‹ L'Année géographique (volume 2)Chapitre 172 sur 368 · LES ORIGINES INDO-EUROPÉENNES · texte numérisé non relu

LES ORIGINES INDO-EUROPÉENNES

nègres, par exemple, avec MM. Hunt, Guppy, Pusey, Broca, Richard Burton, et le D"^ Waitz lui-même, qui leur a consacré un volume tout entier de son grand ouvrage. Quelle est la place du nègre dans la nature et dans la civilisation ? voilà le thème sur lequel ont roulé ces longues et vives discussions au sein des sociétés anthropologiques de Paris et de Londres, et dans les réunions de TÂssociation britannique pour Tavancement de la science (ci-dessus, n<" 623 à 626 de la bibliographie). Mais ces questions brûlantes, d'où le côté politique et social se sépare difficilement du côté purement scientifique, se mêlent trop en ce moment aux sanglants débats qui agitent le moude, pour que la prochaine année ne nous les ramène pas aussi vivantes qu'aujourd'hui, et peut-être plus calmes.

S 3. Les origines indo-européennes.

Assez d'autres (|uestions encore, parmi celles que notre temps a livrées à l'étude, nous ramènent au cercle moins agité des pures investigations de la science. Quel horizon pourrait nous ouvrir le nouveau volume des Lectures de M. Max Millier, cet esprit si fin, si net, si profondément énidit et pourtant si ingénieusement littéraire, sur la science du langage ! (n*" 612). M. Max Muller nous rappelle aux problèmes des origines indo-européennes, que déjà la philologie a éclairés de si vives lumières, et qui réservent cependant encore bien des points obscurs à nos patientes investigations. L'année a été bonne pour cette belle étude, si nouvelle encore et déjà si riche. Une chaire leur a été créée an Collège de France ; et le jeune savant qui y a été appelé, M. Michel Bréal, a montré dans une leçon d'ouverture à la fois solide et brillante (n° 613) ce qu'on peut attendre d'an enseignement ainsi inauguré. M. Brullé, doyen de la Faculté des sciences de Dijon, a aussi écrit sur le même sujet un excellent morceau (n"" 614).

Nous voudrions pouvoir reproduire tout entière la première leçon de M. Michel Bréal, si bien propre à mettre au courant des faits et des questions importantes qu'embrasse la philologie comparée ceux-là même qui jusqu'à présent y seraient restés tout à fait étrangers ; nous devons nous tenir aux parties de l'application la plus générale.

Ce qui caractérise cette science nouvelle, c'est moins encore le nombre des idiomes qui forment la matière des observations que la méthode qui préside aux rapprochements et la direction générale des recherches. De tout temps on a comparé le latin au grec, et les langues anciennes aux langues modernes ; mais le goût avait plus de part à ces comparaisons que la rigueur scientifique, et les observations, qui pouvaient être justes, n'étaient ni assez approfondies, ni assez enchaînées entre elles. Quand on relit aujourd'hui le livre ingénieux où le président de Brosses exposait ses vues sur l'origine du langage, ou le mémoire, d'ailleurs si remarquable, que Fréret a composé sur la parenté des langues de l'Europe , on éprouve la môme impression que doit ressentir le géologue ou le physiologiste, en se reportant aux théories hypothétiques ou aux classifications superficielles du dernier siècle. Ce n'était pas la sagacité ni le savoir qui manquaient à de Brosses et à Fréret ; il leur maaquait deux choses : un terme de comparaison pour classer les faits qu'ils avaient observés, et un instrument de précision pour rendre les observations plus sûres et plus complètes. La découverte du sanscrit vint fournir Tun et l'autre.

Gomment un idiome asiatique, dont les Grecs et les Romains ont ignoré jusqu'au nom, nous a-t-il pu mieux renseigner sur la structure des langues de la Grèce et de l'Italie que ne l'avaient su faire ceux qui autrefois parlaient ces langues et qui en avaient fait un examen approfondi? D'où vient que la découverte du sanscrit a marqué une ère nouvelle dans les études de linguistique, et qu'elle n'a pas rendu moins de services aux savants qui s'occupent des idiomes germaniques, slaves ou celtiques, qu'à ceux qui veulent se rendre compte de la formation du grec et du latin? Il importe de répondre à ces questions, car le rôle ^u sanscrit dans les recherches grammaticales a donné lieu à de nombreux malentendus....

