‹ L'année fantaisisteChapitre 20 sur 20 · LOI · texte numérisé non relu

LOI

Article Premier. — Le duel est reconnu par l'État. A l'avenir, tous les duels seront à outrance.

Art. 2. — A partir du i'"" avril 1804, il sera ouvert dans chaque mairie (bureau des décès) un registre coté et paraphé, divisé en cinq colonnes, dont la première contiendra les nom, prénoms, surnoms, âge, profession et domicile des parties belligérantes ; la deuxième, les mêmes indications touchant les témoins ; la troisième, les causes réelles, factices ou présumées de la querelle ; la quatrième, le lieu où

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la rencontre aurait dû être effectuée ; la cinquième, la nature des armes et les conditions de la lutte.

Art. 3. — Lorsqu'une rencontre aura été décidée, les parties intéressées seront tenues de faire consigner, chacune en ce qui la concerne, sur ledit registre, les mentions ci-dessus spécifiées, et ce, dans le délai de vingt-quatre heures depuis l'outrage, sous peine d'une amende de mille francs par heure de retard. Le tout sera daté, signé et paraphé par elles et contre-signe par l'officier de l'état-civil. A compter de cette formalité, l'honneur des parties sera dit « hypothéqué ».

Art. 4. — Un droit fixe de cent francs par personne, y compris les témoins, sera perçu par les soins de l'Administration des contributions indirectes pour subvenir aux frais de bureau, traitements des employés et autres menues dépenses.

Art. 5. — Trois ans ' après cette inscrip-

I. Cette condition rigoureiiSD mais nécessaire d'un délai de trois années me permet de supposer que, dans un avenir très prochain, les 90/100 des provocations au moins ne seront pas suivies d'cilet. Car il faut compter sur les morts naturelles

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tion,dont Usera délivré bordereau aux parties qui en feront la demande, celles-ci se représenteront, soit en personne, soit par leurs héritiers ou mandataires dûment autorisés, et seront enfin admises à donner suite à leur projet meurtrier. Le tournoi aura lieu dans la cour de la mairie ou, suivant la saison, dans un local clos et couvert désigné par la municipalité, sous la présidence d'un prévôt d'armes, commissionné à cet effet par décret du ministre de la justice.

Le public sera admis à cette cérémonie sans cartes d'entrée ni invitations d'aucune sorte.

Art. 6. — Si, à l'expiration du délai de trois années, personne ne se présente, l'inscription sera rayée d'office, et, à toute époque, la radiation pourra en être obtenue par le commun accord des intéressés ou de leurs ayants-droit,

ou violentes qui se produiront dans lintcrvalle, sur les disparitions, les amnésies totales ou partielles, les voyages, les révolutions, les déménagements physiques ou intellectuels, etc. J'avais d'abord fixé le délai de cinq ans, mais tous mes amis m'ayant conseillé de faire une part plus généreuse au sang bouillant de notre race, je me suis soumis à leurs obser\atioiis non sans quelque résistance. Le laps de trois ans est d'ailleurs celui de la prescription habituelle en matière de meubles.

Dans l'un et l'autre cas, l'honneur des parties sera dit « sauf ».

Art. 7. — Nul ne pourra jouir de plus de deux duels par an, ni en compter plus de dix dans son existence.

Art. 8. — Toute autre solution ou tentative de solution donnée à un cartel sera punie des peines portées par le Code pénal contre le parricide, avec exclusion des circonstances atténuantes. Et, en aucun cas, la peine ne pourra être commuée même par grâce présidentielle.

Art. g. — La présente loi n'est applicabls ni aux femmes, ni aux mineurs, ni aux centenaires, ni aux indigents, ni aux aveugles, m aux militaires, ni aux manchots, ni aux poltrons lesquels continueront à être régis par la coutume en vigueur.

Art. 10 — Une copie en demeurera affichée dans tous les cercles, clubs, cafés, estaminets, foyers de théâtre et d'agitation, salles de dépêches et d'escrime, bureaux de rédaction et d'omnibus. Un arrêté du préfet de police en réglera ultérieurement l'application en ce qui concerne la Capitale.

2o8 L'ANNÉE FANTAISISTE

L'auteur qui, bien que légiste, manie la plume du chroniqueur avec aisance, esquisse complaisamment les détails de la mise en scène promulguée ci-dessus.

Il conseille de fixer un jour par mois, ou même par semaine, où toutes les affaires d'honneur en souffrance seraient liquidées. La population affluerait à cette solennité comme aux courses de taureaux, et même plus volontiers, car le spectacle serait gratuit. On interdirait sévèrement aux spectateurs soit d'exciter les hoinméadors par la projection d'oranges, de cigares ou de chapeaux, ou par le déploiement

sant trois nouveaux vivats, ils s'en allèrent satisfaits.

<( Un jour, raconte encore Mark Twain, je dînai à San-Francisco avec la famille d'un pionnier et causai avec sa fille, jeune personne dont l'arrivée dans la ville, alors qu'elle n'avait encore que trois ans, fut marquée par une aventure étrange. En descendant du vaisseau sur les bras de sa bonne, elle fut accostée par un grand mineur barbu, éperonné, avec toutes sorte d'armes mortelles passées à sa ceinture ; il arrivait évidemment de la montagne, où il avait fait un long séjour. Barrant le chemin à la servante, il joignit les mains d'un air de joie et de surprise : « Ma foi ! ditil, si ce n'est pas là un petit enfant !... » Puis, tirant de sa poche un petit sac de cuir : « Tenez, voici cent cinquante dollars en poudre d'or, je vous les donne, si vous me laissez embrasser l'enfant. »

Pour de tels lecteurs, les analyses subtiles, les délicatesses de pensée et les raffinements de style auraient été lettre close. Mark Twain se contenta de leur dire des histoires, d'une

bouffonnerie originale, qu'il qualifie lui-même, sans fausse modestie, de Collection d'excellentes choses, prodigieusement amusantes, qui amèneront un sourire même sur les physionomies les plus renfrognées. Ces joyeuses fantaisies n'ont pas toutes la même importance ; quelques-unes ne sont que d'amusantes boutades, d'une conception parfois enfantine, dont le seul but est d'égayer un instant des lecteurs au rire facile ; d'autres, au contraire, renferment une idée morale qui se dégage facilement du récit et, le plus souvent, est loin d'être à dédaigner ; tel est, par exemple, un des morceaux les plus populaires de Mark Twain, The Jumping Frog of Calaveras County^ la grenouille sauteuse du comté de Calaveras.

Dans ce singulier petit récit, Mark Twain a voulu tourner en ridicule la lièvre de paris qui sévit en Amérique : courses de chevaux, élections aux congrès, combats de chiens ou de coqs sont autant d'excellentes occasions pour risquer des enjeux formidables ; au temple comme sur le ring, les paris ne perdent

pas leurs droits : c'est ainsi que le Révérend Lorenzo Dow, qui jongle avec les textes comme un clown avec des bouteilles, découvre un moyen merveilleux de ramener à la pensée des choses du ciel son auditoire, préoccupé outre mesure du cours des cochons de Chicago ; ouvrant sa Bible, il lit dans Saint Paul : « Je puis faire toutes choses... » Il ferme violemment son livre : « Pour le coup, Paul, vous vous trompez ; je gage cinq dollars que vous ne pouvez faire toutes choses ; voici l'enjeu. » Les cinq dollars sont posés sur le rebord de la chaire ; l'auditoire est haletant, la Bible est rouverte, la lecture reprend : « Je puis faire toutes choses — par Jésus-Christ, Notre-Seigneur. — Ah ! c'est différent, Paul, voilà qui change complètement les conditions », et remettant les cinq dollars dans sa poche : « En ce cas, je retire mon pari. »

La nuit est épaisse, V Ainaranthe remonte le ^Mississipi et fatiguebeaucoup, carie courant est violent ; mais voici que la vigie signale, à quelques encablures, les feux du Boreas. Un concurrent ! Tout est oublié, les bancs de

sable perfides, les snags et les sawyers, les courbes brusques, autant de chances de perte ; qu'importe à de vrais Américains ? il s'agit de battre un rival, et l'on charge les soupapes, et les pistons des vaisseaux vont et viennent, affolés comme ceux d'une locomotive ; de seconde en seconde s'accroît la vitesse de ces navires insensés dont les cheminées vomissent des panaches de flammes au lieu de fumée ; aussi les paris font rage. Mais, hélas ! une explosion épouvantable retentit et VAmaranthe s'éparpille au-dessus des nuages, annulant paris et parieurs. Croyez que les passagers échappés au désastre ne seront pas guéris de cette passion invétérée.

C'est pourtant à ce vice, ou du moins à cette détestable manie, si profondément enracinée, que Mark Twain osa s'attaquer. Réussit-il ? Évidemment non : les satires n'ont jamais corrigé les mœurs, pas plus que la littérature, de ceux qu'elles flagellaient ; Juvénal a vomi lie magnifiques imprécations contre les infamies romaines sans que, pour cela, la Pudeur eût osé redescendre sur cette terre qu'elle

avait abandonnée depuis le règne de Saturne ; Paris n'a pas été guéri plus que Rome et, de nos jours, en dépit des hautes leçons de ]Molière, les Tartufes continuent à duper la crédulité des Orgons, les Avares à fermer leur bourse à leur fils prodigue, les Précieuses à tenir bureau d'esprit dans le monde où l'on s'ennuie ; je ne parle pas de la classe intéressante des maris, si abondamment portraicturée par l'auteur de Sganarelle qui riait en public et gémissait en son particulier.

