LA PHILOLOGIE COMPAREE
et dont le caractère distioctif était la désinence t. Ce cas a sobsisté pour les noms de ville de la première et de la deuxième déclinaison latine; il existe encore en ^ec dans les noms, comme SaXapvt, et nous le retrouvons en latin dans les formes isolées, comme dorni, rurù La grammaire traditionnelle dicte ses prescriptions comme les décrets d'une volonté aussi impénétrable que décousue : la • philologie comparée fait glisser dans ces ténèbres un rayon de bon sens, et, au lieu d'une docilité machinale, elle demande à l'enfant une obéissance raisonnable.
Hais notre science n'éclaire pas seulement la structure grammaticale des langues classiques ; elle nous permet d'en mieux apprécier les qualités, et, par ce côté, elle touche de près à la critique littéraire. De môme qu'après avoir voyagé à l'étranger nous apercevons plus nettement les traits distinctifis de la nation dont nous faisons partie, le meilleur moyen de constater ce qui appartient en propre à un idiome, c'est de le comparer à la langue d'où il est sorti ou à celles dont il s'est anciennement séparé. Le grec et le latin ne sont pas la simple continuation de Tidiome primitif de la race indo-européenne : ils ont innové sur beaucoup de points; ils ont acquis des facultés nouvelles, et le génie des ces races si bien douées se révéla d'abord dans leur langue, qui fut la première de leurs œuvres d'art. Mais comment dibtinguerons-nous les qualités acquises des qualités reçues au berceau, et comment pourrons-nous reconnaître, parmi tant de biens héréditaires, ce qu'elles doivent à ellesmêmes, si nous nevrapportons les idiomes classiques à un état plus ancien, et si nous ne les rapprochons, à défaut de la langue mère aujourd'hui perdue, de l'une des sœurs issues du même sein? Les témoignages d'admiration n'ont jamais manqué au grec et au latin ; mais nos éloges seront à la fois plus précis et plus justes, si nous pouvons dire ce que ces langues étaient à leur origine, et ce qu'elles sont devenues, grâce aux progrès de la raison et au génie d'une race qui mêlait une audace inven* tive au respect de la tradition.
La grammaire comparée a encore d'autres applications. Il y a une question, souvent débattue par la philosophie, qui tire de notre science des lumières inattendues: c'est la question de l'origine du langage.
Si l'invention du langage humain a paru souvent un problème inexplicable, ce ne sont pas tant les noms donnés aux objets qui ont embarrassé le philosophe, que ces syllabes addition-
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Délies, ces suffixes, ces flexions, dépourvus en apparence de toute valeur propre, et dont le seul rôle semble être de modifier l'idée principale ou d'indiquer les relations que nos idées ont entre elles. On s'est demandé comment, aux premiers jours de son histoire, Phomme a pu inventer 'des exposants de rapports si bien combinés, et à l'aide de quel autre langage il en a fait comprendre Pusage à ses semblables. La grammaire comparée démontre que les désinences étaient, à Porigine) des racines ayant une existence individuelle : elle observe comment elles sont venues s'ajouter à d'autres racines, et elle parvient souvent à faire voir que ce qui est flexion dans une langue est resté préposition ou pronom dans une autre. Ces longues listes de désinences que nous apprenons au collège sous le nom de déclinaisons et de conjugaisons, n^ sont pas pour la grammaire comparée une suite de signes algébriques s'adressant uniquement à la mémoire. Elle en pénètre la signification primitive : elle montre que la .déclinaison se compose d'une série de pronoms ou de prépositions, exprimant des idées de localité, qui viennent s'ajouter tour à tour à une racine nominale ; elle fait voir que la conjugaison consiste dans Paddition des pronoms personnels à une racine verbale, prise tantôt à Pétat nu, et tantôt renforcée ou redoublée, ou augmentée d'une racine verbale auxiliaire. Devant ces faits, le problème se simplifie et s'éclaire. La grammaire comparée n'apporte pas une théorie nouvelle sur l'origine du langage ; elle montre ce qu'une langue est à son origine. Ce n'est pas la première fois que l'observation persévérante dissipe les obscurités et arrive à une conclusion positive et naturelle, là où la raison, toujours trop prompte à aîbdiquer, était disposée à voir un mystère.
M. Michel Bréal terminait ainsi son éloquente et vive allocution :
Il me resterait à vous parler des informations que la grammaire comparée a fournies à Phistoire. Mais vous connaissez ces belles découvertes de notre siècle : qui n'a entendu parler de ces antiques Aryas, dont la philologie, par des prodiges de pénétration, a retrouvé l'état social, les usages, les idées, les croyances, et dont Phistoire morale nous est aujourd'hui mieux connue que certaines époques de l'histoire romaine ? La méthode comparative, appliquée à l'étude des langues, a renouvelé la carte ethnographique du globe. Elle a découvert des