; la blanche poussière des champs couvrait Alfred des pieds à la tête.

Le peuple s'arrêtait avec curiosité dans les rues pour voir passer le jeune cavalier. Dès que son regard eut rencontré ces regards étonnés, Alfred revint à lui-même et sortit de son état de surexci' tation. Bientôt le pas ralenti de sa monture s'imprima dans le sable et s'arrêta devant la demeure de messire Schrieck.

Son hôte reçut Alfred avec une grande affabilité et l'introduisit avec force démonstratioa de poli* tesse dans un salon où était réunie une nombreuse société.

— > Messires, s'écria Schrieck, j'ai l'honneur de vous présenter messire Alfred de Schoox/»ioven. Vous ne lui en voudrez pas de ce qu'il se présente devant vous botté et éperonné.

De profondes salutations et les formules ordinaires de politesse souhaitèrent la bien-venue au jeune homme. Malgré ces marques de déférence, il se sentit néanmoins blessé au plus haut point par l'attitude de ceux qui remplissaient la salle. Le dédain se peignait dans leurs orgueilleux regards et l'on pouvait lire sur leurs physionomie cette question : — D'où vient ce Gueux ?

Alfred s'en aperçut, mais comme la mission dont il était chargé l'éloignait entièrement de toute autre préoccupation , il se contenta de détourner les yeux. L'odieuse langue espagnole qui frappait son oreille et le costume détesté que rencontraient ses yeus^ lui inspira une profonde répulsion pour cette réunion. Il se leva au bout de quelques instants et demanda à parler en secret à messire Schrieck. Us se retirèrent ensemble dans une pièce voisine et s'assirent à côté l'un de l'autre sur des sièges ma< gnifiques.

— Messire Schrieck, dit Alfred, je suis envoyé ici par des personnes qui vous comptent parmi leurs amis. £lles se sont sans doute mépris sur voi

sentiments, puisque d»Bs Espagnols, des ennemis remplissent votre maison. Veuillez me dire que ma conjecture n'est pas fondée, car s'il n'en était pas ainsi ma mission auprès de vous serait terminée.

Scbrieck fut grandement ému de cette interpellation hardie du jeune homme ; il répondit avec un mécontentement visible :

— Jeune homme, vos paroles me blessent vivement. CroyeZ'VOus que je n'aime pas ma patrie autant que vous? Osez-vous bien m'accuser de déloyauté? Vraiment, c'est audacieux I

— Audacieux? réphqua Alfred. Convient-il à un vrai Belge de recevoir les favoris du tyran? Ne craignez-vous pas que le parjure et la soif du sang ne gagnent aussi votre cœur? Vous caressez le tigre; prenez garde, il mord aussi ses amis l

— Voilà bien le langage des jeunes gens exalLés dont l'imagination capricieuse grossit le mal et le bien. Le politique habile sait qu'il faut aussi flatter ceux qui ont des dents pour mordre. Je ne sais ce jue vous avez en tête, messire. — Vous me regardez comme un traître. Ne craignez-vous pas que je tire vengeance de cet outrage? C'est très-hardi pour un jeune homme 1

Alfred sentit ses soupçons s'affaiblir ; Schrieek

avait parlé sur un ton si grave et si sérieux que le jeune gentilhomme crut reconnaître chez lui un cœur de Gueux. Cependant il ne se rendit pas encore et dit :

— Excusez-moi, messire Schrieck. Le peu d'expérience que j'ai des choses du monde peut m'induire en erreur. Cependant l'afifaire que j'ai à traiter avec vous est d'une telle importance que je ne puis vous la révéler que lorsque vous m'aurez convaincu des sentiments que vous nourrissez à l'égard du duc d'Albe.

Dès qu'Alfred eut parlé d'affaire secrète et du duc d'Albe, Schrieck changea de physionomie et de ton. Il prit la feinte affabilité de celui qui veut tromper, se rapprocha du jeune homme et lui dit en baissant la voix :

— Vous avez raison, jeune homme. J'admire votre prudence. Le duc est un tyran, un homme exécrable et avide de sang, qui cherche à ruiner et à épuiser le pays de nos pères par le meurtre, la torture et l'exigence du dixième denier. Voilà mes sentiments à l'égard du duc d'Albe ; quant aux Espagnols que vous voyez chez moi, c'est par eux que je connais les secrets du tyran, et que jo suis à même de les communiquer à nos amis les Gueux.