Mark Twain devait donc échouer en moquant les parieurs, comme Sardou en pleurant sur la sainte mousseline délaissée, comme tous les satiriques de tous les temps et de tous les pays ; du moins, à défaut d'influence, The Jumping Frog eut-elle un succès foudroyant.

Voici, forcément privé des irrésistibles drôleries du slang et de l'allure goguenarde qui fait tout le sel de ce singulier petit récit, un pâle à peu près de La Grenouille sauteuse.

« Pour rendre service à un facétieux ami qui m'écrivit de l'Est, dit en substance l'auteur, je m'en fus trouver un vieux bavard

gras, chauve, à l'air doux et candide, auquel je devais demander des nouvelles d'un certain Léonidas W. Smiley ; fatale complaisance ! Entre nous, l'existence de Léonidas W. Smiley me pariât fort hypothétique, mais ce misérable (c'est mon ami que je veux dire) s'était dit qu'à entendre ce nom, le vieux bavard gras, chauve, à l'air doux et candide, ne manquerait pas occasion si belle de me narrer par le menu l'infernale et assommante histoire de son //;;/ Smiley. L'abominable projet réussit de point en point.

« Je trouvai le vieux confortablement assoupi dans la taverne ruinée de l'ancien campement de l'Ange ; il se réveilla, me souhaita le bonjour et, à peine lui eus-je exposé ma requête, qu'il me poussa dans un coin, m'y bloqua hermétiquement avec sa chaise, me fit asseoir, et commença à me dévider, relativement à un Jim qui n\avait pas le moindre rapport avec mon Léonidas II ^, son monotone et interminable récit :

« Il y avait autrefois ici, au camp de l'Ange, un nommé Jim Smiley qui était bien ce que

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j'ai jamais VU de plus acharné comme parieur. Il pariait à propos de tout ; pour, contre, comme on voulait, pourvu qu'il pariât.

(( Donnait-on des courses de chevaux, mon Smiley était riche, ou ruiné à la fin ; aux combats de chiens, il venait parier : aux combats de chats, il venait parier; aux combats de coqs, il venait parier ; je vous dis, s'il avait vu deux oiseaux sur une haie, il vous aurait offert de parier lequel s'envolerait le premier ; s'il avait rencontré sur sa route une punaise des bois, il aurait parié sur le temps qu'elle mettrait à rentrer chez elle, et, s'il l'eût fallu, il l'aurait suivie jusqu'au Mexique. Quand il y avait un meeting au camp et que plusieurs sermons de valent être prononcés, il venait régulièremen parier pour le pasteur Walker c[u'il jugeait le meilleur des prédicateurs, et qui l'était en effet, et un brave homme avec ça !

« Une fois, la femme de ce Révérend était au plus mal, on n'espérait plus la sauver, quand, un matin, Walker entre chez Smiley l'air épanoui. « La malade va mieux? demande Smiley. — Mieux, beaucoup mieux, grâce à

l'infinie miséricorde.,. Avec la bénédiction de la Providence, elle ne peut manquer de se relever bientôt. — Eh bien ! vieux, dit l'autre brusquement, enfourchant son dada, je parie qu'elle meurt tout de même ! »

Le vieux bavard donne encore quelques détails sur la ménagerie au milieu de laquelle vivait son enragé parieur ; il insiste notamment sur une vieille jument d'apparence apocalyptique, qui était poussive, cornarde, asthmatique, et souffrait toujours de tranchées, de consomption ou de quelque autre maladie. Ainsi bâtie, cette horrible bête faisait gagner pas mal d'argent à son maître. Les gamins l'appelaient <( le Bidet du quart d'heure » {the fifleen-miuiite Nag). On lui donnait toujours deux ou trois cents yards au départ et on la rattrapait bien vite ; mais, à la fin, elle s'échauffait, elle donnait un coup de colHer désespéré, elle suait, elle soufflait, elle ronflait, elle faisait une poussière de tous les diables et arrivait au poteau la première, d'une courte tête.

Si le u Bidet du quart d'heure » avait

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peu de mine, l'apparence du petit bouledogue de Smiley était encore plus trompeuse. A le voir, on n'en aurait pas donné un cent.

« Mais, dès qu'il y avait quelques paris en train, c'était un autre chien; sa mâchoire inférieure commençait à ressortir comme l'avant d'un steamboat, il montrait ses dents étincelantes comme des fournaises, et alors son adversaire pouvait l'attaquer, le bourrer, le mordre, le jeter deux ou trois fois par dessus son épaule, le petit bouledogue acceptait tout cela avec sang-froid, comm.e un incident prévu ; mais, quand les paris étaient doublés et redoublés contre lui, il vous empoignait l'autre, juste à l'articulation de la patte de derrière, il ne le mâchait pas, vous comprenez, mais il ne lâchait plus, jusqu'à ce que le juge du combat eût jeté l'éponge en l'air; il l'aurait tenu comme cela pendant un an. »

INIalheureusement, cette glorieuse carrière prit fin un beau jour que le bouledogue de Smiley se trouva avoir à combattre un chien auquel une scie circulaire avait coupé les pattes

de derrière; ce jour-là, il ne put recourir à sa tactique habituelle, fut secoué d'une manière épouvantable, et mourut.

(( Eh bien ! ce Smiley nourrissait des ratiers et des coqs de combat, et des chats, et une foule de bêtes, si bien qu'il était toujours à vous proposer de parier quelque chose avec lui. Un jour, il attrapa une grenouille, l'emporta chez lui, et déclara qu'il voulait faire son éducation ; et le fait est que, pendant trois mois, il resta avec elle, dans une petite cour reculée pour lui apprendre à sauter; et vous pouvez me croire, il avait joliment réussi. Il lui donnait un petit coup par derrière et, l'instant d'après, hop ! vous voyiez cette grenouille tourner en l'air comme une crêpe au-dessus de la poêle, faire une culbute, quelquefois deux, si elle avait pris un bon départ, puis retomber sur ses pattes, comme un chat. Il l'avait aussi dressée dans l'art d'attraper les mouches, et l'y exerçait continuellement, si bien qu'elle n'en manquait pas une. Smiley disait qu'une grenouille convenablement éduquée était capable d'accomplir presque tout ; et je le crois.

Tenez! je i'ai vu poser Daniel Webster' sur ce parquet — Daniel Webster, c'était le nom de la grenouille — et lui chanter : « Des mouches, Daniel, des mouches! » Et, en un clin d'œil, Daniel sautait, gobait une mouche, ici, sur ce comptoir, ressautait, sur le sol, et là, solide comme un morceau de terre glaise, il se grattait le côté de la tète avec une de ses pattes de derrière, indifférent comme un animal qui n'aurait pas eu le moindre sentiment de sa supériorité sur les autres grenouilles.

« Vous n'avez jamais vu une grenouille aussi modeste, aussi réservée que cette bète si bien douée, et, quand il s'agissait de sauter en longueur sur un terrain plat, elle faisait plus de chemin en un bond qu'aucun animal de son espèce. Je vous assure, pour le saut en longueur, elle était vraiment merveilleuse ! Dans ces occasions, Smiley risquait sur elle jusqu'à son dernier rouge liard. Smiley était

I. Daniel Webster était un homme politique éminent; Mark Twain a alFublé sa grenouille de ce nom, mû sans doute par le sentiment qui a poussé tant de cochers à appeler leurs chevaux Polig^nac, après 1850, et tant de paysans, depuis la guerre, à nommer leurs chiens Bismarck.

prodigieusement fier de sa grenouille et il y avait de quoi, car des gens qui avaient voyagé, qui avaient tout vu, tout connu, affirmaient qu'elle était supérieure à tout ce qu'on pouvait rencontrer en fait de grenouille.

« Bon I Smiley logeait donc la bête dans une petite boîte à claire-voie qu'il emportait de temps en temps à la ville pour quelque pari. Un jour, un individu, un étranger au camp, l'arrête avec sa boite et dit :

<( — Qu'est-ce que vous pouvez bien loger « dans cette boîte? »

« Smiley lui répond, d'un air indifférent : « — Peut-être un perroquet, peut-être un ca- (( nari, hein? Eh bien, non! ce n'est qu'une « grenouille. »

« L'individu la prend, la regarde avec attention, la tourne, la retourne et dit: « Tiens ! « c'est pourtant vrai! Eh bien! à quoi dore « est-elle bonne? » — Mon Dieu! » fait Smiley négligemment, « elle est assez bonne pour « une chose, à mon avis : c'est qu'elle peut sau- « ter plus loin que n'importe quelle grenouille « du comté de Calaveras. »

« L'individu reprend la boîte, l'examine de nouveau longuement, soigneusement, et la rend à Smiley en disant d'un ton délibéré :

(( — ]\Iafoi,je ne vois pas que cette grenouille « ait rien de mieux qu'aucune autre grenouille. « — Possible que vous ne le voyez pas » , dit Smiley avec une écrasante supériorité, « pos- « sible que vous vous connaissiez en gre- « nouilles et possible que vous ne vous y con- « naissiez pas; possible que vous a^-ez de l'ex- « périence et possible que vous ne soyez qu'un « simple amateur; quoi qu'il en soit, mon opi- « nion est faite sur celle-ci, et je parie qua- « rante dollars qu'elle battra en sautant n'im- « porte quelle grenouille du comté de Calave- M ras. » — L'individu réfléchit un instant et dit, comme attristé : « C'est que je ne suis qu'un « étranger ici : je n'ai pas de grenouille ; mais, « si j'en avais une, j'accepterais le pari. — Bon ! n ça va bien ! » répond Smiley, « voulez-vous <( tenir ma boîte une minute ? je vais aller vous " chercher une grenouille. »

« L'individu prend donc la boîte, met ses quarante dollars à côté de ceux de Smiley et

s'assied en attendant. Il reste là un bon moment, pensant et repensant en lui-même, t voilà qu'il prend Daniel, qu'il lui ouvre la gueule toute grande, et qu'avec une cuiller à thé il l'emplit de petit plomb, mais là, jusqu'au menton ; puis il repose l'animal à terre.

