M. SCHERZER DANS L'AMÉRIQUE CENTRALE
Sarapiqui, et nous pûmes jouir pour la première fois du tableau delà végétation de la région équatoriale, la plus riche et la plus grandiose que présente aucune partie de l'Amérique Centrale. Le voyageur, celui-là même qui^ vu le midi de l'Europe, POrient ou la Louisiane, eslfrappé de rimpression ravissante que produit sur lui, dans les premiers jours, la nAigniâcence et la plénitude de la nature des tropiques. Des bords du Sarapiqui, nous suivîmes à cheval les étroits sentiers de la forêt, et poussant à travers les hauteurs et les gorges de la Cordillère, nous arrivâmes au large plateau de Costa Rica, où les deux villes principales de cet État, San José et Cartago, sont situées dans un pays ravissant, entourées de jardins de pisang, de larges prairies et de plantations de café, que dominent un des plus beaux paysages alpestres qui se puisse imaginer. Le plus haut sommet de la chaîne est l'Irazoû, volcan à deux cratères de 12 000 pieds d'altitude, à la base duquel est assise Cartago, la ville capitale. Du haut de cette belle montagne, le regard embrasse un panorama d'une indescriptible splendeur. Dans les jours parfaitement purs, on aperçoit à la fois le golfe des Antilles et le Grand Océan. Sur ce délicieux plateau, au milieu d'une douce et salubre atmosphère, le froid et l'excessive chaleur sont deux fléaux également inconnus. La température la plus basse que nous pûmes observer ne descendit pas au-dessous de 16 degrés centigrades, et la plus élevée ne dépassa pas 25 degrés. C'est bien ici la patrie du « printemps éternel,'* de ce printemps que l'on ne connaît pas même dans les cantons les plus tempérés du midi de l'Europe.
Après un long séjour sur le plateau qu'ils traversèrent dans toutes les directions, après avoir parcouru alternati- ^ vement les ombreuses et profondes vallées de la pente orientale et celles qui descendent au nord-est vers le Grand Océan, les deux voyageurs pénétrèrent dans l'État de ÎJicaragua, la plus puissante des républiques de l'isthme, et ils allèrent ensemble jusqu'au lac Managua où ils se 'séparèrent pour se porter dans des directions différentes.
M. Scherzer regarde le lac de Nicaragua, avec la rivière San Juan qui lui sert d'écoulement vers la mer des Antilles, comme le point le plus naturellement désigné pour le tracé d'un canal de grande navigation inter-océanique,
et il ne doute pas que ce soit là que doive s'arrêter le choix déiiuitif, quand viendra la réalisation de ce projet gigantesque.
Les deux voyageurs réunis après Texploration du lac, visitèrent ensemble la région volcanique qui se prolonge au nord-ouest jusqu'aux approches de la baie de Fonseca, à commencer par le canton sauvage qu'on nomme les Trous de Massaya, et se continuant par une série de volcans éteints appelés les Marabios. M. Scherzer s'arrêta un certain temps dans les hautes vallées du Honduras ; il y visita les deux principales cités de Tegucigalpa et de Gomayagua, où il recueillit des informations d'un grand intérêt sur la statistique et l'ethnographie de ce territoire peu visité. Il revint de là vers le petit État de San Salvador, d'où il entra dans le Guatemala.
Dans le Guatemala, l'intérêt du D' Scherzer se porta surtout sur les hantes terres, los Altos comme on dit dans le pays, demeure principale de la race indienne, et autrefois le siège du royaume indigène des Quiches. C'est une région où il y a autant à explorer et à apprendre pour l'ethnographe, qu'à étudier et admirer pour le naturaliste. « Peut-être n'y a-t-il pas une autre partie de l'Amérique aussi favorable que celle-ci à étudier la langue, les mœurs, le caractère et la manière de vivre de ces populations aborigènes, qui jouissaient, au temps de l'invasion espagnole sous Cortex et Âlvarado , d'un certain degré de culture ^ déjà remarquable sans être bien élevé ; qui formaient des États réguliers, qui avaient des villes et des villages, qui élevaient de vastes monuments d'architecture et les couvraient d'ornements plastiques. Sous le coup de la domination coloniale de l'Espagne, dont le missionnaire anglais Thomas Gage, dans sa relation bien connue, écrite au milieu du seizième siècle, nous a tracé un si remarquable tableau, ces Indiens sont tombés dans un état de profond abaissement. Ils sont demeurés cependant une population agricole.
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et ils ont conservé quelques branches d'industries ainsi que leurs langues maternelles, en même temps qu'ils gardent obstinément bien des. coutumes païennes. » M. Sclierzer rappelle les idées et les hypothèses de quelques-uns de ses prédécesseurs sur les rapports supposés des monuments et des populations de l'Amérique tropicale avec les peuples de l'ancien continent ; mais il se garde bien d'appuyer sur un tel sujet, et ailleurs il s'élève de toute la force de son savoir et de son bon sens contre de pareilles imaginations. On a souvent parlé de la ténacité avec laquelle les Indiens gardent une foule de pratiques de leur ancienne vie païenne, qu'ils associent d'une manière passablement bizarre aux pratiques du culte chrétien. M. Scherzer en rapporte un curieux exemple dans une prière prononcée par un prêtre indigène à l'occasion de la naissance d'un enfant. En voici la traduction littérale :
0 Jésus-Christ mon Dieu ! ô Fils de Dieu, toi qui ne fais qu'un seul Dieu avec Dieu le Père et le Saint-Esprit ! Maintenant, aujourd'hui, h cette heure, dans ce jour de Tijax*, j'invoque les saintes âmes qui accompagnent les premiers rayons du soleil levant et les dernières lueurs du soleil couchant! Et en même temps que ces saintes âmes, je t'invoque aussi, toi le chef des esprits qui habitent la montagne de Siya-Rasquin ! Et vous, les autres prêtres du soleil, vous à qui tout ce qui arrive est connu; toi chef de notre entendement, toi, génie du vent, toi, génie de la montagne,' et toi, génie de la plaine, don Pouroupéto Martin, venez et acceptez cet encens et ce cierge I
Les Indiens convertis d'Istlavacan (Guatemala) emploient encore aujourd'hui fréquemment la même manière de supputer le temps que leurs ancêtres païens. De même que les Indiens du Mexique , ils partagent l'année en 18 mois, et chaque mois en 20 jours, en ajoutant cinq jours
j. Tijax est le deuxième mois de l'année, selon la supputation in< digèn«.