Pendant qu'il adressait ces paroles au jeune homme avec une chaleur affectée, Alfred tira de son pourpoint la lettre de l'Ongle-Crochu, la tendit à Schrieck et répondit :

— Je vois, messire Schrieck, que vous êtes un Belge ardent. Cet écrit du comte de la Marck vous fera connaître l'obje* de ma mission.

Schrieck lut la lettre très-rapidement ; il comprit par le contenu de celle-ci, qu'Alfred était venu à Bruxelles pour tuer le duc d'Albe, et qu'on le chargeait de donner aide et assistance au jeune homme dans cette entreprise. Une joie secrète et profonde remplit le cœur du traître, car Schrieck était un traître. Il vit dans cette circonstance un moyen de gagner en importance auprès du duc. Il résolut en conséquence de lui révéler lui-même l'affaire et de sacrifier le jeune et courageux Belge à son ambition.

— Jeune homme, dit-il, vous passerez sans doute la nuit chez moi? Ce me sera un grand honneur. Laissez-moi agir : ne révélez à personne votre secret, car vous êtes entouré de madrés renards. Je ferai en sorte que vous obteniez une audience du duc et alors...

Il chuchota la fin de la phrase à l'oreille du jeune homme, celui-ci parut extrêmement satisfait de

son hôte et, sur le conseil de Schrieck, se fît conduire dans sa chambre par un domestique.

Le lendemain, de bon matin, un homme se trouvait devant le lit du jeune Anversois.

— Messire, dit-il d'une voix douce, à dix heures je vous conduirai chez le duc. Préparez-vous sérieusement à donner la mort au fléau de la patrie.

A ces mots, il laissa le jeune homme dans son lit et s'éloigna sous prétexte de prudence.

Pendant qu'Alfred s'habillait à la hâte, une foule de tristes pensées vinrent l'assaillir. Marie et la mort flottaient sans cesse sous ses yeux. Pour chasser autant que possible ces pénibles visions, il contempla à plusieurs reprises le poignard que lui avait donné sa bien-aimée ; il examina aussi son pistolet. Après avoir trouvé celui-ci en bon état, il glissa dans le canon une double charge de poudre et, par-dessus, une balle de fer destinée au tyran espagnol.

Quand le pistolet fut prêt et chargé, il le plaça sur la paume de sa main droite et le soupesa avec ime étrange expression :

— Voilà la liberté de ma patrie ! dit-il. ,,

n le soupesa de nouveau, et dit d'un air profondément pensif :

— Ceci est la femme que j'adore I

Et, en vérité, son bonheur, son amour et la liberté de son pays dépendaient du canon de son arme. Le nom de Marie s'échappait pour la vingtième fois de ses lèvres, quand la porte s'ouvrit de nouveau :

— Jeune homme, êtes-vous prêt? demanda Schrieck.

— Je suis prêt, répondit le jeune Gueux en cachant le pistolet dans son pourpoint.

— Dans ce cas, partons !

Ils arrivèrent bientôt à la splendide demeure du duc, et passant, grâce au mot d'ordre, au milieu des gardes-du-corps, ils pénétrèrent jusqu'à une petite salle où se trouvaient de massifs fauteuils.

— Alfred, dit Schrieck d'une voix étouffée, le duc va venir, dans un instant, vous trouver ici. Je lui ai fait accroire que vous avez un secret important à lui révéler. Curieux comme il l'est, il ne tardera pas longtemps. Avisez à ne pas le manquer, sinon tout est perdu : il est terrible dans sa colère.

-— A-t-il toujours sa cuirasse ? demanda Alfred.

