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CHAPITRE X

La Société contre l'abus du Tabac. — Maladies des fumeurs. — Leur hypnotisation. — Leur empalement. — Divorces américains.

La Société contre l'abus du Tabac publie un Bulletin mensuel, où je vous prie de croire qu'on dit son fait à l'herbe « sale et puante » comme la qualifiait un roi d'Angleterre ; mais pourquoi la société m'envoie-t-elle cette publication tabacophobe? Je me le demande. Si c'est à dessein de me convertir, je crois qu'elle perd .son temps. Si c'est pour que je fasse un peu de réclame autour de ses infructueux efforts, au fait, pourquoi pas?

Voici donc la cueillette que je viens de faire dans ce Bulletin. Elle est ample.

Parmi les confessions de fumeurs repentis dont fourmillent ces pages antinicotiniques, j'en relève une, celle de M. Isclar, directeur de l'Union des Ecoles libres, âgé de 44 ans, qui, après avoir parlé de l'influence désastreuse exercée par l'abus du tabac sur le corps et l'esprit, déclare en toute franchise que depuis l'âge de 9 ans (peste!) jusqu'à celui de 42 ans, il n'a pas cessé de fumer un seul jour, et conclut, avec candeur : « Peu de personnes peuvent parler des effets du tabac sur l'intelligence... avec autant de connaissance que moi. » Brave cœur! mais vraiment, on ne se dit pas de ces choses là à soi-même !

La liste est interminable et terrifiante des maladies que le Bulletin déclare engendrées par le tabac ; Amaurose, Amblyopie, Anorexie, Cancer, Hypocondrie, Parésie,ïachycardite, voilà les maux dont est menacé le malheureux fumeur, qui aura en outre les artères athéromateuses, le pouls irrégulier et la langue saburrale. (Brrr|!) Il y a même tout un drame tabagique, narré en style de mélo, dont je m'en voudrais toute ma vie de ne

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pas vous faire connaître au moins le début : « Un jour, comme je rentrais du collège <( tout joyeux et content, j'entendis des cris, « des imprécations, suivis bientôt d'injures : « lâche! sauvage! Ces cris et ces injures sor- « talent de chez moi. Je devins pâle, je crus « un instant à une tentative d'assassinat, et « aveuglé, hors de moi-même, je me jetai dans « l'escalier. J'y rencontrai un docteur. A cette « vue ('), je me dis en moi-même: c'est cela, u un assassin a dû s'introduire chez moi, et « porter un mauvais coup sur l'un des miens ; u voici le médecin qui vient d'en soigner les « blessures. Je tombai, plus mort que vif, dans « les bras de ma mère, qui me consolait en « pleurant, et j'appris d'elle ce qui en était.

« Un assassin perfide avait fait son entrée « dans notre foyer, y avait semé la douleur « en blessantd'une blessure profonde et cruelle « mon pauvre grand-père, que j'aimais de tou- •'< tes les tendresses de mon âme.

« Et cette blessure avait envahi sa langue

I. Avcu^i^lc précédant A celte vue ne semble pas d'une loj^'ique impeccable.

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« et sa gorge, et le médecin venait d'y faire « une opération qui avait arraché ses cris de « douleur et ses injures, au cher malade.

u Et l'assassin était en fuite, mais son nom « était connu. La justice et l'indignation le « peuvent mettre au pilori. Il se nommait le « tabac! » {Trémolo à l'orchestre.)

Un partisan du « n'arrachez pas, guérissez ! » craignant, avec quelque raison, que les fumeurs invétérés ne puissent supporter la brusque cessation de leurs habitudes, a tenté de remplacer le tabac par un certain nombre de plantes inattendues. Ses essaisont été couronnés d'insuccès. Il a fumé des feuilles de noyer qu'il a trouvées « mauvaises, enivrantes, toxiques ». Puis, du tabac trempé dans l'eau pour diminuer sa nocuité, « c'est atroce ». En désespoir de cause, l'expérimentateur s'est rallié « à la famille des Chénopodées et des Polygonées » ; ce qui signifie, en français vulgaire, qu'il fume des épinards et de l'oseille ; ça doit être régalant.

Autre procédé : « Vous savez qu'on peut « tromper par suggestion l'odorat de Thypno- « tisé, lui faire respirer des odeurs nauséabon-

des en le persuadant que ce sont des odeurs suaves, et réciproquement. Eh bien ! suggérez à votre sujet que la fumée du tabac a une odeur répugnante ; dites-lui qu'elle lui sera désormais insupportable ; qu'il ne pourra plus fumer sans avoir immédiatement envie de vomir. Vous pouvez être sûr qu'au bout de quelques séances, vous lui aurez inspiré une véritable répugnance pour le tabac. »

Hum! Possible, maisj^ai des doutes.

Les journaux américains annoncent la formation d'une société ayant pour but la distribution de la fumée épurée ; chaque abonné aurait son tuyau à domicile, et n'aurait qu'à y appliquer ses lèvres quand il voudrait aspirer une bonne fumée de tabac. C'est déjà très gentil, mais le Bulletin tabacophobe, peu séduit par l'épuration delà fumée, préfère hardiment à ce Télépipe perfectionné la complète abstention d'un cercle Genevois « où il n'est permis ni de boire, ni de fumer, ni de causer. » Comment s'appelle-t-il, ce petit Eden? Le Club des Joyeux F/W;/r^, je pense ?