« Pendant ce temps-là, Smiley barbotait dans la mare voisine. Après avoir bien pataugé dans la vase, il finit par attraper une grenouille qu'il rapporta à l'individu.

« ]\Iaintenant, lui dit-il, vous êtes prêt? Met- « tez votre bête tout contre la mienne, ses « pattes de devant bien alignées avec celles <( de Daniel, et je donnerai le signal. » Puis « il dit : Une ! deux ! trois ! saute ! »

« Lui et l'individu touchent leurs grenouilles par derrière ; la nouvelle grenouille se met à sautiller; le pauvre Daniel essaye de sauter aussi : avec un gros soupir il fait un effort, il se soulève lourdement, et puis, il hausse les épaules, tenez, comme ça, comme un Français qui dit : « A quoi bon? » En attendant, il restait là, par terre, solide comme une enclume, et ne bougeant pas plus que si on l'avait mis à l'ancre.

(( Voilà mon Smiley surpris et fortement dégoûté; mais, bien entendu, il n'eut pas la moindre idée de ce qui s'était passé pendant qu'il était dans la mare.

« L'individu empoche les quarante dollars, s'en va, et, quand il est à quelques pas, il donne un coup de pouce par-dessus l'épaule, comme ça, en désignant le pauvre Daniel... h Eh bien! moi, » dit-il, « décidément je ne vois pas (( ce que cette grenouille a de mieux que les « autres grenouilles. »

<( Smiley restait là tout interloqué; il se grattait la nuque; il regardait Daniel, enfin il dit : « Pourquoi diable a-t-il refusé de sauter? Je n'y « comprends rien ; est-ce qu'il a quelque chose? « lia l'air enflé. . . » Il se baisse, empoigne Daniel par la peau du cou, le soulève : « Diable m'em- (( porte s'il ne pèse pas plus de cinq livres ! »

« Il le retourne, et le malheureux crache deux pleines poignées de plomb.

« Smiley comprit alors ce qui s'était passé ; il fut comme fou ; il posa la grenouille et se lança à lu poursuite de l'individu, mais l'autre était déjà loin et Jim ne le revit jamais. »

Sans attribuer à cette littérature légère plus d'importance qu'elle n'en a, je ne puis m'empêcher de trouver des qualités très réelles à ces boutades, d'une gaieté sans prétention, dont la Grenouille sauteuse est, en quelque sorte, le type.

Songez combien doivent être amusantes, sous le bariolage de leur slang natif, ces fantaisies dont la traduction couvre la vive originalité d'un manteau de plomb. Soyez bien convaincus que le dicton italien Tradiittore^ traditore, est plus vrai que jamais quand il s'agit de Mark Twain : le traduire, c'est le trahir.

Gérard de Nerval, qui s'y connaissait, appelait les traductions des vers de Henri Heine du Clair de lune empaillé ; de quel nom flétrirait-il celles des vifs récits de Mark Twain, dans lesquelles ne peuvent passer ni l'allure délurée de la prose américaine, ni l'excentricité joyeuse des expressions créées de toute pièce par l'auteur, ni les pointes acérées de cet humour auquel les originalités du slang prêtent un comique irrésistible? J'ajouterai

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que l'original même de ces fantaisies a été vivement attaqué. j\I. ïheuriet, qui a le droit d'être difficile, n'a pas caché son mépris pour cette rude littérature et pour les rudes gens qui s'en contentent ; il les accable sous le poids de ses métaphores agronomiques, d'ailleurs ingénieuses.

« Les jeunes démocraties, même celles où l'instruction est généralement répandue, comme dans la République des États-Unis, ont conservé le tempérament et les goûts rustiques. Pour les faire rire ou pleurer, il faut de bons coups violemment assénés. Ces sociétés nouvelles ressemblent à un sol j orme d'alluvions de toute provenance ; elles contiennent beaucoup de limons grossiers, beaucoup de rudes graviers; pour mettre ces terres 7ieui>es en culture et leur faire produire des fruits, il faut d'abord des fumures énergiques, de robustes engrais, à base d'ammoniaque ou de phosphore. Ces intelligences enfantines et à demi sauvages ne sont remuées que par des récits très élémentaires, composés sans art, où le burlesque et le mélodramatique.

la vulgarité et l'excentricité sont combinées à hautes doses. Les délicatesses littéraires des civilisations raffinées n'ont pour elles ni sens ni saveur ».

Manifestement, M. Theuriet est de ces esprits délicats, dont parlait Jean-Paul, qui chérissent Vopei^a séria, la musique de Mozart, les tableaux de Raphaël et le clair de lune, et nous n'avous garde de l'en blâmer ; mais peut-être son goût trop épuré, trop subtil, le rend-il injuste pour les productions de Mark Twain dont il ne s'explique pas l'incroyable popularité ; peut-être est-il déjà trop raffiné pour comprendre, sinon pour partager, l'enthousiasme, selon lui hors de proportion avec la valeur intrinsèque de l'œuvre, qu'excite chez les Américains la lecture de ces gaietés populaires auxquelles il ne ménage pas son aristocratique dédain.

Que voulait-il, ]\Iark Twain ? Simplement inspirer quelques notions (pas trop subtiles) du juste et du vrai à des gens qui n'étaient autrement disposés à les recevoir ; ce n'est pas un mystère, notre pauvre nature humaine est

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ainsi faite qu'elle bâille volontiers au sermon, et répète :

Une morale nue apporte de lennui ;

il fallait donc envelopper cette morale d'un conte joyeux qui la fit passer avec lui : tel fut le rôle de Mark Twain.

Certes, il pouvait faire autre chose, il pouvait faire mieux ; son roman historique, Le Prince et le Pauvre, suffit à prouver que cet ancien mineur sait trouver, quand il le veut, des accents émus, d'une tendresse presque féminine, et il a fallu un talent d'une rare souplesse pour permettre au narrateur burlesque de Ciiring a Cold de conter la cruelle odyssée d'Edouard VI enfant.

]\Iais qu'auraient fait de ces perles, s'il les avait jetées devant eux, les compagnons d'Arkansas, les batrachophiles du camp de l'Ange ou les bandits qui rédigeaient à coups de revolver les étranges journaux du Tennessee ? La moindre facétie faisait bien mieux leur affaire, et Alark Twain, qui le comprenait, les servit selon leur goût.

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Si l'on peut approuver ou condamner l'humour et ses tendances, il est impossible de contester son originalité ; certains auteurs ont ce don de l'humour « infus avec la vie » ; quant à ceux qui, moins favorisés, chercheraient à l'acquérir, ils perdraient leur temps et leur peine à forcer leur talent.

C'est donc à tort qu'un certain nombre de nos contemporains, qui n'y avaient aucun droit, ont été qualifiés d'humoristes par des Aristarques sentencieux dont les jugements font autorité, bien qu'en matière littéraire ils rendent moins de services que d'arrêts. Nos critiques ont, en cette occurence, prouvé une fois de plus que la lourdeur du style et la légèreté des appréciations n'étaient pas inconciliables. (' Tout ce que je vois me semble lavement ! » disait M. de Pourceaugnac ; — de même, tout ce que lit certaine critique lui semble humour, et ce titre d'humoriste, qui devrait être l'apanage d'un petit nombre d'auteurs choisis, est distribué par elle avec une prodigalité désespérante.

11 y eut, au siècle dernier, un excentrique

qui faisait profession d'athéisme et qui, pour se prouver à lui-même qu'il avait de glorieux prédécesseurs, entreprit de composer un Dichofwaire des athées; selon les besoins de la cause, il rogna ou étira les textes qu'il voulait faire entrer dans ce dictionnaire de Procuste et, de la sorte, son ingéniosité obtint des résultats qui étonnèrent : c'est ainsi que le roi David figure dans l'ouvrage comme auteur du psaume NoJi est Deiis. A mon sens, c'est faire preuve d'un jugement aussi éclairé que de vouloir introduire dans je ne sais quel Index des humoristes une foule d'écrivains dont les droits à ce titre sont aussi peu réels que les tendances athées du roi David.

Il ne suffit pas, en effet, pour mériter ce nom si bénévolement accordé, de conter ces petites histoires d'une gaieté familière, tempérées d'une sensibilité facile, dont l'effet sur le public ne s'use jamais ; il ne suffit pas de semer un récit quelconque de réflexions d'une goguenardise inattendue qui relèvent à temps sa monotonie; il ne suffit pas d'étonner la candeur du lecteur par des aperçus d'une ori-

gmalité joyeuse, en un mot, de faire preuve de toutes ces qualités de troisième ordre qui constituent la monnaie courante du petit journalisme. Non, tout cela, c'est à peine de l'esprit, et l'esprit n'est pas l'humour; ce sont deux qualités absolument distinctes, et il est facile d'apprécier la distance qui les sépare en' les faisant, en quelque sorte, concourir, en examinant comment se comportent l'humour et l'esprit aux prises avec le même sujet.

