I. — Le décadent vu de face
Le décadent, vu de face, a une figure osseuse, uniformément pâle, oîi semblent croître en désordre quelques poils de barbe. Les cheveux très longs retombent sur le collet de sa redingote noire bien serrée et toujours boutonnée pour accentuer encore la maigreur du corps. Les mains sont décharnées et les ongles longs. De ses poches gonflées sortent des journaux, des revues, des bouquins, salis par un long usage : Schopenhauer (œuvres
augmentées), la Décadence de V Art, les poésies de X...
Croquis de Princt.
Il marche vite, droit devant lui, les yeux
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vagues et noyés dans l'immatérialité et le rêve. De temps en temps, ses lèvres s'agitent et le passant perçoit des mots entrecoupés : (( Rien! rien... Tout n'est que rien... rien est
tout!... Le néant... O bonheur! Etre plante,
être pierre, n'être pas... Félicité suprême!... »
Le décadent arrive à sa brasserie, et se laisse tomber sur la banquette, horriblement navré ; il ne saurait faire un mouvement, appeler le garçon. Celui-ci, dressé, apporte le « distingué blonde ». Le décadent s'assure qu'on le regarde, étale ses paperasses sur la table de marbre, lampe une gorgée de son bock, puis, poussant un grand soupir, il bourre sa pipe de tabac mêlé d'opium et l'allume d'un air écœuré.
Bientôt un autre décadent arrive, tend la main à son copain sans rien dire, puis s'assied à côté de lui de la même manière. — Ils ont de longs silences écrasés.
Quelquefois ils discutent, l'un étant pessimiste et l'autre néantiste, mais sur toutes les grandes questions ils sont d'accord : la famille, la patrie, la vertu des femmes... ne valent pas la peine d"un haussement d'épaules.
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Le décadent, vu de face, ne rêve nullement la république universelle, la fusion des peuples et des langues, cela le gênerait beaucoup. Il préfère l'état de choses actuel et la division delà société en deux classes, savoir : i" tout le monde, qu'il englobe dans un seul qualificatif « les imbéciles » ; 2° les décadents (lisez : lui).
En littérature, non seulement le décadent n'admet pas le style (cela va de soi), mais ilen est arrivé à supprimer peu à peu les articles, les substantifs et les verbes. Les adjectifs seuls restent encore debout ; on espère qu'ils ne tarderont pas à disparaître. Un décadent célèbre vient de faire paraître un volume appelé à un grand retentissement.
Cet ouvrage, qui est l'histoire dramatique de deux amours contrariées, ne se compose que de feuilles plus ou moins colorées, depuis le blanc de zinc jusqu'au rouge écarlate. Le développement des événements et des passions, ainsi exprimé, est d'un effet saisissant!
Les sensations du décadent, vu de face, n'ont rien de commun avec celles des gens du
î; I susmentionné. Quand il marche, par exemple, ses pas prennent une couleur. En allant à sa brasserie, ils sont généralement rouges ; en revenant, ils sont verts ; la nuance varie avec les différentes paires de bottines.
Par contre, les tableaux lui donnent la sensation de la musique. L'affiche delà Maison du Pont-Neuf : « On rend l'argent, » fait entendre le la dièse, celle du chocolat Menier, le contre-ut.
Le décadent affecte un si profond mépris pour tout ce qui n'est pas la décadence, qu'il ne répond pas quand on lui parle ; il traverse la vie, pâle, maigre, toujours seul, muet, informe, insaisissable.
IL — Le décadent vit de pile.
Arrivé à sa porte, le décadent ouvre avec précaution, traverse sans bruit l'appartement de sa famille, avec laquelle il habite, puis, quand il est entré dans sa chambre, le verrou tiré, il s'étire et pousse un formidable oe^/ !...
Il ôte d'abord sa perruque, fait tomber le
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fard qui lui blanchit la figure, se lave les
mains, endosse une jaquette ample et bien
brossée.
Il apparaît alors les cheveux très courts, fri^ ses au petit fer, la figure rose et épanouie, la barbe taillée en pointe, le buste en avant avec une légère tendance à l'embonpoint.
Le décadent, vu de pile, passe ensuite au salon ; après avoir embrassé sa mère et sa sœur qu'il vénère comme deux anges, il se met au piano et leur joue des mélodies de Schubert.
A table, le décadent s'assied avec un sourire de satisfaction, mange copieusement et fait des plaisanteries ; mais quand les mets ne sont pas cuits à point, il ne manque pas d'en faire l'observation. Sans vouloir qu'on rudoie les domestiques, il tient à être respecté et à ce que chacun garde sa place.
Après dîner, il fume une ou deux cigarettes, puis il fait une partie de dames ou de piquet avec son père, qui, très fort à ces deux jeux, est heureux d'avoir un partenaire sous la main.
On cause de divers sujets, de ce que chacun a fait dans la journée. Le décadent, vu de
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pile, aime les racontars et les potins. Il se fait détailler la toilette de M"" X... au bal de la veille. Il apprend avec plaisir que l'aînée des petites a valsé quatre fois avec le lieutenant vicomte de Y... Il trouve que cette pimbêche deM""" Z... aurait pu rendre plus tôt sa visite du jour de l'an.
A la fin de la soirée, le décadent fait la lecture à haute voix à sa mère et à sa sœur; il a déjà épuisé tout le répertoire de M'^" Craven et de Zénaïde Fleuriot. Maintenant, il en est à Walter Scott.
Rentré dans sa chambre, le décadent, vu de pile, prend dans le tiroir de sa table une photographie qu'il regarde longuement; il trouve, de plus en plus, que cette petite Gabrielle n'est vraiment pas mal, qu'elle a l'air modeste, intelligent et doux. Il songe qu'il a vingt-sept ans bien sonnés ; qu'il plaide de droite et de gauche sans arriver à rien de sérieux ; que ses livres de poésie ne se vendent pas et que ses articles. lui sont rarement payés. Il se rappelle que le père de Gabrielle a une fermeécole en Basse-Bretagne il serait associé avec
lui^ mènerait la saine vie des champs, surveillerait les élevages, prendrait de l'influence dans ce pays conservateur, deviendrait conseiller général avec son beau-père, puis député... Et peu à peu le décadent, vu de pile, qui s'est
mis au lit, s'endort en se disant que ce mariage serait très bien... très bien sous tous les rapports.
N'est-ce pas grand'pitié que le tout jeune auteur de ces pages fines et légères dorme à jamais, cependant qu'un troupeau de poétaillons tapageurs subsiste, encombrant le terrain que leurs carcasses inutiles devraient — fumures exquises — depuis longtemps phosphater.