‹ L'année fantaisisteChapitre 15 sur 20 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Statistique. — Marcel Schwob et Tristan Bernard champions de la mollesse. — Reconstruction de l'Opéra-Comique. — Raphaël Landoy, le Désaugiers flamand. — Dîners littéraires. — Catéchisme parlementaire.

J'ai un ami qui est statisticien. (On fait ce qu'on peut.) Il sait combien de fautes de français ont été proférées par l'ensemble des représentants du peuple, depuis l'établissement du régime parlementaire en France; il sait combien de kilos d'inconvenances, si précieuses pour l'agriculture, sont déposés pendant un trimestre sur les impassibles statues du Luxembourg par des moineaux mal élevés ; il sait combien de boutons de culottes laissent, en six mois, sur un polygone, deux régi-

ments d'infanterie se livrant aux exercices

d'assouplissement : il sait tout.

Cet omniscient — ne pas écrire omnisciant — a calculé que, sur une foule d'un million d'hommes, il en mourait trente en douze heures. Or, cinquante mille personnes s'étant trouvées réunies dimanche dernier pendant huit heures, pour voir tourner dans l'intérieur

des deux vélodromes que l'Europe nous envie d'innombrablesbicyclistes,tellesdesbillesdans la roulette monégasque, aucun deces sportsmen amateurs n'a trouvé bon de décéder. Cette constatation a plongé mon amidans le plus noir marasme. Dimanche prochain, il ira, lui aussi, voir pédaler, et, quand la cloche sonnera la clôture, si personne dans l'assistance ne se dé

cide à rendre l'âme, il se suicidera pour sauver l'honneur de la statistique.

Autres championnats, plus intéressants encore. AI. Tristan Bernard détenait le record de la mollesse, que personne n'osait lui contester, quand les lauriers de l'incomparable et quasigénial paresseux qu'est notre confrère Marcel Schwob vinrent troubler son sommeil. Où que se trouve ce dernier (assure la Revue Blanche, à qui j'emprunte ces palpitants détails), il faut trois hommes persuasifs et vigoureux pour le décider à quitter sa chaise ; mais, sitôt debout, il semble ignorer soudain sur quel pied il est d'usage de partir, et se rassied pendant des heures pour réfléchir à cette passionnante question. Jamais, autrement que véhiculé ou porté, il ne traversa la largeur d'une rue. Les dimanches, quand les fiacres sont invisibles et les omnibus imprenables, il simule généralement une rupture d'anévrisme pour se faire reconduire à son domicile sur une civière.

Dès qu'il entendit parler de cette remarquable performance, j\I. Tristan Bernard, tenaillé par une louable émulation, proposa à ce dan-

i66 l'année fantaisiste

gereux concurrent un match de sommeil devant durer soixante-douze heures, et dont voici les conditions :

Les deux rivaux seront couchés sur des lits de plume, dans un local où le public sera admis à venir les contempler moyennant une faible rétribution. Le tournoi commencera lundi prochain, à midi (les abonnés du Musée des Familles auront droit à une réduction sur le prix d'entrée). Celui des deux

matcheurs qui aura dormi le plus longtemps pendant les soixante- douze heures remportera le prix : un édredon d'honneur brodé de pavots symboliques. J'ajoute que sur la poitrine des deux sleepmen seront disposés des pneumographes chargés d'enregistrer l'amplitude des mouvements respiratoires. Ces

l'axxke fantaisiste 167

instruments ont pour but d'empêcher la fraude, car « la simulation de la respiration du sommeil ne donnerait pas, à beaucoup près, un tracé aussi régulier » {Compte rendu de VAcadémie des Sciences^ 27 janvier i8gi).

MM. Jules X... et Marius Y...ontdéjà inauguré une période d'entraînement des plus sévères : absorption de bière et de farineux, assiduité aux représentations tragiques de l'Odéon, etc , etc.

S'il faut en croire un de nos confrères, statisticien comme le suicidé de dimanche prochain, la reconstruction de l'Opéra-Comique aurait donné lieu à 16,633 nouvelles à la main (et une fraction) ; 4,125 chroniques ; 1,602 articles de fond ; 85g rondeaux dans les revues de fin d'année; 1,984 chansons de caféconcert.

Comme on pourrait me taxer d'exagération, je lui cède la parole : « On a calculé, affirmet-il, que toutes les productions de ce théâtre, si

i68 l'année fantaisiste

un éditeur intelligent les réunissait en volumes, ne formeraient pas moins de trente-trois in-8° de 400 pages environ chacun, et de la lecture la plus attrayante.