Dans un vaudeville dont le nom m'échappe, le principal personnage affligé d'un violent rhume de cerveau fait appel aux lumières d'un médecin de ses amis : « Mon Dieu, répond celui-ci, quand j'ai un rhume de cerveau, je le traite par le mépris^ et il se passe en quarante-huit heures; maintenant, quand on est riche, on fait bouillir dans un pot des herbes coûteuses, et l'on respire la fumée... Alors ça dure huit jours. »

Voilà tout ; l'acteur souligne le mot d'un geste comique, le public rit, la pièce continue, rien de plus. L'auteur américain agira tout autrement : cette idée que le Français n'a fait

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qu'effleurer, il la reprend, il la creuse, il lui donne des développements qu'elle ne semblait pas devoir comporter. L'enrhumé du cerveau dont il nous raconte les tribulations se conforme à tous les traitements qui lui sont conseillés par la bêtise, ou seulement par la manie d'expériences dont sont tourmentés les meilleurs amis d'un malade : il prend des bains froids, des bains de vapeur, des bains au drap ; il avale un flot de médecines capables de ruiner à tout jamais la plus robuste santé, il fait inutilement un long voyage, emportant en croupe son insolent coryza ; bref, ]\Iark Twain décrit les mésaventures de son héros avec un luxe de détails qui fatigueraient bientôt un lecteur français, mais dont l'accumulation réjouit fort les Américains, pour lesquels le secret d'ennuyer n'est pas, comme chez nous, celui de tout dire.

L'infortuné dont notre auteur s'est fait l'Homère raconte lui-même sa navrante odyssée : dans un incendie, qui éclata à Virginia City, il perdit son home, sa félicité, sa santé et sa malle ; en revanche, il gagna un rhume de

cerveau qu'il- attrapa en faisant des efforts surhumains pour recouvrer sa présence d'esprit. Tout fut inutile, d'ailleurs, car le plan qu'il avait combiné pour éteindre le feu était si compliqué qu'il ne put le mettre à exécution avant la fin de la semaine suivante. Dès lors, ses malheurs commencèrent ; écoutez-le : « La première fois qu'il m'arriva d'éternuer, un ami me conseilla d'aller prendre un bain de pieds bouillant et de me mettre au lit. Ce qui fut fait. Peu après, un autre ami m'engagea à me lever et à prendre une douche froide. Ce qui fut fait également. Au bout d'une demi-heure, un troisième ami survint qui m'affirma qu'il fallait me conformer au vieux dicton : Nourris ton rhume, affame ta fièvre. J'avais les deux. Aussi pensai-je faire pour le mieux en m'emplissant d'abord l'estomac pour nourrir mon rhume, et en allant ensuite me cacher pour affamer ma fièvre à l'écart.

K En pareille occurence, je fais rarement les choses à moitié. Je me mis donc à manger vigoureusement ; je donnai ma pratique à un étranger qui venait justement d'ouvrir un res-

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taurant à prix fixe le matin même ; il attendit près de moi, dans un respectueux silence, que j'eusse fini de nourrir mon rhume, et, alors, me demanda si la population de la Virginie était très sujette aux rhumes. Je lui répondis que oui. Alors il sortit, ôta son enseigne et ferma boutique.

« Je me rendis à mon bureau, et, en route, je rencontrai un autre ami intime qui me dit qu'un quart d'eau salée, bien chaude, était encore ce qu'il y avait de mieux contre le rhume. Je pensais ne plus avoir de place dans mon estomac mais j'essayai cependant. Le résultat fut renversant : je crus que j'allais rendre mon âme immortelle. »

Quand l'orage qui grondait dans ses entrailles se fut calmé, il eut le malheur de rencontrer une de ces dames, plus meurtrières qu'une guerre civile pour les populations au milieu desquelles elles vivent, et dont l'Amérique n'a pas, hélas ! le monopole. Qui de nous n'a connu une de ces charitables personnes, pavées de bonnes intentions, qui habitent des villages où les médecins se rendent difficile-

206 l'axxée fantaisiste

ment, et composent, sans que la justice informe, une quantité de remèdes odieux et compliqués qu'elles expérimentent avec entrain sur les patients tombés dans leurs mains redoutables? C'est une de ces Locustes inconscientes que rencontra notre enrhumé. Elle élabora une décoction qui laisse bien loin derrière elle le bouillon des sorcières de Macbeth, le thé de M"* Gibou et toutes les mixtures dont l'histoire nous a conservé le souvenir : cela contenait de la mélasse,de l'eau forte, de la térébenthine et d'autres drogues amalgamées. « Elle me prescrivit », dit la victime, homme faible, à ce qu'il semble, « elle me prescrivit d'en prendre un verre à bordeaux tous les quarts d'heure. Je n'en pris qu'un ; cela fut suffisant : à peine la drogue avalée, je sentis se réveiller en moi les plus odieux instincts, dans les bas-fonds les plus horribles de la nature humaine. » Par bonheur, les divers remèdes qui devaient le guérir à tout jamais avaient complètement épuisé ses forces, et ses mains furent impuissantes à exécuter les horribles résolutions qu'il conçut sous l'influence

de cet épouvantable élixir. Au bout de dix jours, il était en état d'essayer un autre traitement. Il essaya : « Je pris encore quelques remèdes, infaillibles.... ; finalement mon état s'aggrava de jour en jour. On me recommanda le gin pur. J'en pris. Puis le gin à la mélasse. J'en pris aussi. Puis le gin aux oignons. J'ajoutai les oignons et je pris le tout mélangé mais je n'obtins aucun bon résultat : ma santé continua à s'affaiblir, mais mon haleine devint terriblement forte. »

Ceux qui seraient curieux de connaître complètement la liste bigarrée des traitements affrontés par cet héroïque patient pourront se reporter à l'ouvrage de Mark Twain, mais les fragments qu'on vient de lire donneront une idée suffisante de la manière de l'auteur, sans qu'il soit nécessaire de s'astreindre à lire par le menu le récit du voyage excentrique accompli par l'enrhumé, ni le détail des drogues qu'il avale, drogues, dit-il, presque aussi désagréables que la rencontre d'une connaissance féminine qui, pour des raisons particulières, ne vous voit pas quand elle vous regarde, et

268 l'axxée fantaisiste

ne vous reconnaît pas quand elle vous voit ; .... to meeting a lady acquaintance, jvho, for reasons best knoivn to herself, dont see you jvhen she looks at j'oii, and don't know voit ivhen she does seeyoïi...)

Cette charge appartient incontestablement à la catégorie de celles, nombreuses chez Vessayist américain, où l'imagination, selon la remarque de Tvl. Theuriet, n'entre qu'à doses infinitésimales, et où l'observation est celle d'un homme qui voit les choses avec les yeux d'un caricaturiste plutôt qu'avec ceux d'un artiste.Néanmoins il serait injuste de lui refuser une partie au moins des qualités communes à toutes les œuvres de Mark Twain, qualités que le critique français analyse avec beaucoup de finesse et de précision, c'est-à-dire un entrain extraordinaire dans la raillerie à froid, poussée avec une flegmatique persistance jusqu'aux limites extrêmes de la bouffonnerie, une façon originale et spirituelle de démontrer par l'absurde les vérités du sens commun, un gros bon sens assaisonné d'une plaisanterie toujours

mordante sans être amère et sans avoir l'air d'y toucher.

Dans une autre fantaisie, Le Malheureux fiancé d'Aurélia, nous trouvons encore un exemple de l'amusante prolixité avec laquelle l'humour yankee se plaît à amplifier une idée brièvement exprimée par les auteurs français qui l'ont rencontrée sur leur route.

L^histoire du fiancé qui, par suite de divers accidents, perd un bras, une jambe, un œil, bref, se décomplète d'une façon si déplorable que son mariage devient impossible, cette histoire, dis-je, a tenté depuis longtemps les chansonniers de notre pays. Je suis convaincu qu'on la trouverait exprimée dans les fabliaux naïfs et railleurs de ces trouvères du mo}^enâge.qui, riches d'une guitare, traversaient la France chantant tout l'été et, la bise venue, égayaient de leurs ballades joyeuses l'ennui des châteaux, trop heureux de leur donner, au moins, bon souper et bon gîte. Au XVIII" siècle, elle a inspiré à un poète anonyme quelques couplets, d'ailleurs médiocres, intitulés La

Guerre et V Amour. Valère, sergent aux gardes françaises, aimé de la tendre Lise, a les jambes emportées par un boulet anglais à Fontenoy ; à cette époque, paraît-il, cet accident sans importance n'était pas pour interrompre la carrière d'un soldat, car nous retrouvons Valère l'année suivante à Raucoux, où il laisse un bras ; mais ce n'est pas tout :

La tète encor restait entière, Quand, à Laufeld, de coups de feux Une déchargé meurtrière La lui vint fracasser en deux.

C'en était trop pour la pauvre Lise, son amour ne résista pas à ce dernier coup, et quand le glorieux débris auquel elle avait promis sa main vint lui demander de « couronner sa flamme », elle ne put s'y résoudre:

Elle dit : je ne sais plus guère Ce qui reste en vous, cher Valère, Que je puisse aimer en ce jour.

Il faut être entier pour me plaire.

Vous fûtes un brave à la guerre, Vous seriez un lâche en amour.

De nos jours, le même sujet a été célébré

dans quatre chansons, également stupides, qui charment, depuis trois années, les habitués des cafés-concerts en vogue.