— Sans doute, répondit Schrieck, il ne la quitte jamais ; — cependant vous pouvez le toucher facilement, et voici comment : quand il vous de-

mandera communication de votre secret, approchez-vous par degrés de plus en plus de lui, et frappez-le de votre poignard sous le menton. Là le col de sa cuirasse de fer ne vous arrêtera pas. Eon courage, Alfred, — et ne laissez pas faiblir votre cœur.

— Soyez tranquille, dit le jeune homme en soupirant, le combat intérieur est terminé.

— Asseyez-vous, reprit Schrieck en s'éloignant, peut-être vous faudra-t-il attendre quelque temps encore. Ne parlez plus non plus, car les murailles ont ici des bouches et des oreilles, — des oreilles pour écouter et des bouches pour trahir.

Alfred se trouva seul dans la chambre. Il se mit à la parcourir du haut en bas, en réfléchissant à ce qu'il dirait au duc pour ne pas lui laisser soupçonner son dessein. Il ne savait pas, le jeune homme déjà trahi, qu'un œil sanglant l'épiait d'une pièce voisine. Il ne sentait pas le regard implacable et plein de ruse du duc d'Albe, dirigé sur lui !

Enfin il fut pris d'impatience et se laissa tomber sur un siège ; mais à peine élait-il assis dans le pesant fauteuil, qu'un cri de saisissement lui échappa.

Un bruit , un étrange craquement se fit entendre, et des ressorts grinçants vinrent ceindre sa taille d'une ceinture de fer et l'attacher solidement au dossier du fauteuil, une force irrésistible pesait sur lui de façon à lui écraser la poitrine.

On comprendra que le jeune homme pâlit comme un mort en se voyant ainsi captif. Il se tordit les muscles violemment et lutta avec une convulsive énergie contre les liens qui l'étreignaient. Mais ce fut en vain : le fauteuil ne bougeait pas plus que le parquet auquel il était rivé. Malgré la pression plus forte des ressorts, Alfred luttait toujours contre cette puissance invincible. Il était beau à voir en ce moment, l'infortuné jeune homme ! les yeux ardents, les cheveux hérissés, les veines du front bleues et gonflées, — oui, il était affreusement beau, avec son regard plein de flammes, l'écume sur les lèvres et une rage terrible dans le cœur.

La porte s'ouvrit et un homme de grande taille entra d'un pas hautain dans la chambre. C'était le duc d'Albe. D'Albe, le fléau qui avait juré dans son cœur la perte des Belges, d'Albe, qui foulait outrageusement aux pieds notre liberté.

Son visage était brun et extraordinairement allûugé. Ses yeux gris et sa barbe rousse donnaient

à sa physionomie une expression repoussante; une cuirasse, des brassards et des cuissards protégeaient son corps contre toute arme ennemie. Sa tête était couverte d'un bonnet de velours noir, sur lequel se balançait gracieusement une plume rouge de sang. A son entrée il se croisa les bras sur la poitrine, et dit avec une amère ironie au jeune homme désespéré :

— Ah ! tu viens ici, Gueux, pour assassiner le duc d'Albe ! Noble et généreuse entreprise, en vérité ! Crois-tu donc, enfant que tu es, que le géant se laisse prendre par un nain ? Tu ne mériterais que le mépris et la pitié, si Ton ne devait se garder contre les insensés. Allons, enfonce-moi ton poignard sous le menton, rebelle et assassin que tu es !

Alfred écumait de rage ; le poignard qu'il tenait à la main brûlait sous la fébrile étreinte de son poing.

— Tyran ! s'écria-t-il, c'est toi qui es un misérable digne de tout mépris. Quelles souffrances, quelles tortures atroces n'as-tu pas fait subir aux Belges ? Buveur de sang ! et tu crois que Dieu m me récompensera pas et ne te punira pas, toi, lâche Espagnol? Tu rendras compte du sang de d'Egmont et de de Horn, et mon frère Norbert, que

tu as mis à mort, demandera vengeanfce à Dieu pour mol I

Le dac répondit par un perfide sourire. Il prit une baguette qui était suspendue à la muraille, en fiappa fortement le jeune homme au visage, et dit:

— Tiens, mendiant , voilà comme on traite en Espagne les vagabonds et les vauriens.

