‹ L'année fantaisisteChapitre 8 sur 20 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

OyV fan tulle. — La somnambule de la foire aux pains depice. — Incognito impérial. — La musique considérée comme agent thérapeutique.— Petites annonces littéraires. — La crinoline-montgolfière.

Voulez- VOUS gagner cinquante mille francs? Il ne tient qu'à vous ! Mlle Ozy vient de léguer cette somme aimable au biographe qui lui consacrera « un livre juste et vrai ». J'imagine que ce testament aguicheur va nous valoir toute une cargaison de brochures bien intentionnées, car la somme en vaut la peine, sinon l'héroïne. A vrai dire, elle n'eut jamais beaucoup de talent, l'actrice par à peu près que fut Alice Ozy ; mais ses contemporains — aujourd'hui un peu blets — ne tarissent point sur

son élégance, sa grâce, sagaîté... Entre nous il serait téméraire d'affirmer que le faubourg Saint-Germain se donnait rendez-vous dans ses salons ; et un quatrain parnassien (du temps) n'hésitait pas à détourner les mères de

famille d'y mener leurs jeunes filles à marier, alléguant que

Les demoiselles chez Ozy

Menées Ne devaient plus songer aux hy-

ménées.

Mais, à défaut d'une austérité hautaine, ou même de la distinction que les censeurs les

plus malveillants sont forcés de reconnaître chez la moindre petite actrice de notre époque, feu Ozy avait de l'entrain, du brio, et l'iconographie du second empire nous a conservé sa silhouette verveuse : une bacchante dansant les mains chargées de pampres et de thyrses, avec cette légende : 0|>' noçant les mains pleines .

(Je m'en vais, de ce pas, chez le notaire qui détient le testament de la défunte, pour lui lire le début de cet article. Sur la forte somme destinée au biographe le plus méritant, il voudra peut-être m'allouer quelques billets de mille. Hé, hé ?)

La foire aux pains d'épice — ainsi nommée parce qu'on y vend surtout des mirlitons — a fait, comme chaque année, du bruit, beaucoup de bruit {muchado, disait Shakspeare, dans son ignorance de la langue française), presque autant de bruit que le roman Peints par eux-mêmes — un titre d'actualité au moment

où le Salon ouvre ses portes. J'ajoute qu'elle est infiniment moins distinguée que la littéra^ ture de Paul Hervieu.

Sans préjudice d'une exhibition assez complète de vagues ministres, de roi nègres et de bêtes féroces ou domestiquées — le tout en pain d'épice — parmi lesquelles abondaient les représentations de « l'animal qui se nour-

rit de glands », comme l'appelait le pudique abbé Delille, la foire offrait à nos admirations bon nombre de somnambules extraordinaires de lucidité.

L'une d'elles, entraînée par la force de l'ha-

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bitude, et sans doute sous Tinfluence d'un déjeuner copieux arrosé de folâtre suresnes, n'a pas hésité à me dire : « Rien qu'avec le sou du franc, vous vous mettrez de côté assez de quoi pour vous marier, mais votre époux vous rendra bien infortunée. » Cette prophétie, que je qualifierai de culinaire, étant donné le rang de la personne à laquelle elle croyait s'adresser, cette prophétie m'a coûté cinquante centimes. Je ne les regrette pas.

En revanche, je regrette de n'avoir pu présenter mes hommages à un phoque savant dont mon ami Caillavet m'a dit le plus grand bien. Il est doux, bien élevé, musicien, érudit (le phoque : mon ami aussi, d'ailleurs).

— Est-ce qu'il fait de la phoquographie ? demandai-je astucieusement à son panégyriste.

— Oui, mon cher, et il chante. Ah ! quelles phoqualises !

Ayez donc des amis!

M. d'Audeville raconte avec son humour or-

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dinaire cette anecdote relative au récent séjour en Suisse des souverains d'Autriche :

En excursion dans la montagne, le couple impérial entre dans un chalet et demande un peu de lait. Aussitôt le montagnard en apporte sans façon.

