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CHAPITRE VII

Concours de laideur. — Pèche à la ligne. — Mon collaborateur Jules Lemaître. — Les soudrances du Conservatoire. — Annonces électorales. — Lettre ouverte à Jacques des Cachons.

Ça devait arriver !

Aprè.s les concours de jolies femmes, les concours d'hommes laids. C'est à Rio-de- Janeiro que ce match pittoresque vient d'avoir lieu. Il est arrivé des concurrents de tous les points du monde, et l'on a fort remarqué l'envoi effectué par la ville française de Saint- Germain-en-Z^;v^ ; nom oblige.

Le senor qui a obtenu le prix, à l'unanimité des membres du jury, est un Brésilien d'une trentaine d'années qui ne saurait manquer.

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lesté de la prime qu'il a reçue — 3.000 pesetas — de faire, quoique très laid, un beau mariage. En attendant, les habitants de Rio-de- Janeiro l'accablent de sérénades, de bouquets et d'ovations. Un poète du cru a composé en son honneur des stances moyen-âge qu'il a

intitulées, bien entendu, Lai. Enfin, grâce à sa laideur, il devient « celui » de la ville.

Nota. Pour les personnnes qui ignorent l'anglais, je condescends à m'expliquer : « ... il devient leader... »

Je ne serais pas un chroniqueur digne de ce nom, si j'omettais de consacrer à la réouver-

ture de la pêche à la ligne quelques paragraphes émus. Le mois dernier, pour avoir cru qu'il me serait possible, dans mon article du Musée des Familles, de me dispenser de ce devoir, j'ai reçu par monceaux des lettres vitupératives, aussi je m'exécute. A nous, les bonnes vieilles anecdotes !

Donc, il 3^ a plus de cinquante ans, le duc d'Orléans voulut apprendre à jeter l'épervier et manda à Xeuilly le père Kreiz, grand pêcheur devant l'Eternel. Le vieux, patiemment, lança le lourd filet, une, deux, trois, quatre fois ; à chaque reprise, son royal élève, qui s'efforçait de l'imiter, réussissait un peu moins bien qu'au début de la leçon. Le pêcheur grommelait tout bas. Que fut-ce quand, étourdîment, le jeune duc lâcha la corde et laissa le pesant épervier s'enfoncer dans la Seine. Adieu le respect! Ivre de fureur, Kreiz lève les bras au ciel et s'écrie :

« Le diable m'emporte, Monseigneur, si vous n'êtes pas aussi maladroit de vos mains qu'un cochon de sa queue ! »

On assure que jamais le duc d'Orléans ne rit de si bon cœur.

Notre confrère Grosclaude n'aurait jamais excité à ce point l'ire du vieux Kreiz, car il excelle dans l'halieutique — l'habitude des « lignes », sans doute. — Voici les conseils qu'il voulut bien distribuer au cours d'une conférence, à laquelle il avait convié, la veille de l'ouverture, tous les journalistes de Paris, désireux de savoir comment on se procure une friture :

Une longue et consciencieuse habitude des choses de la nature me permet d'affirmer que le poisson se tient habituellement dans l'eau. Cette coutume remonte à la plus haute antiquité; et c'est à la combattre que le pêcheur consacre son intelligence.

Dans ce but, il emploie une canne au bout de laquelle pend un fil terminé par un crochet qu'on appelle hameçon. Les grammairiens discutent pour savoir si 17/ de ce hameçon doit être aspiré. Je suis d'avis qu'il doit l'être, au moins par les poissons. Le hameçon sert ordinairement d'asile à un ver, ce qui fait dire que l'asticot vit au crochet du pêcheur à la ligne; il parait certain que le poisson aime les vers ; à peine en a-t-il trouvé un qu'il se met à chercher la rime. Feu Orphée captivait de la sorte, avec de simples vers mis en musique, les animaux les plus considérables. Cet usage est complètement abandonné pour ce qui concerne les

lions et autres bétes féroces. 11 a même perdu beaucoup de son efficacité sur le poisson. Cela tient à ce que celui-ci devient chaque jour plus malin, tandis que le pêcheur reste toujours aussi bête.

Cependant les statistiques tendent à établir que le

poisson meurt jeune et finit généralement dans une poêle à frire. Il est permis d'attribuer cet état de choses au suicide. Quand un goujon est las de l'existence, il se passe un asticot au travers du corps ; c'est parmi ces désespérés que se recrutent la plupart de nos fritures.

Oq cite néanmoins, comme cas de longévité, les carpes de Fontainebleau, qui sont plusieurs fois centenaires. Pour honorer leur vieillesse, on leur passe

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des anneaux dans le nez ; c'est ainsi que les poissons, auxquels l'usage des statues est étranger, honorent leurs illustrations nationales. Il est honteux de penser que nous n'en avons jamais fait autant pour Chevreul.

Quelques naturalistes, parmi lesquels Buffon, ont remarqué que le poisson est muet. Ce silence est l'objet d'une foule de commentaires. Pour l'expliquer, il convient d'observer que le plongeon est peu favorable à l'exercice de la parole, et que les causeurs les plus brillants s'abstiennent de prendre part à la conversation lorsqu'ils ont la tête sous l'eau.