A cet intolérable outrage, le jeune Gueux fut saisi d'une rage insensée. Les ressorts craquèrent et crièrent sous ses efforts furieux, et un sang écumant afflua sur ses lèvres. Le fauteuil semblait devoir se détacher du parquet, et cependant Tinfortuné jeune homme ne pouvait se mouvoir. Tandis qu'il accablait le duc d'imprécations et s'épuisait en efforts inutiles, une idée soudaine parut lui venir; un sourire de satisfaction se peignit sur son visage. 11 poussa un cri de joie, plongea la main dans son pourpoint et en retira le pistolet oublié.

— Ah I s'écria-t-il, voici qui mettra fin à tes insultes! Tois-tu, tyran, vois-tu cette arme? Tu ne peux m'échapper, damné Espagnol 1 Je suis un habile tireur... Je ris maintenant... et tu pâlis, toi... Ah 1 ah!

Le jeune homme tenait sans cesse la gueule du pistolet dirigée sur le visage du duc et savourant

voluptueusement les terreurs de son ennemi. Au bout de quelques instants, il leva les yeux au ciel et s'écria :

— Merci, Dieu de mes pères, de ce que vous me permettez de venger mon pays et mon frère. Meurs, monstre !

Et la balle de fer vola contre la cuirasse du duc qui fléchit sous la violence du coup et dut s'appuyer contre le mur.

A la détonation, des gardes-du-corps armés et des courtisans accoururent de toutes les directions. Épées, piques, hallebardes, arquebuses, et d'autres armes encore entourèrent en un instant le duc qui venait d'échapper si miraculeusement à une mort qu'il n'avait que trop méritée.

Le jeune Anversois lutta longtemps avec ses ennemis avant qu'on parvînt à le désarmer et à le garrotter.

Une voix mystérieuse ne retentit-elle pas en ce moment à l'oreille de son père, voix qui lui disail que son noble enfant était livré en proie au bourreau?

Une voix mystérieuse ne retentit-elle pas aussi dans le cœur de Marie, voix qui disait que la jeune et charmante tète de son amant allait tomber sur l'échafaudî

A la fin du mois de novembre, le jour de la Saint- André, un grand échafaud se dressait devant 'Hôtel-de-Ville de Bruxelles ; des cavaliers, l'épée nue, l'entouraient, et des milliers de spectateurs tristes et abattus couvraient la place. Une profonde désolation et une curiosité pleine d'angoisses remplissaient tous les cœurs.

Le drapeau rouge de sang flottait, signe d'opprobre, à l'une des fenêtres de l'Hôtel-de- Ville : aux autres fenêtres se trouvaient des juges, des courtisans, des Espagnols. Parmi ces derniers, on pouvait reconnaître le duc d'Albe à ses yeux traîtres et perfides et à la Toison d'or suspendue sur sa

poitrine. Il resplendissait d'or et de pierres précieuses. Une cuirasse, œuvre d'un habile armu^ rier de Florence et rehaussée par des ornements d'argent, embrassait son torse robuste. Ses mains, garnies d'étincelantes pierreries , reposaient majestueusement sur les deux bras d'un splendide; fauteuil.

Il était là, le tyran, comme maître souverain et roi des Belges ! Rien ne pouvait l'émouvoir, ni les yeux de milliers de spectateurs qui, baignés de larmes, lui adressaient des regards suppliants, ni les regards chargés de vengeance de ceux qui osaient le contempler héroïquement en face.

Dans cette multitude, il était facile de distinguer ceux qui appartenaient à la Flandre et ceux qui venaient du pays Wallon. Ici l'on rencontrait les eheveux noirs et les yeux noirs des Liégeois et des Ardennais; là, la chevelure blonde et les yeux bleus des enfants du Nord: là encore, ceux dont le soleil de la mer ou des champs avait bruni le teint. Mais ce qui éveillait surtout l'admiration des spectateurs, c'était un jeune homme doué d'une si belle et si séduisante physionomie qu'il ressemblait plus à un ange qu'à un homme. Ses joues, légèrement hâlées, avaient des lignes si nobles et si gracieuses, ses longues paupières recouvraient

un œil si noir et si mobile, l'expression de sa phy^ sionomie était si grave et si imposante, et en même temps si attrayante, qu'on n'eût osé dire si c'était un jeune homme ou une jeune fille. Aucun des spectateurs ne connaissait ce personnage qui, sous un lourd et grossier manteau, laissait deviner des formes si délicates et qui foulait le pavé d'un pied si petit et si coquet. Cet étranger était Maris de la Marck.