— Savez-vous à qui vous offrez du lait, mon ami ?

— Mais non, monsieur.

— A l'empereur d'Autriche. Et voici l'impératrice.

— Ah ! monsieur, enchanté de faire votre connaissance. Et madame va bien ? Elle se plaît dans notre pays ?

— Oui, répond en riant l'impératrice, je suis seulement ennuyée des nombreux curieux qui me suivent.

— Peuh ! fait l'homme rustique, des étrangers, sûrement, car, nous autres, nous avons bien d'autres choses à faire.

L'historiette est piquante, n'est-ce pas, et troussée avec cette malignité bien française qui rappelle le vers célèbre : « Le Français, né malin, créa led'Audeville. »

Si

Un aliéniste de Portsmouth affirme que la musique est un excellent agent thérapeutique. 11 engage donc le gouvernement à former, sans perdre un instant, des infirmiers-musiciens, capables de soigner à la fois un nerf malade et un air de clarinette, idoines à corroborer d'une berceuse pour violon l'absorption

d'une potion au bromure de potassium. (Vous voudrez bien me savoir gré de vous épargner la traditionnelle plaisanterie du chloral de Luther.)

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Déjà la municipalité iondonnienne s'occupe d'installer au centre de la métropole britannique un poste de secours musicaux où des relais d'exécutants se succéderont nuit et jour pour transmettre les ondes sonores, par voie téléphonique, à des salles déterminées de chaque hôpital.

— Allô! allô! salle 4. Nous manquons de sulfate de quinine. Envoyez l'air Une fièvre brûlante...

— Allô ! allô ! Envoyez la grande S3'mphonie cardiaque. Ah! frappe-toi le cœur, c'est là qu'est... V embolie.

— Allô ! allô ! Considère mes yeux., mes tristes yeux rougis., pour une blépharite, et l'arioso Mon cœur bat plus vite, pour la tachycardite du malade nouvellement arrivé.

— Allô! allô! nous allons amputer le pied gauche et la main droite d'un sujet intéressant. Envoyez d'abord J'aiun pied qui r'muc et finissez par Cette main, cette main si jolic-i-i-e.

La mélancolie d'une Mignon noire regrettant sa patrie torride ne saurait résister à une fan-

taisie bien comprise sur des motifs de 1^4//'/'caine, et l'on voit d'ici l'allégresse d'un tisseur écossais entendant des variations me3^erbeeriennes sur les Toiles du Nord, exécutées par un homme, hum !.. du k métier ".

Je m'aperçois que j'ai oublié de vous indiquer le nom du docteur à qui l'on doit cette prodigieuse découverte : il s'appelle Blackmann ; prière de ne pas imprimer Blaofman.

Quelques lectrices ont bien voulu m'écrire que le Chasseur de Chevelures, dont je les avais entretenues le mois dernier, devrait, en même temps que ses faits divers poétiques, publier de Pe^/ï^5 A /2;îo;z£:^5 d'une bonne littérature. Précisément, le dernier numéro de cet organe inestimable m'arrive, avec des réclames propres à satisfaire les plus exigeants académiciens. Qu'on en juge :

Ah! combien f en aivu mourir de jeunes filles ! qui se voyaient emportées par des maux

de gorge, bronchites et fluxions de poitrine, faute de s'être munies de la flanelle inusable vendue chez le fabricant X.

Nous aurons des lits pleins d'odeurs légères^ des divans profonds comme des tombeaux, et quoi encore ? une table en noyer ciré, un buffet de même, six chaises et deux portières orientales, le tout pour 650 fr., aux grands magasins de la rue Y,

Le printemps adorable a perdu son odeur, il la retrouvera chez le parfumeur Z..., qui lance en ce moment une nouvelle eau de toilette et des extraits pour le mouchoir.

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Qlic diras-lu ce soir, pauvre âme solitaire, que diras-tu, mon cœur, cœur autrefois flétri, à la Très Belle, à la Très Bonne, à la Très Chère... Je lui dirai que le chocolat du grand chocolatier Cacaoman est le plus pratique des chocolats de voyage, qu'il est digestif au plus haut degré et n'engendre jamais aucune constipation.