Enfin, tous les soirs, dans une opérette qui rapporte à son auteur peut-être moins de gloire, mais à coup sûr plus de profit que Corneille n'en retira jamais du Cid, le public ne se lasse pas de bisser des couplets qui ne sont que des variations plus ou moins heureuses sur ce thème si souvent repris. Nous avons donc affaire ici à une de ces idées dont parlait Guillery, qui sont répandues dans l'air comme les atomes de poussière qu'on voit courir dans un rayon de soleil ; on respire cela malgré soi, et, si bien qu'on ferme la bouche, on en gobe toujours quelque chose. C'est ce qu'a fait Mark Twain dans son Aurélia s TJnfortunate Young Man ; mais son héroïne, Maria-Aurélia, fait preuve d'une fidélité que l'anonyme du XVIII" siècle et les auteurs de la Mascotte auraient regardée comme invraisemblable, et ne songe pas un instant à mettre en pratique le proverbe si fort en honneur chez ses compatriotes : « Promise and pie criists are made to

be broken. » (Promesses et croûtes de pâtés sont faites pour être brisées.) Il faudrait remonter jusqu'à Pénélope pour trouver un exemple d'une semblable constance, et, encore, Ul3-sse était-il un époux complet, tandis que les malheurs du fiancé d'Aurélia rendent le dévouement plus méritoire.

L'infortuné, un jeune homme de la Nouvelle- Jersey, nommé William Caruthers, n'avait que vingt-deux ans quand il connut Aurélia, alors dans sa seizième année, qui se mit à l'adorer avec toute l'ardeur d'une nature passionnée. Les deux jeunes gens, munis du consentement de leurs parents et de leurs amis, se fiancèrent et, pendant quelque temps, leur carrière sembla devoir être exempte des chagrins qui sont le lot habituel de l'humanité en général et des gens mariés en particulier. Mais la fortune tourna.

« William fut atteint d'une épouvantable petite vérole qui lui troua la figure comme un moule à gaufrettes et lui ravit sa beauté pour toujours. Aurélia songea d'abord à reprendre sa parole, mais, émue de pitié pour son malheu-

reux fiancé, elle se contenta de demander la remise du mariage à une date plus éloignée.

<( La veille du jour fixé pour la cérémonie, William, qui était absorbé dans la contemplation d'un ballon, tomba dans un puits et se fractura une jambe si malheureusement qu'on dut la lui amputer au-dessus du genou. De nouveau, Aurélia songea à rompre, et de nouveau son amour triompha de cette pensée ; on recula encore la date du mariage pour laisser au fiancé le temps de se remettre. Mais, nouveaux malheurs: un coup de canon, le 4 juillet (anniversaire de l'Indépendance^ lui enlève un bras ; l'autre est broyé par une machine à carder. Quelle ne fut pas la douleur d'Aurélia au spectacle de ces désastres ! Voir ainsi son fiancé s'émietter petit à petit ! Et nul moyen de l'arrêter sur cette pente fatale ! Elle en arrivait à regretter de ne pas l'avoir pris au commencement des accidents, avant que les dépréciations eussent atteint ces proportions alarmantes. )>

Puis, c'est un érysipèle à la suite duquel

2 74 L' A XXEE FANTAISISTE

l'infortuné a un œil perdu ; quelque temps après, il se casse la jambe qui lui restait ; les rigueurs du destin ne sont pas encore épuisées:

« Il n'y eut, l'an dernier, qu'un seul indi- ' vidu scalpé par les Indiens de l'Owens River. Cet homme était William Caruthers (de la Nouvelle-Jersey)... » Aurélia, cependant, continue à aimer ce qui reste de son fiancé {she still loves jvhat is Icft of him).

Elle ne se dissimule pas que le champ de son affection se rétrécit de jour en jour, mais elle tient bon, ferme comme le juste d'Horace, et le spectacle des ruines de son fiancé la frappe sans l'ébranler.

L'histoire ne conclut pas; Mark Twain, interrogé, se contente de donner à Aurélia quelques bons conseils, comme de garder pour elle, après le prochain accident (qui ne saurait manquer d'être définitif), les membres artificiels de William ; mais il n'ose se prononcer nettement, prendre sur lui d'encourager cette union parcellaire, ni assumer la responsabilité d'une décision qui engagerait

l'axxée fantaisiste 275

le bonheur d'une femme et les deux tiers d'un homme environ.

Dans les deux fantaisies humoristiques que nous venons de lire, l'auteur n'a fait que raconter, sans se préoccuper, semble-t-il, de tirerun enseignement quelconquede ses récits ; nous allons parcourir maintenant quelquesunes de ses bluettes dont l'allure est plus militante et dont la fantaisie — sans être bien méchante — a pourtant quelque chose de plus agressif.

Telle est, par exemple, V Histoire du niéchant petit garçon qui ne fut jamais puni, critique mordante de certains petits Su7iday-books, gourmés, cafards, atroces, dont les homélies odieusement pleurardes seraient bien faites pour dégoûter à jamais de la vertu les enfants qu'elles assomment sous prétexte de les moraliser. Gaga, le méchant petit garçon de ]\rark Twain, commet un nombre effroyable de méfaits et continue à jouir d'une impunité démoralisante, tandis que, dans les tracts visés par l'auteur, le châtiment suit le coupable d'un pied invraisemblablement alerte. Tout

le piquant de l'esquisse consiste dans ce contraste que Mark Twain souligne d'un trait moqueur '.

« Il y avait une fois un méchant petit garçon qui s'appelait Gaga. Les méchants petits garçons s'appellent presque toujours Paul ou Jules dans les livres d'images ; celui-ci s'appelait Gaga. C'est extraordinaire, mais c'est comme je vous le dis.

» La plupart des vilains petits garçons, dans les livres d'images, ont une mère pieuse et poitrinaire, qui volontiers irait faire son lit dans la tombe, si elle n'aimait tant son fils ingrat. Ils ont presque tous, vous l'avez certainement remarqué, une pauvre mère, malade entre toutes les mères, qui berce son méchant enfant de ses douces paroles plaintives, l'endort dans un baiser, s'agenouille à son chevet, et pleure, pleure, pleure. Il en était différemment pour notre gaillard. Il ne s'appelait ni Paul, ni Jules: il s'appelait Gaga, et sa mère

I. M. Emile Blémont nous a gracieusement autorisé à reproduire l'ingénieuse adaptation qu'il a donnée de The Slory of ihe Bjd Littlc Boy u>ho didn't corne to Grief.

L'AXNÉE FANTAISISTE 277'

n'avait pas la moindre affection de poitrine. Elle était plutôt robuste que svelte, et n'était point pieuse. D'ailleurs, elle ne se faisait point de bile sur le compte de Gaga et disait que, s'il se cassait le cou, ce ne serait pas une grande perte. Elle le fouettait toujours pour le faire dormir, et ne l'endormait jamais dans un baiser.

« Une fois, ce vilain petit garçon déroba la clef du buffet et s'offrit une pleine potée de confitures. Mais un terrible remords ne lui vint pas soudain, et aucune voix ne lui murmura : « Est-il bien de désobéir à sa mère? où vont-ils « les vilains petits garçons qui absorbent en « cachette les confitures de leur maman ma- « lade ? » Il ne jura pas qu'il ne le ferait plus, il n'alla pas demander bien vite pardon à sa maman ; elle ne put donc le bénir avec des pleurs d'orgueil dans les yeux et dans la voix, comme cela se pratique inévitablement dans les livres en question. Ne trouvez -vous pas que c'est fort singulier? Gaga mangea les confitures; il déclara, dans son grossier et vicieux langage, que c'était rudement bon ;

puis il éclata de rira et remarqua que la vieille ferait un fameux nez si elle s'apercevait de l'opération. Quand de l'opération la vieille se fut aperçue, il soutint que ce n'était pas lui... Elle le fouetta sérieusement et ce fut lui qui pleura. Tout ce qui arrivait à cet enfant-là était vraiment curieux ; il ne lui arrivait rien, mais rien du tout, comme aux autres méchants petits garçons des livres d'alphabet.

« Une fois, il alla voler des pommes. Chose merveilleuse ! il ne se brisa aucun membre. Non, je vous assure, il ne tomba pas et ne fut pas dévoré par le gros chien. Il ne resta pas au lit une quantité de semaines, il ne se repentit pas, et ne devint pas meilleur. Il vola autant de pommes qu'il voulut, les mangea et n'eut pas de remords. Il n'eut même pas de coliques. C'est tout à fait particulier. Le monde ne se comporte pas ainsi dans ces suaves petits volumes à couverture enluminée, où l'on voit de suaves petits bonshommes en pantalon cerise, et de suaves petites bonnes femmes dont les joues sont de la même couleur que les culottes de ces messieurs.

« Une autre fois, Gaga subtilisa le canif du maître d'école. Quand il craignit d'être découvert et mis en retenue, il glissa l'objet dans la casquette de Prosper, le fils de la pauvre veuve, l'enfant modèle, qui obéissait toujours à sa maman, ne mentait jamais, savait invariablement ses leçons, et revenait fastidieusement à l'école le dimanche. Quand le canif tomba de de la casquette, Prosper baissa la tète et rougit, comme oppressé par la conscience du crime. Le pion sauta sur lui, en s'écriant: « Tu me le « paieras, petit Tartufe à dix francs par mois ! » Mais, à ce moment solennel, aucun vieillard inattendu ne fit intervenir ses cheveux, blancs comme la queue d'un blanc percheron, ni sa voix onctueuse comme l'organe d'un bon prêtre catholique, apostolique et romain. Non, aucun aïeul onctueux et incolore ne dit au maître d'école en suspens: a Laissez ce noble enfant ! « Gaga est le détestable criminel. Je passais « sans être vu, et je fus témoin du vol. » Cela n'est-il pas de plus en plus particulier? Gaga ne fut pas réellement une seule minute inquiet. Le vieillard ordinaire des suaves petits livres

28o l'année fantaisiste

ne prit pas le bon Prosper par la main, ne dit pas qu'un tel enfant méritait les meilleurs encouragements, et ne lui proposa pas, en aspirant une prise de tabac, d'entrer dans sa maison pour balayer son bureau, allumer son feu, faire ses commissions, fendre son bois, étudier le droit, aider sa femme à faire le ménage, jouer tout le reste du temps, gagner cinquante sous par mois et être parfaitement heureux. Ces choses-là seraient arrivées dans un livre d'images, mais, cette fois-ci, il en advint autrement. L'enfant modèle fut battu, vilipendé, et Gaga se frotta les mains, car, voyez-vous, Gaga haïssait les enfants modèles. II disait qu'il les avait dans le nez, ces bébés eti sucre, ces sainte-nitouche, ces agneaux à toudre, ces petits bcdouillards. De telles expressions sont attristantes, mais cet enfant mal élevé n'en employait pas d'autres.