Passons maintenant à la pratique. Chaque espèce de poisson exige des soins particuliers. Ainsi l'ablette ne se pêche pas comme le requin ; l'ablette mord au ver de vase et le requin à la cuisse d'homme. Munissez-vous en conséquence.

La pêche au gardon est des plus simples. Vous jetez votre ligne en disant : « Gardon, s'il vous plait ! » Il tire, et vous n'avez plus qu'à le diriger avec précaution vers une poêle à frire.

La truite exige des ménagements. Ne faites pas aux truites ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fît.

Pour le goujon, servez-vous d'un de ces vieux roqueforts avancés dont parlait le renard de la fable : « Il a trop de vers, dit-il, c'est bon pour les goujons! »

La lamproie est un poisson délicat, tandis que l'ombre-chevalier (d'industrie) est noté pour son indé-

licatesse. Ne commettez donc jamais la faute de lâcher la lamproie pour ïoinbrc...

Vous n'avez peut-être pas oublié que, l'an dernier, je transcrivis quelques vers d'un Parnasse géographique, trouvé en bouquinant sur les quais, et qui me parut rédigé sous l'influence directe d'ApoUon-Cortambert.

Cette publication excita dans le monde des lettres une émotion légitime et considérable, considérable et légitime. De tous côtés m'arrivèrent des poésies rivales du fameux « L'art ?

oh ! che:^ /'Auvergnat cha rend inférieur î » M. Cabart-Danneville, qui est député de la Manche, et aussi mon ami (qualité bien plus méritoire), m'envoya cet alexandrin, grâce auquel sa réélection est à tout jamais assurée :

Fais cinq lots de tes biens et vends-les-moi di Manche.

Quant à mon confrère Jules Lemaître, il n'hésita pas à me dédier, en plein Journal des Débuts, de véritables petits chefs-d'œuvre, tels que :

Le docteur m'a Guéret en m"ôtant ma dent Creuse ; Je suis content en Somme, on le serait A miens.

Puis cette phrase d'oraison funèbre inspirée par l'aigle de Meaux :

Oui, d'une esqui Nancy, made Moselle et Meurt he.

Et enfin, cette élégante imitation du Bonhomme,car tout le siècle de Louis XIV y passe :

Aricge ceux dont la bouche Souffle le chaud et le Foix.

Le Debatter ajoutait, d'ailleurs, avec une exquise désinvolture :

« Que si ce passe-temps vous paraît frivole ou même saugrenu, et tout à fait indigne d'une grave critique, je vous répondrai, comme les bonnes gens, que cela vaut encore mieux que de dire des bêtises. »

Savourez encore une fable et ce sera tout :

Lieutenant, conduisez vos hommes à Bernay,

Puis à Pont-Audemer. — Mon colonel, ce n'est

Pas possible. — Comment? De tels refus sont graves;

Expliquez-vous, monsieur, et veuillez parlet net.

— Mon colonel, il n'est pas d'Eure pour les braves.

Il serait injuste d'oublier un poète provincial, M. Barat, dont la Muse lyrico-géographique vaut presque celle de Jules Lemaître. Que pensez-vous de ses Voyages ?

Je mêle quelquefois de façon singulière Les noms des lieux que j'ai courus dans ma carrière, Ham, Bourbonne, Mans, Dax, Poitou, Longchamps,

[Berry, Hambourg, Bône, Mende, Ax, Poix, Toulon, Chambéry, Sainte-Anne, Sion, Bourg, Caen, Nevers, Uun, Nan-

[terre.

Sainte, Annecy, Hombourg, Cannes, Verdun, Nante,

[Aire.

Un à un, timidement, les théâtres opèrent sans fracas leur réouverture, et vont bientôt nous convier à applaudir — ou à siffler — quelques-uns des lauréats que nous avons subis, lors des concours du Conservatoire, dans une effroyable étuve dont je ne saurais indi-

quer la température, tous les thermomètres s'étant brisés avec ensemble, plutôt que de consentir à grimper si haut. Le public ruisselait, les membres du jury fumaient, leur président, M. Ambroise Thomas, de ses bras fatigués jonchait le rebord de sa loge, sans voix.

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comme le rossignol de la Chute des feuilles^ anéanti. La seule consolation de cette journée terrible, je l'ai trouvée en lisant ces strophes de Gavroche qu'une main inconnue avait subrepticement glissées dans mon gousset. Ça se chante sur un air connu comme le loup blanc.

Dès que l'on concourt au Conservatoire, Parmi les jurés c"est la même histoire, M'sieur AmbroisThomas bâille avec ennui.. Ses compagnons font la niêm"chos"que lui.

Quand c'est le concours d'opéra-comique, M'sieur Ambrois'Thomas, qu'aim'tant la musique. Se dit qu'il voudrait que ça soit fini... Ses compagnons s'dis'nt la mêm'chos'que lui.