« Près de deux mille écrivains, hommes, femmes et enfants, ont collaboré à cette œuvre essentiellement nationale, et l'on compte parmi eux les personnalités les plus différentes, depuis MM. Monréal et Blondeau jusqu'à des rédacteurs du Journal des Débats. »

Ce n'est donc pas sans une certaine émotion qu'on doit enregistrer la fin d'une série unique dans l'histoire de notre littérature. M. Bernier,

prix de Rome et architecte du gouvernement, aura le dangereux honneur d'attacher son nom à cet événement (si parisien) de la reconstruction de rOpéra-Comique — si parisien même qu'il faut remonter jusqu'à l'incendie dudit pour en trouver un plus parisien encore.

L'affaire est tout à fait terminée. On sait le nombre de places qu'il y aura dans la nouvelle salle, la largeur des couloirs et la profondeur de la scène. Et la confiance dans la réussite du projet est telle, c^ue la réouverture est d'ores et déjà fixée au i"' mai 1896, huit heures et demie du soir (néanmoins consulter les affiches) ; que M. Carvalho vient de commencer son service de première, et qu'il m'a déjà refusé, ajoute le statisticien, deux places pour la seconde représentation, avec la mention habituelle : « Impossible, mille regrets. »

Un chansonnier belge vient de se révéler. Dans huit jours, il sera célèbre par toute l'Eu-

lyo L'ANNÉE FANTAISISTE

rope. Pour le moment, sa jeune gloire n'a pas encore franchi la frontière. Hâtons-nous de révéler aux Parisiens ce Xanrof brabançon, qui a bien voulu, à ma demande, réserver

la primeur de ses œuvres au Musée des Familles.

Son nom : Raphaël Landoy.

Son sexe : le mien.

Son .signalement : barbe assyrienne, nez impétueux, yeux de braise.

Son talent : de brefs échantillons, trop brefs (la place me manque), vont vous permettre de le juger.

1/axnée fantaisiste 171

Il y a d'abord une chanson biblique, le Jugement de Salomon, dont les neuf couplets dépeignent à ravir le caractère de ce sémite astucieux d'une malice et d'un bon sens à désarmer l'ire de Drumont lui-même, si la Libre Parole avait existé dans ce temps-là.

D'une humeur constamment égale, Pas difficile et bon garçon, C'était un vrai roi, le roi Sale, Le roi Salomon.

Un jour, on lui apporte le moutard litigieux dont deux mères se disputaient la possession. Après avoir un instant réfléchi,

Il demande sa guillotine (QuY'tait un sabre en ce temps-là Au beau pays de Palestine), Puis il dit aux mères : « Voilà !

« Je vais, de façon magistrale, << Découper en deux le poupon.

K Ainsi décide le roi Sale, « Le roi Salomon ! »

J'abrège. Tandis que la fausse mère loue cette manière de partager la poire en deux, « L'autre, devenant toute pâle, — Se laissa choir sur le gazon — Devant le trône du roi Sale. — Du roi Salomon.

Lors, le roi s'écria : Tonnerre!

« Ramassez la pauvre maman. , « C'est celle-là qu'elle est la mère, « Qu'a si grand'peur pour son enfant.

« Quant à toi, marâtre infernale, « On va te fourrer en prison, « Crains la colère du roi Sale, « Du roi Salomon ! »

Après les temps bibliques, l'époque contemporaine a son tour.

Tout à fait moderne de tendances, la Ballade du Ver Solitaiî^e, dédiée à MM. les internes des hôpitaux, respire une exquise mélancolie. Savourez :

Pauvre ver solitaire.

Je rampe sans y voir.

De viscère en viscère.

Du matin jusqu'au soir.

Sans ami, sans amie.

J'erre dans le colon.

Et je passe ma vie Au fond de lïléon.

Je ne puis suivre dans ses voyages intestinaux le douloureux bothriocéphale dont voici les iiltima verba :

Sans proférer de plainte.

Muet comme un tombeau,

L'AXNÉ FANTAISISTE 1 73

Je ne sens qu'une crainte, C'est celle du kousso.

Mais n'est-ce pas qu'il faudrait avoir le cœur bien dur pour entendre, sans essuyer une larme, ou même plusieurs, cette poésie déchirante, d'un talent, comme dirai-je? intseniable !

Un dernier mot. Malgré des offres féeriques, le poète n'a encore voulu traiter avec aucun éditeur. Mais — tonne nouvelle! — il m'a promis de venir interpréter ses œuvres merveilleuses, gratuitement, chez tous les acheteurs de ce volume ; il suffit, sans nul déboursé, je le répète, de m'adresser, pour que je la transmette à l'auteur, une demande en règle, accompagnée d'un billet de cinq cents francs pour frais de correspondance.

