‹ L'année fantaisisteChapitre 18 sur 20 · LOI · texte numérisé non relu

LOI

Article Premier. — Le duel est reconnu par l'État. A l'avenir, tous les duels seront à outrance.

Art. 2. — A partir du i"" avril 1894, il sera ouvert dans chaque mairie (bureau des décès) un registre coté et paraphé, divisé en cinq colonnes, dont la première contiendra les nom, prénoms, surnoms, âge, profession et domicile des parties belligérantes ; la deuxième, les mêmes indications touchant les témoins ; la troisième, les causes réelles, factices ou présumées de la querelle ; la quatrième, le lieu où

la rencontre aurait dû être effectuée ; la cinquième, la nature des armes et les conditions de la lutte.

Art. 3. — Lorsqu'une rencontre aura été décidée, les parties intéressées seront tenues de faire consigner, chacune en ce qui la concerne, sur ledit registre, les mentions ci-dessus spécifiées, et ce, dans le délai de vingt-quatre heures depuis l'outrage, sous peine d'une amende de mille francs par heure de retard Le tout sera daté, signé et paraphé par elles et contre-signe par l'officier de l'état-civil. A compter de cette formalité, l'honneur des parties sera dit « hypothéqué ».

Art. 4. — Un droit fixe de cent francs par personne, y compris les témoins, sera perçu par les soins de l'Administration des contributions indirectes pour subvenir aux frais de bureau, traitements des employés et autres menues dépenses.

Art. 5. — Trois ans ' après cette inscrip-

I. Cette condition rigoureiiso mais nécessaire d'un délai de trois années me permet de supposer que. dans un avenir très prochain, les 90/100 des provocations au moins ne seront pas suivies d'ciFet. Car il faut compter sur les morts naturelles

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tion,d.ont il sera délivré bordereau aux parties qui en feront la demande, celles-ci se représenteront, soit en personne, soit par leurs héritiers ou mandataires dûment autorisés, et seront enfin admises adonner suite à leur projet meurtrier. Le tournoi aura lieu dans la cour de la mairie ou, suivant la saison, dans un local clos et couvert désigné par la municipalité, sous la présidence d'un prévôt d'armes, commissionné à cet effet par décret du ministre de la justice.

Le public sera admis à cette cérémonie sans cartes d'entrée ni invitations d'aucune sorte.

Art. 6, — Si, à l'expiration du délaide trois années, personne ne se présente, l'inscription sera rayée d'ofiice, et, à toute époque, la radiation pourra en être obtenue par le commun accord des intéressés ou de leurs ayants-droit,

ou violentes qui se produiront dans l'intervalle, sur les disparitions, les amnésies totales ou partielles, les voyages, les révolutions, les déménagements physiques ou intellectuels, etc. J'avais d'abord fixé le délai de cinq ans, mais tous mes amis m'ayant conseillé de faire une part plus généreuse au sang bouillant de notre race, je me suis soumis à leurs observations non sans quelque résistance. Le laps de trois ans est d'ailleurs celui de la prescription habituelle en matière de meubles.

Dans l'un et l'autre cas, Thonneur des parties sera dit « sauf ».

Art. 7. — Xul ne pourra jouir de plus de deux duels par an, ni en compter plus de dix dans son existence.

Art. 8. — Toute autre solution ou tentative de solution donnée à un cartel sera punie des peines portées par le Code pénal contre le parricide, avec exclusion des circonstances atténuantes. Et, en aucun cas, la peine ne pourra être commuée même par grâce présidentielle. Art. 9. — La présente loi n'est applicable ni aux femmes, ni aux mineurs, ni aux centenaires, ni aux indigents, ni aux aveugles, m aux militaires, ni aux manchots, ni aux poltrons lesquels continueront à être régis par la coutume en vigueur.

Art. 10 — Une copie en demeurera affichée dans tous les cercles, clubs, cafés, estaminets, foyers de théâtre et d'agitation, salles de dépêches et d'escrime, bureaux de rédaction et d'omnibus. Un arrêté du préfet de police en réglera ultérieurement l'application en ce qui concerne la Capitale.

2o8 L'ANNÉE FANTAISISTE

L'auteur qui, bien que légiste, manie la plume du chroniqueur avec aisance, esquisse complaisamment les détails de la mise en scène promulguée ci-dessus.

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Il conseille de fixer un jour par mois, ou même par semaine, où toutes les affaires d'honneur en souffrance seraient liquidées. La population affluerait à cette solennité comme aux courses de taureaux, et môme plus volontiers, car le spectacle serait gratuit. On interdirait sévèrement aux spectateurs soit d'exciter les hoiniucadors par la projection d'oranges, de cigares ou de chapeaux, ou par le déploiement

de chiffons rouges, soit de les faire rire, ce qui aurait pour résultat fatal de les désarmer, soit enfin de se permettre à haute voix une de ces réflexions saugrenues qui font tomber bras et jambes à ceux qui les entendent. Aucun chien n'obtiendra l'accès dans l'enceinte, sauf ceux des pistolets. Tous les coups seront strictement pointés sur le procès-verbal, sauf les coups de tête et le cas où l'un des jouteurs serait simplement touché du courage et du sang-froid de son partenaire.

Un notaire pourra être convoqué pour recevoir les dernières volontés des personnes qui, en lessivant leur honneur, auraient présenté des symptômes d'asphyxie. Quant aux médecins, leur office sera inutile, sauf celui des médecins aliénistes que la curiosité scientifique attirerait dans les parages du champ clos.

Tout cela me paraît assez bien raisonné. Attendons les discussions à la Chambre.

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