LES 1>R1ÈRES DES QUARANTE-UEURES
Dans la célébration du Jeudi-Saint, le fait de l'institution de la Gène est bien peu mis en relief ; d'autres cérémonies, la consécration des saintes Huiles par exemple, attirent, proportion gardée, beaucoup plus l'atteulion que ce fait important- Ge fut là le motif décisif c[ui porta l'Église à instituer une fôte spéciale en
1. Ainsi Baillkt, ix, 2 regardo cet office comme nouveau et laisse à d'autres le soin de dtMerminer lequel des trois offices plus anciens lui sert de hase. Mais ni Bintkkim, 265 suiv., ni BiEUMER, 298, ne sont de cet avis. Quelques dates données par ce dernier auteur ont besoin d'être corrigées.
l'honneur de la Sainte Eucharistie, ainsi que cela ressort clairement de la Constitution pontificale Transiîiirus donnée à ce sujet.
L'institution de cette fête est relativement récente et la diffusion en resta limitée à l'Occident, bien qu'une partie des Grecs unis l'aient adoptée. Peut-être pourrait-on regarder la mention du Natalis calicis marquée au 24 mars dans le calendrier de Polemius Silvius comme un premier vestige d'une attention spéciale faite au Saint Sacrement dans le culte public. Pour expliquer cette date, il faut se rappeler que, dans les temps plus anciens, le 25 mars était souvent considéré comme le jour de la mort de Jésus-Christ (voir ci-dessus p. 82).
Une humble religieuse avait été choisie par la Providence pour contribuer à l'introduction de cette fête. Julienne \ née en 1193 à Rétinnes près de Liège, demeurée orpheline, fut élevée dans un couvent. Entrée ensuite dans l'Ordre des Augustines, elle fut envoyée dans l'hospice de Mont-Cornillon, près de Liège, où elle passa la plus grande partie de sa vie ; elle devint également supérieure du couvent. L'établissement ayant reçu un autre prieur qui, pour des affaires d'administration, se brouilla avec la ville de Liège, elle dut quitter l'établissement en 12i0 et se réfugia à Liège auprès d'une recluse, nommée Eve, animée des mêmes sentiments qu'elle. Trois années plus tard, elle put rentrer à Mont-Cornillon, mais après la mort de l'évêque Robert (f 1246) il y eut de nouveaux désaccords qui l'obligèrent à quitter définitivement Liège. Elle trouva un refuge chez les Cisterciennes de Salsiniies, au diocèse de Namur. Mais ce couvent ayant été détruit à la suite de guerres, Julienne se vit de nouveau exposée à la misère.
1. Vita S. Jiilianse ab aactore coaeuo conscî\ i, 2 dans les Acta SS. Bol., April. I, 473-476. Et les Proleg. spécialement p.44'2.
Elle termina sa vie, en 1258, comme recluse à Fosses, où elle avait trouvé un refuge ; elle fut enterrée au couvent de Villiers, également dans le diocèse de Namur.
Dès son enfance, Julienne de Rétinnes fut une fervente adoratrice du Très Saint Sacrement. Agée de seize ans elle eut, à plusieurs reprises, des visions, dans lesquelles elle apen^Hit le disque de la lune auquel il manquait un segment. Inquiète au sujet de ces visions, elle en reijul l'interprétation de Notre Seigneur lui-même qui lui fît comprendre que le disque lunaire représentait l'Église à laquelle il manquait une solennité en l'honneur du Très Saint Sacrement de TAutel, pour parfaire le cycle de ses fêtes ; qu'elle-même était choisie pour révéler ce fait au monde et contribuer à l'institution de la fêle nouvelle. Ce ne fut qu'en 1230 qu'elle communiqua son secret, au sujet duquel elle avait eu beaucoup à souffrir, à Jean de Lausanne, chanoine de Saint-Martin de Liège et à d'autres personnages distingués par leur piété et leur science, notamment à Guyard de Cambrai et à Hughes qui fut plus tard Cardinal Légat, ainsi qu'à Jacques Pantaléon de Troyes, qui devint évêque de Verdun, puis Patriarche de Jérusalem et enfin Pape sous le nom d'Urbain IV.