On attendit longtemps, une heure entière s'était écoulée depuis que le peuple s'était rassemblé sur la place, quand tout à coup un sourd murmure parcourut les groupes.

— Le voilà! avait crié une voix, et tous s'étaient dressés sur la pointe des pieds, et avaient tourné la tête vers la rue par laquelle le condamné arrivait en effet.

On pouvait voir l'infortuné Alfred s'avancer, la tête penchée, au milieu d'un détachement de soldats, armés de hallebardes et d'arquebuses. Ses mains étaient liées derrière le dos, ses cheveux coupés jusqu'à la racine, et il était entièrement vêtu de velours noir. 11 monta à pas lents sur réchafaud sanglant.

— Qu'il est jeune l dit un bourgeois, en ouvrant un couteau dans sa poche.

— C'est à cet âge seulement qa'on a au cœur de la générosité et du dévoûment, répondit un autre en secouant la tête mélancoliquement.

— II n'a pas plus de vingt ansi dit un homme bruni par les ardeurs du soleil.

— C'est pourtant mourir trop jeune.

— Mais il ne mourra pas l s'écria un gros marchand.

— Ne pas mourir I s*écrièrent quelques voix. Quel miracle espérez-vous donc?

— Il n'est pas besoin de miracle ; on dit que le duc lui fera grâce.

— Grâce? dit l'homme au teint hâlé. Grâce? Lui, d'Albe ! Oui, il fait grâce comme le rocher qui s'abat sur le village et l'écrase horriblement; — il fait grâce comme la hache qui frappe mais n'écoute pas ; — il fait grâce comme le bourreau qui verse le sang et rit. — Oui, oui, car ce monstre vomi par l'Espagne, est plus dur que le rocher, plus méprisable et plus lâche que le bourreau et plus inexorable que la hache !

Ceux qui entouraient l'orateur s'effrayèrent de ce hardi langage et contemplèrent celui qui l'avait tenu avec un inquiet étonnement. Ils ne pouvaient comprendre qu'un homme fût assez téméraire pour prononcer d'aussi audacieuses paroles. Lui, au

contraire poursuivait sa diatribe accusatrice. Ses yeux étincelaient, et les imprécations et les outrages contre les Espagnols se pressaient sur ses lèvres. Il était heureux pour lui, que dans la foule qui l'entourait il ne se trouvât pas un traître et qu'il ne fût pas entendu par les soldats.

Le regard de Marie était sans cesse fixé sur son bien-aimé. On n'apercevait pas de larmes sur ses joues; son âme souffrait afifreusement, mais elle avait assez de courage pour contenir les pleurs qui voulaient jaillir de ses yeux. Avec un cœur viril comme le sien, elle avait formé le projet de venger son Alfred et de tuer elle-même le duc. Pour s'affermir dans cette sanglante résolution, elle voulait voir tomber la tête de son bien-aimé, et, pour ce motif, elle avait secrètement quitté son père.

Alfred était sur l'échAfaud avec un prêtre ; la bourreau, la hache à la main, attendait sa tête. En ce moment, trois appels de trompette retentirent sur la place, et un lugubre silence régna dans la foule. On écoutait la voix du héraut qui proclamait la sentence par laquelle Alfred de Schoonhoven, était condamné à la peine de mort pour avoir attenté à isL vie du duc.

Tous les cœurs étaient émus, tous les yeux se remplissaient de larmes de compassion, à l'excep-

tion de l'homme au teint hâlé, qui continuait sei imprécations.

