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LA GRÂCE ET LES GRECS

artificielle et inopportune de Pantiquité. Chaque langue, comme chaque nation de l'Europe moderne, a son génie propre, qui est l'expression de son histoire. La Grèce elle-même, si glorieuse qu'elle ait été jadis, ne peut renier tout à fait les siècles qui la séparent de Périclès, d'Alexandre ou de Théodose ; elle ne peut ressaisir aujourd'hui la langue des héros de Marathon ou d'Arbèles, pas même celle du patriarche Photius, en qui elle s'obstine à honorer le représentant de ses libertés religieuses. Mieux vaut pour elle se résigner aux révolutions accomplies, et ne pas tenter sur le grec populaire une réforme t^op radicale.

Nous venons de voir quelle est aujourd'hui la langue dn peuple hellénique; disons aussi ce qu'est le penpie luimême. C'est un jeune savant , digne héritier d'un nom illustre, c'est M. François Lenormant, qui va nous peindre en traits vivement accus<^s ce qu'il a eu longtemps sous les yeux.

« Un négociant français, établi depuis longtemps à Athènes, disait plaisamment des Grecs à lord Byron : « C'est toujours la même canaille qu'au temps de Thémistocle. » Il n'y a pas, en bien et en mal, de meilleur jugement sur le peuple hellène. Jamais caractère national n'a moins changé que celui des Grecs, au travers des siècles et des vicissitudes sans nombre qu'ils ont subies. Ils ont la même intelligence que leurs ancêtres, la même rapidité de conception, la même justesse d'esprit, le même patriotisme; mais ils ont conservé leurs défauts comme leurs qualités. La légèreté , la turbulence inquiète , la ^vanité, l'esprit personnel, la finesse souvent tortueuse, la jalousie démocratique , sont aussi développés dans la Grèce de nos jours que dans les républiques de Sparte et d'Athènes. Le paysan qui bannissait Aristide par la seule raison qu'il était fatigué de l'entendre appeler le juste, se retrouverait à un grand nombre d'exemplaires dans la Grèce contemporaine. Les Grecs sont toujours et avant tout ce peuple essentiellement complexe que personnifiait le démos de Parrhasius , figure célèbre dont le visage por-

tait à la fois l'expression de tous les vices et de tontes les vertus. Ils unissent les défauts et les qualités en apparence les plus opposés; ils sont à la fois avides et prodignes, cupides et généreux, égoïstes et disposés au sacrîGce, obséquieux et fiers, calculateurs et capables d'entraînements, doués de bon sens pratique et se laissant aller à des chimères insensées, turbulents et faciles à conduire pour celui qui sait agir sur leur esprit. Le même homme chez eux sera capable des plus nobles dévouements patriotiques; et n'hésitera pas à conduire le pays aux abîmes lorsqu'il s'agira pour lui d'une question d'orgueil ou d'ambition personnelle. C'est pour cela que Ton a porté sur eux tant de jugements contradictoires, qui contiennent tous une part de vrai et une ])art de faux. Il n'y a pas de peuple plus difficile k bien comprendre pour un étranger; seul, un long séjour au milieu des Grecs permet de pénétrer dans la connaissance intime de leur caractère et de les juger équitablement.

a Non-seulement le fond du caractère du peuple grec est resté le même, mais on retrouve dans chaque province les traits saillants qui dans l'antiquité en distinguaient les habitants. Le Béotien est toujours pesant et laborieux, TAcarnanien belliqueux et pillard, TArcadien simple et droit dans sa vie pastorale, le Spartiate rude et brave, persévérant, mais sans finesse. L'indulgence des lois de Lycurgue pour le vol dans lequel on a déployé du courage est restée empreinte dans les mœurs des Maïnotes. Le guerrier de la Phthiotide et de la chaîne du Pinde a la violence et la loyauté de ses ancêtres; l'habitant des îles montre toute la délicatesse du génie ionien, mais en même temps son penchant pour la duplicité. »

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