Quand les fondateurs de la Société asiatique de Calcutta, commençant à s'enquérir du passé de l'Inde, entreprirent l'étude

LA LINGUISTIQUE DANS L'eTHNOLOGIE. '463

du sanscrit, ils furent étonnés de la ressemblance frappante qui existait entre le vocabulaire de cette langue et celui des langues anciennes de l'Europe . Ce qui augmenta la surprise, c'est que la similitude était d'autant plus parfaite, que les idées exprimées étaient plus simples : les mêmes mots, en sanscrit, en grec et en latin, servaient à désigner la parenté, les membres du corps humain, les animaux domestiques, les nombres, toutes ces notions qui ont dû fournir les premiers mots de chaque langue, et qui excluent Phypothèse d'un emprunt. Les ressemblances ne se bornaient pas au vocabulaire : elles s'étendaient à la partie la plus intime de la langue, à l'organisme grammatical. On retrouva en sanscrit les mômes moyens de dérivation et de composition qu'en latin et en grec ;* les mômes suffixes pour marquer le comparatif et le superlatif; les mômes désinences pour indiquer les cas, les nombres, les temps, les voix et les modes. On remarqua aussi qu'en général les mots paraissent plus intacts, les flexions plus pleines et plus régulières en sanscrit que dans les langues classiques, qui semblaient avoir subi en bien des endroits des altérations et des contractions. L'affinité était indubitable ; mais il était plus facile de la constater que de l'expliquer.

On commença donc à rapprocher le sanscrit du grec et du latin, et Ton s'aperçut aussitôt qu'une comparaison de ce genre reposait sur un principe plus stable, et donnait des résultats plus sûrs, que la grammaire grecque et latine telle qu'elle avait été cultivée jusqu'alors. Ce qui a toujours empêché l'étude comparative du grec et du latin de donner tout le fruit qu'on en attendait, c'est qu'elle pouvait bien relever des différences de forme et constater des divergences grammaticales ; mais, une fois qu'elle avait mis en présence les deux langues qu'elle comparait, il lui était impossible de distinguer avec certitude ce qui était oriprinal et primitif de ce qui était nouveau ei, altéré. Quelle est, de septem ou de ?7rra, de TÊaaapsç ou de quatuor^ de swa ou de erjn, la forme la mieux confervée? Les désinences latines en bam et en 60, qui servent à marquer l'imparfait et le futur, dans amabam, par exemple, et dans amaho^ et qui n'ont pas d'analogues en grec, sont-elles anciennes ou nouvelles? Le supin latin est-il une forme de création récente, appartenant spécialement à la langue de l'Italie, ou est-ce une forme primitive que le grec a perdue? Sans sortir du grec, quel est le dialecte le plus ancien ?t7:7:oio renferme-t-il un allongement, ou bien Î7C3KW une contraction? A ces questions et à cent autres de

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même natare, la grammaire gréco-latine ne pouvait rien répondre, ou ne répondait que par des hypothèses. Elle se trouvait en présence d'un problème qui était insoluble avec les seules données qu'elle possédait.

Le sanscrit fut le terme de comparaison que la philologie classique avait vainement cherché jusque-là.

En môme temps que la connaissance du sanscrit mettait de Tordre dans les faits grammaticaux, elle avait encore pour résultat d'augmenter singulièrement la précision des observations. La langue de Tlnde est d'une rare transparence, grâce à son antiquité et au travail d'une longue suite de grammairiens, les plus ingénieux et les plus subtils qui aient jamais été. Quand on rapproche un mot grec ou latin du mot sanscrit correspondant, on s'aperçoit aussitôt que le sens étymologique devient plus clair, et que les formes grammaticales prennent plus de relief et de netteté. CoT.me si nos yeux s'étaient armés du microscope, des syllabes entières, dont nous voyions à peine la trace, reparaissent dans leur intégrité; les éléments constitutif du mot se découvrent à la vue, et Ton distingue clairement les soudures qui se sont opérées entre la racine, le suffixe et la désinence. Ce n'est donc pas un médiocre avantage poiir le philologue de consulter la langue sanscrite avant de se prononcer sur l'origine ou sur le sens des termes ou des formes en grec et en latin. Au lieu d'user sa vue sur des monnaies dont la légende est effacée et l'efSgie douteuse, il a devant lui la médaille presque à fleur de coin, avec son inscription encore lisible et son empreinte encore fraîche....

Quand la grammaire comparée n'aurait pour résultat que de rendre les grammaires ordinaires plus logiques et plus simples, il faudrait déjà la tenir en haute estime. Quel est l'écolier dont le bon sens n'ait protesté intérieurement, quand son rudiment, après lui avoir expliqué qu'on répond par l'ablatif à la question t(6t, ajoute que, dans telle et telle circonstance, on y répond par le génitif; qu'on ^it bien, par exemple, avec l'ablatif: Naius est Parisiis^ mais qu'il faut dire avec le génitif : Natta Lutetiœ? Le désarroi de notre élève deviendra encore plus grand, lorsque, arrivant h la môme règle en grec, on lui apprendra que c'est par le datif que, dans cette langue, on répond à la question de lieu. La grammaire comparée met fin à ces contradictions et à ces incertitudes; elle nous apprend que le grec et le latin ont possédé anciennement un cas qu'on appelle locatif, dont le rôle était d'exprimer l'emplacement où l'on est,

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