Les derniers retardataires sont rentrés à Paris ; il ne reste plus dans les villes d'eaux que les chevaliers d'industrie incapables de payer leurs frais de villégiature, et, pour ce,

retenus par des aubergistes exaspérés ; mais tout bipède honorable et distingué a définitivement réintégré la capitale. Et, tout de suite, les banquets recommencent à sévir, industriels, politiques, littéraires, oh ! surtout littéraires. C'est extraordinaire ce que les gens de lettres dévorent. Oui donc osa prétendre que la littérature ne nourrit pas son homme ? Elle le gave, au contraire; et gratis, pourvu qu'il jouisse d'une suffisante célébrité.

Tenez, je suis sûr que M. Zola, par exemple, ne dépense pas, en ces temps de repas esthétiques, cinq francs par mois pour ses dîners ; fameuse économie ! il n'a qu'à s'occuper de payer ses déjeuners (et encore, quand on a solidement soupe, on peut bien se passer de comestibles jusqu'au lendemain soir). Ça lui met les frais de nourriture à soixante-dix francs par mois au maximum, à cause des dates telles que Noël, le jour des Morts, le Vendredi-Saint, etc., où il n'y a pas banquet littéraire.

Les autres jours, on célèbre au moins une agape fraternelle, à laquelle le Maître est

contraint d'assister en sa qualité de Guide de la Jeunesse écriveuse. Quand il y en a deux, il choisit la meilleure et se fait représenter à l'autre par Paul Alexis. La semaine est ainsi réglée :

Lundi, dîner des Ataxiques précoces ; — Mardi, des Egotistes transcendentaux ; — Mercredi, des Vois-comme-je-ine-pousse ; — Jeudi, des Ba^aciens- forains ; — Vendredi, des Petits-pontifes ; — Samedi, des Ames-bâtées \ — Dimanche, des Faucheur sd c-V herh e-sous-le-pied .

Il faut un habit présentable et une santé robuste pour résister à la cuisine des cafés. L'estomac, comme le légendaire Joseph, y laisse ses tuniques. Alors, ce sont des frais de pepsine, sels de Vichy, charbon de Belloc (toutes ces réclames sont gratuites). Quand on est entré dans la voie du régime lacté, c'est fini de rire. Tout de même, on a eu dix ans de bon, pendant lesquels on est chaque soir nourri, logé, chauffé et applaudi sans bourse délier.

Pourtant, le cher Maître est astreint à quel-

ques formalités : ainsi, il faut serrer un nombre considérable de mains ; ce geste finit par vous donner la Crampe de V Ecrivain célèbre, analogue à celle que l'homme aux gaufres gagne à retourner sans cesse ses gaufriers. Il importe aussi, tout en avalant sa pitance, de sourire continuellement; c'est jouer le rôle de (( l'Avale-qui-rit », comme disent les wagnériens. Il est enfin d'absolue nécessité d'improviser quelques mots émus ; pas au début du dîner, puisque l'histoire naturelle nous apprend que les ventres affamés sont dépourvus d'oreilles ; pas avant la fin non plus, puisque la civilité nous défend de parler la bouche pleine ; au dessert seulement, après l'échanson et avant celles à boire.

Variations sur ce thème : « Mes amis, non, laissez-moi vous appeler mes enfants, vous êtes la Jeunesse, moi je suis l'Age mùr ; vous êtes le Talent en instance, moi je suis le Génie arrivé ; vous êtes l'Avenir, moi je suis le glorieux Passé ; vous êtes la Lumière, moi je suis l'Ombre ; vous êtes les jeunes taillis, moi je suis le vieux chêne ; vous êtes patati patata.

l'anxée fantaisiste 177

moi je suis et ccctera et cœtera. » Je me charge de parler ainsi trois jours durant sans m'arrèter pour tousser.

Vous pensez bien que chacun y trouve son compte. Les jeunes organisateurs de ces balthazars acquièrent, comme François I" et Brébant, le nom de Restaurateurs des lettres.

Et leur rôle est si facile! On envoie des missives conçues en ces termes :

Vous êtes prié d'honorer de votre présence le Dîner des Râpés (restaurant Borgia, rue de Bondy). On verra manger M. Chose, de lAcadémie française.

Dont le coiJt est de 10 francs.

Pour un peu, on écrirait : à sept heures, repas des chauves dans la ménagerie. Et je sais une foule de naïfs enchantés de payer dix francs pour vérifier si M. Alexandre Dumas mange avec ses doigts.

Je me hâte de dire que le premier venu n'est pas apte à remplir le rôle de Président « d'honneur » (Président (c receveur » serait plus juste). M. Coppée est très demandé, mais

il se réserve pour le faubourg Saint-Germain, où l'on mange mieux et plus légèrement. M. Dérouléde se cantonne dans les sociétés de gymnastique ; un peu d'exercice après le souper force à digérer. M. Vacquerie lui-même, hé, hé, préside parfois les provinciaux qui ai-

ment encore à entendre parler de Victor Hugo. M. Bourget est acquis à la vSociété de V Orchidée supra sélect, etc., etc.

