CHAPITRE IV
Ascension de Louis Blanc. — Le baiser de Lamartine — Coppée barde anticiiolérique. — L'Apis Jrôle et les neurasthéniques. — Réiiabilitation de l'escargot.
Je n'ai pas à m'excuser de parler, dans cette Année fantaisiste, des mémoires de Tocqueville, car rarement il m'a été donné de trouver dans un ouvrage à prétentions folâtres autant de verve et de gaîté que dans ce volume grave. L'auteur excelle dans les croquis à l'emporte-pièce, tel celui de Louis Blanc promené en triomphe, malgré sa résistance, par d'obstinés admirateurs : « Ils le tenaient, par ses petites jambes, au-dessus de leurs têtes ; il faisait de vains efforts pour leur échapper, il se repliait et se retordait de tous côtés, sans
pouvoir glisser d'entre leurs mains, tout en parlant d'une voix étranglée et stridente. Il me fit l'effet d'un serpent auquel on pince la queue. »
Le ministre de la justice, Hébert, est plus mal partagé encore que le minuscule tribun : « Une petite face grippée, chafouine, comprimée vers les tempes, un front, un nez et un menton pointus, des yeux secs et vifs, des lèvres retirées et sans rebord ; ajoutez une longue plume placée d'ordinaire en travers de la bouche et qui, de loin, paraissait la barbe hérissée d'un chat, et vous aurez le portrait de l'un des hommes que j'aie jamais vu ressembler le plus un animal carnassier. »
Lamartine lui-même ne trouve pas grâce auprès de Tocqueville, qui s'amuse beaucoup de son peu d'empressement à baiser « du bout des lèvres et d'assez mauvaise grâce » une grosse iiUe « ruisselante de sueur » pour s'être trop démenée en récitant un hymne à la gloire du poète-homme d'Etat ; il ne néglige aucune occasion de le dépeindre comme une vieille coquette. A l'en croire, le 15 mai 1848, quand
la populace envahit l'assemblée, le chantre des Méditations n'avait guère souci que de sa tenue : « Il était placé sur un banc au-dessous du mien et il peignait ses cheveux collés par la sueur avec un petit peigne, qu'il avait tiré de sa poche. »
Toutefois, après avoir mis en lumière, malignement, ces menus ridicules, Tocqueville sait rendre hommage à la grandeur d'âme de son adversaire. Qu'on lise cette anecdote : « On avait formé à la hâte une liste de candidats pour le gouvernement provisoire ; il s'agissait de la faire connaître au peuple. Marrast la donna à Lamartine, en le priant de la lire à
haute voix.— /^ ne pui s, rè^or\à\t Lamartine, mon nom s'y trouve. Marrast la passa alors à Crémieux, qui, après l'avoir lue : — Vous
moquez-vous de me proposer délire au peuple une liste sîir laquelle mon nom ne se trouve pas !
Je n'ose affirmer que la race des politiciens à la Crémieux ait entièrement disparu.
Aimables prédictions ! Les journaux nous menacent pour la fin de ce mois d'un retour
offensif de Sa Majesté le choléra. Coppée retape sa Sérénade :
Mignonne, voici l'avril, Choléra revient d'exil !
Fermant hôtels ou boutiques, Pour éloigner ce fléau Faisons tous bouiUir notre eau, Prenons des antiseptiques.
Heureusement, la Faculté veille. M. l'Ins-
pecteur général du service de santé déploie une activité réellement merveilleuse pour nous désencholérer. Comme suprême recours et défense suprême contre le sinistre visiteur, n'a-
t-il pas imaginé de convoquer un formidable congrès des médecins ! Il est probable que, devant cette imposante assemblée de guérisseurs, le choléra reculera, épouvanté. En tous cas {de bons esprits le prétendent), pendan que ces messieurs, réunis, disputent sans s'occuper de leurs malades, on peut parier que la mortalité n'augmentera pas, au contraire.
Un nouveau journal d'avis vient de se fonder qui, plus gai que ses confrères, n'a pas hésité à s'intituler VAvis drôle. Avec une habileté que l'on ne saurait trop couvrir de louanges, il s'est assuré ma collaboration — et par ce fait même la faveur du public intelligent. (Vlan!) Aussi, pour le récompenser d'avoir eu cette idée véritablement géniale, je m'empresse de vous recommanderl'ylf/s if ro/e?, où la classe la plus intéressante de la société, j'ai nommé les bicyclistes, trouvera des renseignements sans prix, dont voici un trop bref échantillon :
l'anxée fantaisiste 69
« Le bicycliste doit se pénétrer rigoureusement de trois principes essentiels : ne jamais se préoccuper de l'agrément ou du désagrément du public ; — fournir un record minimum de quinze milles par heure ; — s'appliquer au développement de la courbure cérébro-spinale aussi souvent et aussi soigneusement que cela lui sera permis par ses engagements antérieurs.