<( Ce qu'il y a de plus étrange, c'est qu'un dimanche, pendant que ses parents le cherchaient pour l'emmener à la messe, il se sauva, alla en bateau et ne se noya pas ; puis, pécha à la ligne et ne fut pas frappé de la foudre.

Infailliblement, dans ces volumes exquis dont vous faites vos délices, les enfants qui, au lieu d'aller à la messe, vont en bateau le dimanche, sont entraînés par un tourbillon et se noient ; s'ils veulent ensuite pêcher à la ligne, ils sont foudroyés infailliblement. Comment se fait -il donc que Gaga ait échappé à tant d'inéluctables périls ? Mystère !

(( Ce Gaga devait avoir un talisman ; on ne peut expliquer autrement son incroyable chance. Rien ne tournait à mal pour lui. Il offrait toujours du tabac à l'éléphant de la ménagerie, et jamais l'éléphant ne lui tordait le cou avec sa trompe. Il rôdait toujours autour de l'anisette et jamais n'avalait par erreur de l'esprit-de-vin. Il déroba le fusil de son père, alla à la chasse et n'eut pas trois doigts de la main droite emportés. Il dessina et coloria la caricature de son parrain et celle de sa marraine (infâmes croquis !) et ne s'empoisonna pas avec les couleurs.

(( Il donna à sa petite sœur un coup de poing sur le nez, dans un accès de colère : sa petite sœur ne resta pas malade pendant de longs

jours d'été, et ne mourut pas avec de douces paroles de pardon sur les lèvres. Non ! elle lui rendit son coup de poing et ne fut pas indisposée du tout. Finalement, notre gaillard se sauva du logis paternel et s'embarqua ; mais il ne revint pas et ne se sentit pas triste et isolé devant la tombe de ses parents chéris, devant les ruines du toit qui avait abrité son enfance. Oh ! point du tout : il se grisa comme vingt chantres, fit les cent coups, et ne s'en voulut aucunement.

(( Devenu grand, Gaga continua à jouir d'un bonheur insglent. Il prit des années et une femme, une très belle femme, ma foi ! et eut, lui-même, beaucoup d'enfants. Par une nuit noire, avec une hache, il crut devoir couper sa famille tout entière en petits morceaux. N'aj^ant plus cette charge, il réussit à s'enrichir par plusieurs crimes et une foule d'indélicatesses. Il constitue aujourd'hui le plus infernal gredin du pays ; il est universellement respecté. »

Mark Twain, qui semble professer un respect modéré pour le gouvernement de son pays,

ajoute même que Gaga siège à la Chambre haute et que, s'il y a une révolution, il deviendra probablement empereur,

— Le pendant de Gaga est Jacob Blivens, le Bon petit garçoiî, qui se nourrit des Siinday-books et dont la vertu nigaude n'est rebutée ni par les morsures des chiens errants qu'il recueille, ni par les coups de bâton des aveugles méfiants qu'il tente de protéger contre la malice de ses camarades.

Jax:ob court, lire à Jim, installé dans le pommier d'autrui, l'histoire du petit voleur qui tomba et se cassa le bras en pareille circonstance : Jim tombe, sans se blesser, sur le prêcheur, lui casse un bras dans sa chute et s'en va, guilleret, des pommes plein les poches, ce qui n'arrive jamais dans les Sunday-books.

Jacob tombe à l'eau en exhortant ses condisciples à ne pas canoter le dimanche et reste neuf semaines au lit, tandis que les petits mécréants s'amusent énormément, sans se noyer, comme ils n'auraient pas manqué de le faire dans les Sunday-books.

Jacob, enfin, sans s'être laissé décourager

par l'injustice têtue du sort, périt, victime de son dévouement fourvoyé, sans que son corps mis en lambeaux par une explosion de nitro-glycérine puisse au moins reposer dans un tombeau qu'auraient entouré des parents en larmes et des écoliers «vêtus de pantalons trop courts, coiffés de chapeaux trop larges », tels que les représente la gravure finale des Sundaj'-books.

Après avoir attaqué les âneries édifiantes, Mark Twain s'en prend aux journalistes qui eux, du moins, ne se donnent pas pour édifiants ; la fantaisie ironique dans laquelle il bafoue l'incroyable aplomb qui permet à des Touchatout ignorants de palabrer à fil de omnl re scihili et miiltis aliis, cette bluette moqueuse, dis-je, est une excellente critique et faite de main d'ouvrier. Elle a pour titre : Comment je devins rédacteur d'une feuille rurale.

« Quand je devins rédacteur d'une feuille rurale, ce ne fut pas sans appréhension. Un homme qui n'a jamais quitté le plancher des vaches ne se verrait pas, sans appréhension.

chargé du commandement d'un vaisseau. Mais je me trouvais dans une situation qui me forçait à chercher un salaire. Le rédacteur actuel voulait partir en vacances. J'acceptai les offres qu'on me fit, et je m'installai à sa place.

« J'éprouvai avecdélices la sensation d'avoir de nouveau une occupation, et je travaillai toute la semaine avec un plaisir sans mélange. Nous mîmes sous presse et j'attendis toute la journée avec une certaine anxiété, pour voir si mes efforts allaient attirer quelque peu l'attention. Comme je quittais notre bureau, vers le coucher du soleil, un groupe d'hommes et d'enfants, qui s'étaient rassemblés au pied de Tescalier, se remua à ma vue, m'ouvrit un passage, et j'entendis quelques voix chuchoter : « C'est lui ! » Naturellement, cela me fit plaisir.

« Le lendemain matin, je rencontrai un groupe semblable au pied de l'escalier et j'aperçus des gens qui se tenaient un par un ou deux par deux, çà et là dans la rue, sur mon chemin, me considérant avec une attention soutenue. Le rassemblement s'ouvrit quand je m'avançai, recula, et j'entendis quelqu'un dire :

« Regardez donc quels yeux il a ! » Je feignis de ne pas remarquer l'attention que j'excitais, mais, dans le fond, j'en fus enchanté et je me proposai d'écrire tout cela à ma tante. Je grimpai l'escalier, et au moment d'ouvrir la porte, j'entendis des voix joyeuses et un retentissant éclat de rire. En entrant, j'aperçus deux jeunes gens d'apparence campagnarde qui changèrent de visage en me voyant; puis, tous deux sautèrent brusquement par la fenêtre avec fracas ; je fus très surpris.

« Une demi-heure plus tard, environ, je vis entrer un vieux monsieur, porteur d'une barbe démesurée, à la physionomie distinguée et quelque peu sévère. Je l'invitai à s'asseoir ; il prit un siège. Il semblait avoir quelque chose sur le cœur. Il ôta son chapeau, le posa sur le plancher, en tira un foulard de soie rouge, un exemplaire du journal et une paire de lunettes. Il étala la feuille sur ses genoux, puis, essuyant ses lunettes avec son foulard, il me dit :

« C'est vous, le nouveau rédacteur en chef ? » « Je répondis que oui.

I/ANXÉE FANTAISISTE 287

— Auriez-vousdéjà rédigé un autre journal d'agriculture ?

— Non, c'est mon coup d'essai.

— Je le crois sans peine! Avez-vous quelque ex-périence pratt'qtie en matière d'agriculture?

— Non, je ne pense pas.

— J'en avais comme un pressentiment », fit le vieux monsieur, mettant ses lunettes et me regardant par dessus avec des yeux indignés, tout en repliant son journal : « Voulez-vous que je vous lise ce qui m'a donné ce pressentiment ? Écoutez, c'est cet article-là, et voyez si c'est bien vous qui l'avez écrit :

« // ne faut jamais arracher les navets, « ça leur est nuisible. Il est préférable de « faire grimper quelqu'un et de lui faire « secouer L'arbre. »

— Eh bien ! qu^en dites-vous ? car c'est bien vous qui avez écrit cela.

— Ce que j'en dis ? Mais je dis que c'est très bien. Je dis que c'est très sensé. Je suis convaincu que, chaque année, des millions et des millions de boisseaux de navets sont perdus parce qu'on les arrache à moitié mûrs ; au

contraire, si l'on faisait grimper un garçon pour secouer l'arbre...

— Pour secouer votre grand'mère ! Alors les navets poussent sur les arbres ?

— Oh non ! certainement non ! Qui vous dit qu'ils poussent là? C'est une expression tout à fait figurée ; tous ceux qui savent ce que parler veut dire auront tout de suite compris que le garçon devait secouer les ceps... »

« Là-dessus, ce vieux monsieur se leva brusquement, déchiqueta le journal en petits morceaux, les piétina, pulvérisa plusieurs objets à coups de canne, déclara que j'étais plus ignorant qu'une vache,- puis sortit comme un furieux en frappant la porte avec un tapage épouvantable. Bref, il me parut qu'il était mécontent ; mais, ne sachant à quelle cause attribuer son agitation, je ne pus y porter remède.