La trompette retentit de nouveau. Le cœur des auditeurs se serra d'horreur et de tristesse, car la victime se préparait à subir sa peine. Pas un soupir ne s'échappait du sein des Beiges accablés. L'œil de Marie était toujours fixé sur Alfred et elle s'efforça, une fois encore, de se faire reconnaître par lui; mais quoi qu'elle fît elle n'y réussit pas.

Déjà l'infortuné jeune homme était agenouillé et disait sa prière suprême, et le bourreau retroussait ses manches pour frapper plus sûrement. La prière était finie, et Alfred se tournait vers le bourreau pour lui dire qu'il était prêt, mais son regard tomba sur Marie, tous deux pâlirent: la pro^^ fonde désolation du dernier adieu se peignit sur leurs traits. L'éternité allait les séparer. Ils comprenaient la terrible solennité de cet instant.

Une larme coula en même temps sur la joue do l'amant et sur la joue de l'amante.

C'en était fait d'Alfred. Le bourreau saisit à deux mains la hache meurtrière, la fit tournoyer vivement sur la tête du condamné, et

— Grâce ! grâce 1 s'écria Marie d'une voix qui retentit sur toute la place.

— Grâce I grâce I répéta la foule en proie à une

liorrible anxiété, et le bourreau resta immobile, car ces cris l'épouvantaient.

— Hourra ! vivent les Gueux ! s*écria une voix tonnante, et tous les yeux se portèrent effarés sur l'homme au teint hâlé. Celui-ci ouvrit son manteau, en dégagea sa main gauche, et l'agita audessus de sa tête, comme pour faire un signal. De longs ongles recourbés le firent reconnaître, et cent voix répondirent :

— Lumey î Lumey !

— Vivent les Gueux !

— A mort l'étranger!

— A mort! à mort!

— Hourra ! Vive l'Ongle-Crochu !

Poignards, rapières et longs couteaux brillèrent

de toutes parts dans la foule. Ce fut une terrible explosion de cris de mort, et d'imprécations.

— Au meurtre ! au meurtre I s'écria tout à coup le peuple épouvanté et il s'enfuit précipitamment par toutes les rues : des cavaliers espagnols chargeaient impitoyablement sur la multitude : les hommes renversés luttaient pour se dégager d'entre les pieds des chevaux; des femmes gisaient sur le pavé, évanouies, écrasées par la foule.

Sur ces entrefaites, un signal fut donné de la fenêtre où se trouvait le duc d'Albe. Le bourreau

laissa tomber la hache et la tête da jeune Belge roula sur Féchafaud; deux larges jets de sang jaillirent du cou de la victime.

Marie s'élança^à travers les jambes des chevaux jusqu'à l'échafaud, y monta ou plutôt y courut, baigna sa main droite dans le sang fumant de son amant et disparut avec cette tache horrible sur ses doigts délicats. Nul, sauf le bourreau n'avait remarqué la jeune fille.

Le soir, un silence de mort régnait sur la place. Le pavé en était encore rougi par le sang et çà et là gisait encore un cadavre affreusement mutilé par les pieds des chevaux. Les aides du bourreau étaient occupés à charger les morts sur des brancards.

— Notre gracieux seigneur et maître a ordonné de porter ces corps à la voirie, dit l'exécuteur des hautes-œuvres, au moment où on jetait le dernier cadavre sur la civière.

Quand tout fut fini, le bourreau regagna sa demeure, la pâleur sur le front et l'anxiété dans le cœur.

Il ne pouvait oublier l'étrange apparition qu'il avait vue sur l'échafaud. Celte mystérieuse et incompréhensible créature qui n'était ni homme ni

femme et qui lui avait lancé un si terrible regard, flottait sans cesse sous ses yeux. Il pensait à l'ange des vengeances de Dieu qui était venu lecueillir le sang d'Alfred comme un témoignage contre lui. Deux jours après, il mourut tourmenté par les plus effroyables visions.

Que fit Marie avec ce sang?

Elle l'essuya sur la lame d'un poignard et plongea celui-ci dans cinquante poitrines espagnoles à la piise de La Brille et de Gorcum.

Une balle la frappa enfin : son dernier mot fut : Patrie! et son âme héroïque remonta joyeusement Ters son bien-aimé Alfred.

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