« Les records doivent être toujours courus sur les routes les plus fréquentées, et au moment de la journée où les piétons sont le plus nombreux.
« Si vous êtes assez malheureux pour tomber sur le dos d'un passant, ne perdez pas votre temps à vous arrêter, pour vous informer s'il est blessé ; c'est à lui de s'écarter et non pas à vous ; et vous avez le droit de lui rappeler ses obligations dans les termes les plus rigoureux. Le bicycliste doit employer tous ses efforts à diminuer l'excédent de population dont les non bicyclistes sont affligés.
« Si vous apercevez un vieux monsieur traversant la route, attendez d'être arrivé aussi
yo l'année fantaisiste
près de lui que possible, cornez-lui alors aux oreilles votre cri de guerre, et poussez de joyeux éclats de rire en voyant le choc terrible qu'il reçoit.
« Voici un procédé plus ingénieux encore que le premier :
<( Quand vous apercevez un passant, ne l'avertissez aucunement, mais arrivez sur lui doucement, à l'improviste, alors qu'il se figure être seul sur la route ; puis vous passez à côté de lui, en l'effleurant du plus près possible. — C'est un exercice qui demande une grande habileté. — Vous aurez d'autant plus de mérite que vous le raserez de plus près.
« Cet exercice est très amusant quand le passant se trouve être une femme portant sur sa tête du lait ou des œufs. Personnellement, nous pensons néanmoins que, dans ce cas, il vaut mieux passer dessus. »
La gent la plus nombreuse, après les vélocipédistes,étantsans conteste celle des névropathes, on ne s'étonnera point de voir ÏAvt's drôle confier sa chronique médicale au D'' Lebeau, un de nos plus distingués neuras-
thénicologues {ouf !). dont voici l'admirable leader-article :
« A notre époque troublée où chaque malaise physique est ordinairement doublé d'une maladie morale, le devoir du véritable savant est d'être, en même temps qu'un médecin capable de panser les plaies du corps, l'ami qui guérit celles de l'àme, psychologue, ajouterions-nous, si nous ne craignions d'employer un mot où entrent tant de lettres.
'< Le désordre cérébral qu'on nomme folie est digne d'attirer l'attention du spécialiste, autant par ses conséquences sociales que par le pittoresque de ses diverses variétés.
« La folie est vieille comme le monde, cela est indéniable, mais on aurait tort de voir, dans cette constatation, l'origine de la locution bien connue : un monde fou.
« Si nous remuons nos souvenirs historiques, nous trouvons dans l'antiquité des exemples de fous remarquables. Rappelons seulement pour mémoire Néron, qui fut toute sa vie possédé au plus haut degré du délire de la persécution.
"jt l'année fantaisiste
« Plus récemment, le gros Guillaume, père de Frédéric le Grand, se faisait remarquer par son affection désordonnée pour les grenadiers dont la taille dépassait i "" 90. Il en formait des régiments admirables, et avait résolu ainsi le difficile problème de doubler les effectifs sans augmenter la quantité d'hommes ; il les doublait en hauteur. Des médecins étiquetèrent bientôt ce genre de manie : la folie des grandeurs.
« Je traiterai dans ma prochaine causerie de Vinfluence des correspondances d'omnibus sur les affections cardiaques. »
Encore une citation, la dernière, mais si délicieuse que ce serait un crime d'en priver mes lecteurs. Ce petit poème en prose, si j'ose ainsi m'exprimer, est intitulé V Escargot. Savourezmoi cet escargot :
L'Escargot
L'escargot est moins rapide que la pensée, c'est incontestable. Est-ce une raison pour le dénigrer avec un parti pris si évident et décla •
rer urbietorbi qu'il n'est bon qu'une fois cimenté d'un beurre d'épices et passé au four ?
Quanta lui en vouloir de ne pas s'occuper de politique et d'ignorer le Home-Rule, je n^y pense même pas.
Rendons donc à l'escargot l'estime que lui a value son attachement séculaire à notre planète et gardons-lui intacte sa vieille réputation d'animal d'esprit! Et qu'à ce sujet il me soit permis de citer le mot d'un escargot de mes amis, qui, sous bien des rapports, ne craindrait pas la comparaison avec Aurélien SchoU lui-même.
Il avait mis trente ans à passer un pont, quand, arrivé au bout, le pont s'écroule derrière lui :
« Encore bon que je me suis dépêché!»
dit-il.
Et de rire !