« Une minute après cet incident, une longue créature, verte comme un noyé, avec des cheveux clairsemés qui lui tombaient sur les épaules, et les broussailles d'une barbe de huit jours qui hérissaient les coteaux et les vallées de son visage, fit irruption dans le bureau et

l'axnée fantaisiste 289

s'arrêta brusquement, sans bouger, un doigt sur ses lèvres, la tête et le corps inclinés, comme pour écouter. Elle se tenait devant moi. Aucun bruit ne se faisait entendre. Elle écouta encore. Rien î Alors la créature donna un tour de clef et s'avança vers moi avec précaution, tout doucement, sur la pointe des pieds. Elle s'approcha jusqu'à me toucher. Là, elle s'arrêta, consulta un instant ma figure avec un intérêt profond, tira de sa poche intérieure un exemplaire de notre journal et dit :

a Voyez, voilà ce que vous avez écrit. Lisez- « moi cela bien vite ! Secourez-moi. Je souffre « horriblement. »

» Je lui lus ce qui suit ; et, à mesure que les phrases tombaient de mes lèvres, je pouvais voir un mieux sensible se produire chez l'homme, je pouvais voir ses muscles contractés se détendre, l'anxiété disparaître de son visage, la paix et la sérénité se répandre sur ses traits comme un clair de lune exquis sur un paysage désolé.

« Le Guano. — Le Guano est un bel oi- <■<■ seau, mais il exige de grands soins. On

2go l'axxee fantaisiste

<( ne doit pasV importer plus tôt qiC en juin, « ni plus tard qu'en septembre. En hiver, « on aura soin de le tenir dans un endroit « chaud, oit il puisse couver ses petits. »

« Quelques mots sur la Citrouille. — <( Cette b a ie est très app réciée par les in di- « gènes de la Nouvelle Angleterre^ qui la « préfèrent aux groseilles à maquereau « pour faire les tartes; ils la préfèrent « aussi à la framboise pour nourrir les (( vaches, cojnme plus nutritive, sans em- « pâter. La citrouille est la seule variété (( comestible de la famille des oranges qui « réussisse dans le Nord, à V exception de « la calebasse. Mais Vhabitude de la « planter dans les cours, devant les mai- « sons, disparaît rapidement, car il est « aujourd'hui généralement reconnu que « la citrouille est un arbre qui ne donne « pas d'ombre.

« Voici la chaleur qui approche, les jars « commencent à frayer... »

('. Mon auditeur enthousiasmé s'élança vers <( moi, me secoua les mains et me dit :

« Bon 1 bon ! ça suffit. Je sais maintenant « que j'ai toute ma tête, car vous avez lu cet « article comme moi, mot pour mot. Mais, (( étranger, quand je l'ai lu ce matin pour la « première fois, je me suis dit : Non ! jamais (( je ne l'avais cru jusqu'à ce jour, malgré les « sérieux avertissements de mes amis, mais « maintenant je crois que je suis vraiment « fou !

'( Alors, j'ai poussé un hurlement que vous « auriez pu entendre à deux milles : puis je (( me suis sauvé pour tuer (quelqu'un, car je « sentais que cela arriverait un jour ou l'autre « et que par conséquent, je pouvais bien com- « mencer tout de suite. J'ai relu un de vos « paragraphes d'un bout à l'autre, afin d'être " bien sûr de mon affaire, et alors j'ai mis le « feu à ma maison et je me suis sauvé. J'ai « estropié plusieurs personnes, et j'ai logé un (' individu dans un arbre où je le retrouverai « quand je le voudrai. Puis j'ai pensé à entrer u ici, en passant devant le bureau, pour m'as- <( surer de la chose : et maintenant ça y est, « et je vous assure que c'est un bonheur pour

2g2 l'année fantaisiste

(( le gaillard qui est perché là-haut dans l'arbre . (( Je l'aurais tué, pour sûr, en m'en retournant. « Bonsoir, monsieur, bonsoir ! vous m'avez « ôté un grand poids de l'esprit. Ma raison a (( résisté à l'un de vos articles sur l'agriculture « et je sais que rien ne pourra la troubler main- « tenant. Bonsoir, cher monsieur ! »

« En songeant aux forfaits et aux incendies que s'était permis cet individu, je fus un peu troublé, car je ne pouvais m'empêcher de me sentir son complice jusqu'à un certain point ; mais ce léger malaise se dissipa bientôt, car le rédacteur en pied du journal fit son entrée.

« Je me dis : « Mark ! tu aurais mieux fait « d'aller te promener -en Egypte comme je te (( le conseillais, mais tu n'as pas voulu m'éi( coûter ; tu vas voir ce qui t'arrivera à pré- « sent ; il fallait t'y attendre. >■

« Le rédacteur en chef avait l'air désolé, navré, effondré.

« Il contempla les dégâts que le vieux gentleman tapageur et les deux jeunes fermiers avaient commis et dit :

« Méchante, très méchante affaire : le flacon

(( de colle-forte en miettes, six carreaux cassés, '( le crachoir et deux chandeliers démolis, mé- « chante affaire. Mais ce ne serait rien : c'est « la réputation du journal qui m'a l'air en mor- « ceauxet, j'en ai peur, définitivement. Il est M vrai que jamais numéro ne s'est si bien « vendu et n'a fait pareil tapage ; mais quelle « vogue, quel succès, que celui qu'on doit à « sa démence, à son imbécillité ! ]Mon ami, « vrai comme je suis un honnête homme, il y « a des gens, là dehors, plein la rue, il y en « a de grimpés partout qui vous attendent c< pour tâcher de vous apercevoir, parce qu'ils « vous croient fou. Et ils sont fondés à le « croire, après avoir lu ces articles qui sont une « honte pour toute la presse. Comment diable « avez-vous pu vous figurer que vous étiez ca- (c pable de rédiger une feuille de cette nature? (( Vous avez l'air d'ignorer les notions les plus « rudimentaires de l'agriculture. Vous parlez " de la saison de la mue des vaches et vous « recommandez l'apprivoisement du putois « sous prétexte qu'il aime à jouer et qu'il ex- (< celle à attraper les rats. Votre remarque,

« que les moules ne bronchent pas si on leur « joue un morceau de musique, était inutile, <( tout à fait inutile. Rien ne trouble la séré- (( nité des moules. Les moules ne bronchent « jamais. Les moules ne se soucient pas du « tout de la musique. O terre et ciel ! Mon ami, « si vous aviez travaillé toute votre vie pour (( acquérir l'ignorance, jamais vous n'auriez « pu passer vos examens de doctorat es nullité « plus brillamment qu'aujourd'hui. Je n'ai ja- « mais rien vu de pareil. Votre remarque, — « que le marron d'Inde est de plus en plus « demandé comme article de commerce — est « simplement calculée pour démolir ce journal. « Je vous en prie, rendez- moi votre place et « allez-vous-en. Je n'ai plus besoin de vacan- « ces ; si j'en avais, je n'en pourrais plus jouir. « Oh ! non, certainement non, je ne le pourrais « pas, si je vous savais sur ma chaise. Je crain- « drais toujours qu'il ne vous prît envie de re- « commander quelque chose à mes lecteurs. « Je perds patience quand je pense que vous *« avez parlé des parcs d'huîtres sous la rubri- << ç\\ie Jardinage paysagiste. Je v^ous engage

« à partir. Rien au monde ne pourrait (( m'engager à reprendre des vacances. Oh! « pourquoi, pourquoi donc ne me disiez-vous M pas que vous n'entendiez rien de rien à « l'agriculture!

(( — Pourquoi je ne vous l'ai pas dit, espèce « d'épi de maïs, de tête de chou, de chou-fleur! « Mais c'est la première fois qu'on me fait des « observations aussi déraisonnables ! Je vous « dis que j'ai été rédacteur pendant quatorze ('. ans et que c'est la première fois que j 'entends « dire qu'il faille savoir quelque chose pour « rédiger un journal. Navet que vous êtes! (( Quels sont donc les critiques dramatiques « attachés à la rédaction des feuilles d'impor- « tance ? Un tas de cordonniers et de potards (( élevés à la dignité de juges du théâtre et « qui, sans mentir, s'y entendent comme moi « à l'agriculture, pas plus. Les livres, qui donc « en rend compte? Des gaillards qui n'en ont « jamais écrit un seul. Quels sont les individus « qui font les leader- articles sur la situation (* financière? De pauvres diables qui ont une « foule d'excellentes raisons pour ne pas s'y

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'x connaître. Quels sont ceux qui clabaudent . cf contre la manière dont sont menées les ex- « péditions contre les Peaux-Rouges? Des « messieurs qui n'ont jamais vu un Indien, qui c( ne sauraient pas distinguer une sqiiaiv d^un rt squale, seraient incapables d'allumer un feu « en plein air et ignorent le sens de tomahawk. « Quels sont ceux qui parlent avec onction de « la tempérance et se voilent la tête à la vue « des flammes du punch ? Des paroissiens qui « ne cesseront de boire qu'en entrant au cer- « cueil. Et quant à ceux qui rédigent les ff feuilles d'agriculture, vieille racine d'igname « que vous êtes! je vais vous dire où on les '( prend. Parmi les ratés qui n'ont pas su « percer dans le métier de poètes, ni dans le 'X métier d'écrivailleurs pour romans à couver- « ture jaune (collection des chemins de fer), ni « dans le métier de chroniqueurs mondains, et « qui finissent par se raccrocher à l'agricula ture avant de dégringoler jusqu'à l'hôpital. « C'est vous, vous, qui voulez m'apprendre le « métier de rédacteur? Sachez, monsieur, que « je le connais d'alpha en omaha^ sachez que