Sois sage, ôma douleur, et tiens-toi plus tranquille, tu demandaisle Soir... ce n'est plus désormais le Soir que demanderala douleur en question, anxieuse de connaître les dernières nouvelles de la Chambre, mais le supplément du journal le Saturne, qui, moyennant cinq centimes, la renseignera sur les événements d'après cinq heures.

Il pleure dans mon cœur comme il pleut sur la ville. Bon pour le cœur, assez difficile à préserver, mais garantissons au moins notre chapeau et nos vêtements grâce à l'excellent parapluie anglais, que la maison W... nous vendra au prix de 15 francs seulement, fourreau compris.

Espérons que cette innovation sera accueil-

lie avec faveur, et que les professeurs, après les journalistes, voudront l'adopter. Bien des familles, qui ne consentent qu'en rechignant aux frais qu'exige Téducation donnée à leurs enfants, ne regretteront plus leurs débours, quand elles verront jeunes gens et jeunes filles se meubler l'esprit de connaissances pratiques et d'adresses utiles, rien qu'en apprenant quelques vers de nos grands poètes.

— Dis-nous ton Victor Hugo, Céline.

— Voici, grand-papa : Lorsque Vcnfant parait, le cercle de famille applaudit à

grands cris et ne tarit pas d'éloges sur le

compte du Biberon Suçard, préférable à toutes les nourrices.

— Fort bien. Embrasse-moi, et va dormir, mon enfant. A ton tour, Alfred. Maintenant que nous sommes entre hommes, récite-moi un peu de jMusset.

— Volontiers : Le sofa sur lequel Hassan était couché était dans son espèce une admirable chose, car il provenait de la grande Compagnie asiatique d'ameublement, qui va

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chercher aux pays aimés du soleil ses merveilleux mobiliers^artistiques.

— Parfait ! Et je veux aussi rappeler quelques vers de mon poète favori, le trop oublié Lamartine : Mon cœur, lassé de tout, même de Vespérance, n'ira plus de Ses vœtix importuner le sort, et se contentera de la digitaline russe Purgonski, la meilleure de toutes.

Décidément, il faudra que nos élégantes se résignent à ne pas ressembler, cet été, à des cloches à fromage. La crinoline ne prend pas ; c^est même ce qui la distingue de... mais ne parlons point politique. Une dame qui a eu l'audace de se montrer, la semaine dernière, en plein boulevard, au milieu de cet engin disgracieux, a été suivie immédiatement d'un peuple en liesse dont les vociférations hilares l'ont contrainte à chercher refuge dans un omniljus qui s'est trouvé trop étroit pour la laisser entrer, puis dans les Ijras d'un sergent de

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ville.-également insuffisants. Et le public hurlait toujours.

Par bonheur pour l'infortunée, elle vint à passer en courant devant le soupirail d'une boulangerie d'où s'échappaient des torrents d'air chaud. Pour peu que vous connaissiez la

théorie de la montgolfière, vous devinez ce qui se passa.

Cris impuissants, fureurs bizarres !

Pendant que ces badauds barbares Poussaient d'insulcntes clameurs,

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La crinoline-montgolfière S'élevait, dédaigneuse et fière, Au-dessus des blasphémateurs.

Q//(? no}i ascendet ? Au moment où nous mettons sous presse, elle n'est pas encore descendue.

A la suite de ces singuliers événements, j'ai couru interviewer les grands couturiers. Tous, Worth en tête, m'ont déclaré que le peuple, en manifestant son ironique mépris, leur avait dicté la conduite qu'ils devaient suivre — Worth popiili, Vox Dei. — Aussibien, ajouta le célèbre tailleur anglais, je puis vous affirmer que la crinoline ne s'acclimatera pas, cette année du moins ; croyez en un homme qui, en ces matières, fait loi.

Il faut que Worth reste à la loi.

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