complémentaires pour se tenir au courant de notre année solaire. Dans leurs idées superstitieuses, les jours de chaque iUbis se partagent en trois catégories; il y a les bons jours, les mauvais et les indifférents. Gonmiencer quelque chose dans un jour de bon augure, et vouer les mauvais jours à leurs ennemis, est pour eux quelque chose de fort important. Le commencement de Tannée indienne corres* pond à notre mois de mai.
Pendant que M. Scherzer étudiait chez eux les Indiens des hautes terres, le D' Wagner visitait les principaux volcans de la province et gravissait jusqu'aux cratères de la plupart d'entre eux ; puis les deux voyageurs, réunis de nouveau, se dirigeaient au nord-est vers le golfe de Honduras. Là une bonne fortune d'antiquaires les attendait. Près d'une rivière considérable appelée le rio Montagna, qui va déboucher au fond du golfe, sont des ruines considérables à peine entrevues par les voyageurs : le site est connu sous le nom de Quinguâ. MM. Scherzer et Wagner, par l'intermédiaire du chargé d'affaires anglais à Guatemala, obtinrent l'autorisation d'explorer ces ruines au compte du Musée Britannique. Ils en firent une longue reconnaissance, dont nous avons ici les résultats consignés dans un des chapitres du volume de M. Scherzer ^ Toutefois, des descriptions de cette nature ne se peuvent bien comprendre et ne deviennent réellement utiles à la science que lorsqu'elles sont accompagnées de représentations figurées, telles que l'habile pinceau d'un Gatherwood et d'un Wal» deck nous les peut donner, ou mieux encore, telles que les relève aujourd'hui l'art photographique, qui nous apgorte la nature même ' sans qu'on y puisse craindre ni les altérations involontaires ni les embellissements de l'artiste.
1. L*expIoration du site ruinéde Quiriguft avait été déjà Tobjet, il y a quelques années, d'une communication de M. Scherzer à rAcadémie impériale de Vienne (Sitsungsherichte , t. XVI, p. 228), communication qui a été ici reprise et développée.
Cette tâche de reproduction scrapuleuse est une de celles que s'est particulièrement imposées la nouvelle Commission scientifique du Mexique, dont les premiers voyageurs, en partie composés d'artistes et d'archéologues , en partie de naturalistes, attaquent en ce moment même cette terre du Yucatan si riche en débris de la civilisation aborigène. On voit que parmi ceux qui l'ont précédée , il faut désormais donner une place honorable à M. Scherzer.
Le peu qtie nous avons dit de son nouveau volume suffit pour en. faire pressentir le vif intérêt. Ce sont moins des chapitres qui le composent qu'une série de tableaux, que la modestie de l'auteur appelle des esquisses, et qui sont en fait autant d'études, aussi variées qu'instructives, sur les forêts primitives des tropiques, sur les volcans, sur les tribus indiennes, sur les cités ruinées de l'Amérique Centrale, sur l'état politique et social des États de l'isthme américain, et enfin sur le commerce et l'émigration, sujet aujourd'hui vivant entre tous. Trois morceaux consacrés à Saint-Domingue et à la Jamaïque renferment des vues et des informations dignes d'attention sur les effets de l'émancipation et l'avenir des colonies à sucre.
D'après les informations réunies par le voyageur, le nombre actuel des Indiens qui vivent aujourd'hui dans l'étendue de l'isthme américain serait d'un million environ, ainsi répartis :
Costa Rica 5000
Nicaragua 80 000
San Salvador 150 000
Honduras 120 000
Ôuatémala , 650 000
 ces chiffres il faudrait ajouter la population indienne du Yucatan, qui est fort élevée, 3 à 400 000 âmes probablement, à ne compter que les indigènes purs. Ces nombres
paraîtront peut-être peu importants^ eu égard à la grande étendue des territoires; ils sont considérables, si on les rapproche des 300 000 Indiens au plus que les dernières statistiques comptent pour la totalité des États-Unis. Il y a dans ce rapprochement un fait extrêmement remarquable. M. Scherzer, avec pleine raison selon nous, voit la cause principale, sinon unique , de cette énorme différence, dans cette circonstance que les Peaux-Rouges de l'Amérique du Nord sont restés à peu près exclusivement chasseurs, tandis que les indignes de TÂmérique Centrale étaient, au temps de la découverte, et sont restés agricoles. La terre est une mère aussi bonne qu'elle est féconde ; elle protège et conserve ceux qui s'attachent à son sein.
ÉTATS DE LA CI-DEVAx^T AMÉRIQUE ESPAGNOLE.