L'AXXKE FANTAISISTE 297

« plus un journaliste ignore, plus il fait aug~ « menter la vogue et monter le tirage. Le Ciel c m'est témoin que si j'avais été un ignare « rempli d'aplomb et non le savant modeste « que vous avez sous les yeux, j'aurais pu me « faire un nom â moi dans ce monde glacial « et égoïste. Je pars, monsieur. Depuis que j'ai « été traité comme vous m'avez traité, je suis

V absolument décidé à m'en aller. Mais j'ai fait « mon devoir. J'ai été fidèle à mon engagement « autant du moins qu'il m'a été donné de pouce voir le remplir. Je vous avais promis de ren- « dre votre journal intéressant pour toutes les

V classes de la société : je l'ai fait. Je vous avais « promis de faire monter votre tirage à vingt « mille exemplaires : deux semaines de plus, et « le chiffre était atteint. Et je vous aurais donné « là, voyez-vous, la meilleure classe de lecteurs « qu'eût jamais possédée un journal d'agricul- « ture, cette classe innombrable qui ne compte « pas un seul paysan, pas un seul individu ca- (' pable, quand bien même sa vie en dépen- « drait, de distinguer un arbre à melons d'un •' pied de pêches confites. C'est vous, racine

« de pâté, qui perdez à notre séparation, pas

« moi. »

« Et je partis. »

Nourri dans les bureaux de rédaction, Mark Twain en connaît les détours et met à nous les faire connaître une insistance amusante. Dans Les Journalistes dans le Tennessee, il nous avait déjà présenté un gredin pittoresque, rédacteur en chef de La Gloire du matin et le cri de guerre du cotnté de Johnson, qui procédait à la confection de son Premier- Memphis en rehaussant d'injures colorées la prose, un peu terne, à son avis, de ses collaborateurs ; pour donner un exemple des modifications auxquelles se complaisait ce styliste énergique, il suffira de rappeler qu'il remplaçait l'inoffensif renseignement de son reporter : « Notre confrère J.-W. Blossom est descendu à l'Hôtel van Buren » par cette énonciation, évidemment plus imagée, et qui avait en outre le mérite de renseigner les lecteurs sur les habitudes duditconfrère : « Blossom, cette bourrique, est revenu s'ivrogner chez van Buren. »

Avec une ironique bonhomie, le début dans la presse rurale qu'on vient de lire établit, mieux que les déclamations les plus éloquentes, que le journalisme, n'est trop souvent qu'un métier ; métier plus lucratif, plus facile que d'autres, et qui n'exige qu'un plus court apprentissage, mais métier. Sur ce point, les aveux foisonnent, même en France, et le Sacerdoce de la presse abonde en pontifes, de rangs et de talents divers, qui, à l'envi, ont soulevé les voiles du temple à nos yeux profanes.

Mark Twain n'a rien dit de plus qu'eux, et n'a fait qu'appliquer à ce sujet ses procédés habituels de raillerie et d^hunioiir. D'ailleurs, cette question du journalisme paraît l'attirer de façon singulière, car il y revient à maintes reprises et c'est la seule, pour dire vrai, qui semble véritablement lui tenir au cœur.

Dans quelques pages portant le titre de V assassinat de Jules César « localisé », la verve du directeur de la Territorial Enterprise s'exerce aux dépens du reportage. On sait assez les déplorables effets de cette

épizootie ; en France, à Paris surtout, où la passion du théâtre sévit avec intensité, le lecteur tient à ce que des reporters, spécialement affectés au service des coulisses, le renseignent chaque matin, je ne dis pas sur le talent, mais sur les vertus domestiques du moindre cabotin, sur les repas qu'il prend et sur d'autres détails d'égale importance. Certes, les reporters chargés de donner la pâture intellectuelle aux petits de John Bull et de frère Jonathan ne savent pas toujours se garder de ces minuties ridicules si chères à la postérité de Monsieur Prud'homme ; parfois même ces Christophe Colomb de l'actualité insèrent des papotages dont le grotesque défie toute comparaison dans les feuilles pour le compte desquelles ils vont interviewer les premiers ministres ou les condamnés à mort, mais les journaux anglais et américains rachètent ces défauts par d'immenses qualités: hardis, larges en affaires, ils savent s'attacher des hommes intelligents et énergiques, rempli de ténacité, 6.' endurance, prêts à toutes les audaces, qu'ils payent sans compter : pendant la guerre de Crimée, Russel, le correspon-

dant du Times ^ recevait 1.200 livres par an (30.000 francs) à titre de retalnlng fee ; en outre, chacune des correspondances qu'il envoyait presque quotidiennement lui était payée à raison de 20 livres (500 francs). Et qu'est-ce que cela auprès des sacrifices du N ew- York Herald Q^và organisa l'expédition de la Jeannette et subventionna les voyages audacieux d3 ce Stanley pour lesquels le souvenir de Savorgnan de Brazza ne doit pas nous rendre injustes. j\Ialheureusement, les journaux qui n'ont pas 50.000 francs par an à donner à leurs reporters ne sauraient prétendre s'attacher des Stanley ou des O'Donovan, et se contentent d'individus auxquels on ne peut demander d'être parfaitement renseignés sur l'Afrique centrale , ces fureteurs, visés par The Killing... localiyed, apportent souvent une passion incroyable à leurs recherches et déploient autant d'activité pour dénicher des détails inédits sur le suicide d'une fleuriste, que Stanley pour retrouver les traces de Livingstone. Une « première » courue, un assassinat pittoresque, vous les voyez accourir en

rangs serrés, le craj-on au poing, à l'assaut de l'actualité. Quelle ardeur ! quelle àpreté dans les curiosités souvent cruelles qui se penchent sur un agonisant pour lui arracher quelques mots destinés à paraître en Dernière heure ! — On prétend que Clovis, entendant raconter la Passion, s'écria: « Ah! que n'étais-je là avec mes Francs ! » De même le reporter de Mark Twain ne se console pas de n'avoir pu assister au meurtre de Jules César : il se voit, par la pensée, parcourant Rome en tous sens, accrochant au passage buttonholing) soldats, sénateurs, toute la ville ; bien mieux, arrivant à temps au pied de la statue de Pompée pour dire persiiasïpelj' à César expirant : « Allons, voyons.. . faites un effort, et renseignez exactement un ami sur la façon dont s'est passée cette affaire. » Il s'écrie : (( Ah ! si j'avais vécu à cette époque, quel article à sensation j'aurais inséré dans mes Daily Evening Fasces (seconde édition), et quels détails, recueillis de la bouche même de la victime, j'aurais donnés, douze heures avant tous les limiers des feuilles du matin ! »

Nous ne traduirons pas VAssassinat de Jules César ; on se figure aisément ce qu'est cette bluette dont l'originalité consiste principalement dans l'anachronisme comique des expressions courantes du journalisme appliquées à un événement survenu l'an 44 avant l'ère chrétienne.

Les limites forcément étroites de cette esquisse ne nous permettent pas d'aborder l'examen des impressions de voj'age de Mark Twain, la partie de son œuvre, peut-être, où l'humour se donne le plus librement carrière ; si ces pages incomplètes, et déjà trop longues, pouvaient inspirer à quelque lecteur le désir de faire plus ample connaissance avec le joyeux Américain, notre but serait atteint; faut-il répéter une fois encore que, pas plus que ses compatriotes, James Russel Lowellou Artemus Ward, ou Charles Leland, — auxquels il est d'ailleurs incontestablement supérieur — Mark TAvain n'est sans défauts? Même affadie par la traduction, on a pu se rendre compte facilement que le goût et la mesure n'étaient pas les qualités principales de cette verve exubérante ;

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c'en était assez pour que la critique française se crût en droit de traiter cavalièrement cet oiitlajv qui se permettait de secouer d'un coup d'épaule dédaigneux les barrières vermoulues dans lesquelles nous parquons étroitement chaque genre littéraire.

Tous, plus ou moins, nous sommes des classiques honteux, et chacun de nous porte au fond de son cœur un Ponsard qui sommeille ; ces sentiments inavoués. Mark Twain les blessait par son excentricité ; on le lui fit bien voir : sauf de bien rares exceptions, on n'apprécia pas à sa valeur l'auteur de 2 lie Jumping' Frog ; M. Th. Bentzon, qui, le premier, la fit connaître en France, fut à peu près le seul à mettre en lumière l'indéniable mérite de cette gaieté si franche et si communicative ; il est vrai que les éloges de l'auteur de Littératin^e et Mœurs étrangères sont bien faits pour consoler de nombreux dédains.

Aussi bien, notre époque, était moins que toute autre, apte à la compréhension de cette littérature sans-gêne; en effet, quels sont les écrivains à la mode ? Des stylistes raffinés,

tyrans des mots et des syllabes, qui, composant une phrase avec des recherches minutieuses de mosaïstes, d'après les procédés de Théophile Gautier, de Flaubert ou de Goncourt, s'appliquent à être entortillés, alambiqués, précieux, et n'ont souci du naturel que pour le chasser au galop ; il est trop évident que, pour eux, les productions américaines devaient être lettre close. En revanche, je n'ai pas cru que nous dussions, comme eux, faire fi de la gaieté, de la spontanéité, de ce que j'appellerai la bonne santé littéraire, qui s'épanouit si librement dans l'œuvre de Mark Twain. Laissons les critiques modernes, ces fins renards, trouver ces qualités bonnes pour les goujats, et tâchons plutôt de les acquérir ; faisons nos réserves, mais ne nous ingénions pas à chercher des brins de fumier dans les perles d'Ennius.

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