ETHNOGRAPHIE. LES MILIEUX
inclinées vers l'ivrognerie et la grosse nourriture , tournées vers la vie militante, et carnassière ; les autres, au contraire, au milieu des plus beaux paysages, au bord d*une mer éclatante et riante, invitées à la navigation et au commerce, exemptes des besoins grossiers de l'estomac, dirigées dès Tabord vers les habitudes sociales, vers Porganisation politique, vers les sentiments et les facultés qui développent Tart de parler, le talent de jouir, Pinvention des sciences, des lettres et des arts.
Que l'on regarde autour de soi les instincts régulateurs et les facultés implantées dans une race, bref le tour d'esprit d'après lequel aujourd'hui elle pense et elle agit ; on y découvrira le plus souvent l'œuvre de quelqu'une de ces situations prolongées, de ces circonstances enveloppantes, de ces persistantes et gigantesques pressions exercées sur un amas d'hommes, qui, un à un, et tous ensemble, de génération en génération, n'ont pas cessé d'être ployés et façonnés par leur effort: en Espagne, une croisade de huit siècles contre les musulmans, prolongée encore au delà et jusqu'à l'épuisement de la nation par l'expulsion des Maures, par la spoliation des juifs, par l'établissement de l'inquisition, par les guerres catholiques ; en Angleterre, un établissement politique de huit siècles qui maintient l'homme debout et respectueux, dans l'indépendance cl l'obéissance, et l'accoutume à lutter en corps sous l'autorité de la loi ; en France, une organisation latine qui, imposée d'abord à des barbares dociles, puis brisée dans la démolition universelle, se reforme d'elle-même sous la conspiration latente de l'instinct national, se développe sous des rois héréditaires, et finit par une sorte de république égalitaire, centralisée, administrative, sous des dynasties exposées à des révolutions. Ce sont là les plus efficaces entre les causes observables qui modèlent l'homme primitif ; elles sont aux nations ce que l'éducation, la profession, la condition, le séjour sont aux individus, et elles semblent tout comprendre, puisqu'elles comprennent toutes les puissances extérieures qui façonnent la matière humaine, et par lesquelles le dehors agit sur le dedans.
Voilà la vraie limite de rinfluence des conditions géographiques sur le développement ef le génie des peuples; c'est dans ce sens qu'un a pu dire que le sol a créé les races. Encore faut-il faire une large part aux facultés innées qui différencient si profondément une race d'une autre race ; et
c'est dépasser toutes les limites nous ne dirons pas de l'observation, elle n'existe pas, mais de l'induction systématique, que d'avancer, comme on l'a fait naguère, que toutes les races humaines, toutes sans exception, étaient créées, dans le sens littéral du mot, par la nature géologique du soi. C'est bien ici le cas d'appliquer encore une fois la remarque si profonde et si juste de M. Flourens, le secrétaire perpétuel de notre Académie des sciences, dans sa réfutation, spirituelle autant que savante, du singulier système de Darwin (ci-dessus, n<» 607) : « Les limites sont le grand fait qui marque, et, par là, distingue les phénomènes. C'est parce que M. Darvirin ne voit pas les limites de la variabilité, qu'il la confond avec la mutabilité, qu'il dérive intrépidement toutes les espèces d'une seule espèce. » La conception plus que bizarre de la création des races par le sol n'est, elle aussi, que la prodigieuse. exagération d'un fait aussi vrai que fécond quand on le prend dans ses véritables limites. II n'est pas nécessaire d'avoir des notions bien profondes en géographie, en ethnographie et en histoire, pour voir à quel point cette conception est contraire à la vérité des choses. Aux observations personnelles qu'y ont opposées MM. d'Omalius d'Halloy et Khanikof dans leurs lettres à l'Académie (n"" 606} , on pourrait ajouter des masses de fails relevés sur tous les points du globe.
S 2. L'ethnologie dans ses applications à quelques études spéciales.
La question des nègres.
Si importantes que soient les questions de cet ordre, et quelque nombreuses que pussent être encore les remarques que pourrait nous suggérer le savant ouvrage du D* Waitz, il faut nous arrêter; l'espace nous fait défaut. D'autant plus qu'avant de clore notre long voyage, nous aurions eu encore à signaler des discussions d'un haut intérêt sur des points particuliers de l'ethnographie générale, sur la question des