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Avec une joie méchante, le Bulletin rappelle quels adversaires rencontra le Tabac.

Le premier fut le roi Jacques I", qui condamnait en ces termes l'usage du tabac : « L'usage du tabac, répugnant à la vue, gênant à cause de la fumée, périlleux pour le cerveau et nuisible aux poumons, produit autour du fumeur des émanations si nauséabondes qu'elles paraissent sortir de l'enfer. »

En Espagne, le grand Inquisiteur de Salamanque, Christophe de la Camara, ordonna, en 1640, aux clercs, de s'abstenir de tabac une heure avant de dire la messe et deux heures après. Dans une autre occasion il enjoignit à ses fidèles, sous peine d'excommunication, de ne pas priser pendant les offices. Les papes Urbain VIII et Innocent VI promulguèrent aussi plusieurs bulles dans le même esprit, comparant la bouche du fumeur à une cheminée du diable.

Émule de Richelieu qui frappe le tabac d'un impôt de deux francs par cent livres, le rédacteur rappelle que Dom Pedro « condamnait l'habitude du tabac » (idée géniale qui n'a pas

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suffi cependant à consolider son trône), et insinue qu'il ne serait déjà pas si bête « d'appliquer aux fumeurs les peines édictées par les ar-

ticles 300, 319 et 458 du Code pénal ». Le Sul-

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tan Mourad IV montrait plus d'énergie encore ; sous son règne, les fumeurs étaient condamnés à mort. En Perse, on empalait les priseurs ; en Russie, on leur coupait le nez, ce qui me paraît plus logique. Le féroce journaliste rappelle ces précédents énergiques et ajoute, rempli d'espoir: (( Qui sait quelles vicissitudes menacent le tabac dans l'avenir? »

On voit que le Bulletin est une de ces publications qu'il est agréable de feuilleter le soir, sous la lampe, une cigarette aux lèvres.

Parmi les « honorables » qui viennent d'effectuer leur réapparition à la Chambre, se trouve M. Naquet; on l'a trouvé vieilli, morose, et le bruit s'est répandu que le père du divorce, dégoûté de la France, songeait à s'établir en Amérique.

Certainement on l'y l'accueillerait à bras ouverts, car les Yankees sont, par excellence, un peuple of divorcemen.

Dès que deux conjoints ont cessé de s'enten-

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dre, ils vont faire leur petite déposition devant le juge et huit jours après ils sont libres. Libres comme la libellule et le papillon ! Les motifs ne sont pas compliqués à découvrir :

Parce que la femme ne sait pasfaire le haricot de mouton.

Parce que le mari, en rentrant ivre chaque soir, laisse tomber ses bottines dans l'escalier.

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Non parce qu'il rentre ivre chaque soir, tnais parce qu'il réveille son épouse en laissant bruraniment dégringoler ses chaussures.

Parce que le mari ne veut pas donner deux mois de congé à sa femme pour aller faire un petit tour en Europe — et, qu'en outre, il s'est fait raser les jnoustaches.

Parce que la femme s'obstine à porter des chapeaux verts, etc.

Et ce qu'il y a d'agréable, c'est que les époux divorcés peuvent, s'ils s'aperçoivent qu'ils ont fait une boulette, s'unir une seconde fois et recommencer une vie nouvelle. C'est ce qui nous manque en France. Un de mes amis qui a longtemps habité Chicago m'a raconté à ce sujet une bien piquante anecdote.

Cet ami dont il n'est pas inutile que vous sachiez le nom. Sir Georges Awriol, après avoir passé trois ans dans la Caroline du Sud, où il faisait le commerce de hannetons verts pour modistes, vint s'établir dans l'Illinois avec sa femme et son domestique.

Mais bientôt son domestique le quitta pour se marier.

Il en fut vivement contrarié, car il l'avait eu tout jeune, et l'aimait beaucoup.

Trois mois se passèrent, et mon ami prenait un jour tranquillement le thé dans son bureau, lorsqu'il vit entrer son ancien serviteur.

— J'ai divorcé, lui dit-il, et si Monsieur voulait me reprendre...

— Je ne puis te reprendre en ce moment, répondit mon ami, mais si j'ai besoin de quelqu'un, un de cesj ours, je t'écrirai. Laisse-moi ton adresse.

A quelque temps de là, le nouveau valet de chambre du marchand d'insectes étant tombé malade, il se souvint de la visite de son fàdèlc Joe, et lui téléphona de venir.

Mais le bon Joë répondit : « Qu'il était infi- « niment peiné, mais qu'il ne pouvait pas, at- « tendu qu'il venait de se remarier avec son « ancienne femme, et que tous deux étaient « fort bien placés... »

Il ajoutait :

(( En vous quittant, il y a un an et demi, je

« trouvai une maison où il fallait un couple « marié; c'est alors que j'épousai Mary. Mais « nos maîtres étant partis pour le Mexique, « je ne trouvai ensuite que des places sépa- « rées, c'est pourquoi nous avons divorcé. Cette « fois-ci, le patron que j'ai découvert a besoin « d'un valet de chambre et d'une cuisinière « — nous nous sommes donc remariés, et nous « en sommes très contents, car il y avait près a de huit mois que nous ne nous étions pas « vus Mary et moi, »

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