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Si c'est Topera qu'on chant'surla scène, M'sieur Ambrois'Thomas, qui n'aime pas la gène, Trouv'que ces gens-là font beaucoup de bruit... Ses compagnons trouv'nt la mèm'chos'quelui.

Lorsque l'on concourt pour la comédie, M'sieur Ambrois'Thomas, la tète engourdie, Regrett'fortement d'être du jur}-...

Ses compagnons r'grett'nt la mèm'chos'que lui.

Quand la tragédie à son tour arrive, M'sieur Ambrois'Thomas, à court de salive, Tir'un'langue énorm'(ça n'est pas joli)... Ses compagnons tir'nt la mèm'chos'que lui.

Quand c'est pour la harpe ou le violoncelle, Ou pour le piano que son d'voir l'appelle, M'sieur Ambrois'Thomas devient ahuri...

Ses compagnons d'vienn'nt la mèm'chos que lui.

Quand on se réveille après la séance,

Pour distribuer chaque récompense,

M'sieur Ambrois'Thomas pousse un joyeu.K cri...

Ses compagnons pouss'nt la mèm'chos'que lui.

Alors, sans pudeurs, comme sans malices, M'sieur Ambrois'Thomas, avec ses complices. S'endort d'un sommeil sonore et béni...

F,t je m'en vas fair'la même chose que lui

Et pourtant, malgré cette température à incommoder Behanzin, Norton et tous les nègres illustres, malgré les fausses notes prodiguées avec une généreuse abondance par les concurrents des deux sexes, j'aimerais mieux assister à trois séances semblables qu'à une seule des réunions électorales qui ravagent le petit pays, d'ordinaire si paisible, où je prends mes vacances. Quel tumulte ! Quelle folle variété d'atroces injures ! ]\Iais j'oublie qu'il m'est interdit de politiquer. Pourtant, j'aurais eu plaisir à vous parler de ces industriels qui poursuivent les candidats de leurs offres de services. Et de jolis services, je vous en réponds ! Mon ami Capus, candidat dans le département de Rhône-et-Saône, m'envoie ces topiques annonces, découpées dans un organe spécial, qui vient de paraître :

L'AGENCE BALIVEAU, vingt ans de succès, six législatures, s'engage à faire entrer dans la prochaine Chambre tout individu français ou naturalisé français, âgé de vingt-cinq ans au moins, quatre-vingt-dix-neuf ans au plus, moyennant un versement de cinq mille francs. On rend l'argent. Cent trente députés nommés en vingt ans; dix-huit sénateurs. Certificats: « Je renonçais à représenter jamais mon pays, quand

j'ai eu ridée de m'adresser à TAgence Baliveai;. Un an et demi après, je passai à X... avec une majorité écrasante. Signé : T..., député. — Je n'ai été renommé que grâce à l'A- GENCE Baliveau. V. — C'est de la folie que de se présenter à la dépulation sans le concours de I'Agence Baliveau. »

JE DEFIE nimporte qui d'être élu contre moi dans la septième circonscription de Cavaillon (Vaucluse). Durand.

Sans le PURGATIF BALANDARD, il est impossible d'affronter les réunions publiques. 2 fr. chez tous les pharmaciens. Envoi franco.

CHOIX D'ÉLECTEURS dans le M\di, depuis deux francs cinquante.

SI VOUS VOULEZ prouver que votre concurrent a trempé dans l'affaire du Panama, adressez-vous aux initiales X. Y., Poste restante, Paris. Réponse dans les vingt-quatre heures. Joignez cent francs. N'oubliez pas d'envoyer le nom.

Il y en a bien d'autres, mais si raides que je n'ose les reproduire.

Lettre à Jacques des Gâchons.

Donc, mon cher des Gâchons, vous voulez un Théâtre neuf, révolutionnaire, où l'on jouera les injoués et même les réputés injoua-

blés? Et vous m'ivitez à vous porter un manuscrit? Souffrez que je me récuse. Le jour, le jour béni — illa dies ! — où la baguette magique du'régisseur de votre utopique théâtre frappera les trois coups, ne comptez sur moi que comme spectateur. Que lui jetterez-vous en pâture, à cette « foule intelligente »? (Deux mots qui hurlent.) Pas de vaudevilles, j'imagine ? Dix théâtres, déjà, pressent ce citron d'or, idéal amer, à dessein d'en exprimer le jus idoine à faire se tordre leur public d'huîtres ; pour votre idéale chambrée d'intellectuels, médiocre régal. Alors, quoi ?

Peut-être du bon gros drame. Je me figure qu'une immense et convulsive hilarité remercierait le fouilleur qui, pieusement, aurait serti dans cinq actes ad hoc les (^ Croix de ma mère », les « A nous deux, monsieur le Comte », les « Sentiers connus de Dieu seul », tout le bric-à-brac moisi, tous les miteux panaches légués par Maquet, Victor Hugo (celui ô.' Antonio et de Lucrèce Borgia '), Pixérécourt et autres Bouchardy. Ce dernier surtout,

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