Les évêques ayant encore le droit, à cette épocjue, d'établir des fêtes dans leurs diocèses, il était important que le nouvel évoque de Liège, Robert de Thorele (depuis 1240) fût favorable à la nouvelle institution.
Le Prélat accueillit avec faveur la demande qui lui fut faite dans ce sens ; en 124G il réunit un synode diocésain dans lequel l'établissement de la fête fut décidé ^. Il prescrivit également au clergé la récitation
1. La lettre synodale qui y a rapporta été reproduite par Bin-
d'un office composé par le chanoine Jean dont nous avons parlé plus haut ; mais il mourut le 16 octobre 1246 avant d'avoir vu la célébration de la fête. Celle-ci fut faite Tannée suivante par les soins des chanoines de Saint-Mari in de Liège, ainsi qu'il avait été décrété. Plus tard, la solennité fut autorisée par Hughes et Pierre Capocci, tous les deux cardinaux-légats du Pape.
Lorsqu'en 1261 Jacques Pantaléon, sous le nom d'Urbain IV, monta sur le siège de saint Pierre, Tévéque de Liège de cette époque lui adressa une supplique relative à la fête et obtint une réponse favorable. Il avait été poussé à faire cette démarche par Eve, la recluse, laquelle avait eu une part active à l'établissement de la fête.
L'adoption de la Fête-Dieu dans l'Eglise universelle paraissait dorénavant assurée. Le miracle eucharistique arrivé en 1262 à un prêtre bohémien, à Bolsena^ augmenta encore la propension personnelle d'Urbain IV pour la fête et, peu de temps avant sa mort, il adressa à tous les évêques et Prélats une Bulle ^ datée du 8 septembre 1264, dans laquelle il prescrivit à l'Église universelle la célébration d'une fête en l'honneur du Très Saint Sacrement de l'Autel, le jeudi après la Trinité, et enrichit d'indulgences l'assistance aux offices. En outre, il chargea Saint Thomas d'Aquin de composer un office spécial pour la fêle, qui prit aussitôt la
TERiM, Denkwiïrdigkeilen, v, 1, 276 suiv. ; ce qui a été conservé de l'office primilif, ibid. p. 284.
1. La bulle Transi'iiriis est inscrite dans la Constitution de Clément V de lan 1311, Clementin. III. 16 ; elle se trouve également dans les collections des conciles, par exemple dansLABBE- CossART XI, I, 817. Cf. Benoit XIV dans ses Insiitutiones, v, 20, sur les processions.
place (le l'office primitif K Mais comme Urbain IV mourut aussitôt après la publication de la Bulle, l'affaire demeura provisoirement dans le même état et la dilTusion de la fête se ralentit; la translation de la résidence du Pape à Avignon contribua également peutêtre à ce ralentissement. Mais à Liège on ne perdit pas TalYaire de vue, et le synode diocésain de 1287 fut le premier qui édicta une ordonnance catégoriciue en vue de la célébration de la fête -.
Le Pape Clément V, Bertrand de Goth, après une longue trêve, prit de nouveau l'affaire en main et obtint que le concile œcuménique de Vienne, convoqué par lui en 1311, approuvât la fête et la rendît obligatoire dans toute la chrétienté. Parla Bulle Si Dominum il renouvela à cet effet la Constitution d'Urbain IV. Ni dans cette Bulle, ni dans la Constitution d'Urbain IV il n'est question de procession dans laquelle serait porté solennellement le Saint Sacrement ; il n'y est parlé que de la messe et de Toffice. La procession ne fut ajoutée que plus tard, et, de même qu'il en avait été pour la fête, elle ne reçut droit de cité que peu à peu dans les différents diocèses et dans les différents pays. D'ailleurs elle n'était pas chose absolument nouvelle, car, déjà au xi^ siècle, au jour des Rameaux, les Bénédictins d'Angleterre faisaient la procession du Saint Sacrement en dehors de l'église 3.
La procession de la Fête-Dieu ne s'établit définitive-
1. BiNTERiM apporta une nouvelle preuve de ce fait révoqué en doute par plusieurs. Denhwtird. I.c. 282 et vu, 1, 77.