Conclusion : les malins de l'affaire, ce sont les jeunes qui ont fondé le dîner, convoqué et piloté le Maître, présenté (oh ! très à la hâte !) les petits camarades, annoncé les toasts, recueilli les cotisations, invité MM. X, Y, Z, du Chantage quotidien, ou du Forban, et réglé la note.

Ils arrivent de la sorte à posséder à fond le

manuel des « connaissances », je veux dire des amitiés utiles. Leur nom est cité dans les grands journaux, suivi d'épithètes d'autant plus flatteuses que le diner était plus soigné, Lesté de truffes, l'échotier avertira le public que « notre ami Durand est l'auteur d'un remarquable volume de vers publié chez Vanier». S'il y a eu des rince-bouches, ce sera du délire.

Au moment où tant de nouveaux députés se demandent avec une légitime anxiété comment ils se comporteront à la tribune nationale, un parlementaire du plus haut mérite, M. Frank — qui mourra dans la peau d'un secrétaire de la chambre des députés, je le lui prédis — vient d'ouvrir un Cours de jargon parlenientaire (s'adresser aux bureaux de la Revue politique et littéraire,) dont les représentants encore novices feront bien de suivre les séances.

Ils apprendront d'abord à donner confiance à leurs collègues, grâce à de fallacieux exordes tels que ceux-ci :

l8o L'ANNEE FANTAISISTE

Je ne veux pas faire un discours...

Je serai bref...

Que la Chambre veuille bien m'accorder une minute d'attention...

Un mot seulement...

L'auditoire ainsi rassuré, il est loisible à l'orateur de s'étendre, et le professeur Frank ne néglige pas de faire remarquer à ses élèves que chacun des quatre discours munis des exordes alléchants qu'on vient de lire n'occupe pas moins de trois colonnes, petit texte, du Journal officiel.

Indispensable aux « honorables » le lot de lieux communs et le truisme dont l'emploi ne manque jamais son effet sur le public français affamé de style noble:

Poser la question, c'est la résoudre.

Légiférer, c'est prévoir.

Le respect de la loi est la sauvegarde du régime républicain.

On n'est complètement éclairé sur une question que quand on l'a étudiée sous toutes ses faces.

Quand le drapeau de la France se trouve quelque part, il faut qu'il soit respecté.

L'humanité progresse chaque jour.

l'année fantaisiste i8i

Il faut que tout homme soit un citoyen.

A une politique de division, on ne peut opposer qu'une politique de concentration.

Un vote qui donnerait la vie au rattachement de ces divers services serait un vote funeste qui n'éteindrait aucun conflit.

En revanche, on fera bien d'éviter, à moins de circonstances toutes particulières, certain charabia dont les annales parlementaires offrent des exemples nombreux :

Ce cabinet n'est pas le rideau du cabinet de conflit.

Ces décrets sont les premiers pas appréciables pour remonter la pente de cette décadence dans laquelle, depuis trente ans, glissent dans ce pays l'Etat et la liberté.

Nous allons célébrer le centenaire de la proclamation de la République. Nous ne l'avons jamais vu et nous ne le reverrons plus jamais.

Le sein des arènes électorales (destiné à remplacer celui des commissions, trop usé).

Et maintenant, à nous le chœur gracieux des figures de rhétorique ! Avec une légitime admiration, ]\I. Frank cite cette phrase :

Je ne vous rappellerai pas que cette question préoccupait déjà le législateur à la fin du siècle dernier.

i82 l'année fantaisiste

Je ne vous citerai pas tous les textes, depuis le décret de vendémiaire jusqu'à la loi de 1892...

merveilleuse prétention à l'aide de laquelle l'orateur peut faire défiler devant son auditoire ébahi toute l'armée des textes qu'il se défendait de vouloir énumérer, sans en omettre un seul. Puis c'est le pléonasme : « Réaliser le progrès par la marche en avant », l'hyperbole si délicieuse: « En repoussant mon amendement, vous porterez un coup funeste à la République. » Ou encore : « C'est au nom du pays tout entier (!) que je parle », etc., etc. Après trois mois de leçons (M. Frank prend ses élèves à forfait) tout élu d'une intelligence moyenne sera en état de faire bonne figure à la tribune, d'y parler deux heures pour ne rien dire, et construire des discours dans le genre de celuici, chef-d'œuvre de galimatias parlementaire : « Honte à ces individualités sans mandat, soucieuses seulement d'agiter les questions brûlantes qui reviennent sur l'eau à chaque session, tandis qu'il suffirait de les placer sur leur véritable terrain pour les tirer au clair ! » (Tonnerre d'applaudissements.)

Page 1